‹ Abraham CowleyChapitre 274 sur 429 · FN “A · texte numérisé non relu

FN “A

l'essai épigrammatique, Cowley choisit naturellement la forme préférée de Montaigne, mais il ne dédaigne pas la maxime, et nous verrons que sa phrase, volontiers ample et complexe, se couronne souvent d’une formule vigoureusement frappée.

Il n’est pas jusqu'aux Caractères et aux Paradoxes dont nous ne retrouvions chez lui des traces évidentes, car c’est un véritable « caractère » que ce portrait du grand seigneur qu’il campe si joliment dans l’essai Of Liberty, ou celui de Senecio, qu’il refait après Sénèque, ou encore celui du candidat au consulat 74. Et sa démonstration de l’esclavage de la grandeur, celle de la solitude de l’honnête homme en pleine ville 75, ne sont-elles pas de tous points conformes à la définition que Charles Estienne donnait du paradoxe ?

Ainsi se trouvent réunis, dans les Essais de Cowley, les divers traits du genre tel que le dix-septième siècle le pratiquait avant lui. Mais la différence est cependant profonde entre ces Essais et les tentatives précédentes. La nouveauté qu’ils apportent réside moins dans la pensée, qui, malgré ses nuances délicates, reste simplement intéressante, moins même dans la forme, malgré sa claire élégance, que dans l’harmonie de l’ensemble, dans la manière dont se fondent les détails de la méditation. Ses idées morales, l'apport extérieur de son érudition et de sa culture classique, la libre expression de son tempérament, la dualité de son art, s’organisent sans heurts. Moraliste, il le reste; mais il a dépouillé la lourdeur rigide de ses devanciers. Il parle en honnête homme, sur le ton aisé de la conversation entre gens de bonne compagnie. Sa prédication devient aimable, enjouée, discrète; elle veut plaire

74. Le premier se trouve dans Of Liberty, p. 382, ainsi que le troisième (p. 378). Le second est dans Of Greatness, p. 429.

Cowley connaissait évidemment ces caractères. Il nous en reste peut-être une preuve. Dans Of Avarice, il dit (p. 437) : « Some body sayes of a Virtuous and Wise Man, that having nothing, he has all. » Or le Character of a Happy Life de Sir Henry Wotton renferme cette phrase : « .… Lord of himself though not of Lands; and having nothing, yet hath all. » Il se peut, comme le fait remarquer À. B. Gough (édition des Essais de Cowley, notes, p. 353), que Cowley et Wotton aient répété séparément la parole de saint Paul : « As having nothing, and yet possessing all things », mais il est tout aussi possible que Cowley ait emprunté l’expression à Wotton.

75. Of Liberty et Of Greatness, Of Solitude et The dangers of an Honest

man in much Company.

autant qu'instruire. En le lisant, il nous semble que nous marchons à ses côtés dans sa promenade à travers les jardins fleuris de la sagesse, et que nous méditons, raisonnons, comprenoñs avec lui. L’allure de sa démarche est si naturelle que toute gêne disparaît. L'instinct de la mesure et de l’ordre assigne à chaque chose la place et l’importance qu’elle mérite.

En somme, l'essai, dans les mains de Cowley, devient classique. L'orientation de la littérature nouvelle vers la clarté et la raison s’y affirme avec éclat, et l’on peut déjà presque dire de Cowley essayiste ce que M. Cazamian dit de Sir William Temple : « Le rationalisme de la Restauration apparaît comme intégré vraiment à sa personne morale, il ne fait plus qu’un avec l'instinct même d’une nature qui y trouve sans effort le jeu assuré de la sensibilité comme de l'intelligence » 76.

Et l'influence de Montaigne ne l’empêche pas de rester bien anglais. Son essai n’est pas l’essai personnel pur, dont le seul but est le plaisir de l’esprit, et qui, à part la géniale exception de Lamb, semble étranger au tempérament national, mais cet essai mixte, où des préoccupations pratiques s’allient aux spéculations désintéressées, et auquel Sir William Temple, peu d’années après Cowley, donnera le poli du classicisme, en attendant qu’Addison le porte à sa perfection.

76. Legouis et CazamiaAN. Histoire de la littérature anglaise, p. 670.

Page 1