Cf. Bray. La Formation de l’'Idéal classique, p
pour des théologiens. Souvenons-nous aussi qu’au XVII siècle l'épopée est considérée comme une œuvre savante, et que le poète doit y montrer sa science autant que son art, nous comprendrons alors comment Cowley s’est cru obligé de fournir les preuves de son érudition. Entre la conception du poète érudit, véritable encÿclopédie vivante, et toujours prêt à étaler sa science, conception chère à Ronsard, et celle du poète « honnête homme », qui au contraire la dissimule, celle de Chapelain, Cowley choisit sans hésiter la première. I1 nous rappelle ainsi qu’il appartient à la lignée des « University Wits » et tient à prouver sa culture. Dans la Davidéide, une de ses préoccupations principales est de nous montrer que son poème est solidement étayé par une connaissance précise des meilleurs auteurs.
La liste de ses sources avouées est longue et variée : plus de quatre-vingts noms y figurent, parmi lesquels des Pères de l'Eglise, comme Saint Augustin et Saint Jérôme, et des théologiens modernes, Grotius, Rivet, Ribera, Selden, surtout Josephus, l’auteur des Antiquités Juives, où il puise abondamment. Sans doute, il n’a pas lu toutes ces œuvres, et il a puisé dans une des nombreuses « sommes » qui mettaient à sa disposition citations et commentaires. Mais son érudition est loin d’être toute d'emprunt, elle se révèle solide et vaste. Il paraphrase la Bible avec science; il discute, et au besoin rectifie les interprétations des commentateurs précédents, avec un louable souci d’exactitude 64. Son bon sens le protège d’ailleurs contre les excès de subtilité, les explications qu’il appelle « rabbinical ». Lorsqu'il discute un point obscur, il adopte la solution la plus probable, celle qui satisfait le mieux sa raison 65.
C’est sur ces bases critiques qu’il construit. Il essaye de reconstituer le monde où vivaient les Juifs, leur civilisation en même temps que leur histoire. Entreprise hardie et parfois dangereuse. N'ayant que peu de renseignements sur la civilisation des Israé-
64. Cf. sur la prophétie de Jacob (I, n. 13, p. 269), sur Belzébuth (I, n. 18, p. 270), sur la hiérarchie des anges (I, n. 27, p. 273), sur le mot Hébreu (I, n. 64, p.-282), etc.
65. Cf. sur l’âge de Salomon (II, n. 52, p. 314), sur une légende juive (IL n. 26, p. 310), sur le nombre des combattants dans une bataille (II, n. 56, p. 315), sur le pain consacré (III, n. 2, p. 351), etc.
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lites, il comble les lacunes de son information directe par des em- Prunts aux autres sociétés; il ne voit dans la Judée qu’une partie de l’Orient et il lui prête par analogie les mœurs des pays voisins 66, Parfois, son désir de reconstitution historique l’entraîne au domaine de la pure fantaisie 67, mais, la plupart du temps, il se borne à prêter aux Juifs les coutumes des Grecs et des Latins, établissant entre l’antiquité Gréco-Latine et l’antiquité hébraïque un parallélisme constant 68. Le tableau qu’il trace ainsi ne manque pas de richesse, mais son exactitude est forcément très relative. D'autre part, ses efforts pour atteindre la couleur locale se compensent d’anashronismes flagrants 69.
Cowley cherche donc la vérité historique, et sa science souffre par endroits de son imagination. Mais il cherche aussi la beauté poétique, et ce souci s’accorde mal avec son érudition. Car nous nous souvenons qu’à ses yeux la grande règle c’est que la poésie doit vivre non de la vérité de fait, maïs d’une vérité « poétique » d’essence supérieure. Et il en est l’esclave, ici, plus que dans aucun
66. Ce principe des analogies qui lient entre elles toutes les civilisations le conduit, entre autres choses, à rapprocher les mythes des différents dogmes et amorce, pour ainsi dire, une étude comparée des religions. Cf. I, n. 62; II, n. 47; III, n. 45: IV, n. 24, n. 36.
