‹ Abraham CowleyChapitre 255 sur 429 · SPRAT. Op. cit., p. XXXI · texte numérisé non relu

SPRAT. Op. cit., p. XXXI

4. J. Vice. Les sources et l’évolution des Essais de Montaigne, vol. I, p. 369.

5. À. H. Nermercor. The Letters of Abraham Cowley (Modern Language Notes, vol. XLIII, p. 369...).

6. Nethercot, dans l’article que nous venons de citer, cherchant à identifier S. L., propose une hypothèse ingénieuse. S. L. serait « Mr. Sprat of Lincoln ». Mais ce n’est qu’une hypothèse, et rien n’est plus possible que l’existence, parmi les amis de Cowley, d’un véritable « Mr. Se

dans l’essai une œuvre de fantaisie pure, de liberté dédaigneuse de toute méthode. Un recueil d'essais est pour nous un recueil de

méditations libres sur des sujets divers, écrites dans le ton de la

causerie sans apprêts. Aussi sommes-nous déçus, au premier abord, par le manque de variété extérieure du petit livre de Cowley, et tentés de lui reprocher sa monotonie. Dans les quelque quatre-vingts pages que les Essais occupent dans l’édition de Waller, nous retrouvons sans cesse les mêmes motifs. Cowiey y prêche la nécessité de la liberté et de la modération, la haine de la vie de société, l'amour de la solitude et de la nature : autant de variations, en somme, autour du thème central, la recherche du bonheur. Il peut exalter l’agriculture ou dénoncer l’avarice, célébrer la liberté ou rabaïsser la grandeur, chanter les jardins ou s’indigner contre les vices de la ville, il ne change pas de sujet. Quand on a lu un ou deux essais, on a l’impression, en abordant les autres, non de lire, mais de relire. La même idée s'étale, les mémes préférences et les mêmes aversions s’affirment sans relâche 7.

A les prendre tels que Sprat les a publiés, en 1668, ils forment une démonstration d’une logique impeccable. La pensée s’y enchaîne rigoureusement, et nous sommes surpris de voir l'analyse transformer en système dicté par l'esprit géométrique un ensemble où règne l’esprit de finesse. Ecrits d’abord sans but précis, par plaisir, ils prennent, réunis en recueil une allure rigide qui risque de porter atteinte à leur charme.

Je veux être libre, dit-il dans son essai Of Liberty, pour arriver à la connaissance de moi-même, première condition du bonheur. Or la liberté ne s’acquérant qu’au prix de l'éloignement des hommes, je dois chercher la solitude. Ce premier essai contient tous les autres en substance, et les autres, sans le répéter, tout en gardant leur individualité propre et en apportant à la discussion un élément nouveau, développent chacun un aspect du problème ainsi posé.

7. On retrouvera dans ce chapitre des idées et des développements très proches de ceux qu’a exposés le critique américain A. H. Nethercot dans son article sur Abraham Cowley's Essays (Journal of English and Germanic Philology, January 1930). Nous tenons à préciser que nous avions depuis longtemps écrit notre chapitre quand cet article a paru.

Se consacrant d’abord à l’étude des plaisirs permis au sage, Cowley exalte les bienfaits de la vie solitaire (essai 2) et de l’obscurité (essai 3); il vante le charme et l'utilité de l’agriculture (essai 4), loue les hommes qui mettent leur joie à cultiver et orner un jardin (essai 5). Puis viennent les avertissements salutaires, contre le mirage de la puissance et des honneurs (essai 6), contre les hontes de l’avarice (essai 7), contre la vie de société en général et ses pièges mortels (essai 8), contre celui surtout que nous tend la richesse (essai 9). Les termes du bonheur ainsi définis, il passe à l’application de la théorie : n’a-t-il pas été entièrement justifié de saisir, sans la remettre au lendemain, l’occasion d’être heureux que lui offrait le sort (essai 10) ? Comment d’ailleurs eût-il pu la refuser, alors que tout en lui, non seulement la raison, mais l'instinct de toute sa vie, le portait à cetie destinée ? (essai 11).

Mais le lecteur ne se rebute pas en chemin. Il sent, au contraire, grandir à chaque page son intérêt et sa sympathie, et le retour fréquent de l’idée familière devient un des éléments les plus actifs du charme auquel il cède. Il se rend vite compte que la monotonie des Essais n’est qu’une façade trompeuse. Derrière, il aperçoit une pensée vivante et active. À coup sûr, Cowley ne nous y livre pas toute sa richesse, il n’y construit pas une « somme » de ses croyances et de ses doutes. Volontairement, il ne pose et ne résoud qu'une question, celle du bonheur. Mais, dans le développement de ce thème unique, quelle finesse, quelle variété véritable !

L'ordre de publication est trompeur, il systématise à l’excès une pensée qui s’est, en réalité, développée en toute ;iberté. Pour bien comprendre les Essais, il faut se souvenir qu’ils représentent plusieurs années de souples méditations, nées du hasard des réflexions et non rigoureusement enchaînées selon un plan rigide. L'idée maîtresse transparaît à toutes les pages, mais son expression n’est jamais tout à fait la même, car elle révèle l’homme dans la diversité de ses humeurs.

S’il est vrai qu’un des charmes essentiels de l'essai réside dans l'expression sincère d’une personnalité, les « discours >» de Cowley peuvent être pris pour des modèles du genre. [ls nous font pénétrer dans l'intimité de sa vie intérieure, ils nous découvrent

sa vie et ses goûts. Nous le voyons bien tel que sa vie nous l’a montré, raisonnable et doux, aventureux d’esprit mais de goûts casaniers, homme d’étude plus qu’homme d’action. C’est avêc une parfaite bonne grâce qu’il nous fait les honneurs de son esprit.

Il nous dévoile son cœur sensible, ému par la souffrance ou la déchéance des autres :

I have been drawn twice or thrice by company to go to Bedlam, and have seen others very much delighted with the fantastical extravagances of so many various madnesses, which upon me wrought so contrary an effect that I always returned, not onely melancholy, but ev’n sick with the sight 8.

Il confesse avec une ingénuité non dépourvue d'humour les illusions naïves qu’il avait apportées à Chertsey, et comment le premier contact avec les paysans anglais l'avait forcé à redescendre sur la terre ?.

Il trahit sans affectation sa modestie, lorsqu'il déclare qu'être reconnu dans la rue et montré du doigt comme un homme célèbre est loin de lui causer du plaisir :

It only makes me run the faster from the place, till I get, as it were, out of sight-shot 10,

Quand il compare son sort à celui d'Evelyn nous devinons la mélancolie d’une existence à demi manquée. Evelyn a pu et su organiser sa vie selon les règles de la sagesse, tandis que lui désespère de jamais réaliser son modeste idéal :

I never had any other desire so strong, and so like to Covetousness as that one which I have had always, that I might be master at last of a small house and large garden, with very moderate conveniencies joyned to them, and there dedicate the remainder of my life only to the culture of them, and study of Nature,

And there (with no design beyond my wall) whole and intire to lye, In no unactive Ease, and no unglorious Poverty.

… But several accidents of my ill fortune have disappointed me hitherto, and do still, of that felicity; for though I have made the

8. The dangers of an Honest man in much Company, IX, p. 446. 97bid.,-p. 446.

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