‹ Abraham CowleyChapitre 227 sur 429 · CRoISET. Op. cit., p · texte numérisé non relu

CRoISET. Op. cit., p

45. Cf. en particulier l’ode à la Bodléienne, st. 3, et st. 5, et aussi, dans l’ode à Harvey. la grande période de la strophe 3. Sur la logique subtile de la phrase pindarique, cf. CRoISET. Histoire de la Littérature grecque, p. 423.

turelle partie d'échecs 46. A l’intérieur de l’ode les transitions sont absentes, et l’idée procède par bonds, de strophe en strophe; mais ces bonds sont réglés, prévisibles. Très vite, la continüité de la pensée paraît sous la volonté de caprice de l’auteur. Le désordre, tout en surface, ne dissimule pas l’ordre essentiel 47. Il y a loin de la fougue pindarique à la sagesse raisonnable de Cowley. Prenons, par exemple, celle de ses odes qu’il définit lui-même comme « vraiment pindarique », l’ode sur la Résurrection :

Not Winds to Voyagers at Sea,

Nor Showers to Earth more necessary be,

(Heav’ens vital seed cast on the womb of Earth To give the fruitful Year a Birth) Then Verse to Virtue, which can do

The Midwifes Office and the Nurses too;

It feeds it strongly, and it cloathes it gay, And when it dyes, with comely pride

Embalms it, and erects a Pyramide That will never decay

Till Heaven it self shall melt away,

And nought behind it stay.

Begin the Song, and strike the Living Lyre; Lo how the Years {to come, a numerous and well-fitted Quire, AI hand in hand do decently advance, And to my Song with smooth and equal measures dance, Whilst the dance lasts, how long so e’re it be, My Musicks voyce shall bear it companie.

Till all gentle Notes be drown’d In the last Trumpets dreadful sound.

That to the Spheres themselves shall silence bring, Untune the Universal String.

Then all the wide extended Sky, And all th’harmonious Worlds on high,

46. Notons qu'il a bien soin, dans une note, d’expliquer cette « extravagante supposition », quoique la suite du poème l’éclaire suffisamment; et, à vrai dire, l’impression de mystère est suggérée plus encore par ses exclamations que par les images elles-mêmes. Cf. aussi le début de The Muse, p. 184, de Life, p. 209, et le faux enthousiasme initial de l’ode sur Drake, p. 411.

47. Cf. par exemple : The Plagues of Egypt, st. 3 et 5. Cf. son désir d’éclairecir les liaisons logiques : Isaiak, n. 1, p. 214: cf. la composition très soignée de l’ode à Brutus, où la première et la dernière strophe se répondent.

And Virgils sacred work shall dy.

And he himself shall see in one Fire shine Rich Natures ancient Troy, though built by Hands Divine.

Whom Thunders dismal noise, And all that Prophets and Apostles louder spake, And all the Creatures plain conspiring voyce, Could not whilst they liv’ed, awake, This mightier sound shall make When Dead t’arise, And open Tombs and open Eyes To the long Sluggards of five thousand years. This mightier Sound shall make its Hearers Ears. Then shall the scatter’ed Atomes crowding come Back to their Ancient Home, Some from Birds, from Fishes some, Some from Earth and some from Seas, Some from Beasts, and some from Trees.

Some descend from Clouds on high, Some from Metals upwards fly, And where th’attending Soul-naked, and shivering stands, Meet, salute, and joyn their hands.

As disperst Souldiers at the Trumpets call, Hast to their Colours all.

Unhappy most, like Tortur’ed Men, Their Joynts new set, to be new rackt agen.

To Mountains they for shelter pray, The Mountains shake, and run about no less confus’d then [They.

Stop, stop, my Muse, allay thy vig’orous heat, Kindied at a Hint so Great.

Hold thy Pindarique Pegasus closely in, Wbhich does to rage begin, And this steep Hill would gallop up with violent course, Tis an unruly, and a hard-Mouth’d Horse, Fierce, and unbroken yet, Impatient of the Spur or Bit.

Now praunces stately, and anon flies o’re the place, Disdains the servile Law of any settled pace, Conscious and proud of his own natural force. ’Twill no unskilful Touch endure, But flings Writer and Reader too that sits not sure.

Sans doute, elle passe d’une idée à l’autre à la manière « enthousiaste » de Pindare, mais elle reste, malgré son délire apparent,

très ferme et logique de dessin. Après la première strophe, qui introduit le sujet religieux choisi pour thème en développant l’idée générale : la poésie doit se mettre au service de la vertu, nous voyons s’y dérouler pendant deux strophes la description, d’abord de la fin du monde et des spectacles d’épouvante qui l’accompagnent, puis du réveil général pour le Jugement Dernier, et la quatrième conclut par une autre idée générale : la définition de l’art pindarique tel qu’il vient d’être mis au service d’un thème religieux.

