The Shortness of Life, st. 12 et 13, p
41. Par exemple le professeur H. Crark. English Prose Selections, vol. II, D. 949. 1
42, Nous étudierons ce point dans notre chapitre sur le style.
variété ni dans la lumière crue des contrastes, mais dans la douceur constante d’une teinte fondamentale dont les reflets même semblent s’atténuer pour mieux se fondre. L’intelligente nonchaiance dont Cowley, après Horace et Montaigne, a retrouvé le secret, résonne au travers du livre comme une mélodie où la grâce et l'ampleur s’allient harmonieusement.
Nous aimons le livre pour sa sincérité. Nous savons gré à Cowley de se montrer enfin tel qu’il était. Dans le reste de son œuvre, à peu d’exceptions près, il adapte, et ses intentions le déguisent toujours : il ne quitte un masque que pour en prendre un autre. Dans ses Essais, il s'exprime directement, et sa personnalité, fuyante partout ailleurs, se fixe au contact de thèmes qui le touchent de près. Le tempérament particulier qu’il nous dévoile, la manière dont il se confie, voilà ce qui nous intéresse, ce qui donne au livre tout son prix. La pensée, prise en elle-même, ne nous enrichit güère, et elle ne nous retiendrait pas, si elle ne nous permettait de mieux apprécier l’homme. L’accent personnel transforme en causeries attachantes ce qui ne serait autrement que le développement ingénieux de lieux communs.
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Est-ce à dire que Cowley se montre, en tant qu’essayiste, entièrement personnel ? Nous le croirions difficilement, étant donné tout ce que nous avons appris du besoin de soutiens extérieurs que manifeste chacune de ses entreprises, et aussi de son aptitude à capter pour ses besoins propres les tendances diffuses de l’époque. En fait, les Essais nous semblent à la fois inspirés par un modèle précis, et issus d’un certain état général des esprits.
Cowley, dans le domaine de l’essai, a pris pour maître Montaigne. Il ne s’en cache pas, citant par deux fois son nom avec respect 43, et cet hommage, sous sa plume, vaut une reconnaissance explicite d'influence. Même s’il ne l’avait pas ainsi reconnue, nous
43. Of Solitude, p. 392, I. 23, et Of Greatness, p. 428, 1. 16.
LES ESSAIS 44i
l’aurions à coup sûr devinée sans peine. Tout rappelle Montaigne dans ces essais, depuis le choix des sujets, jusqu’au ton adopté et à la conception du genre.
Au reste, le connaissant, Cowley devait fatalement l’aimer. Des affinités profondes rapprochent les deux hommes. Ils appartiennent à la même famille d’esprits. intellectuels et raisonnables, ils éprouvent les mêmes sympathies et les mêmes aversions. Absorbés dans le culte de leur moi, ils cherchent avec une égale ardeur à découvrir le secret de l’art de vivre, et ils aboutissent tous deux à un épicurisme délicat qui leur fait de l’égoïsme un devoir. Leur solide et fervent humanisme, leur proposant les mêmes modèles, . rend encore plus semblable l’expression de leur idéal commun. Et ils ont par surcroît connu, vers la fin de leur vie, des destins parallèles. Cowley, se retirant à la campagne pour y goûter les voluptés de l’étude solitaire, ne répète-t-il pas, à près d’un siècle d'intervalle, le geste de Montaigne s’isolant en sa « librairie » ? Il n’est pas surprenant qu'il l’ait choisi pour maître, et qu'il ait donné lui aussi à ses méditations la forme de l’essai. Nés d’un tempérament semblable et d’un même état d’esprit, les Essais de Cowley nous apparaissent comme un écho de ceux de Montaigne. Dans le détail, des idées, des procédés, des passages entiers, semblent devoir leur origine directement à Montaigne. Of Obscurity rappelle en bien des endroits De la Gloire. Les thèmes traités dans le chapitre De la Solitude reparaissent comme le motif central de plusieurs des essais de Cowley 44. De l’incommodité de la Grandeur se trouve condensé dans Of Greatness.
