‹ Abraham CowleyChapitre 268 sur 429 · OL · texte numérisé non relu

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l'essai aux conditions nouvelles de l’époque, et le dépouiller des enthousiasmes sans mesure où Montaigne trouvait l’expression la plus complète de sa nature d'homme de la Renaissancë, pour l’amener vers la pensée claire, et vers la forme harmonieusement équilibrée, où la raison classique va s'épanouir dans l’ordre.

Cowley n’inaugure pas le genre de l’essai en Angleterre. Le

nom et la chose étaient connus dès la fin du seizième siècle. Florio, en 1603, avait traduit Montaigne, et dans les vingt premières années du siècle, toute une série d'œuvres se parent du titre d’essais, et se réclament, plus ou moins ouvertement, de Montaigne 53. Plus ou moins justement aussi, car la ressemblance s’arrête généralement au titre.

Les unes et les autres ont assurément pour origine commune ces recueils de sentences, ou « commonplace-books », où se trouvaient rassemblées des réflexions, des maximes, des anecdotes, puisées aux meilleures sources, c’est-à-dire à l’Antiquité grécolatine 54 Les premiers essayistes, Montaigne lui-même, les utilisent abondamment, et développent leurs idées au moyen d’exemples qu’ils en tirent 55. Mais tandis que Montaigne s’élève rapidement au-dessus de cet aspect rudimentaire de l’essai, et le transforme au point de le rendre méconnaissable, ses contemporains et ses successeurs restent tout près de la formule primitive. Leurs essais se réduisent à une suite d’anecdotes et de citations que relient entre elles de timides commentaires. Peu à peu la proportion des commentaires et des exemples va se trouver renversée,

53. Cf. sur cette question des origines de l’essai en Angleterre, outre le chapitre de la Cambridge History of English Literature, vol. IV, p. 342: l’article de H. V. Routh (Modern Language Review, vol. XV, pp. 28 et 243..), et l'étude de E. N.S. THompson. The Seventeenth Century English Essay, Iowa, 1926. *

54. Au premier rang de ces encyclopédies de la sagesse antique figurent naturellement les Adages d'Erasme. Mais les Sententiae, les Oficinae sont innombrables et offraient aux moralistes une mine inépuisable de faits et de dits édifiants. En 1660 encore, Thomas Forde juge utile de publier The Theatre of Wits, Ancient and Modern (Cf. THompson. Op. cit., p. 18).

55. Cf. P. Vizey. Les sources et l’évolution des Essais de Montaigne, Paris, 1908, vol. II, p. 8...

ceux-ci diminuant, se fondant dans la pensée originale de l’essayiste qui gagne en fermeté et en ampleur, et s’exprime avec un art plus conscient. Mais l’espace franchi d’un bond par Montaigne, ne le sera que lentement, péniblement, et toujours imparfaitement par les prédécesseurs de Cowley.

Comme point de départ de ces tentatives nous trouvons naturellement des préoccupations morales 56. Le grand problème que se posent ces penseurs convaincus, tout imprégnés du sérieux de la Réforme, c’est le problème de la conduite humaine. Quelle doit être l’attitude de l’homme envers lui-même, envers la société et envers l'Etat ? Préoccupations éminemment pratiques, où le souci d'organiser la vie quotidienne dans les meilleures conditions possibles tient la première place. Ainsi l’essayiste s’oriente, suivant qu’il enquête sur la morale publique ou sur la morale privée, vers l’essai politique ou vers l’essai moral et religieux. Celui-ci prend souvent la forme d’un véritable examen de conscience, comme l’indique le nombre de « méditations », de « vœux », de résolutions », qui sont alors composés 57. La sagesse antique apparaît comme un vaste réservoir de maximes et d'exemples, qui, dûment adaptés à des fins chrétiennes, deviennent un merveilleux instrument de perfectionnement moral. Si bien que l’observation psychologique, le désir de se connaître et de connaître les autres, reste comme enveloppé dans l’observation morale. Ce n’est que progressivement, que se dégage de sa gangue théologique et moralisatrice l'esprit d'analyse rationnelle et de libre enquête. Par une évolution parallèle, l’essai, prisonnier de ses intentions didactiques, va peu à peu s’émanciper et s’assoupiir.

On le comprend au début comme une succession de pensées décousues, « certaine briefe notes », « dispersed meditations », comme les appelle Bacon, ou, suivant la célèbre définition de Johnson : « A loose sally of the mind, an irregular, indigested piece ». Cornwallis exclut tout idée de composition ou de travail suivi,

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