De la Vanité, III, 9 (II, p
aussi fidèle. Parce qu’il se montre moins prodigue de confessions, moins exubérant, ne croyons pas qu’il dissimule. Sa personnalité toute en nuances, en demi-teintes, ne saurait s'exprimer dvec fougue. Montaigne rit aux éclats, Cowley se borne à sourire. Leurs Essais nous les montrent différents, mais bien tels qu'ils sont l’un et l’autre. Le livre de Cowley est, autant que celui de Montaigne, « consubtantiel à son auteur ».
Il est donc bien vrai que l’esprit de Montaigne revit dans les Essais de Cowley. Mais il revit comme la voix revit dans l’écho, affaibli, assagi. Cowley ne peut rivaliser de fantaisie, de spontanéité, de piquant, avec son grand modèle. Il paraît alangui auprès du nerveux Gascon. Sa pensée est moins vigoureuse, de même qu’elle est moins variée, et la forme elle-même est plus raisonnable d’allure. Tous les traits de l’original renaissent, maïs les contours sont moins nets, les arêtes moins vives. Montaigne y reparaît rationalisé, pour ainsi dire, et anglicisé.
On peut, sans doute, trouver à Cowley l’excuse de son intention première. Il a voulu prouver que sa retraite loin de la cour et de la ville était un acte de haute sagesse, et les nécessités de sa démonstration l’ont enserré de leurs limites étroites. Il s’est ainsi trouvé écrire des essais à thèse. Mais on peut alors se demander s’il n’y a pas à ce choix des motifs plus profonds qu’un désir passager de justification, et si, lorsque nous constatons cette orientation particulière de ses Essais, nous ne touchons pas du coup au cœur même de sa personnalité.
Si nous constatons, d’essai à essai, le développement continu d’une même idée, et, à l’intérieur de chaque essai, la reprise logiquement conduite d’un aspect de ce thème unique, n'est-ce pas que Cowley s’oriente d’instinct vers les raisonnements suivis, vers les enchaînements ordonnés de l’art oratoire ? Et si nous le voyons se bercer, avec quelle joie évidente ! dans la modération des idées et du style, n’est-ce pas qu’il possède le sens inné de la mesure, le goût des proportions ? N'est-ce pas, en somme, qu’il porte en lui le classicisme ? Le passage de l’exubérance à la maïitrise de soi, et du désordre à l’ordre, qui distingue ses Essais de ceux de Montaigne, est l’indice d'une différence de tempérament. C’est aussi l’indice d’un état nouveau des esprits. Souvenons-nous
de l’écart qui se marque entre Jean-Louis Guez de Balzac, par exemple, et Montaigne, et songeons que Cowley est par l'esprit, sinon tout à fait par les dates, le contemporain de Balzac. Il nous est facile de comprendre comment l'imagination se trouve ainsi supplantée chez lui par la raison, et l'enthousiasme par le souci de la mesure.
L’essai, en passant de Montaigne à Cowley, subit encore une autre modification. Non seulement il se rapproche de la norme classique, maïs encore il devient moralisant et utilitaire. Montaigne écrit pour le plaisir d'écrire. La curiosité seule le pousse à s’analyser, et c’est son bien-être seul qu’il se propose comme terme de ses réflexions. A côté des jouissances de l’introspection, se glisse, chez Cowley, l’amour de la morale. Il veut découvrir pour lui, mais aussi pour les autres, la règle du bonheur. Il reproche aux ambitieux leur ambition, aux grands leur esclavage, aux avares leur avarice. Il prêche aux hommes de bonne volonté le devoir de la liberté et de la modération. Il voudrait réformer, il attaque, il conseille, il prêche, et sa méditation devient une homélie. En bon Anglais, il ne comprend pas l’Art pour l’Art. La tendance didactique est irrésistible en lui, et, n’ayant pas le détachement sceptique de Montaigne, il veut tirer des choses la ieçon morale qu’elles comportent.
Montaigne est voluptueusement païen et sceptique. Cowley reste croyant, et l’épicurisme chez lui s'adapte à l’anglicanisme le plus orthodoxe. Il n'appartient à aucun degré au groupe de ceux que le dix-septième siècle a connus sous le nom de libertins.
Ainsi s'affirme, à tous les degrés, l’indépendance de Cowley. A la suite de Montaigne il adopte le genre de l’essai personnel. Les affinités de tempérament et de doctrine créent la même atmosphère d’aisance nonchalante autour des deux œuvres, et font d'elles des œuvres sœurs. Mais Cowley, d'accord jusqu'ici avec son modèle, sauvegarde son individualité, et nous le voyons se peindre tel qu’il est dans ses onze essais, plus menus sans doute que ceux de Montaigne, plus pauvres de fantaisie, mais également sincères dans leur modestie naturelle, et possédant un charme subtil qui, sans nous faire oublier la séduction plus forte des Essais de Montaigne, nous paraît, dans sa finesse un peu mièvre, infiniment prenant. Nous voyons en même temps Cowley adapter