« Il n’est description pareille en difficulté à la description de soymesme.…. »,
s’écrie Montaigne. Et Cowley de dire à son tour :
LA
« It is a hard and nice subject for a mañ to write of himself... » 45,
Ne nous attendons cependant pas à y trouver une copie servile. Ici, moins encore qu'ailleurs, l’imitation de Cowley n’est un escla-
44. Naturellement, Of Solitude, mais aussi The dangers of an Honest man in much Company, Of Liberty, The Shortness of Life...
45. De l’exercitation (livre IL, chapitre VI, édition Leclerc, 1885, t. I, p. 347) et Of Myself, IL, p. 455. Sur les rapprochements possibles, cf. l’article déjà cité de Nethercot, pp. 122, 123.
vage. Elle n'exclut aucune suggestion, mais ne s’enchaîne à aucune. Sauvegardant son indépendance, elle permet à la personnalité de l’auteur de s’affirmer avec ses traits distinctifs et sonvallure propre.
Au début, même, ce sont les différences qui nous frappent. Montaigne écrit sans autre but que de satisfaire son besoin de se raconter à lui-même. Aucune intention ne limite sa verve. Tous les sujets lui sont bons, la vie des camps et des cours, aussi bien que l’histoire ancienne, les institutions et les mœurs les plus étranges aussi bien que les mouvements du cœur et de l'esprit humains. Si curiosité universelle s’ouvre à tous les problèmes. Montaigne goûte le charme des expéditions lointaines (ne va-t-il pas jusqu’au pays des cannibales ?). Il explore la vie, et la fantaisie est son seul guide. Que nous voici loin des onze essais utilitaires de Cowley, avec leur thème unique et leur méditation obstinée sur un seul objet ! Que nous voici loin, aussi, du Cowley qu'ils peignent, ramassé sur lui-même, trouvant dans les ressources de son esprit et dans les livres une nourriture suffisante !
Mais la distance n’est pas si grande qu’on le croirait d’abord. La variété de l’un, la concentration de l’autre, manifestent, au fond, un même état d’âme. Montaigne semble faire un voyage autour du monde, et Cowley un voyage autour de son jardin, mais le but qu’ils se proposent est identique. Au point de départ de chaque livre nous trouvons le désir du bonheur; et à l’arrivée, dans l’un comme dans l’autre, un épicurisme bien entendu. Montaigne, au cours de son enquête, rayonne sur tout l’univers: Cowley ne sort pas de son petit domaine de Barn-Elms ou de Chertsey, et ses efforts convergent vers une analyse en profondeur de son esprit et de ses besoïins. Le centre de ces observations et de ces analyses, quelle que soit la méthode employée, reste toujours le « moi » de l’auteur. On peut affirmer de Cowley. avec une entière justice, ce que M. Lanson dit de Montaigne :
Il est parti de ce point de départ, dont chacun de nous, s’il était franc, prendrait bien volontiers l’analogue en lui-même : qu’il n’y avait rien de plus intéressant au monde pour lui que Michel de Montaigne, et que l’objet de son étude devait être ce qu'était, ce que
sentait, ce que voulait Michel de Montaigne, pour lui ménager le plus de commodité, d’aise et de bonheur en cette incertaine vie 46.
Seulement, Montaigne est plus hardi. Alors que Cowley, timide, Casanier, se contente de regarder en lui, avec l’aide des Anciens, lui s’aventure, et va chercher au loin la solution, Si bien que les Essais de Cowley nous apparaissent presque comme un chapitre du vaste livre de Montaigne. Mais ce chapitre, aux yeux de Montaigne lui-même, c'est le chapitre ceniral, celui auquel les autres aboutissent, vers lequel il revient toujours :
Le monde regarde toujours vis-à-vis : moy, je replie ma veue au dedans; je la plante, je l’amuse là. Chacun regarde devant soy : moy, je regarde dedans moy; je n’ay affaire qu’à moy, je me considère sens cesse, je me contreroolle, je me gouste…, je me roule en moy mesme.…. 47.
