Joxnson. Life of Cowley, p
111. Wordsworth place, lui aussi, le génie dans l’acuité supérieure de la perception; mais tandis qu’il s’attache à faire voir et sentir l’intensité secrète de l’humble réalité, avec une absolue simplicité de moyens, Donne demeure dans le royaume de l’étrange et du rare, et s’adresse à l'intelligence de ses lecteurs.
Tel est bien le « wit » de Donne : la découverte toujours renaissante d’analogies neuves et frappantes, la recherche des liens ténus par lesquels peuvent se rapprocher, dans une éphémère union deux idées étrangères, sinon contradictoires. Sa pensée procède par bonds imprévisibles, par illuminations brusques, qui trouvent leur expression dans le « conceit » 112. Le conceit est donc l’incarnation de sa pensée. C’est pourquoi, bien que se révélant par un choc de mots, il représente essentiellement un choc d’idées.
Et nous apercevons ici tout l’espace qui sépare Donne des autres Elisabéthairs. Ceux-ci recherchaient moins l’originalité des idées que la beauté de la forme. Sur des thèmes simples, ils brodaient des images gracieuses et neuves, et ils appliquaient tout leur esprit à découvrir les ornements poétiques : comparaisons, métaphores, hyperboles, antithèses. Ils tourmentaient les mots, et le conceit n’était pour eux qu’un raffinement du langage, l’expression nouvelle d’idées communes, en un mot, un ornement.
Donne, lui, tourmente les idées : il explore leurs aspects cachés et les arrête dans leur course naturelle pour les révéler sous un jour nouveau; c’est leur rareté qui l’attire. La forme, servante docile de la pensée, devient parallèlement ingénieuse et tourmentée. Le conceit est l’aboutissement inévitable du démon de l’analyse qui le possède; il réside dans l’idée avant de paraître dans les mots; c’est un raffinement de la pensée; et, sans lui, elle n° pourrait trouver son expression totale, il lui est directement utile.
Sans doute, il semble prolonger le conceit élisabéthain, et la différence qui les sépare paraît due à une différence de degré plutôt qu’à une différence de nature. L’un et l’autre cherchent, par un processus analogue à surprendre le lecteur 113, mais le conceit @e Donne dépasse singulièrement le conceit élisabéthain et le moaïiie au point de faire figure de création. Au lieu de flatter notre amour de la beauté, de s’adresser à notre imagination ec à nos
112. On trouve une mise au point intéressante de la questicn dans les deux articles du Professeur R. M. Alden : The lyrical conceit of tke Elizabethans et The lyrical conceits of the « metaphysical Poets >», respectivement dans Studies in Philology, vol. XIV (1917), et Modern Piilology, vol. XVII (1920).
113. Cf. sur ce point les articles déjà cités du Professeu Alden.
sens, il fait appel à notre intelligence. Il peut, suivant que le choc de surprise nous est agréable ou déplaisant, susciter l'admiration ou l’impatience, mais toujours il motive une réaction intellectuelle, un jugement. Il est toujours à base de contraste, c’est-àdire de paradoxe réel ou apparent. Voltaire a bien compris la nature de ce procédé, lorsque, commentant le vers de Racine :
Et monté sur le faîte il aspire à descendre,
il l’explique ainsi: « Ce mot aspire qui d’ordinaire s'emploie avec s'élever, devient une beauté frappante quand on le joint à descendre » 114, à
Donne, et après lui Cowley, ne font pas autre chose. Johnson, critiquant les subtilités de Donne, trouve à leur source « a voluntary deviation from nature in pursuit of something new and strange » 115. Avec cette restriction que le conceit n’est pas pour Donne un simple étalage d’ingéniosité 116, la définition en détermine bien l’essence. Il est littéralement « métaphysique », en ce sens qu’il s’écarte d'emblée de la nature, et se nourrit d’anormal. Il a pour fondement le désir de rompre avec nos habitudes intellectuelles, d’éveiller la révolte des éléments instinctifs de notre vie mentale, et il y parvient en unissant des termes entre lesquels nous ne percevons, dès l’abord, aucun rapport naturel. Il porte en lui une énigme que nous voulons déchiffrer à travers l’antithèse, le paradoxe, l’hyperbole, l’analogie lointaine. Il crée en nous une inquiétude, un déséquilibre auxquels nous n’échappons que par un effort de pensée. Il implique donc, de la part de l’auteur, une perpétuelle transposition; les idées, les images, tous les éléments dont il s'empare, y reparaissent isolés du cortège d’associations qu'ils éveillent d'ordinaire en nous, dépouillés de leur pouvoir accoutumé de suggestion, et comme dotés d’une vie nouvelle dans une atmosphère changée. L'auteur s'efforce, dans le conceit, de dépayser l’image. Il oblige du même coup le lecteur à s'arrêter,