67. Ainsi il donne, sous le nom de Collège des Prophètes, à Ramah, une description idéalisée des Universités anglaises, et y fonde même, de sa propre autorité, une chaire de « philosophie naturelle » (Cf. I, v. 660... et n. 47, 58).
68. Cf. sur les morts brûlés (I, n. 17, p. 271), jardins suspendus (I, n. 43, D) Cfaussi: L'n:45,p..278, n° 52,/p..279, n.:53, 54,55, 56, 57, p. 280: II, n. 5, p. 306, n. 16, p. 308, n. 57, p. 315; III, n. 33, p. 357, n. 34, D 900:
Les rapprochements entre la Bible et l’Antiquité païenne introduisent un curieux mélange de christianisme et de paganisme. Ainsi, il préfère une définition de l’Eternité donnée par Sénèque à celles des théologiens (I, n. 27, p. 273); il explique le respect que manifeste la Création devant Dieu par celui des Anciens devant Jupiter (I, n. 29, p. 274). Cf. aussi : II, n. 25, p. 319; TEL n:160p..316:21V; n. 17, p.396:
69. D’un côté, des détails précis destinés à reconstituer l’atmosphère. Il estime en « shekels » le poids du casque de Goliath (III, v. 395, p. 334); David doit rapporter cent « foreskins » pour mériter Michol (III, n. 59, p. 361). Cf. aussi III, n. 58, p. 361. Mais, par contre, d’autres détails rappellent plutôt le Moyen Age chevaleresque de la Faerie Queene, que le monde de l'Ancien Testament; les combattants de la Davidéide ont leurs écuyers (III, v. 371, p. 333 et IV, v. 815, p. 385), ils se lancent des défis comme dans un tournoi (III, v. 411, p. 334) et font la conquête de la Dame de leurs pensées de la manière la plus orthodoxe (II, n. 60, p. 362). Il est vrai que les hommes du XVII: siècle n’avaient pas sur la couleur locale et les anachronismes nos
théories rigides.
autre genre, du fait même qu’il voit dans l’épopée le genre le plus noble, le plus détaché de la terre. Son œuvre y gagne, croit-il, en beauté. Elle y perd à nos yeux, beaucoup de sa valeur historique. Souvent le poète ne peut utiliser les conclusions de l'historien; la solidité scientifique de l’œuvre est compromise par une foule d’inexactitudes volontaires. Son respect de la tradition le soumet, une fois de plus, aux règles arbitraires. Audacieux en théorie, il reste timoré dans la pratique.
Les exemples que l’on pourrait citer sont innombrables, et on n’a aucune peine à les découvrir : car, si le poète ment dans ses vers, l’érudit consciencieux prend sa revanche dans ses notes et nous avertit de ces mensonges.
Un exemple suffira. Au cours de son poème, il parle de la musique des sphères comme d’un bruit perceptible, mais, en note, il explique que l’expression « musique » veut dire « l’ordre et les proportion des choses », et il ajoute cette remarque significative :
Sur ce point comme sur d’autres, je ne voudrais pas que le lecteur juge de mes opinions d’après ce que je dis... Il suffit que la doctrine des sphères et de la musique née de leur mouvement ait été adoptée il y a fort longtemps et soit probablement venue d'Orient. Et parler conformément à l’opinion générale, même si elle se trompe, est si peu une faute en poésie qu’il n’y a pas jusqu’à l’Ecriture Sainte qui n’en use ainsi, parlant des choses comme elles semblent être, non comme elles sont... 70.
