CHAPITRE II
r LA VERSIFICATION
Le travail du style qui s’affirme tout au long de l’œuvre poétique de Cowley trouve son prolongement naturei dans sa versiucation. Jonhson a beau voir dans cette versification même une nouvelle preuve de sa négligence accoutumée, nous nous voyons forcés, une fois de plus, de constater l’inlassable application du poète. Qu'il s’agisse de la structure interne du vers ou de ses formes extérieures, Cowley se livre à de continuelles expériences, prosodiques et métriques.
Comme tous ses contemporains, il compte par pieds et par syllabes, et le seul pied qu’il admette est le pied de deux syllabes 1. Un double souci, de disyllabisme dans le pied, et d’isosyllabisme dans chaque type de vers, domine sa métrique. Il a pour premier effet l'abondance des élisions et des contractions. Des apostrophes les indiquent. Sans doute, tous les poètes du XVII: siècle ont-ils usé de cette liberté. D'autre part, nous ne savons plus aujourd’hui jusqu’à quel point les apostrophes qui émaillent leurs œuvres représentaient pour eux de véritables élisions. Ils devaient à la lecture, sinon rétablir les syllabes élidées, du moins en atténuer parfois l’élision en les prononçant à-demi. Et ces élisions, ces contractions, nous paraissent être un tribut, souvent fictif, et dont il ne
1. Comme l’a fait remarquer P. Legouis, à propos de la versification de Marvell (André Marvell, n. 265, p. 152), « les Principes de la Métrique Anglaise de Paul Verrier offrent une théorie séduisante et probablement plus adéquate que les théories antérieures, mais en raison même de sa généralité peu applicable à l’étude historique de tel ou tel poème ». Nous nous servirons donc, normalement, de la terminologie traditionnelle, la seule du reste que connût Cowley. Ne serons-nous pas plus près de le comprendre si nous parlons la même langue que lui ?
faut pas exagérer la portée, à la règle souveraine de l’isosyllabisme 2.
Mais Cowley se distingue, même parmi ses contemporains, par son abus de l’apostrophe. Il parcourt toute la gamme des contractions possibles, et en ajoute bien d’autres qui nous paraissent impossibles. Très fréquente, et en somme normale, est l’élision d’une syllabe non accentuée dans un polysyllabe 3; plus difficile déjà à admettre semble l’élision de l’article défini devant un nom commençant par une voyelle ou par une consonne, du pronom « it », sujet ou complément, de la préposition « to », du sujet devant le verbe 4; inadmissible nous paraît la fusion de deux mots indépendants, l’un se terminant, l’autre commençant par une voyelle, où Pélision, si elle est réelle, fait du texte une énigme 5.
Qu'il ne s’agit pas là uniquement d’un usage courant de la prononciation du temps (excuse que l’on pourrait invoquer pour Cowley), mais bien d’une liberté que s’accorde le poète pour ramener ses vers à la longueur réglementaire, nous en avons une preuve dans le fait que le nombre de syllabes, dans certains mots, change selon les nécessités du moment : tel mot qui a normalement deux syllabes n’en aura plus qu’une, tel autre qui en a trois se voit réduit à deux 6. Il arrive beaucoup plus rarement que les
2. Il est d’autant plus difficile de juger de la réalité de cette « apostrophation », comme l’appelle le professeur Saintsbury, que les auteurs, ou les éditeurs, ne se piquent pas de logique. Le même mot, comptant le même nombre de syllabes, se trouve écrit, tantôt avec, tantôt sans l’apostrophe. Il arrive même qu’il y ait « apostrophation » sans élision. Le hasard joue évidemment un rôle appréciable dans ces apostrophes.
3. Des mots comme « prison », « spirit » comptant pour une syllabe; « titular », « barbarous », « amorous », « prisoner », pour deux; « original », « ignorance », « providence », « privilege », pour trois.
4, 1° Th’excess (venant d’ailleurs après : The extremities (The Request, v. 30, 31, p. 66), Th’eyes, th’ordinary, th’grave, th’voyce, th’noise..
