À Discourse…., p. 367, L. 12, et p
ment 63. La poésie, destinée essentiellement à plaire, dissim'ile la vérité derrière la parure des ornements, et se contente de plus d’une vérité toute approximative qui n’est guère, au fond, que la vraisemblance. La prose a pour but d’instruire, de rechercher scrupuleusement le vrai.
Cette conception nous permet de comprendre la double attitude de Cowley. Poète, il se soumet à un idéal arbitraire. Il veut éblouir le lecteur par la hardiesse de l’idée et de la forme. Il rêve non d'harmonie ni de sincérité, mais d’esprit. Désir factice, qui l’entraîne sur la pente dangereuse où l’attirait déjà son ingéniosité naturelle. Dans sa poursuite inlassable, mais lassante, de l’originalité, il entasse conceit sur conceit, et mêle aux perles le clinquant. Avide de surprendre à tout prix, il s’interdit le choix et la modération; une tension perpétuelle crée dans ses vers une atmosphère trouble, qui, si elle n’atténue pas l'intérêt psychologique, diminue étrangement le plaisir esthétique du lecteur.
La prose, au contraire, est son instrument docile. Aucune autre règle ne la guide que le souci du vrai. Elle exprime d’une manière à la fois directe et élégante une pensée sincère. Elle n’obéit plus à des intentions, mais aux instincts de son auteur. Cowley ne fait plus de ses dons un abus délibéré, mais laisse libre jeu aux forces qui sont en lui. Nous avons noté, en parlant des Essais, l’allure naturelle de sa pensée. Le terme vaut pour son style. Même dans les développements impersonnels, dans ses Préfaces, son Discours sur Cromwell, aucun élément discordant ne vient donner à l’expression un caractère artificiel. Noble ou familière suivant que le sujet l’exige, sa prose reste toujours humaine.
Ses vers nous montrent un poète de profession, la prose nous révèle un homme. Nous l’y retrouvons bien tout entier : ses goûts d’intellectuel, d’abord, curieux de tout comprendre, et de ne rien accepter sans l’avoir contrôlé par lui-même, mettant au service de ses analyses loyales la vivacité et la finesse natives de son esprit. Nous le voyons chercher sans trêve la nouveauté, fouiller les questions les plus diverses jusqu’à ce qu’il les éclaire d’un jour
63. Préface aux Plantarum Libri duo : la prose (« libera solutaque oratio »)… « ea enim cum versu comparata solenne Jusjurandum est » — ce que Nahum Tate traduira : « prose... compared with verse, bears the au-
thority of an Oath ».
imprévu. Il tire de lieux communs des conclusions inattendues, et, pour les exprimer avec l’éclat désirable, il utilise l’extrême variété de ses connaissances. Il écrit un langage d’une élégance savante et spirituelle, brillant des feux de l’antithèse et du conceit.
I1 s’offre donc à nous sous les traits d’un prosateur « métaphysique ». Mais l’esprit « métaphysique » existe ici au repos, pour ainsi dire, au naturel. Ce style qui nous charme par son allure aisée, est le fidèle écho de sa personnalité. Les conceits y sont moins nombreux que dans sa poésie, et nous les acceptons par là même plus volontiers, mais surtout, ils nous semblent répondre tous à un élan intérieur de Cowley. Ils s’appuient sur la base solide de son instinct, et possèdent l’élément personnel dont manquent trop souvent ses conceits poétiques. Aussi nous paraissentils spirituels, profonds ou divertissants, sans jamais nous choquer par une extravagance gratuite. Ils ne nous empêchent pes de voir, sous leur surface brillante, le fond de sérieux ét d’hornêteté, la parfaite probité intellectuelle que Cowley apporte à l’étude de tous les problèmes, ni la modération dont il nuance sa pensée.
Ses propos sont graves, mais cette gravité n’est pas austère et inhumaine. Elle s’accommode, au contraire, fort bien d'humour, d’un humour qui est rarement amer, sarcastique, et qui reste d'habitude dans les limites d’une ironie sans âpreté. C’est, ici, une épigramme sans méchanceté sur les courtisans et les héritiers 64, là une confidence pleine de bonhomie 65, et la plupart du temps des retours malicieux sur lui-même 66. Son esprit est parfois un peu gros 67, mais jamais il ne devient réellement familier. Comme nous l’avons indiqué à propos des Essais, son style peut être non-
64. Of Avarice, I, p. 437, 1. 33, 35. Il propose que les biens de l’avare soient protégés contre son avarice : « It is very reasonable that the King should appoint some persons (and I think the Courtiers would not be against this proposition) to manage his Estate during his Life (for his Heires commonly need not that care). »
65. I1 préfère le calme aux aventures : « A storm would not agree with my stomack, if it did with my Courage » (Of Myself, IL, p. 458, 1. 25.)