Si donc on peut parler d’audace pindarique chez Cowley, c’est ailleurs qu’il faut en chercher la trace. C’est à notre sens dans le domaine des images. Ici, en effet, il se meut dans la sphère purement poétique où ne l’enchaînent plus les exigences logiques de sa pensée, et il peut donner libre cours à la qualité qui, chez lui, se rapproche le plus de l’excès, la fantaisie intellectuelle. Il s’y abandonne. Ses odes sont un perpétuel jaillissement d'images, de métaphores, de comparaisons. Par leur variété, leur nouveauté, leur audace souvent heureuse, elles créent une atmosphère de richesse et d’étrangeté proche de celle où baïignent les odes de Pindare 48.

A la vérité, Cowley est servi par les circonstances. La mode, et son œuvre antérieure, lui ont mis en maïn l’instrument le mieux fait pour reproduire avec bonheur la hardiesse pindarique : je veux dire la manière « métaphysique ». Cowley, qui a déjà fait, dans The Mistress, son apprentissage, applique ici ses procédés avec une audace extrême. La conception qu’il se fait du style de Pindare le libère des entraves auxquelles le soumet la tradition dans les autres genres de poésie. Les exagérations, les hardiesses les plus osées, deviennent pour lui des règles poétiques. Beaucoup des éloges et surtout des blâmes dont la critique accable les Pindariques, s’adressent en réalité au poète métaphysique, disciple de Donne, et non à l’imitateur de Pindare 49. Mais nous ne voulons ici juger sa tentative qu’en fonction de Pindare.

48. Cf. les images de la seconde partie de la première strophe, dans Life and Fame (p. 202), celles de la première st. de The Resurrection (p. 182), et celles de la dernière st. de The Muse (p. 186).

49. Cf. par exemple les critiques de The Edinburgh Review, vol. V, p. 59, de la Quarterly Review, vol. V, p. 444, de Gifford, The Works of Ben Jonson, p. 8, de Hallam, Introduction to the Literature of Europe, p. 494...

Sur ce point même, nous constatons encore entre les deux poëtes un parallélisme plutôt qu’une identité. L’imagination de Pindare se meut au milieu d’un monde de formes poétiques qui naïissent spontanément. Celle de Cowley ne crée pas, à proprement parler, elle n’anime pas. Elle rassemble patiemment, habilement ses matériaux. Elle n’est pas inspirée par un enthousiasme visionnaire, mais elle est alimentée par ce que le XVII siècle appelait l'esprit, « wit », c’est-à-dire la faculté d'analyse qui découvre les rapports cachés des choses. Ce que Pindare fait par intuition, Cowley le construit à l’aide d’un raisonnement subtil. Aussi ses images, même les plus hardies et les plus neuves, diffèrent-elles essentiellement de celles de Pindare. Elles trahissent la recherche d’un esprit appliqué, la préméditation dans l’audace 50. Les odes de Cowley ne nous font pas penser à un torrent impétueux, pour reprendre l’image dont nous l’avons vu lui-même, après Horace, caractériser le génie de Pindare, mais plutôt à un de ces torrents en miniature dont le XVIII° siècle ornait si volontiers ses jardins; c’est la même impétuosité de commande, à travers les rochers disposés avec art, ce sont les mêmes cascades et les mêmes jaillissements voulus, les mêmes méandres savamment combinés: et partout la victoire de l’art sur la nature, de l’effort sur la spontanéité.

Au reste, l’effort de Cowley n’est pas toujours couronné de succès. Il ne découvre des images vraiment belles qu’au prix de nombreux échecs. S’il peut s’élever parfois au niveau de Pindare, il ne sait pas s’y maintenir. Il s’essouffle vite; ses images, d’étranges deviennent incohérentes, de hardies, ridicules. Comme dans toute la poésie « métaphysique », le grotesque chez lui côtoie le sublime, il en est pour ainsi dire la contrepartie fatale 51,

50. Cf. par exemple l’image continuée pendant vingt vers de la poursuite de la nymphe Nature par Harvey : belle, mais plus ingénieuse qu’inspirée (p. 416); cf. aussi le commerce de la gloire (On the Death of Mrs. K. Philips, st. 3, v. 10, p. 442); Bacon luttant contre l'Autorité (To the Royal Society, st. 3, p. 449); le gouffre du Temps (The Muse, st. 3, les six premiers vers, p. 185); cf. les métaphores successives dont Cowley salue la bibliothèque d'Oxford : Panthéon de la science, Arche de Noé, arbre du Savoir, Paradis des Muses, banque du passé, voie lactée des génies. (p. 409); la suite de métaphores astronomiques sur Cromwell (ode sur la Restauration, st. 10, p. 426); les métaphores sur le présent (The Muse, st. 4, p. 186).