L'œuvre de Cowley n’est d’ailleurs pas la seule à souffrir de ce conflit entre les théories anciennes, consacrées par un usage sécu-
70. Cf. Dav., I, v. 346, p. 250, v. 450, p. 253, et n. 24, p. 272, n. 34, p. 276.
Autres exemples : 1° Sur la civilisation Juive. Il dit, sans en avoir de preuves, que les Juifs avaient des statues; mais, peu importe en poésie qu'une opinion soit vraie ou fausse, « du moment qu’elle paraît vraisemblable » (I, n. 44, p. 378); 2° sur l’histoire biblique. Il adopte, sur la manière dont Samuel a oint David, une certaine théorie « parce qu’elle rend un son plus poétique et non parce qu’elle est mieux prouvée qu’une autre » (1, n. 12, p. 269); il place le royaume de la reine de Saba près de l’équateur, sans certitude, concluant, suivant sa formule habituelle, « bref, quelle que soit la vérité, cette opinion rend un son plus poétique » (II, n. 53, p. 314). I] rectifie la frontière de Judée, l’arrêtant au Jourdain : « Le Jourdain étant la frontière la plus noble et la plus connue » (IV, n. 8. p. 395). Cf. encore In 1 Up1808/n 20 %p 309/n 28 MD 61 n 89, p. 320; III, n. 5, p. 352, n. 33, p. 357, n. 57, p. 361, n. 63, p. 362; IV, n. 22, p. 397, n. 26, p. 398, n. 37, p. 399, n. 40, p. 400, etc...
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laire, et les découvertes récentes. Nous trouvons le même refus d'adaptation de la pensée moderne à la tradition poétique dans le Paradis Perdu. Milton, tout en connaissant la vérité du système de Copernic, construit l'univers de son poème selon les données du système de Ptolémée. Lui aussi semble ne pas avoir osé renoncer à ces idées si riches en associations poétiques. Mais tandis que la splendeur de son verbe dissimule ces taches, l’art laborieux de la Davidéide tendrait plutôt à les mettre en valeur.
Ces erreurs voulues, outre qu'elles créent pour nous une pénible atmosphère de mensonge, révèlent la difficulté qu’a éprouvée l’auteur à concilier ses deux ambitions. Il ne réussit pas à se montrer à la fois savant et poète. D'une part, la foule des erreurs nuit à la valeur documentaire de l’œuvre; de l’autre, la poésie pure s’accommode mal de ces intentions érudites.
La dualité des intentions de Cowley jette dans son esprit un trouble qui se répercute dans la Davidéide. À aucun point de vue, elle ne nous satisfait entièrement.
Il arrive cependant que l’inspiration arrache Cowley à ses calculs, et l’élève jusqu’à la vraie poésie. Ainsi les stances que David chante sous la fenêtre de Michol sont un petit chef-d'œuvre de grâce mélancolique; tous les caractères de la poésie de Cowley se fondent en un ensemble harmonieux, et du vers se dégage une musique discrète. Voici la première strophe et la dernière :
Awak, awake, my Lyre And tell thy silent Masters humble tale, In sounds that may prevail, Sounds that gentle thoughts inspire; Though so Exalted she And I so Lowly be, Tell her such diffe'rent Notes make all thy Harmonie.
Sleep, sleep again, my Lyre; For thou can’st never tell my humble tale, In sounds that will prevail, Nor gentle thoughts in'her inspire; Al thy vain mirth lay by,
Bid thy strings silent by, Sleep, sleep, again, my Lyre, and let thy Master dy 71.
Certains passages nous frappent par leur qualité supérieure. Ici, c’est une description où Cowley réussit à évoquer le pittoresque de la civilisation orientale par une accumulation de détails riches de couleur et de vie 72; là, un tableau pénétré d'émotion humaine, avec des attitudes finement notées 73, ou bien encore une analyse psychologique aigüe 74.
Mais à côté de ces réussites, de ces victoires qu’il remporte sur ses intentions didactiques et savantes, que d’échecs, que de pages prosaïques. Les « lambeaux de pourpre », il faut aller les découvrir au milieu d’un pesant fatras d’érudition biblique. Cowley se laisse entraîner par son ardeur théologique à de longues et mornes paraphrases de chapitres entiers de l’Ancien Testament 75. Sous ce fardeau, l’équilibre de l’œuvre se rompt, l’histoire de David nous apparaît comme une trame menue que l’auteur surcharge d’ornements. Sous couleur de nous conter les épreuves de David non seulement, nous l’avons vu, c’est toute l’histoire et toute la civilisation juive qu’il fait revivre, mais aussi de trop nombreuses digressions morales ou philosophiques 76. L'intérêt dramatique est noyé sous le déluge des embellissements, et nous finissons par avoir l’impression que son héros, au lieu d’être le centre du poème n’est plus que le prétexte 77.
