CHAPITRE XI
Non content de traduire les Anciens, Cowley rivalise avec eux sur leur propre terrain. Près du tiers de son œuvre est écrit en latin : outre le Naufragium Joculare et les poèmes contenus dans les recueils de compliments que l’école et l’Université adressaient, dès que l’occasion s’en présentait, au roi et à sa famille, nous trouvons une traduction en vers latins du premier livre de la Davidéide, que Sprat fait suivre, dans les Poemata Latina de 1668, de diverses petites pièces, et surtout l’œuvre à laquelle Cowley a consacré ses dernières années : son grand poème de botanique en six livres 1.
Nous avons assez insisté, en suivant Cowley à travers ses études, sur le rôle que joue le latin dans le système d’éducation du XVII: siècle, pour ne pas nous étonner de la place qu'il lui fait dans son œuvre. C’est la langue que l’on parle officiellement dans le milieu universitaire : d’où son Naufragium Joculare et ses poésies académiques; c’est la langue universelle de la science : d’où son poème De Plantarum; c’est toujours, enfin, celle des hommes cultivés — bien que peu à peu la supplantent les dialectes nationaux : d’où la Davideidos, et les quelques poésies latines qui nous sont parvenues.
Pour un humaniste comme lui, le latin est vraiment une seconde langue maternelle. Il l’écrit avec autant d’aisance et de correction que l’anglais. Poussé en ce domaine comme dans les autres par son désir caractéristique de variété, il s’essaye dans tous les genres cultivés par les Anciens : « Il est presque impossible de trouver
1. Ces petits poèmes sont : Hymnus in Lucem (Poemata Latina, 1668, p. 407) traduction de l’hymne To Light; une épiître à Clifford, « cum ab eo pessimum omnium Poetam dono accipisset », p. 411; la pièce très courte sur la chaise de Drake, p. 414, traduction de celle qui conclut les Poems written upon several Occasions, p. 453; Solitudo, p. 415; Ode, p. 418, traduite à la suite de l’essai : The shortness of life, 11, p. 450.
parmi eux tous, un type de style élégant, ou une nuance de rythme, qu’il ne l’ait embrassé, compris, et n’en ait donné des exemples. », déclare Sprat, et sans y voir comme lui unè preuve de la supériorité de Cowley sur ses modèles (qui, eux, ne cultivaient guère qu’un genre), nous ne pouvons qu’admirer la versatilité de son talent, lorsque, par exemple, dans ses Plantarum Libri sex, il imite successivement et non sans bonheur, le style et les mètres préférés d'Ovide et de Tibulle, de Catulle, d'Horace, de Virgile 2.
Aussi nous est-il permis de considérer ses poèmes latins sur le même pied que ses poèmes anglais. Son talent se manifeste, avec les mêmes traits, dans les uns comme dans les autres. La différence de langue n’est pas un obstacle pour lui. Si nous étudions son effort le plus ambitieux en langue latine, le De Plantarum, nous aboutissons aux conclusions que nous suggérait la Davidéide. Les deux œuvres révèlent la même intention : après avoir écrit l’épopée humaine, Cowley veut composer l'épopée de la nature. Il s’y soumet aux lois du genre, commençant par une exposition du sujet :
Infima regna cano, sed longe maxima, Vitae; Plantarum omnigenum regna decora cano….,
et continuant par une invocation en règle à Phébus :
Numen ades jam nunc, Divum doctissime Phoebe, Et Plantae, et Vates nam tua turba sumus.
Quaque venis, fundas circum Lucemque calorque, Atque omnis Vita fit via picta nova... 3.
Le corps même du sujet, dans le De Plantarum, au lieu de présenter la continuité du récit biblique, est forcément divisé en analyses de détail, par la nécessité où se trouve le poète d’étudier l’aspect et les propriétés de chaque plante. Mais ces tableaux ne peuvent être considérés comme des épisodes, et, d’ailleurs, Cowley se préoccupe de leur donner une unité dramatique. Après un premier livre où sa fantaisie semble le mener au hasard, de plante en plante, il réunit, dans le jardin botanique d'Oxford, le concile des