51. Cf. l’invention laborieuse de l’allégorie au début de The Muse (p. 184); et dans la st. 2, la ridicule inversion des oiseaux nageant et des poissons

++ . L e Cowley lui-même n’a-t-il pas obscurément senti qu'il, faisait fausse route en pindarisant avec tant d’intransigeance? Il semble

qu’on perçoive dans ses dernières odes une atténuation de sa |

rigueur première. Certaines pièces du recueil : Verses Written upon severall Occasions, comme l’ode To the Royal Society, et surtout les odes publiées avec les Essais : Upon Liberty et The Garden, manifestent une évolution vers une formule moins ambitieuse, mieux adaptée à son génie. Elles n’ont presque plus rien de pindarique au sens strict du mot, en dehors de l'emploi de strophes irrégulières et du vers libre. Les audaces y sont tempérées, la logique y est respectée. La pensée s’y exprime non pas simplement — la simplicité n’a jamais été recherchée en vers par Cowley —, mais sans extravagance, sans obscurité ni délire. L’élévation de ton de l’ode pindarique subsiste, mais elle s’est dépouillée de la tension pénible qui gâte les meilleures odes du recueil de 1656. C’est qu’elle naît maintenant de sa sincérité, et non de ses intentions d’artiste. Nous ne le sentons plus se guinder dans une attitude qui ne lui est pas naturelle. Il atteint sans effort à la noblesse qui lui est propre, une noblesse sans morgue et presque familière, plus proche de celle d’Horace que de celle de Pindare. Ces odes sont les moins pindariques qu'il ait écrites, et les meilleures. Peut-être, si la mort ne l’avait pas arrêté en pleine maturité, nous eût-il donné, sous l'inspiration d’Horace, une formule nouvelle de l’ode, qui nous eût permis de considérer ses premiers efforts dans ce genre comme une erreur passagère, la rançon de sa découverte de Pindare.

Ce retour vers Horace, après son aventureuse incursion au domaine pindarique, ne saurait d’ailleurs nous étonner beaucoup. Horace a été, toute sa vie durant, son véritable maître. A Westminster, il l’avait pris pour modèle dans ses premiers essais de lyrisme, les six odes du recueil Sylva en apportent la preuve 52. Parvenu à la maturité, dans le calme de Barn-Elms ou de Chert-

volant (p. 185); (même procédé dans The Extasie, st. 7, v. 4, p. 205). Cf. l'explication grotesque des larmes de crocodile (Plagues of Egypt, st. 5, v. 8-10, p. 221); la conclusion précieuse de l’ode sur la Passion (p. 403). Nous reviendrons sur ces excès quand nous étudierons le style poétique de Cowley.

52. Ce sont des exercices de versification sans grande valeur littéraire, bien

sey, c’est encore Horace qui domine sa pensée (nous le verrons bientôt à propos dés Essais, c’est lui qui le ramène vers une forme d’art moins excessive, et commence à le libérer de Pindare. Mais nous ne voyons là qu’un timide début d'évolution que la . mort vient interrompre, et à nos yeux, ses odes pindariques les

plus caractéristiques demeurent forcément celles du recueil de

De ces odes, nous sommes fatalement amenés à répéter ce que nous disions sur la Davidéide. Elles constituent, dans l’œuvre de Cowley, une erreur. Issues d’un état d’esprit très voisin, les odes et l'épopée se sont heurtées à des difficultés analogues, et leur succès est restreint par des faiblesses du même ordre. La tentative est malheureuse, à la fois pour le modèle qui reparaît déformé, diminué, et pour Cowley lui-même qui, en voulant se hausser au niveau de Pindare, fait violence à sa vraie nature.

Nétait-elle pas, à priori, vouée à l’échec? Comment, par une imitation réfléchie, regorgeant d’intentions, Cowley aurait-il pu reproduire l’esprit et l’atmosphère d’une œuvre qui, de son propre aveu, se résume toute dans le mot « enthousiasme »? Pour y réussir, il eût fallu à Cowley un génie de l’essence de Pindare. Or, le génie de Cowley en est presque l’antithèse. Pour lui plus encore que pour d’autres, Pindare devait rester « l’inimitable », et il est étrange que cet homme qui se connaissait si bien se soit laissé entraîner par son ambition, par on ne sait quelle illusion, dans cette aventure où il était d'avance vaincu.