2° If’t can, for’t, by’t, in’t, I see’t, answer’t.….
3° To’thee, t’another, t’you, t’Eternity, t’avoid.….
4° H’had, sh’assign’d, we’engendered, they’awake...
5. Busy’imagination, strangely’inconstant, thou’unwholesome, beauty’or face, mighty’Elijah…
6. Flower : une syllabe (The Gazers, v. 27, p. 243), deux syllabes (Ibid., v. 30); Spirit : une syll. (Dav., IL, v. 37, p. 285), deux syll. (On the Death of Mrs. K. Philips, st. 4, v. 12, p. 443)... nation, luxury, Jonathan, ont de même soit deux syllabes, soit trois.
mots en gagnent, et, de trois par exemple, passent à quatre syllabes 7. s
Même avec ces variations, ils ne se plient pas toujours, tels quels, aux besoins du poète, et alors celui-ci les torture en déplaçant leur accent tonique 8; mais le cas n’est pas très fréquent chez Cowley. Les pieds, de même, lui résistent parfois, et il semble qu’on ne puisse scander certains vers sans faire appel à l’élément trisyllabique (Cowley ne faisait d’ailleurs que suivre en cela l'exemple de Donne) 9. D’autres ne se soumettent à une division à peu près régulière que bien péniblement et n’ont du vers, comme Pope, si nous en croyons Warburton, le disait des Satires de Donne, que le nombre fixe des syllabes 10,
Ces irrégularités nous paraissent souvent indépendantes de la volonté de Cowley. Les rythmes incertains réflètent la complexité d’une pensée qui se cherche, et qui lutte pour s'exprimer. Ils sont la rançon de son originalité. Par le fait même qu'il se refuse au banal, au facile, Cowley s’interdit l’aisance régulière du vers, et perd en harmonie ce qu’il gagne en richesse de suggestion. Les élisions multiples indiquent, en outre, qu'il se trouve à l’étroit dans le cadre du vers : pressé par le désir de réaliser ses intentions complexes, il a perpétuellement tendance à outrepasser les bornes que lui-même se fixe en choisissant son mètre. Ses vers ont l’air trop étroits pour la matière dont il les charge. Remarquons d’ailleurs que les contractions les plus hardies correspon-
7. Convenient (À Paraphrase upon the 10th Epistle of the 1st Book of Horace, V. 15, II, p. 417), materials (The Garden, st. 3, v. 8, II, p. 423), Pygmalion (The Gazers, v. 13, p. 142). ë
8. Déformed et deférmed, sympathy et sympâthy, succéssors et süûccessôrs….
9. « Both, as men thought, rose fresh from sweet repose » (Dav., IL, v. 3, p. 284).
« They must fight for it and dispute it hard » (The Garden, st. 8, CIF p. 426).
« But to forment Men, not to give them bliss » (The Thief, st. 4, p. 90).
Sur ces groupes trisyllabiques et leur emploi par Donne, cf. P. LecouIs. A. Marvell, p. 155.
10. « In à short time (believe’t) will be one too » (Answer to the Platonicks, v. 4, p. 80).
« And like a Basilisk almost lookt the Assembly dead » (The Plagues of Egypt, st. 3, p. 220).
Les vers de Donne, « have nothing more of numbers than their being composed of a certain quantity of syllables » (Warburton, édition des Œuvres de Pope, 1757, vol. IV, p. 241).
dent à la formation de son style métaphysique : celles de ses premiers poèmes, sans être toutes excusables, sont normales 11,
Mais beaucoup de ces infidélités au rythme fondamental du vers semblent intentionnelles. Cowley connaît trop bien son métier pour ne pas tirer parti de toutes les ressources que lui offrent les arrêts momentanés du rythme.