66. Cf. les confessions humoristiques dont il parsème le Discours sur Cromwell (lui faisant perdre ce qu’il pourrait avoir d’emphatique) sur son manque de courage et ses émotions (II, p. 346, 1. 4, 1. 38: p. 349, 1. 35, p. 356, L. 4).
67. Cf. des détails volontairement grotesques dans leur précision. Le souvenir du bonheur passé de l’Angleterre l’émeut : « And I wept bitterly for two or three hours, and when my present stock of moisture was all wasted,
‘Chalant, maïs il possède toujours une noblesse, une distinction innée qui le gardent de la vulgarité.
On pourrait lui reprocher de manquer de fermeté. Comparées aux phrases incisives de Bacon, ses périodes peuvent nous paraître, dans l’ensemble, sans nerf et sans vigueur. Mais, nous ne devons pas oublier que Bacon donne, pour ainsi dire « ex cathedra », du haut de sa longue expérience, des leçons dans l’art de parvenir. Ce sont presque des commandements qu'il dicte. Tandis que Cowleyÿ, en quête de bonheur, se livre à des analyses minutieuses, tâtonne, hésite, cherche. L’allure de sa pensée explique celle de sa phrase. Il n’est d’ailleurs pas dans son tempérament de trancher. N’a-t-il pas eu, toute sa vie, horreur du dogmatisme?
Lui ferons-nous grief, alors, de sa subtilité un peu perverse, de ces restrictions et de ces distinctions menues, de ces antithèses et de ces paradoxes qui donnent par moments, à son style, un air apprêté? Mais n'est-ce pas, pour une bonne part, à ces raffinements que cette prose doit son charme? L’attrait qu’elle exerce sur nous ne réside-t-il pas, avec la révélation qu’elle nous apporte d’une personnalité attachante, dans l’union rare du naturel et du non ordinaire?
D'un côté, donc, une aisance, un peu fluide et molle peut-être; de l’autre, de la vivacité, du piquant, de l’audace. De la fusion de ces deux éléments résulte une harmonie sans fadeur, une fermeté moelleuse où l’on peut dire que se condense l'originalité de Cowley prosateur. Comme sa meilleure poésie, sa prose a le charme des choses fragiles. Elle n’inspire pas l’admiration respectueuse qu’un chef d'œuvre nous impose, mais plutôt une amicale sympathie.
Elle n’est certes pas irréprochable; son harmonie reste imparfaite, ses contours trop fuyants manquent souvent de netteté, elle nous paraît parfois bien affectée. Mais, une fois de plus, ne jugeons pas l’œuvre de Cowley sans considérer son ambiance. Souvenons-nous de sa susceptibilité aux influences, et songeons qu’on ne peut le comprendre qu’en fonction de son temps.
I fell a sighing for an hour more ».… (Discours, II, p. 343, 1. 20...). La mort reste un mystère, « … no man who has made the Experiment has been so kind as to come back to inform us ».…) (Of Obscurity, I, p. 3094119)
L" Le XVII: siècle est, pour la prose autant que pour la poésie,
une époque mouvementée. Au début, nous trouvons une prose lourde et confuse dans son ensemble, lointaine, difficile à lire. A la fin, elle est devenue moderne, nette et claire, et nous n’en sommes séparés que par l’évolution fatale du langage. Cette transformation si profonde (qui n’est qu’un aspect de ce changement général d'orientation des esprits dont nous avons constaté la présence à chaque étape de notre étude), n’est pas sans avoir touché l’œuvre de notre héros. Cowley se trouve, bien malgré lui, engagé dans ce conflit entre les deux proses.
Son éducation universitaire, sa culture latine, font de lui l’émule de Burton, de Browne, de Clarendon, de Milton, c’est-à-dire des hommes qui représentent la vieille prose. Il garde l'instinct des groupes de propositions que relient, sans souci des proportions, des pronoms relatifs, ou de simples conjonctions de coordination. Ses longues phrases aux coupes hésitantes, dont les parties s’entraînent les unes les autres comme les anneaux d’une chaîne dont on ne sait jamais pourquoi elle n’a pas un anneau de plus, son désir d’entasser dans l’intervalle de deux points toutes sortes d'idées connexes, représentent l’héritage de la tradition érudite.
Et, d’autre part, son amour du styie orné, sa transcription constante de l’idée en termes imagés, transcription aussi instinctive que voulue, la collaboration de l'imagination avec l'intelligence, tous ces traits, en même temps qu'ils expriment l’aspect « métaphysique » de sa nature, rappellent la tradition de rhétorique élégante dont Lyly avait donné à l’Angleterre le modèle parfait.