71. Notons, d’ailleurs, que ce chant emprunte son rythme, et certaines de ses sonorités, au sonnet 29 de Wyatt.
72. Cf. le défilé de la maisonnée de Lot fuyant Sodome (III, v. 211, p. 329), le banquet de Saül (II, v. 330.., p. 292).
73. Cf. le sacrifice d'Abraham (II, v. 302..., p. 291) et surtout le tableau si naturel et vivant de l’amour de Michol pour David et sa présence d’esprit lorsque, de la terrasse du palais, elle voit arriver les gardes de Saül (I, V. 554". p. 256).
74. Cf. la haïne jalouse de Saül pour David (II, v. 176..., p. 288), la psychologie d’un peuple (IV, v. 150, p. 369), les manèges de l’amour (IV, v. 29, p. 368).
75. L’épopée guerrière de la Maison de David jusqu’à la venue du Christ se déroule pendant plus de 300 vers (II, v. 461-783), sous forme d’une interminable énumération de rois et de batailles. Le livre IV tout entier, à l'exception des cinquante premiers vers, constitue un véritable cours sur l’histoire des Hébreux (IV, v. 50-1117).
76. Cf. par exemple la digression sur les tyrans et leur jalousie; rien ne la justifie (II, v. 180.., p. 288).
77. Et Cowley n’allège pas cette œuvre longue et lourde lorsqu'il se croit obligé, toutes les’ fois que l’occasion s’en présente, de dégager des événe-
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Le récit lui-même manque d'animation. Les personnages, écrasés d’une part par le cadre, de l’autre par le rôle que leur assigne Cowley, ne vivent que d’une vie falote. David, secondé par Jonathan, est le parfait héros d’épopée, à qui nulle faiblesse n’est permise. Sous prétexte de peindre le caractère de Jonathan, Cowley dresse le catalogue des vertus du Chrétien sans tâche 78. Michol et Merab qui pourraient introduire parmi tant d’héroïsmes et de scélératesses une note d'humanité vraie, naissent toutes armées du cerveau de Cowley. Autant l’une est grande, brune, orgueilleuse et dure, autant l’autre est menue, blonde, aimante et douce. Il ne faut, pour les décrire, pas moins de quarante vers d’antithèses symétriques 79. Saül, mieux analysé, devient, par opposition à David, le traître classique. Quant à l’amour de David et de Michol, à part une ou deux scènes où il se montre naturel et vrai, il nous transporte dans le milieu factice de l’idylle pastorale 80.
Si les personnages humains de la Davidéide n’ont qu’une ombre d'existence, que dire des êtres surnaturels dont Cowley peuple son épopée? Il leur accorde, nous l’avons vu, une place importante dans l’action, et il croit visiblement en eux 81. Ce ne sont pas pour lui de simples machines poétiques. Tout se passe cependant comme s’il n’y croyait pas; s’il avait mis en scène les dieux de la mythologie, son merveilleux n’aurait guère paru plus artificiel. Car il emploie ses anges et ses démons selon un ensemble de règles qu’il demande à l’Antiquité païenne. Il opère la transposition indispensable, il change les noms, mais le déguisement reste transparent : l’Envie à la chevelure emmêlée de serpents descend «es
ments une lecon morale : maximes religieuses (I, v. 411, 532, pp. 252, 255; II, v. 652, p. 300; IIL, v. 596, p. 339; IV, v. 422, p. 375), politiques (II. v. 193, D 290 v 0211 pp 2805 DIT AV 2335 2p 12922v. 537, p. 297.0v. 571, 0p: 298; MIV, v. 124, p. 368, v. 268, p. 372), ou simplement morales (I. v. 72, p. 244. v. 622, p. 257, v. 683, p. 2595 II, v. 125, p. 287: III, v. 37, p. 325, v. 205, p. 329; IV, v. 382, p. 374) qui ponctuent presque inévitablement les phases de son récit.