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CHAPITRE IX

On a fait remarquer avec raison que Cowley semblait prédestiné au métier de critique 1. Les qualités que nous avons reconnues chez lui : prédominance de l'intelligence et de la raison, subtilité pénétrante de l’esprit, amour de l’analyse, devaient le rendre propre à ce rôle plus qu’à celui de créateur.

Cependant son apport en ce genre se réduit à presque rien. En mettant bout à bout ses préfaces, ses poèmes littéraires, et celles de ses notes qui ont un caractère critique, on totaliserait à peine trente pages. De plus, l’ensemble n’a rien de systématique ni de doctrinal. Ce sont des observations fragmentaires, dictées par le souci d’expliquer tel ou tel point de l’œuvre, de défendre une conception particulière. Ne mesurons pas, toutefois, leur importance à la place qu’elles occupent dans l’ensemble de sa production.

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Au moment où Cowley atteint sa majorité littéraire, la critique anglaise en est encore à ses premiers balbutiements. La Renaissance n’a pas suscité en Angleterre un épanouissement critique comparable à celui que l’Italie a connu. La période élisabéthaine est, avant tout, créatrice. Les œuvres jaillissent de l'inspiration, et se préoccupent fort peu d’obéir à des règles. C’est cependant l’époque où la critique naît, sous une double impulsion. D’une part, des esprits réfléchis explorent le domaine de l’art, et tentent d'y introduire l’ordre. Ils classifient les genres, ils se préoccupent de fixer le vocabulaire, et surtout ils essaient de construire un système prosodique. Gascoigne, Puttenham, Harvey, Webbe, sont les principaux théoriciens de la période 2. D’autre part, la néces-

1. SainrsBury. À History of Criticism, vol. Il, p. 366. 2. George Gascoiexe. Certayne notes, or Instruction concerning the making of Verse or Rhyme in English, 1575; — G. PuTTENHAM. The Arte of English

sité de répondre aux attaques puritaines contre le théâtre et la poésie provoque des œuvres où l'intention apologétique domine, telles que la Defence of Poetry de Lodge, l’Apologie of Poetrie de Harrington, la Defence of Rhyme de Samuel Daniel, et surtout la Defence of Poesie de Sir Philip Sidney.

Quant à la critique proprement dite, la critique des œuvres, elle n’existe que sous forme d’énumérations où de vagues épithètes ne suffisent pas à justifier la place accordée à l’auteur. Elle classe, mais n’explique pas.

Bacon, dans le second livre de son Advancement of Learning, pose bien les bases d’une critique psychologique, mais la littérature ne l’intéresse pas pour elle-même, et son influence en ce domaine est nulle.

Autrement importante est celle qu’a exercée Ben Jonson. Non seulement il traduit l’Art Poétique d'Horace, mettant ainsi à la portée de tous le dogme classique, mais encore il fait, dans ses Discoveries, œuvre de critique véritable. Il donne d’abord une large place aux discussions générales, analysant la nature de la poésie, l’essence du style, les règles de la création artistique, ou encore la nature du poème épique 3, et, par là, il ne fait guère, sans doute, que codifier et clarifier ce que ses prédécesseurs avaient dit avant lui. Mais l’esprit qui l’anime est nouveau. Il n’a plus, comme eux, la hantise de défendre la poésie contre des ennemis du dehors, ou de classifier la production littéraire: il édicte des lois, qui donneront naissance à l’œuvre d’art, sans lesquelles la création poétique ne sera plus possible. Il enseigne, en vrai classique, la vertu de la règle 4.

Et s’il imite ses contemporains en classant à son tour les grands écrivains en un « Scriptorum catalogus » où sa faveur ne s'appuie sur aucune explication 5, il lui arrive aussi cependant de

Poesie, 1589 — Gabriel HarRvEY. Letters..; — William WeBse. À Discourse of English Poetrie…., 1586.

3. Cf. Discoveries (éd. Dyce), pp. 754, 758, 759, 761, 762, 764, 765).

4. Cf. sur l’orientation classique de Jonson, le livre de J. E. SPINGARN. A History of Literary Criticism in the Renaissance, New-York, 1995, D:1258:

5. Il cite, par exemple : « The Earl of Essex, noble and high; and Sir Walter Raleigh, not to be condemned, either for judgment or style: Sir Henry Saville, grave and truly lettered.…. » (p. 749).