Toujours désireux d’éveiller l’attention du lecteur par le choc de la surprise, il attaque volontiers le vers par un temps fort. L’anacruse disparaît, et le vers peut se réduire à un nombre impair de syllabes, sept au lieu de huit presque toujours, créant une impression de grâce légère ou d’instabilité. Cowley en fait un emploi fréquent dans ses pièces anacréontiques et daris The Mistress, en les mêlant aux octosyllabes normaux : È
Happy Insect, what can be
In happiness compar’d to Thee ?
Fed with nourishment Divine,
The dewy Mornings gentle Wine !… 12.
Le plus souvent, il conserve le nombre régulier de syllabes, et la suppression de l’anacruse est alors compensée, soit par le pied suivant, dont les trois syllabes rétablissent l’équilibre syllabique le premier mot étant alors un monosyllabe éclatant, soit, dès le premier pied, qui, par l’adjonction d’une syllabe faible, acquiert un rythme trochaïque, ou, si l’on veut, descendant, soit :
Now, by my Love, the greatest Oath that is... Hence, and make room for me...
Hope, of all Ills that Men endure.…. 13, soit : Keep me, or let me go, one of the two...
Beauty, thou wild fantastick Ape….
Darkness and Death lies in my weeping eyes. 14.
11. C’est la suppression de l’article devant une voyelle (Constantia, v. 15, 61, 172, 190...), ou devant une consonne (Const., v. 99, 358, 386...), de « his » (Const., v. 146, 506, 531, 592, 602...), de « to » devant un infinitif commençant par une voyelle (Const., v. 629; Pyramus, v. 82, 99, 153...), de la syllabe non accentuée d’un mot (Const., v. 157, 44, 333...).
12. The Grasshopper, p. 57. Cf. aussi Gold, p. 55; The Chronicle, p. 39...
13. My Dyet, p. 89; On the Death of Mr. Jordan, p. 21; For Hope, v. 1, p. 109. Cf. aussi The Despair, st. 4, p. 87; The Vain Love, v. 7, p. 81...
14. Resolved to be beloved (2), p. 97; Beauty, p. 116; The Change, st. 3,
546 L'ŒUVRE : LA TECHNIQUE L'une et l’autre construction jouissent de la faveur de Cowley,
en raison de leur valeur dramatique ou oratoire. Il lui ARE de répéter ces brusques débuts pendant plusieurs vers, pour mèttre en relief le mot essentiel :
Love in her Sunny Eyes does basking play;
Love walks the pleasant Mazes of her Hair;
Love does on both her Lips for ever stray.…. 15
ou de prolonger ce rythme inversé dans l’intérieur du vers :
Fear, Anger, Hope, all passions else that be...
Look on his Hands, look on his Feet, look on his Side... Noisy Nothing, stalking Shade !
Empty cause of Solid harms.. 16.
Souvent aussi, il en arrête le cours normal en marquant d’un temps fort deux syllabes successives, soit qu’il veuille insister sur un mot important, une épithète, par exemple, ou un pronom, soit que, dans une énumération, il donne à chaque terme sa valeur :
tantôt :
Then down I laid my head; Down on cold earth...
Me still the cruel Boy does spare.….
Some good kind Lover tell me how... 17.
tantôt :
From Hate, Fear, Hope, Anger and Envy free... Cut, burn, and torture every part.
Blood, Brain, and Soul crowd mingled through the Wound.. 18
Il sait utiliser l’accumulation massive des pesants monosyllabes :
The loud, long shout when Gods fair choice appear’d.…. About the whole vast throng he appear’d as tall.… In thick dull rolls mount slow and heavily.…. 19.
p. 77. Cf. aussi On the Death of W. Hervey, st. 4, v. 5, p. 33...
15. The Change, st. 1, p. 76. Cf. aussi le « Never » de The Despair, st. 2, pro
16. The Passions, st. 4, p. 85; Ode on Christs Passion, st. 4, v. 19, p. 403; Honour, st. 3, v. 1 et 3, p. 145.
17. The Despair, st. 3, p. 87; The Request, v. 2, bp. 65; The Given Heart, St: D: 100:
18. The Passions, p. 85; The Cure, v. 3, p. 139; Dav., III, v. 590, p. 339.