‹ Abraham CowleyChapitre 293 sur 429 · S. Jonnson. Life of Cowley, p · texte numérisé non relu

S. Jonnson. Life of Cowley, p

En suivant Cowley, pas à pas, à travers la multiplicité des genres dont il revêtu son œuvre, nous avons été amené à passer en revue tous les genres (à la seule exception de la tragédie) que le XVI! siècle cultivait.

Cette extraordinaire diversité éclaire d’un jour caractéristique sa personnalité. Elle nous la montre, comme sa vie le révélait déjà, éminemmerit souple et versatile, incapabie de se fixer nulle part pour longtemps, et prompte à s'adapter aux situations les plus variées. Cowley semble se nourrir de mouvement. Il ne se complaît que dans la nouveauté. Et cet amour du changement, louable en soi, tant qu’il donne à l’esprit l’élan et la spontanéité de la vie, s’exagère chez lui en impatience morbide devant tout ce qui est stable et permanent.

Nous touchons là, croyons-nous, au point faible de cette nature par ailleurs si bien équilibrée. Bien que sa raison lui propose le respect de la règle, il manifeste sa répugnance pour tout effort suivi. La Davidéide en fournit la preuve éclatante, puisqu'il l’abandonne après le quatrième livre, et n’hésite pas à la publier inachevée. Lui-même, essayant de justifier sa dérobade, le confesse ingénûment. L’inaction, dit-il, lui pèse, et il trouve dans la création littéraire l’action qui lui convient; mais, s’il se sent lié au même objet, la lassitude vient vite, et pour fuir la monotonie il se lance dans une nouvelle entreprise, sans avoir mené l’autre à bien 1. On peut dire de son œuvre qu’elle forme une suite d'expériences sans cesse renouvelées. Elle n’est, pour parler sa langue, constante que dans l’inconstance. Il est passé d’un genre à l’autre avec une sorte de hâte inquiète, sans jamais revenir sur ses pas, ni même s’attarder. Cherchaïit-il le mode d'expression qui répondait le mieux à ses dons naturels ? Il faudrait

1. Cf. la préface aux Plantarum Libri Duo : « Nam neque nihil facere possum, neque aliam aberrationem a molestiis habeo; itaque taedio rerum humanarum ad haec solatia literarum amoeniorum (nimium fortasse natura consuetudineque grata) aeger animus se confert, et non ita diu postea, earum ipsarum subeunte paulatim odio, interrupto cursu ad alia deflectit. »

avouer, alors, qu’il se connaissait mal, puisque, au lendemain des délicieuses Anacréontiques, il s’est cru fait pour égaler Pindare.

Et il semble bien, en vérité, qu’il se soit mépris sur son propre compte, aveuglé par la plus traîtresse des qualités, la facilité. Il a pu croire que la réussite lui était permise dans tous les domaines, tant l’étonnante souplesse de son talent lui rendait aisée sa tâche. Nous nous sommes attaché à montrer, en effet, que partout des trouvailles heureuses, des formules ingénieuses, l’ont sauvé de l'échec total. Même lorsqu'il fait le plus violence à son génie, sa facilité lui permet de s’adapter, non sans succès parfois, à une matière rebelle. Ses expériences, même lorsqu'elles nous apparaissent comme des aventures hasardeuses, ne sont jamais dénuées de valeur ni d'intérêt. Mais, tout en le sauvant, cette facilité le perd. Elle lui donne l'illusion de pouvoir tout entreprendre. Elle lui masque les limites que la nature lui avait fixées. Elle l’empêche de voir le point où le sujet qu’il choisit cesse de convenir à son tempérament. Et c’est ainsi qu’il s’est estimé tour à tour capable d'écrire une épopée à la manière de Virgile, et des odes à la manière de Pindare. C’est ainsi qu’il a jugé possible d’écrire des vers d’amour sans être amoureux, à force de réflexion.

S'il n’avait pas eu confiance à ce point dans l’universalité de ses aptitudes, il se serait davantage restreint. Il aurait cherché sa voie dans le lyrisme familier, dans l’essai personnel, dans la critique. Il aurait concentré ses efforts sur ces quelques genres. Son œuvre aurait sans doute couvert moins de surface, mais elle se serait plus rapprochée de la perfection, et lui aurait plus sûrement donné la gloire à laquelle il aspirait.

Si, de l’étude des genres, qui représentent, en quelque sorte, le cadre de son activité littéraire, nous passons à celle de cette activité considérée en elle-même, c’est-à-dire si nous cherchons à définir les traits permanents de sa technique, comme poète et comme prosateur, nous voyons s’accuser les mêmes traits. Nous allons trouver Cowley en proie à la même recherche inquiète et hésitante de la perfection dans l’art. Nous allons constater la même lutte indécise entre son aspiration à la régularité et sa tendance

irréductible à l’expérimentation, son irrésistible besoin de nouveauté.

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Es

- Aux yeux de Cowley, nous le savons, le premier devoir de la poésie est de plaire : « to communicate delight to others » 1; elle doit présenter l’idée sous une forme attrayante. C’est dire qu’elle fait aux ornements une place de premier plan. Si la pensée forme l’armature et comme le squelette de la poésie, les ornements en sont la chair.

