Cf. la Poétique d’Aristote, chapitre IX
39. Cf. The Plagues of Egypt, st. 7, n. 1 (I, p. 234): Dav., Vin OLD 302): A Discourse.. (IL, p. 363, 1. 37).
blance. Le désir d’embellissement lui fait idéaliser le réel: son Souci de vraisemblance l’oblige à le rationaliser. Il donne ainsi du monde, dans son œuvre, une image déformée, ou du moins transposée, en vertu d’une conception arbitraire de la beauté poétique 40,
Cette conception s’exprime en lois Le A chaque genre il accorde sa place, à chaque style ses caractères. L’ère de la fantaisie élisabéthaine se ferme, et l’habileté technique devient presque plus importante que le génie. L’art de Cowley, enserré par un réseau de conventions, consacre ie triomphe de la règle.
Le poète ne s’aventure d’ailleurs pas à l’aveuglette dans le dédale de l’art. Des modèles s’offrent à lui, dont il serait fou de ne pas profiter, les anciens. Il empruntera ses idées générales aux théoriciens, et il s’inspirera directement des poètes pour le détail. Nous avons vu que les théories de Cowley sont le reflet de celles d’Aristote et d'Horace. Sans doute, il connaissait leurs commentateurs modernes, en particulier les Italiens du seizième siècle. Mais il est resté si fidèle à la doctrine primitive qu'il est à peu près impossible de retrouver des traces d’influences intermédiaires, et nous pouvons considérer que son érudition est de première main. Quand aux poètes, nous le verrons, à chaque pas de son œuvre, invoquer leur autorité et leur exemple.
Avec tout son siècle, il proclame que les anciens restent, en matière d’art, des maîtres inégalables. Autant il croit aux progrès de la pensée humaïne, autant dans le domaine de la philosophie et de la science il regarde avec confiance vers l’avenir, autant les lois poétiques, découvertes et pratiquées par les anciens, lui paraissent éternelles. Là, il prêchait la défiance à l’égard du passé; ici nous le voyons adopter devant les dogmes classiques une atti-
40. Un critique moderne, A. B. Gough (dans son édition de la prose de Cowley, p. 235) a signalé une contradiction entre cette théorie et le passage de la préface de 1656, où Cowley proteste contre l’idée que « mentir est essentiel à la bonne poésie » (p. 13). Mais il faut bien remarquer que, dans ce passage, il pense à la mode mythologique en poésie. Là était le mensonge, dans le choix délibéré d’une matière que le poète savait fausse et qui, pour le lecteur, n’avait pas de vraisemblance. Des sujets impossibles, choquant la raison, voilà contre quoi proteste Cowley. Il admet ce demi-mensonge qui consiste à narrer des choses qui ne sont pas arrivées, mais qui pourraient
effectivement se produire.
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tude de respectueuse docilité. Scaliger ne les vénérait pas davantage. Si l’on considère cette soumission comme un esclavage, Cowley fait presque figure d’esclave. Il semble parfois abdiquer une bonne partie de son sens critique. Il suffit que les anciens aient tenté quelque chose pour que ce soit permis et même recommandable. Les imiter, c’est se justifier 41. Toutefois, dans la Davidéide, où ses manifestations de respect frisent l’idôlatrie, la raison ne perd pas ses droits; et d’autre part sa théorie sur les variations du goût, sur la modernisation des œuvres antiques dans la traduction, affirme son indépendance vis-à-vis de ses modèles.
Il reste que sur bien des points, pour ce qui est de la technique de l’œuvre d’art surtout, Cowley marque un respect de l’Antiquité plus proche de l’enthousiasme indiscret de la Renaissance que de la mesure des classiques. Il ne réussit pas toujours à concilier les deux éléments contradictoires de sa pensée, et tantôt il suit le principe d’autorité, tantôt le principe d'enquête rationnelle. Entre le culte des anciens et le culte de la raison, il semble ne pas pouvoir prendre parti. Il n’a pas découvert le secret du classicisme, cette fusion harmonieuse des deux principes 42. Son admiration pour Aristote et pour Virgile n’est pas toujours justifiée par sa raison. Il n’est à cet égard classique que d’intention. Son art ne se dégage qu’à demi de son humanisme.
Toutefois, par sa conception de l’attitude de l'artiste et des qualités qui lui sont nécessaires, par tout ce qu’il introduit de maîtrise de soi, de travail, de raïson, dans la création artistique, par sa foi dans la vertu des règles, il se révèle à nous comme l’ancêtre direct des purs classiques de la fin du siècle. Et son maintien, dans sa définition de « wit », d'éléments intuitifs, son attitude de respect déraisonnable à l’égard de l’Antiquité, qui le relèguent au rang d'homme de transition, représentent l’emprise sur son esprit d’un passé dont il tend à se détacher.
Les lois générales que nous venons d’analyser ne constituent pas à elles seules toute sa poétique. À propos de chacun des genres : qu'il a lui-même traités, il nous a dit dans ses préfaces et dans
41. Cf., par exemple, sa conception de l'épopée dans la Préface au volume de 1656 (pp. 11-14), et les notes de la Davidéide. 42. Cf., sur cette question du rationalisme, Bray. Op. cit., pp. 115-132.
ses notes quelles intentions l'ont guidé, quels desseins il a essayé de réaliser. Mais les explications qu’il donne ne se comprennent souvent que par les œuvres qu’elles éclairent, et les œuvres ont également besoin des explications pour être entièrement comprises. Il nous semblerait donc arbitraire et même dangereux de séparer en ce domaine, intentions et réalisations, et nous nous réservons d'étudier les théories sur les formes particulières de la poésie en même temps que les œuvres qui les représentent.