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justifier ses jugements. Il loue ou critique nombre d’auteurs anciens, et quelques modernes, parmi lesquels Spenser, Shakespeare, Bacon, Montaigne. Nous trouvons même deux portraits en pied, l’un de Shakespeare, l’autre de Bacon, qui marquent un énorme progrès sur la critique précédente.

Devons-nous voir en lui le maître de Cowiey ? Il est bien difficile de déterminer son action sur notre poète. Car non seulement Cowley respecte autant que lui l'Antiquité, et y puise directement, mais encore il y a entre leurs tempéraments des affinités si grandes qu’elles suffiraient à expliquer la similitude de leurs théories, sans qu’on ait besoin de croire à une influence de l’aîné sur le cadet. Il est néanmoins probable que Ben Jonson a donné à Cowley l’idée et le courage de s’aventurer dans la critique personnelle. Cowley, nous le savons, peut être novateur dans le détail, il ne l’est pas à l’origine. Le branle lui est toujours donné du dehors. En l’occurence, l’œuvre critique de Ben Jonson a pu l’inciter à oser.

Si Cowley a eu un maître direct, c’est dans sa propre génération qu’il faut le chercher. Ou plutôt, il en a eu deux : Hobbes et Davenant. Hobbes, poursuivant l’œuvre amorcée par Bacon, rattache la critique à la psychologie. Aux analyses de pure forme, aux discussions sur la prosodie ou la hiérarchie des genres, il substitue l’étude de la naissance de l’œuvre dans l’esprit de l’artiste, et celle de l’infiuence du milieu. Il pénètre ainsi jusqu’au fond du problème de la création artistique 6.

C’est sous son influence que Davenant écrit la préface de son Gondibert. Cette préface renferme une déclaration de guerre, non seulement à la conception traditionnelle de l’épopée et de l’art en général, mais aussi aux principes (si tant est qu’elle en eut) de la critique anglaise. Pour chacun des aspects de son poème, pour le choix du sujet, sa mise en œuvre, son but, il donne des raisons précises, d'ordre historique et psychologique 7. D'autre part, les jugements qu’il porte sur les divers poètes épiques, d'Ho-

6. Dans sa lettre à Davenant à propos de Gondibert, et plus tard dans sa préface à sa traduction d’Homère, il met sur pied une esthétique d’une logi-

que implacable. :

7. The Poems of Sir William Davenant (Chalmers. English Poets, vol. VI,

The Author’s Preface, pp. 349-351).

mère à Spenser, sont tout autre chose que le « roll-call » élisabéthain dont Suckling venait encore de donner un exemple dans sa Session of the Poets. Au lieu de dresser une liste d'auteurs, Davenant s’attache à résumer, dans une étude rapide, mais pleine, les caractéristiques de l’auteur qu’il cite, et à faire de son œuvre une critique raisonnée.

Il est significatif de voir Cowley applaudir aux innovations de Davenant et de Hobbes. Son poème To Sir William Davenant, apporte son acquiescement à cette sorte de Préface de Cromwell du classicisme naissant qu’est celle de Davenant, et sa propre préface au volume de 1656, si elle s’écarte parfois des théories nouvelles, en reflète du moins fidèlement l’esprit.

La même orientation s’y dessine vers une critique plus concrète, et, si l’on peut dire, plus réaliste, que la critique traditionnelle. L’ère des discussions académiques est close. L'œuvre n’est plus considérée comme une chose en soi, mais comme le produit de certains facteurs qu’il importe, avant tout, de déterminer. Nous connaissons les théories de Cowley sur les conditions sociales et sur l’état d'âme les plus favorables à l’éclosion des chefs-d’œuvres :

A warlike, various, and a tragical age is best to write of, but worst io write in. The Soul must be filled with bright and delightful Îdaeas, when it undertakes to communicate delight to others The truth is, for a man to write well, it is necessary to be in good humor; neither is Wit less eclipsed with the unquietness of Mind, then Beauty with the indisposition of Body 8.

Nous nous rappelons aussi cette première strophe de l'Ode pindarique The Muse, où il assigne à chacune des facultés du poète son rôle dans l’élaboration du poème :

Go, the rich Chariot instantly prepare;

The Queen, my Muse, will take the air;

Unruly Phansie with strong Judgment trace, Put in nimble-footed Wit,

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