Non que son œuvre soit médiocre : ce n’est pas un défaut que l’on puisse reprocher à Cowley. Sa poésie peut mériter le blâme ou l'éloge, elle n’est jamais indifférente. Ses odes sont par instants d’une lecture bien pénible; elles rebutent par leur forme étrange, parfois monstrueuse, mais elles n’ennuient pas. Elles harassent et captivent en même temps. Mais, malgré leur valeur littéraire, el-

qu’ils ne soient pas aussi dépourvus de mérite que le voudrait E. Gosse (French Profiles, p. 347). Ils nous intéressent surtout en ce qu’ils révèlent par leur sujet la profonde influence d’Horace.

les ont surtout pour nous aujourd’hui une valeur historique. Leur influence fut énorme. Cowley, tout en ayant conscience d’avoir mis au service de ses compatriotes un mode nouveau d'expression, aurait été assurément surpris par la faveur dont l’ode, telle qu’il l’a définie, a joui après sa mort. Jusqu'à la fin du siècle et pendant le premier tiers du XVIII‘, nul ne s’est cru poète tant qu’il n’avait pas pindarisé, et, par sa faute, la poésie anglaise s’est trouvée encombrée d’une foule d'œuvres étranges que Congreve a pu accuser avec raison d’être « un monceau de pensées désordonnées et incohérentes, exprimées en un amas de strophes irrégulières, elles-mêmes fouillis de vers et de rimes disproportionnés, hésitants et tourmentés » 53.

Mais l’origine de cette vogue nous paraît plus instructive encore que son histoire. Comment un genre si complexe et si difficile a-t-il connu une telle fortune auprès de plusieurs générations de poètes et de lecteurs, et comment l’idée en a-t-elle germé d’abord dans l'esprit de Cowley? Les deux questions sont évidemment connexes. Cowley, créateur des odes pindariques, nous apparaît une fois de plus comme l'interprète de son temps. Il a perçu un désir général, trop vague pour se formuler, et il lui a donné l’expression concrète qui lui manquait. Son succès prouve à l’évidence l'existence de ce besoin des esprits de l’époque : besoin de liberté. L’ode pindarique représente en fait pour Cowley un moyen d’affranchir la poésie de ses entraves, toutes ses définitions du pindarisme le prouvent. Et ces entraves, nous les connaissons par son œuvre antérieure. Dans la plupart de ses poèmes, dans la Davwidéide surtout, il a employé le distique héroïque. Avec The Mistress, il a épuisé la gamme des combinaisons strophiques et des assemblages de rimes. Il semble raisonnable d'admettre, comme le veut le professeur Saintsbury 54, que ses odes expriment une réaction contre les mètres traditionnels, contre la monotonie du distique d’une part, de l’autre contre la contrainte des rimes et des strophes. Cowley ne propose-t-il pas comme règle unique, la règle du « furor poeticus », l’obligation de se fier à l’inspiration sur tous les points?

53. W. CoNGREvVE. À Discourse on the Pindarique Ode (Works, éd. 1710, vol. III, p. 1074.

54. SAINTSBURY. À History of English Prosody, vol. IL p. 338.

Nous pouvons considérer dès lors sa tentative comme un dernier sursaut de l’esprit de la Renaissance anglaise, une dernière manifestation de l’exubérance romantique, une protestation implicite contre le classicisme naissant, cet « âge de la prose et du bon sens » qu'inauguraient Waller, Denham, Davenant, et en un sens, Cowley lui-même. Nous pouvons voir dans la faveur dont ces odes continuent de jouir jusque dans le XVIII siècle une des preuves de la survivance tenace du romantisme en pleine période néo-classique.

Mais en même temps, cette anarchie systématique de l’ode est l'annonce des temps nouveaux. Elle sonne le glas du passé, et, en rejetant les règles léguées par celui-ci, elle rejette du même coup sa conception de la poésie, elle fait place nette et prépare le terrain pour les règles nouvelles que l’avenir va édifier. De ceci, Cowley n’avait assurément pas conscience. Son œuvre pirdarique le montre tourné vers le passé, et fait de lui un des derniers représentants de l’esprit élisabéthain : c’est sans le vouloir qu’il a fait figure de précurseur.

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