Ainsi survit, dans la prose de Cowley, l’ordre ancien. Mais les forces nouvelles l’y combattent, et l’y refoulent. Même considérée sous l’angle du passé, elle marque un progrès sur celle des prosateurs que nous avons nommés. Elle est encore surchargée, encombrée, mais on ne peut la comparer au fouillis fantastique des phrases démesurées de Burton. Elle n’est pas massive, ni irrégulièrement construite comme celle de Clarendon. Elle n’est pas entachée de latinismes, dans son vocabulaire et sa syntaxe, au même point que celle de Milton. Elle est caractérisée, au fond, moins
par des défauts, que par l’absence de certaines qualités, par l’imperfection dans l'élégance et dans la mesure. Ne réalise-t-elle pas déjà un grand progrès par cette élimination des défauts positifs?
Elle a beau être ornée, elle ne ressemble pas à d’autres proses « métaphysiques », telles que celle de Donne ou celle de Browne. Elle ne se permet pas les débauches de fantaisie intellectuelle et verbale de Donne en des phrases telles que celle-ci :
But for us, who die now, and sleep in the state of the dead, we must all pass this posthumous death, this death after death, nay this death after burial, this dissolution after dissolution, this death of corruption and putrefaction, of vermiculation and incineration, of disséiutiorn and dispersion, in, and from the grave... 68.
Elle reculerait aussi devant le pédantisme alambiqué de cette méditation sur la vanité de vouloir se survivre où nous entendons Sir Thomas Browne s’écrier (comparant le présent à l’époque de Mathusalem) :
We, whose generations are ordained in this setting part of time, are providentielly taken off from such imaginations; and, being necessitated to eye the remaining particle of futurity, are naturally constited unto thoughts of the next world, and cannot excusably decline the consideration of that duration, which maketh pyramids pillars of snow, and all that’s past a moment 69.
La prose de Cowley reste imaginative, mais l’imagination et l'intelligence elles-mêmes se soumettent au contrôle de la raison. Les métaphores ont pour but presque unique d’expliquer, les antithèses sont un moyen brillant d'exposer les idées. Nous constatons ici, en pleine lumière, ce phénomène de rationalisation de la manière métaphysique que sa poésie laisse apercevoir à un moindre degré, et une comparaison entre la phrase de Donne et n’importe quelle phrase de Cowley nous permet de mesurer, en dépit de l'identité foncière des deux styles, l’évolution qui &@ifférencie le disciple de son maître. Se rapproche-t-il davantage de certains
68. Donne. Sermons : Death (H. Craïx. English Prose selections, II, p. 90). 69. Urn burial (Cf. H. Craix. Op. cit., II, p. 330).
de ses prédécesseurs ou contemporains, comme Bacon, Jonson ou Hobbes? Il nous est permis d’en douter. La vigueur épigrammatique, l’extrême concision du style de Bacon, jointes à une imagination vraiment élisabéthaine, n’étaient pas faites pour l’attirer. Il ne pouvait trouver davantage de modèle dans la prose de Ben Jonson, si neutre, si nue, qu’on hésite à parler de son style, ni dans celle de Hobbes, toute en logique rigide, en dogmatisme impersonnel.
La prose de Cowley ne prolonge le passé que très partiellement. Elle le combat par son orientation nouvelle. Elle remplace l’ancien idéal de l'artiste, savant, versé dans toutes les sciences, par celui de l'artiste « honnête homme », préoccupé de voiler son érudition sous une simplicité de bon ton. Elle aspire à l’ordre et à l'élégance. Sans doute, ce n’est qu’une aspiration bien imparfaite encore, mais nous avons pu noter, dans ses Essais, la fermeté croissante des coupes, la netteté de l'allure générale. |
Il semble qu’échappant à l’emprise de la tournure d’esprit latine, Cowley ait demandé à la France un appui dans sa recherche de la clarté. Nous savons qu'il lisait Balzac 70. Nous ne pouvons apporter de preuve d’une influence précise, mais il est légitime d'admettre que les années qu’il a passées en France, au moment même où s’élaborait l’esprit classique, ont confirmé son désir de régularité, et lui ont appris, dans une certaine mesure, la vertu de la simplicité.
Mais c’est bien plutôt d'Angleterre qu’il tire, sinon l’exemple, du moins l'inspiration. Dans le cours du dix-septième siècle, la prose anglaise s’oriente nettement vers la simplicité. Une réaction de plus en plus vive et consciente se fait jour contre les excès d'imagination et la complexité de structure qui sont l'héritage, à la fois des ardeurs humanistes et de l’enthousiasme poétique du seizième siècle. Ben Jonson déclarait déjà : « J’aime un langage pur et net, mais néanmoins clair et usuel ». Davenant, tout en ne visant aucunement au style simple, puisqu'il veut représenter la nature « revêtue d’habits qui, sans être extravagants, seraient nouveaux » reproche aux jeunes gens de chercher à trop compli-