‹ Abraham CowleyChapitre 370 sur 429 · SarwrsBurx. Dryden (English Men of Letters), p · texte numérisé non relu

SarwrsBurx. Dryden (English Men of Letters), p

Sa théorie de la traduction nous livre le secret de cette originalité de seconde zone. Traduire ne veut pas dire, pour lui, suivre pas à pas son modèle, mais au contraire s’en affranchir assez pour le faire vivre, aux yeux de ses nouveaux lecteurs, d’une vie propre. C’est ainsi que nous l’avons vu accommoder le génie de Pindare au goût du XVII: siècle anglais. S’il prend Montaigne pour modèle de ses Essais, il ne le copie pas. Il se sépare de Donne, son maître le plus impérieux, au point que certains critiques refusent de voir en lui son disciple. Même son respect des Anciens ne le retient pas toujours sous leur domination. Sur tous les points il survit à l'influence qu'il subit, il la transforme et l’assimile. On pourrait dire qu’il met en pratique, d’un bout à l’autre de son œuvre, le précepte de Roger Ascham :

Dissimilis materiei similis tractatio, Similis materiei dissimilis tractatio 3.

Lorsqu'il imite, il recrée. Mais sa création est forcément limitée au détail. Elle consiste à retoucher les ensembles que d’autres ont créés, de manière à les adapter à son propre tempérament ou au goût de ses contemporains. Elle exige donc avant tout de la subtilité et de la souplesse.

Tels sont bien les deux termes qui définissent le mieux la personnalité littéraire de Cowley. Son talent est infiniment souple : rappelons-nous les genres multiples dans lesquels il a successivement — ou simultanément — cherché sa voie. Vrai Protée des lettres, il cultive l’épopée, le grand lyrisme et le lyrisme familier, les poèmes de circonstance, le théâtre, la satire, l’essai, la critique, la traduction, avec, semble-t-il, une égale facilité. Ce casanier a le goût des aventures littéraires 4. Les influences multiples qu’il réflète nous montrent un esprit malléable, d'adaptation prompte, doué aussi d’une inlassable curiosité et du désir de se rendre compte.

A la souplesse il joint la subtilité. Une vision très nette des choses lui permet de percevoir les tendances encore à demi-in-

3. AscxaM. The Scholemaster (Cité par G. Gregory SmitH. Elizabethan Critical Essays, vol. I, pp. 1-45).

4. Cf. le passage de la préface aux Plantarum Libri Duo, que nous citons plus haut, p. 487.

conscientes du public, et de leur donner une forme raisonnée. Sa découverte triomphale de l’ode pindarique en est une preuve, son projet de fondation d’un collège des sciences en est une autre. Cette finesse de perception forme l'essence même de son talent. Sans elle, il n’aurait rien que de banal et d’ordinaire. Mais sur la base solide d’un tempérament raisonnable se joue une intelligence extraordinairement déliée, prompte à saisir les aspects les plus cachés des choses; grâce à elle il s’élève au- -dessus de la médiocrité et se rapproche des sommets.

Il ne les atteint cependant jamais, et nous ne pouvons consentir à voir en lui, comme le faisaient ses contemporains, le meilleur poète du temps, légal de Virgile, de Pindare et d'Horace. Car cette délicatesse intellectuelle qui lui donne sa supériorité, fait, en un sens, sa perte. Elle rend son œuvre rare et précieuse, mais l’arrête sur la route du sublime. Nous pouvons dire de lui ce qu’il disait de Pym :

Ah ! wretched man, cursed by too good a wit 5.

Son « wit » lui permet les analyses les plus ténues, mais lui interdit du même coup les vues d’ensemble, et le reproche que Johnson adresse à la poésie métaphysique est particulièrement vrai de Cowley. Son talent se perd dans les détails. Il excelle dans le menu, mais il manque d’envergure. Et mi son imagination fertile et ingénieuse, mais elle aussi timide, ni sa sensibilité pauvre et comme honteuse, ne prêtent une assistance suffisamment efficace à son intelligence. Lorsque Cowley atteint (ce qui lui arrive parfois, mais jamais pour longtemps) la grandeur et la noblesse, il paraît se dépasser lui-même.

Aussi ses œuvres les plus parfaites ne sont-elles pas les plus ambitieuses. Lorsque nous avons étudié sa Davidéide et ses Odes pindariques, il nous a fallu critiquer plus que louer. Pourquoi la Davidéide est-elle si inférieure au Paradis Perdu? Les deux poëmes n’ont-ils pas les mêmes bases? ne sont-ils pas issus du même esprit? Ce sont deux épopées chrétiennes, nourries de la Bible, animées par la ferveur religieuse de leurs auteurs. Mais tandis

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