‹ Abraham CowleyChapitre 250 sur 429 · P. Lecouis. André Marvell, p · texte numérisé non relu

P. Lecouis. André Marvell, p

12. Le premier passage (p. 343) développe l’idée du bonheur passé de l’Angleterre sous ses rois; le second (p. 351), l’idée de tyrannie; le troisième (p. 373), la conception de la valeur.

ments. La substance solide se trouve dans le Discours lui-même. Là, Cowley expose ses idées et les prouve, présentant alternativement, dans une véritable joute oratoire, le plaidoyer du mauwais Ange en faveur de Cromwell et son propre réquisitoire contre l’usurpateur. Le mot « oratoire » caractérise également les deux aspects du pamphlet : nous y respirons la même atmosphère d’éloquence passionnée, et le fait que Cowley écrit parfois en prose ne diminue pas, ainsi que nous le verrons, la valeur poétique de son style 15.

Mais l’art est secondaire, là où il s’agit d'entraîner la conviction. Comme l’annonce le titre, Cowley se propose de montrer les résultats du gouvernement de Cromwell 14. Il s’en acquitte en conscience : point par point, il passe en revue les différentes activités du Protecteur. Remontant à l’origine de sa fortune, il étudie son ascension vers le pouvoir, sa politique, tant à l’extérieur (traités avec la Hollande, guerres, expéditions diverses), qu’à l’intérieur (finances, commerce, justice). Et il fait montre, au cours de cet exposé, de réelles qualités d’historien. I] fait surtout preuve de qualités de polémiste, et il frappe aussi juste que fort, comme lorsqu'il dénonce, dans un raccourci saisissant, les contradictions de la politique cromwellienne :

What can be more extraordinarily wicked, than for a person, such as yourself qualifie rightly, to endeavour not only to exalt himself above, but to trample upon all his equals and betters ? to pretend freedom for all men, and under the help of that pretence to make all men his servants ? to take Arms against Taxes of scarce two hundred thousand pounds a year, and to raise them himself to above two millions ? to quarrel for the losse of three of four Eares, and strike off three or four hundred Heads ? to fight against an imaginary suspicion, of I know not what, two thousand Guards to be fetcht to the King, I know not whence, and to keep up for himself no less than fourty thousand ?.… (p. 348).

13. Coleridge trouve (Biographia Literaria, 1, p. 97) que le passage constant d’un moyen d’expression à l’autre exige chaque fois du lecteur une adaptation pénible. I1 nous semble, au contraire, que l'identité du fond et la ressemblance de la forme rendent le passage presque insensible.

14. À Discourse by way of Vision, concerning the Government of Oliver Cromwell, dit l’édition de 1668. Mais le titre original du pamphlet était : À Vision, concerning his late pretended Highness, Cromwell the Wicked : Containing a Discourse in Vindication of him by a pretended Angel, and the Confatation thereof, by the Author.

À vrai dire, l’attitude de Cowley est double : ne décrit-il pas son état d'esprit, tout au début, lorsqu'il dit :

… Î began to reflect on the whole life of this Prodigious Man, and sometimes Î was filled with horror and detestation of his actions, and sometimes I inclined a little to reverence and admiration of his courage, conduct and success. (p. 343).

Il est tiraillé entre sa haine du régime, et son respect pour la personnalité de Cromwell. D'un côté le royaliste, ia victime de la révolution. De l’autre, l’honnête homme que sa probité oblige à s’incliner devant la grandeur de l’adversaire 15. N'est-ce pas à cette probité que nous devons la page où dans un superbe mouvement d’éloquence, le plus beau du Discours, il exalte la puissance du génie de Cromwell ? En voici le début et la conclusion :

… What can be more extraordinary than that a person of mean birth, no fortune, no eminent qualities of Body, which have sometimes, or of Mind, which have often raised men to the highest dignities, should have the courage to attempt, and the happiness to succeed in so improbable a design, as the destruction of one of the most antient, and most solidly founded Monarchies upon the Earth ? that he should have the power or boldness to put his Prince and Master to an open and infamous death ? to banish that numerous and stronglyallied Family ? to do all this under the name of wages of a Parliament; to trample upon them too as he pleased, and spurn them out of dores when he grew weary of them; to raise up a new and un-heard of Monster out their Ashes; to stifle that in the very infancy, and set up himself above all things that ever were called Sovereign in England;… to die with peace at home and triumph abroad; to be buried among Kings and with more than Regal solemnity; and to leave a name

15. N’exagérons cependant pas son mérite. Il n’est pas le seul à ne pas avoir pu s’empêcher d'admirer Cromwell. Ainsi Sir Philip Warwick, dans ses Memoirs (éd. 1703, p. 248), écrit : « … Of him I will say no more, but that I verily believe he was extraordinarily designed for those extraordinary things which one while most wickedly and fascinorously he acted, and at another as successfully and greatly performed... »

Et Lord Clarendon : « He was one of those men, quos vituperare ne inimici quidem possunt, nisi ut simul laudent (whom his very enemies could not condemn wilhout praising him at the same time) : for he could never have done half that mischief, without great parts of courage, industry, and judgment » (History of the Great Rebellion, cité dans H. Craiïx. English Prose selections, II, p. 414).