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Au cours de cette analyse, nous avons vu se confirmer peu à peu, les traits de la personnalité de Cowley, tels que sa vie nous les avait d’abord montrés. L'étude que nous avons faite de sa pensée nous permet maintenant de les préciser,,et de mieux en mesurer l'intérêt. <
Nous ne pouvons, tout d’abord, que constater le caractère moyen de cette pensée. Nous n’y avons trouvé aucune révélation saisissante, et ses hardiesses mêmes ne nous ont pas surpris. Elle déçoit l’amateur d’imprévu.
Mais l’amateur de raison et de sage logique y puise une entière satisfaction. N’y trouve-t-il pas, en effet, une exaltation constante de la vertu du juste milieu? En tous les domaines, Cowley se garde de l’excès, et sa modération instinctive le porte vers les solutions moyennes. C’est dire que sa pensée se caractérise moins par la nouveauté que par l’équilibre. Ne nous attendons pas à trouver en lui un penseur génial; nous n’avons devant nous qu’un homme de bon sens, un bourgeois.
Seulement, son bon sens porte la marque de l'intelligence la plus déliée, la plus pénétrante, et si nous avons cru nécessaire d'analyser de près ses idées, c’est qu’elles offrent un double intérêt. Elles nous ont retenu, parce qu’elles expliquent une personnalité curieuse, et aussi parce qu’elles nous permettent de mieux comprendre toute une époque. Leur valeur est à la fois intrinsèque et historique. Et seule une étude détaillée pouvait la faire ressortir : presque banale si on la considère dans son ensemble, la pensée de Cowley se révèle, à l’observation attentive, comme originale et captivante.
Elle est précieuse d’abord en ce qu’elle résume à elle seule, à peu de choses près, l’histoire des idées de son temps. Il n’est pas de problème important dont Cowley ne se soit, à un moment ou à un autre, préoccupé. On voit revivre dans son œuvre la passion que suscitaient alors les questions religieuses et politiques, les ardeurs réformatrices des philosophes, des savants, des éduca-
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teurs, et, naturellement, des écrivains. Il n’est pas jusqu’à sa morale, qui, malgré son individualisme, ne représente un mouvement des esprits. La personnalité de Cowley ne tend pas à l'isolement. Elle se montre, au contraire, toujours à la recherche d’un point d’appui. Cette sorte d’instinct grégaire, joint à sa versatilité, nous met en contact avec les manifestations les plus diverses de l’esprit du dix-septième siècle.
- Représentatif, il l’est donc éminement. Mais ne croyons pas qu’il soit pour cela dépourvu d’originalité. Il ne se contente pas de mettre au point les problèmes du jour, il y ajoute son apport personnel. Son œuvre ne s'étend pas seulement en surface, elle pénètre aussi en profondeur, et procède à une révision générale des valeurs.
On ne peut pas dire que Cowley fasse figure de révolutionnaire. Il a toujours fui les chocs brutaux, la bataille. Mais il avait un tempérament de réformateur. La subtilité de son esprit lui permet de découvrir en toutes choses du nouveau, de proposer des retouches, des améliorations. Il fait sortir le mieux du bien; il donne aux impulsions vagues une forme précise. Nouveau Socrate, il accouche ses contemporains. Il a une perception sûre des buts vers lesquels ils se dirigent à tâtons, et il les leur dévoile. Il ne s'impose pas à son siècle avec l’assurance du génie, maïs il a su, et c’est là son meilleur titre à notre souvenir en tant que penseur, le deviner et le devancer. Il le pousse dans la voie de la tolérance religieuse, du libéralisme politique, du rationalisme scientifique et littéraire. Il l’aide à s’arracher aux préjugés anciens. Sa foi dans l’évolution, dans le progrès de la connaissance humaine, fait de lui le digne précurseur des philosophes du dixhuitième siècle. Il a, dans une mesure que l’on a tendance à sousestimer aujourd’hui, facilité leur tâche.
Il reste, toutefois, un homme du dix-septième siècle, de ce siècle tourmenté et confus où coïncident dans un mélange curieux les vestiges du passé et les germes de l’avenir. Sa pensée n'échappe pas à ces conflits ni à ces contradictions. L’équilibre qu’elle semble atteindre est encore bien fragile. Sous le calme apparent, des forces opposées se combattent, et la lutte reste indécise. La Raison ne peut abattre tout à fait le principe d’Autorité. Nous l’avons déjà constaté en étudiant ses théories littéraires; l'analyse de son
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art nous le montrera mieux encore. On pourrait dire qu'il y a un drame de la pensée de Cowley. Tendue de toutes ses forces conscientes vers un idéal de rationalisme pur, elle se trouve emtravée, et parfois presque arrêtée, par l’automatisme de la tradition. Tout en annonçant la pensée claire et posée du siècle suivant, elle rappelle les enthousiasmes et les respects irraisonnés du Moyen Age et de la Renaissance. Elle n’est pas sortie du stade de la transition.
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L'idéal d’ordre rationnel qui domine la pensée de Cowley gouverne aussi son activité d’artiste. Logiquement, il devait établir entre les différentes formes littéraires des distinctions nettes, une hiérarchie, assigner à chaque genre sa place. Bien qu’il n'ait nulle part exprimé directement ses idées en cette matière, et nous déplorons encore, à ce point de vue, que la mort l’ait empêché ; d'écrire l’Art Poétique qu’il portait en lui, nous savons que les genres existaient bien pour lui, distincts, chacun avec ses règles propres, et, des diverses indications que nous trouvons éparses à ce sujet dans son œuvre, nous pouvons tout de même déduire avec quelque certitude ce qu’aurait été sa théorie des genres.
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L'ÉPOPÉE : LA DAVIDÉIDE 3 l