Le problème de l’art de vivre, s’il n’est pas le seul qu’il aborde, reste pour lui le principal. Les différences qui séparent les œuvres, du point de vue des sujets, s’eflacent devant des ressemblances plus profondes 48.
Proches par leur matière, les deux œuvres le sont tout autant par l’esprit qui les anime. Elles sont conçues comme des méditations où l’auteur livre sans détours sa pensée au lecteur. Elles sont également personnelles. Ici encore, cependant, l’essai de Cowley reste distinct de celui de Montaigne, et pour les mêmes raisons. La fantaisie qui préside au choix des sujets de Montaigne, demeure souveraine lorsqu'il s’agit de les développer. Montaigne ne s’en cache aucunement; il aurait plutôt tendance à s’en vanter. Après une de ses digressions accoutumées, il s’écrie :
Cette farcisseure est un peu hors de mon thème: je m'esgare, mais plustot par licence que par mesgarde : mes fantaisies se suyvent,
46. Histoire de la Littérature Française (7° édition), p. 323.
47. De la Presumption (II, 17, éd. Leclerc, t. II, p. 53). Cf. aussi De l’exercitation.
48. Il y à peut-être quelque injustice à comparer, comme nous venons de le faire, les Essais de Cowley à ceux de Montaigne. Montaigne les a écrits, revus, augmentés à loisir, au cours d’une vingtaine d’années de « volumineuse étude ». Ceux de Cowley ne sont le fruit que de cinq ou six ans de méditations et devaient être suivis, nous dit Sprat, de bien d’autres. Nous pouvons croire que Cowley, une fois le thème central épuisé, se serait permis plus de fantaisie dans le choix des sujets. Il reste que Vinstinct logique de son esprit ne l’aurait jamais guidé, sans doute, vers l’infinie variété de Montaigne,
mais parfois c’est de loing; et se regardent, mais d’une veue oblique. Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas toujours la matière... J'aime l'allure poëtique, à saults et à gambades : c’est un art comme dict Platon, legiere, volage, démoniacle. Je veois au change, indiscrettement et tumultuairement : mon style et mon esprit vont vagabondant de mesme...49.
Je n’ay point d’aultre sergeant de bande, à renger mes pieces, que la fortune : à mesme que mes resveries se presentent, je les entasse; tantost elles se pressent en foule, tantost elles se traisnent à la file. Je veulx qu’on veoye mon pas naturel et ordinaire, ainsi destracqué qu’il est; je me laisse aller comme je me treuve... 50,
Son esprit primesautier se rebelle devant la logique et l’ordre. Il repousse comme autant de servitudes le sens des proportions, l’art d’enchaîner les idées ou de les développer avec suite. Suivant l’humeur du moment, il analysera le sommeil en deux pages, la liberté de conscience en trois, la modération en quatre, la colère en sept, la lecture en treize, la vanité en soixante :
De cent membres et visages qu'a chasque chose, j'en prends un, tantost à leicher seulement, tantost à efflorer, et parfois à pincer jusqu’à los... 51,
Cowley ne se permet les « gaillardes escapades » de son aîné. Ou plutôt, il n’en sent pas le besoin. Sa pensée s’ordonne spontanément selon les lois de la logique. Mais il sait faire jaillir la variété de l’ordre, et nous avons montré comment la plus heureuse spontanéité assouplissait sa dialectique. Dans ses Essais, comme dans ceux de Montaigne, le thème se développe sans plan prémédité, sans règle apparente. L'idée s’y déroule non par une démonstration, mais par une libre analyse, où l’essayiste semble se soumettre à sa pensée au lieu de la dominer. Il la laisse aller à sa guise, qu’elle marche droit au but, ou s’attarde en digressions, et le lecteur éprouve à la suivre une impression d’aisance et de naturel parfaits. Mais toujours, même aux moments où Cowley s’abandonne le plus librement à sa rêverie, l’armature solide de son raisonnement se