Ibid
8. 11 déclare bien que c’est par respect qu’il ne veut pas prononcer ce nom, mais c’est sans nul doute une boutade, l’occasion d’un « conceit » (Her Name,
St11, p.195):
Mais, cette attitude, paradoxale pour nous, ne l'était pas pour ses contemporains. Sans doute, beaucoup de poètes chantent alors des femmes réellement aimées, et on a pu identifier parfois l’objet de leur flamme 8 bis, mais beaucoup d’autres paraissent célébrer une maîtresse idéale, créée de toutes pièces par leur imagination. Certains le déclarent ouvertement 9. La franchise savoureuse de Herrick fait entendre, dans ce milieu du XVII‘ siècle, une note presque unique, et la sincérité de son goût du plaisir détonne dans le concert mièvre et factice des disciples de Pétrarque.
Car tous, Habington et Waller, comme Cowley, pétrarquisent avec plus ou moins de bonheur. Ils veulent exalter la beauté de leur dame comme le poète italien avait loué sa Laure, avec les mêmes raffinements et la même préciosité élégante. Mais ils ignorent la passion qui l’animait, son spiritualisme ardent, et ne retiennent que des procédés de style, l'enveloppe. La poésie d'amour devient entre leurs mains un jeu d’esprit subtil, impersonnel, d’où la sincérité paraît absente. Il y a, chez eux, un parti-pris de généralisation, un refus systématique d’étaler leurs sentiments que dicte une pudeur dont nous sommes aujourd’hui bien déshabitués. La sincérité même revêt les allures de l’insincerité 10. II se peut donc fort bien que The Mistress représente l’histoire véritable d’un amour de Cowley. Il lui arrivera, plus tard, de faire allusion au temps où il était amoureux 11, Maïs la réalité possible de l’aventure s’efface derrière une convention impersonnelle.
Dès lors, que Cowley ait réellement aimé ou non, peu importe.
8 bis. Nous savons, par exemple, que Sidney s’adressait à Lady Devereux, Spenser à Elizabeth Boyle, Habington à sa future femme, Waller à Lady Dorothy Sidney.
9. Ainsi T. Watson, dans la préface à son Ekatompathia, or, Passionate Century of Love, explique qu’il imagine ses souffrances et que les endroits passionnés sont rendus pathétiques par l’art (éd. Arber, p. 27). La maîtresse d’un héros Arcadien de G. Wither s’intitule « Faire-Virtue », et l’imprimeur prévient le lecteur qu’il ne sait si l’auteur a mis en scène une femme ou une abstraction (éd. F. Sidgwick, II, p. 5).
L'auteur inconnu d’un recueil de sonnets adressés à Licia affirme, comme Cowley, qu’il ne faut pas juger de ses sentiments par le ton qu’il adopte, et il ajoute, parlant de sa maîtresse : « It may be shee is Learnings image... it may bee my conceit and portende nothing. » (Licia…, 1593).
10. Le comble de l’artificiel est atteint par H. Constable (Diana, 1592) qui divise ses sonnets en trois parties, traitant chacune de trois sujets, qui sont exposés en sept sonnets.
11. Cf. le poème à Lord Broghill, I, p. 407; et Of Greatness, II, p. 429.