Bossuet, dans l’Oraison funèbre de La reine d'Angleterre, n’a pas pu s’empêcher de proclamer, avec son horreur, son admiration, et Halmilton dans les Mémoires du Chevalier de Grammont, met aussi en relief « le mérite d’un

scélérat ».

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behind him, not to be extinguisht, but with the whole world, which as it is now too little for his praises, so might have been too for his Conquests, if the short line of his Humane Life could have been stetcht out to the extent of his immortal designs ?

Il a beau placer cet éloge dans la bouche du mauvais ange, — et il y était bien obligé par la plus élémentaire prudence —, il a eu le mérite, dès 1659, de pouvoir le penser et d’oser l'écrire.

Non qu’il soit pour Cromwell un juge impartial : il est difficile pour un Anglais de l'être, encore aujourd’hui, il était impossible que Cowley le fût alors. Ce qu’il appelle « l'horreur et la haine de ses actes » l'emporte fatalement. Il voit en Cromwell l'ennemi, le responsable de tous les malheurs qui ont accablé l'Angleterre, et il le hait de tout son cœur et de toute sa raison. Cromwell, c’est non seulement le tyran qui, sous prétexte de liberté, a réduit son pays à l'esclavage et à la ruine, c’est le génie du Mal, l'instrument détestable du courroux céleste. Le devoir de Cowley n’est-il pas, dès lors, de le dénoncer, d’étaler les fautes et les hontes de son règne, et, du même coup, de rappeler l’Angleterre à la raison, en lui montrant tout ce qu’elle a perdu en chassant son roi, tout ce qu'elle gagnera à le rappeler ?

Cet acte d'accusation, nous pouvons le trouver légitime sous la plume de Cowley. Malheureusement, la passion l’entraîne et l’aveugle trop souvent. Il oublie la grandeur à laquelle il rendait hommage à l'instant, et il n'hésite pas à recourir à l’insulte, à la calomnie. Il fait de Cromwell un misérable égoïste (p. 347), un hypocrite (pp. 364 et 366), il se moque de son extraction (p. 367), de sa laideur (p. 347), de ses manies (p. 371). Il accepte les bruits les plus invraisemblables, et déclare le plus gravement du monde que, pour se procurer de l’argent, Cromwell aurait vendu la cathédrale de Saint-Paul aux Juifs (p. 369).

Cette forme grossière de la satire reste toutefois au second plan, pour nous, et pour Cowley lui-même. Il préfère évidemment, comme nous le notions déjà à propos de The Puritan and the Papist, faire appel à l'intelligence de ses lecteurs, raisonner pour les convaincre. Il a même soin d'appuyer sa critique historique sur la philosophie de l’histoire : il expose et discute des théories générales, commençant par des définitions, à la manière de son ami Hobbes, et procédant par raisonnement logique. Il analyse

ainsi longuement la nature de la tyrannie (p. 353), les fondements du pouvoir (pp. 355, 356, 360), le droit de conquête (p. 357), le caractère de la guerre civile, et il condamne Cromwell au nom des principes qu’il énonce 16.

A devenir ainsi intellectuelle, la satire ne perd pas de sa force, au contraire : jamais Cowley n’est plus à son aise que dans les luttes d'idées. De son passage à l’Université il a gardé l’habitude et le goût de la dialectique. C’est avec une sorte d’allégresse qu'il rassemble ses arguments, et il triomphe quand il écrase la thèse adverse sous une conclusion inexorablement logique. Il est vrai que l’ange de la Vision parle surtout par sophismes et par paradoxes, et l’on peut dire que Cowley se rend la victoire facile 17, Maïs la tendance qu’il manifeste n’en est pas moins intéressante pour cela, et ses trente pages de discussion consciencieuse sont lourdes de pensée et d'intelligence. Ajoutons-y les dons de polémiste dont il fait preuve, l’ingéniosité et la vigueur de ses attaques, et nous en serons amenés à regretter qu'il n’ait pas cultivé davantage ce genre de la satire politique.

16. Cf. 362, cette phrase significative : « It is easie to apply this general observation to the particular case of our troubles in England. »

17. Cf. l’Eloge de Caïn et de son crime, p. 19e Craik, jugeant le pamphlet de ce point de vue, y voit « a mere ambitious failure « (English Prose Selections, II, p. 574).

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