Cowley parle quelque part des broderies somptueuses du vers 2. L'image exprime bien sa conception, non seulement du vers, mais du poème. L'idée fournit la trame, mais, comme la trame, elle est appelée à disparaître sous la diversité chatoyante du dessin. On la devine, à la solidité de l’ensemble, mais on ne la voit pas. Et ceci est vrai, quelles que soient les dimensions de l’ouvrage. Nous avons vu comment Cowley recouvre l’histoire de David d’un tissu savant de digressions philosophiques, historiques ou pittoresques, digressions que vient à son tour orner la multitude des images. Ses pièces les plus courtes révèlent de même, à l’analyse, l'existence initiale d’une idée, le plus souvent résumée dans le titre, et qui assure leur unité. Mais elle s’efface bien vite derrière les ornements qui l’expriment poétiquement, au risque de l’étouffer par leur exubérance, et aussi derrière les idées connexes qu’elle suggère : car, souvent le poète l’abandonne pour analyser, toujours par le moyen d'images, ses ramifications les plus ténues, ses harmoniques les plus secrètes. C’est ainsi que dans la pièce intitulée : Written in juice of Lemmon, pour n’en citer qu’une, l’idée de la chaleur qui révèlera l’écriture invisible, lance Cowley, pendant huit strophes

1. The soul must be filled with bright and delightful Ideas when it undertakes to communicate delight to others; which is the main end of Poesie (Préface au volume de 1656, I, p. 7, 1. 2, 7).

9. « Each rich embroidered line »… (The Praise of Pindar, st. 2, v. 9, I,

de six vers, à la poursuite d’analogies subtiles, et nous voyons successivement apparaître la flamme du Jugement Dernier (strophe 2) et celle du bûcher des martyrs (st. 3), l'épreuve ‘du feu (st. 4), le renouveau de la nature à la chaleur du printemps (st. 5 et 6), la flamme des sacrifices expiatoires (st. 8) 3.

Une double activité régit ainsi la création poétique de Cowley : une activité psychologique qui l’oriente vers les aspects inexplorés des idées, et une activité proprement artistique dont l'indice est la recherche passionnée de modes nouveaux d’expression; l’une et l’autre étant étroitement liées du reste par la nécessité où se trouve le poète d'exprimer l’idée par l’image. Les qualités essentielles de la poésie de Cowley se trouvent, dès lors, être l’agilité de l’esprit et la fécondité d’invention verbale. Mais nous savons, que, pour Cowley, le génie poétique réside justement dans la faculté de mettre en œuvre les éléments ainsi fournis, le pouvoir de les choisir et de les fondre en un tout harmonieux 4.

L’aboutissement naturel de cette conception est la nécessité du travail du style. Cowley a beau exalter le rôle visionnaire du poète, la poésie est pour lui un métier où l’application joue un rôle égal, sinon supérieur, à celui de l’inspiration. Son style poétique est un style voulu, et aucun critique ne s’est, croyons-nous, plus écarté de la vérité que S. Johnson lorsqu'il a reproché au poète sa négligence. Quand il lui fait grief de ne pas choisir ses mots, de ne pas rechercher la justesse de l'expression ni l’élégance des termes, et de ne s’être soucié que fort peu de sa versification 5, il s’accuse lui-même plus qu'il n’accuse Cowley. En s’obstinant à juger un poète du XVII: siècle, comme si c'était un de ses contemporains, et en le condamnant au nom des principes rigides du classicisme de 1779, il se montre incapable de critique objective et commet,

3. Written in juice of Lemmon, I, p. 72. Cf. aussi dans Coldness (I, p. 113) le même jeu d’esprit sur le froid et la froideur de sa belle. Cf. The Parting, sur l’absence de sa belle comparée au départ du soleil (I, p. 117). Cf. The Usurpation, sur l’usurpation tyrannique de l’amour (I, p. 127), etc...

4. Cf. sa définition de « Wit », dans notre chapitre sur ses théories littéraires.

5. Cf. S. Jonxson. Life of Cowley, p. 49-50 : « He makes no selection of words, nor seeks any neatness of phrase : he has no elegances, either lucky or elaborate… his versification seems to have had very little of his care... » ! résume son impression dans l’expression : « His general carelessness. »

sur ce point, un véritable contre-sens 6. Car nous allons trouver, à chaque pas de notre étude, les preuves d’un travail et d’une diligence inlassables : l'intention règne aussi bien sur le détail que sur l’ensemble de l’œuvre de Cowley.

Mais, avant de commencer cette recherche, nous tenons à souligner que nous allons étudier la langue de Cowley, uniquement du point de vue littéraire, et non en elle-même, du point de vue grammatical. Ce qui nous intéresse ici, c’est moins de déterminer les éléments philologiques de cette langue, que la façon dont il en a usé, le parti qu'il en a tiré pour réaliser son dessein. Nous nous bornerons à relever sommairement les plus frappantes de ses caractéristiques purement formelles. D'ailleurs, la langue de Cowley n’a rien de grammaticalement spécifique qui la distingue de la langue courante de son temps. En étudier les formes reviendrait à étudier la langue du dix-septième siècle, et cela ne saurait entrer dans le cadre de ce travail.

6. Tout le passage qui commence : « His diction was in his own time censured as negligent… » (Op. cit., p. 49) révèle son dogmatisme candide. Avec quelle assurance ne déclare-t-il pas par exemple : « Whatever professes to benefit by pleasing, must please at once » condamnant ainsi d’un trait de plume des provinces entières de la poésie.

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