LES
Pour la goûter sans réticences, il faudrait pouvoir, remontant le cours des âges, redevenir pour un instant un contemporain de Cowley, et revivre, avec la vivacité du moment, les luttes, les incertitudes, les aspirations confuses qui furent les siennes. Cowley n’a-t-il pas été le poète de toute une génération? Ou bien, il faudrait se trouver à un instant où le perpétuel recommencement de l’histoire ramène l'esprit des peuples au même point du cercle.
Mais ne serions-nous pas à un de ces instants? Le renouveau de faveur dont jouissent des poètes comme Crashaw, Herbert, Donne surtout, et même Cowley, est-il seulement le fait d’un caprice, ou de cette ferveur érudite qui nous pousse à vouloir sauver tout le passé de l’oubli, quelle que soit sa valeur? Ne sort-il pas du sentiment plus ou moins conscient d’affinités profondes qui, par dessus les siècles, permet à deux générations lointaines de se comprendre? Un critique récent de Donne définissait, en des termes qui conviennent étrangement à sa poésie, la littérature d’aujourd’hui, comme « enflammée du désir de l’inaccessible, mais remplie de doutes, troublée par le dégoût d’elle-même.…., à la fois critique et émotive, riche en idéalisme, riche aussi en satire. » 7. La lecture des poëêtes métaphysiques éveille en nous des échos familiers. Le symbolisme nous a préparés à goûter la saveur inquiétante du conceit; les jongleries métriques de nos contemporains nous font paraître presque naturels le chaos des satires de Donne, et les audaces pindariques de Cowley; la musique moderne nous a enseigné le charme des dissonances, et nous a fait perdre le goût des accords parfaits de Pope et de Boileau.