Préface au volume de 1656, I, p
le Livre qui renferme pour les Chrétiens toute la vérité, il tire son sujet de la Bible, et compose une épopée chrétienne. Parmi les héros qui s'offrent à lui, il décide de chanter David, l’homme selon le cœur de Dieu,
L'homme qui eut sur tous les autres princes la supériorité sacrée, d’être le meilleur et le plus puissant de cette Race Royale dont le Christ lui-même ne dédaigna pas de descendre selon la chair 10.
A travers ce symbole parfait du peuple élu, il va célébrer le Créateur.
Comment comprend-il le sujet ainsi choisi ? Non en racontant la vie entière de son héros : comme l’indique le titre, la Davidéide est « un poème sacré sur les épreuves de David », et Cowley, s’il l’avait achevée, se serait arrêté au moment où David va monter sur le trône. Rymer, quelques années plus tard, critiquera cette conception, disant : « Ce sont plutôt les exploits que les épreuves qui font un héros. » David ne devient véritablement un héros d’épopée qu’une fois roi, c’est-à-dire au moment où Cowley l’abandonne 11. Celui-ci semble avoir prévu cette objection, et il oppose par avance sa théorie à celle de Rymer dans une strophe de son Ode sur la Restauration. Quand les plus sages parmi les poètes ont voulu trouver un héros d’épopée, quand Homère a choisi Ulysse, et Virgile Enée, ils se sont bien gardés, affirme-t-il, pour mettre en relief sa valeur héroïque, de le placer au comble de la fortune et du bonheur, mais ils le trempent à l’école de l’adversité :
But in the cold of want, and storms of adverse chance,
They harden his young Virtue by degrees;
The beauteous Drop first into Ice does freez,
And into solid Chrystal next advance.
His murdered friends and kindred he does see, And from his flaming Country flee.
Much is he fost at Sea, and much at Land,
Does long the force of angry gods withstand.
ON Préface tip al 0e # 11. Mr. Rapin's Reflections. made English by Mr. Rymer…., 1694. The preface of the translator.
L'ÉPOPÉE : LA DAVIDÉIDE : 321
He does long troubles and long wars sustain, Ere he his fatal Birth-right gain 12.
Le vrai sujet du poème épique est l’âme humaine aux prises avec les obstacles de tous genres, et en triomphant avec l’aide de Dieu. La jeunesse de David forme donc un thème idéal aux yeux de Cowley. N'est-ce pas l’histoire d’un prince qui
partant de débuts si humbles, a malgré des épreuves et des obstacles infinis, grâce à des vertus et des qualités miraculeuses, et au cours d’une incomparable variété d’actions et d'accidents merveilleux devint le plus grand monarque qui s “assit jamais sur le trône le plüs renommé de toute la terre 7213.
Ainsi, c’est de propos délibéré que Cowley chante la montée difficile de David vers le pouvoir. Il le montre tout jeune, musicien et poète, auprès du roi Saül, calmant par ses improvisations mélodieuses les angoisses du monarque troublé; puis, brave jusqu’à l’héroïsme, vainqueur de Goliath; méritant par ses vertus aimables l’amour de Michol et l’amitié de Jonathan; exposé par sa supériorité même à la haine envieuse de Saül, et obligé de fuir.
Ici s’arrête la partie achevée du poème; mais cette analyse n’en donne qu’une idée bien incomplète. Rien n’est plus difficile selon Cowley, nous nous le rappelons, que de réussir dans le genre supérieur de la poésie sacrée, et des versificateurs comme Quarles et Heywood, pour si pieux qu’ils soient, font œuvre néfaste 14. Une simple paraphrase de la Bible ne saurait suffire; le poète doit s'élever au-dessus de son sujet pour en faire un tout artistique. Sur la trame générale que forme l’histoire de David, doivent travailler tour à tour l’érudition et la fantaisie de l'artiste. Aussi
12. Ode. Upon His Majesties Restoration and Return, st. 13, I, p. 428.
19 PPreface l'épave uIN,,
14. Quarles, dans la préface de Hadassa, or the History of Queene Esther; with Meditations thereupon, divine and morall, déclare en effet que, dans son œuvre, « la théologie trône comme une reine, escortée de sa suivante, la philosophie; l’une et l’autre contribuant à faire du lecteur avisé un bon théologien et un sage moraliste ». Aussi reste-t-il strictement fidèle au récit biblique et s’interdit-il de l’orner, fût-ce par un souci de style. Chaque sec-
tion en vers est suivie d’une médita pieuse et d’un commentaire moral. Heywood, dans sa Hierarchy of the Blessed angels, obéit à une intention semblable, lorsqu'il ajoute à chaque chant des « observations théologi-
ques, philosophiques, morales, politiques, historiques. emblématiques », et
termine par une méditation en vers,
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voyons-nous Cowley ordonner avec soin les parties de son récit, viser à la forme la plus harmonieuse et la plus digne 15. Tout lui est prétexte à variations : variations philosophiques, ssur la musique et son pouvoir à propos du talent de David, sur l’amour spirituel à l’occasion de l’amitié de Jonathan et de David; variations historiques surtout, où il s’attache à faire revivre le monde de la Bible. La fuite de David à Ramah lui permet de s’émerveiller devant le Collège des Prophètes, le mariage de David et de Michol l’amène à retracer les rites d’un mariage juif, et il étudie longuement une grande fête juive 16. Par l'intermédiaire de songes, de récits, de descriptions, de tapisseries, l’histoire du peuple
. d'Israël défile presque entière : histoire d'Abraham et d’Isaac, de
Loth, de la maison de David jusqu’à la naissance du Christ, des Hébreux depuis l’arrivée dans la Terre Promise jusqu’à la miraculeuse victoire de Jonathan sur les Philistins 17.
Dans le milieu ainsi reconstitué, vont évoluer des personnages vivants : Saül, mélange redoutable de bons et de mauvais instincts, digne par moments de la couronne que Samuel avait placée sur sa tête, et par moments tyran détestable en proie aux plus viles passions; Michol et Mérab, l’une douce et aimante, l’autre orgueilleuse et dure; Jonathan, modèle de toutes les vertus, David enfin merveilleusement doué par Dieu, en qui sont réunis le courage le plus haut et la plus charmante modestie. A l'intérêt historique, s’ajoute l’intérêt psychologique.
Enfin tous les grands poètes épiques, d’'Homère au Tasse, font place au Ciel dans leurs œuvres. Dans une épopée chrétienne, il! faut que Dieu paraisse. Cowley introduit donc dans la Davidéide