‹ Abraham CowleyChapitre 219 sur 429 · Préface de 1656 (I, p · texte numérisé non relu

Préface de 1656 (I, p

Ainsi Cowley voit dans Pindare une grande force, capricieuse et puissante, difficilement accessible parce qu’elle se refuse aux modes normaux de pensée et d'expression. Il le compare, après Horace, au torrent impétueux qui se précipite avec fracas du haut de la montagne escarpée, dédaigne de suivre son lit, et se joue des obstacles qu’on lui oppose 8. Pour lui, le génie de Pindare est fait d'enthousiasme, et le secret de sa grandeur réside dans son exaltation ?. Il est au-dessus des lois, « lawless ». Aussi le but de ses disciples doit-il être de l’égaler dans ses audaces, dans son magnifique désordre. Les règles ordinaires de la poésie seraient pour eux autant d’entraves. En tout, ils doivent être libres, et se laisser guider par leur « furor poeticus ».

Cette définition de l’ode pindarique comme essentiellement désordonnée paraît, à ne regarder que l'extérieur, peu exacte. En fait, l’ode pindarique se divise très strictement en strophes, en antistrophes et en épodes, formant un dessin métrique régulier. Cowley ne l’a-t-il donc point reconnu? On serait tenté de le croire quand on le voit, dans ses propres odes, remplacer la triade par le désordre des strophes irrégulières, et cela sans un mot de justification. De Congreve à nos jours, les critiques ont successivement constaté et commenté cette innovation inexpliquée.

La plupart ont accusé Cowley de n’avoir pas compris la structure de l’ode pindarique, et d’avoir, dans ses imitations, commis un perpétuel contresens. Certains l’excusent en disant que l’exemplaire dont il s’est servi n’était pas divisé en triades 11. Mais, outre que les différentes éditions du début du XVI!° siècle que nous

8. The Praise of Pindar, st. 1, v. 8 et st. 2, v. 1.., n. 1, p. 178.

9. 1bid., st. 1, n. 1, p. 180 et The Resurrection, st. 1, n. 1, p. 183.

10. Le premier critique qui a relevé la différence prosodique entre Cowley et Pindare est E. Phillips, dans son Theatrum Poetarum. Mais la protestation de Congreve est de beaucoup la plus connue et c’est de lui que date le mouvement anti-pindarique des critiques. Nous donnerons la liste de ces critiques lorsque nous étudierons la réputation de Cowley. On trouve une mise au point de la question dans un article de A. H. NerTHERCoT. The relation of Cowley’s Pindarics to Pindar’s Odes (Modern Philology, vol. XIX, pp. 107-109).

“a Cf. Gosse. English Odes, p. xv, et Jonxsox. Forms of English Poetry, p. 154.

avons examinées observent toutes cette division 12, peut-on vraiment admettre que l’humaniste averti qu'était Cowley ait ignoré la triade? Tout ce que nous savons de sa culture rend l’hypothèse inadmissible. Après son long séjour à Cambridge, étant donné Surtout son amour pour l'Antiquité classique, Pindare n’était certainement pas pour lui un étranger. Lorsque, pendant son exil en France, il met la main sur un exemplaire des œuvres du lyrique grec, il ne le découvre pas, il le retrouve. Les odes de Cowley ne sont rien moins qu’une fantaisie d’artiste : elles relèvent autant de l’érudition que de la poésie pure 13. S'il n’adopte pas la division traditionnelle, c’est de propos délibéré.

Et la raison n’est pas difficile à trouver. Il suffit de se rappeler ses intentions. Pour moderniser comme il le veut l’art de Pindare, il lui faut le débarrasser de ses éléments périssables. Sans aucun doute, il a considéré que la triade était un de ces éléments. Nécessitée à l’époque de Pindare par la récitation des odes avec accompagnement de danses et de chants, elle n’avait plus aucune raison d’être au XVII° siècle où ces odes étaient destinées à la lecture. Continuer à l’observer, c'était s’alourdir d’un poids mort. Sa suppression a dû paraître si naturelle à Cowley qu’il n’a pas songé à s’en justifier 14.

