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LES ESSAIS ET LES LETTRES

Si nous en croyons Sprat, Cowley a obéi, en écrivant ses Essais, à une double intention. D’abord, il a voulu y inscrire ses méditations sur le problème qui lui tenait le plus à cœur, celui du bonheur dans la solitude. Il a cherché à se confirmer à lui-même la sagesse ‘de sa conduite, en développant à loisir les pensées que lui suggéraient à ce sujet son expérience ou ses lectures. Le livre se présente donc au lecteur comme une confession sans détours de ce qui formait alors le centre de sa vie spirituelle 1.

Il revêt aussi l’aspect d’un plaidoyer pro domo. Car, comme Cowley en fit la confidence à Sprat peu avant sa mort, il devait être dédié à Jermyn, « en témoignage du profond respect qu’il lui portait; et pour se justifier en quelque manière d’avoir abandonné la vie active à la force de l’âge, alors qu’il aurait pu encore servir son pays » 2. Nous nous souvenons des critiques que la retraite prématurée de Cowley avait suscitées, et, en particulier, de la répugnance de Jermyn à se séparer de son ex-secrétaire et confident. Les Essais sont, en quelque sorte, la réponse de Cowley. Il y plaide sa cause, avec le désir de prouver à son protecteur qu’en fuyant la ville pour la campagne il avait agi, non par dépit, mais après mûre réflexion.

Les deux intentions se fondent d’ailleurs en une seule; sa justification s’appuie sur sa méditation, et l’analyse philosophique se renforce à son tour de tout le poids de l’expérience personnelle. Que Cowley parle pour lui seul ou pour Lord Jermyn, qu’il s’analyse ou se défende, le sujet ne change pas. C’est toujours de lui

1. SpraT. Account, p. xxx1 : « These (essays) he intended as à real Character of his own Thoughts, upon the point of his Retirement. 2. Ibid., p. xxn1.

qu'il s’agit, de ses idées, de ses goûts, de son tempérament; sa personnalité domine l’œuvre et lui impose son unité.

N'y cherchons pas l’exposé systématique d’une théorie du bonheur. Le titre choisi par Sprat répond bien au contenu : Severall Discourses by way of Essays, in Verse and Prose. Ce sont onze petits chapitres distincts sans plan pré-établi, sans ambition littéraire, de véritables « essais », où l’auteur s’applique, sans morgue, à définir sa pensée sur un point donné, à peindre « l'image sincère de son âme » 8.

L’appellation « discours » convient à presque tous, mais non à tous. Montaigne, lorsqu'il commença à tenir le journal de sa pensée, hésita entre la forme de la lettre et celle de la dissertation, et ne choisit cette dernière que « faute de correspondants » 4. Or Cowley n’a certes pas manqué de correspondants, et deux de ses essais sont de vraies lettres, comme on l’a fait remarquer tout récemment pour la première fois 5. L’une est adressée à John Evelyn (c’est l’essai The Garden), l’autre à un mystérieux « Mr. S. L. » (The Danger of Procrastination)6. Les neuf autres essais sont des dissertations, mais des dissertations qui n’ont rien de la forme apprêtée et artificielle que le mot suggère. Ce sont plutôt des « causeries » très simples, très humaines, auxquelles il ne manque, pour avoir l’allure de lettres intimes, qu’un correspondant précis. Et ne nous donnent-elles pas, le plus souvent, l'impression de s’adresser directement à nous ? Cowley y traite le lecteur en ami. Il pouvait, sans hausser la voix, passer du genre de la lettre à celui du discours. L'unité de ton égale celle de la pensée.

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