‹ Abraham CowleyChapitre 374 sur 429 · R. L. MÉGRoz. Article cité, p · texte numérisé non relu

R. L. MÉGRoz. Article cité, p

Surtout, nous avons de nouveau appris, au sortir des débauches sentimentales du romantisme, la valeur de l'intelligence en poésie. Notre amour de l’analyse, de la dissection psychologique, de la recherche d’un équilibre spirituel, trouve une réplique dans les vers de Donne, et, bien qu’à un degré moindre, dans ceux de Cowley. Si, après avoir lu Beaudelaire ou Paul Valéry, nous

ouvrons leurs livres, nous ne nous sentons pas dépaysés. Il nous :

semble trouver en eux, selon l’expression de Cowley lui-même, des esprits frères, des « brother-minds ».

Les poèmes de Valéry, par exemple, nous frappent par les correspondances multiples qui l’unissent aux poètes métaphysiques. Son attitude générale d’abord, telle que la définit M. Gustave Cohen, n'est-elle pas identique à la leur? À la vision directe, Valéry préfère « l’image », « et plus encore une série d'images successives et suggestives fournie par association d'idées, et dont il ne nous indique souvent que l’aboutissement. Effet de raccourcissement, son obscurité est encore un phénomène de condensation » 8. Comme chez Donne, les images de Valéry servent à élucider la pensée, à la poursuivre dans ses replis secrets; elles sont l’instrument de l’analyse psychologique; et ce « raccourcissement », cette « condensation », où les étapes des ressemblances perçues sont englouties dans la soudaineté de l’association, ne sont-ils pas le produit du « wit » et n’aboutissent-ils pas au « conceit »?

Ne s’écrie-t-il pas lui-même :

Salut ! encore endormies

A vos sourires jumeaux,

Similitudes amies

Qui brillez parmi les mots ! (Charmes, Aurore).

La transposition, la confusion volontaire de deux ordres distincts de phénomènes qui forme l’essence de l’esprit métaphysique, nous la trouvons, comme l’a montré M. Cohen, à la base du Cimetière Marin où le lecteur, laissé à dessein dans l’incertitude, ne sait si le poète parle de la mer, ou de l’âme humaine .

Nous trouvons encore l’analyse qui renouvelle et vivifie les abstractions. Prenons, dans la Jeune Parque, l’ennui :

8. Essai d'explication du Cimetière Marin de Paul Valéry, publié dans la Nouvelle Revue Française, 1* février 1929, p. 202.

… Car l’œil spirituel sur ses plages de soie Avait déjà vu luire et pâlir trop de jours Dont je m'étais prédit les couleurs et le cours. L’ennui, le clair ennui de mirer leur nuance, Me donnait sur ma vie une funeste avance :

L’aube me dévoilait tout le jour ennemi.

Voici le thème favori de Donne : la pensée de la mort qui se mêle à l’amour :

Chaque baiser présage une neuve agonie….

Je vois, je vois flotter, fuyant l’honneur des chairs Des mânes impuissants les millions amers,

thème amplifié dans deux strophes les plus poignantes du Cimetière Marin (strophes 15 et 16).

Et voici les procédés de style tout semblables, le choix de l’épithète rare, moins pittoresque qu’évocatrice de pensée 9; la métaphore rapide, éclair brusque auquel rien ne prépare 19; l’amas de métaphores se succédant en flots pressés, l’une suscitant l’autre par associations insensibles :

Les arbres regonflés et recouverts d’écailles

Chargés de tant de bras et de trop d’horizons,

Meuvent sur le soleil leurs tonnantes toisons,

Montent dans l’air amer avec toutes les aïles

De feuilles par milliers qu’ils se sentent nouvelles... (La Jeune Parque.)

La métaphore suivie, vrai conceit par retournement, que déjà Cowley nous offrait. N’entends-tu pas, demande le poète,

es dans l’espace accablé de liens,

Pour et contre les dieux, ramer l’arbre unanime,

La flottante forêt, de qui les rudes troncs

Portent pieusement à leurs fantasques fronts,

Aux déchirants départs des archipels superbes,

Un fleuve tendre, Ô mort, et caché sous les herbes ? (La Jeune Parque) 11.

9. C’est, dans Le Cimetière Marin : « Midi le juste », « l’eau sourcilleuse », « mon regard marin », « la mer fidèle », « l’absence épaisse ». Dans La Jeune Parque : « mes bras épais », « mes riches déserts », « ce trouble transparent ».

10. « Mon ombre, la mobile et souple momie ».…. « Souvenir, ô bûcher » (La Jeune Parque). « Soleil, soleil !.… faute éclatante ! » (Ebauche d’un Serpent). « Génie! ô longue impatience! » (1bid.). La mer « Chienne splendide » (Cimetière marin).

11. Nous retrouvons la même image dans Charmes : Au Platane, st. 7.

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