12. Cf. par exemple l'édition de Paul Etienne, 1609, et celle d’Erasme Schmidt, 1616. Y avait-il du reste alors autre chose que des éditions savantes ? Toutes sorties des mains d’hellénistes, Italiens ou Français, elles n’auraient pas omis un trait aussi apparent de l’Ode pindarique. L’affirmation risquée de Gosse est un exemple frappant de sa critique élégante et inexacte.

13. I1 connaît Pindare en érudit. Ne parle-t-il pas, dans sa préface, des efforts des « grammairiens et des critiques » « pour ramener ces vers à des pieds et à des mètres réguliers ? » (1, p. 155, 1. 18). Ne donne-t-il pas des odes de Pindare qu’il traduit, une véritable édition savante, avec commentaire et traduction latine, comme c’était alors l’usage? Notons que cette traduction, tout en étant très près de celles que nous avons étudiées, en diffère cependant assez pour être originale.

14. M. Laumonier, en parlant de l’abandon de la triade par Ronsard, écrit : « Ronsard savait parfaitement qu’il n’était pas nécessaire d’adopter toujours ce rythme spécial pour être pindarique » (Ronsard.…., p. 351). En effet, toutes les odes de Pindare n’étaient pas divisées en triades (Cf. Croiser. Les lois du lyrisme grec…., p. 37). Il est vrai que Cowley adapte des odes régulièrement divisées. Quelques années plus tard, Milton, dans les chœurs de Samson Agonistes, adoptera la forme « monostrophique », écartant la triade

On peut donc admettre qu’il a eu de fort bonnes raisons pour ne pas garder le système strophique de Pindare. Par contre, son interprétation de la structure de ses strophes est beaucoup plus discutable. Quand il croit que Pindare variait la longueur et l’allure de son vers, avec le seul souci de le proportionner à la pensée, il commet une erreur totale. L'art de Pindare est soumis à des lois très strictes. Mais comment reprocher cette erreur à Cowley? Il a sur le sujet les idées de son temps. Ce n’est que très lentement, après de longues recherches et force discussions, que les règles qui régissent cet art ont été comprises, et, en particulier, que l’on a résolu le problème de sa scansion 15.

Cowley se trompe également, et n’est pas davantage coupable, lorsqu'il fait résider le génie de Pindare dans un délire inspiré. Ronsard, avant lui, a cru à l’obscurité pindarique 16, et, après lui, Boileau chantera son « beau désordre » 17. Ce n’est guère qu’au XIX° siècle que cet « enthousiasme » dont parle Cowley ne paraît plus la note dominante de la poésie pindarique 18. Les critiques

comme nécessitée seulement par la musique qui accompagnait le chœur du temps de Pindare; elle lui paraît « not essential to the Poem, and therefore not material » (Préface à Samson Agonistes, Oxford édition, p. 506).

15. Sur ce point, il paraît possible d'expliquer l’erreur rythmique de Cowley par une raison matérielle. Les éditions de Pindare du XVI° et du XVII: siècle ne présentaient pas du tout l’aspect de nos éditions modernes: elles coupaient arbitrairement les vers, allongeaient les strophes et leur donnaient un profil des plus irréguliers (la seconde Olympique, par exemple, se composait de strophes et d’antistrophes de 14 vers et d’épodes de 8. Dans l’édition Mommsen, les premières ont 7 vers et les secondes 6). Tout porte à croire que Cowley a été trompé par l’aspect général des pages qui lui offraient une majorité de vers courts encadrant çà et là des vers plus longs, et a pris pour des vers libres le système déformé de Pindare. Ronsard avait commis la même erreur : « À y regarder de près, écrit Laumonier, les strophes de Pindare se découvraient à Ronsard singulièrement hétérométriques, puisqu’elles contenaient, à des places très variables, des vers de 5 à 13 syllabes » (Ronsard, p. 705).

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