‹ Abraham CowleyChapitre 375 sur 429 · L x ; . “ Voici encore le conceit à base d’antithèse · texte numérisé non relu

L x ; . “ Voici encore le conceit à base d’antithèse

| Je n’attendais pas moins de mes riches déserts Qu'un tel enfantement… (1bid.) 12.

et même le jeu sur les mots, l’amour de l’équivoque :

C'est là mon fort, c’est là mon fin, A moi les moyens de ma fin ! (Ebauche d'un serpent) 13.

Il n’est pas jusqu’au vocabulaire qui, tantôt savant, tantôt familier et trivial, ne nous rappelle les poètes du XVII: siècle anglais 14. Au travers de la différence de ton et d’allure dont les siècles écoulés sont responsables, l'identité profonde de ces deux poésies s’affirme à chaque pas.

Mais il n'est pas besoin de chercher hors d'Angleterre les équivalents modernes de nos poètes métaphysiques. La poésie d’un F. S. Eliot se révèle aussi proche de la leur que celle d'un Paul Valéry. Elle en est même plus proche, car Eliot a conscience de cette parenté, et il a trop finement analysé leur œuvre, en critique, pour ne pas s'être ouvert, en poète, à leur influence 15.

12. Cf. « éphémère immortel » (Fragments d'un Narcisse). 13. D’autres exemples :

Son col coupe le temps vague Et soulève cette vague Que fait un col sans pareil.

(Aurore). Le dernier vers du Cimetière marin, outre le choc voulu du dernier son, crée une fâcheuse équivoque : « Ce toit tranquille où picoraient des focs ! » Notons une fin semblable : « Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux » (Le Rameur). L’allitération combinée à l’assonance de ce vers : « Vous me le murmurez, ramures ! ô rumeur » (Fragments du Narcisse), ne serait-elle pas classée parmi les outrances de Cowley ? 14. Voici le mot familier, terre à terre :

« Ma fureur, ici, se fait mûre, Je la conseille et la recuis.… » (Ebauche d'un serpent). Et voici le serpent accueillant Adam et Eve : « Hola ! dit-il, nouveaux venus !

Vous êtes des hommes tout nus, O bêtes blanches et béates. »

(Ibid.). M. G. Cohen a montré, en s’appuyant sur le Cimetière marin, comment la langue de Valéry paraît obscure, parce que les mots y gardent souvent leur sens étymologique, latin ou grec : composer y veut dire apaiser, soutenir — arrêter, vaste — vide. Cf. aussi au début du Platane, se proposer, au sens de s'offrir à la vue.

15. Cf. son petit livre Homage to Dryden, en particulier le chapitre I : The Metaphysical Poets. Nous avons eu la bonne fortune d'entendre une série de conférences qu’il a données à Trinity College, Cambridge, sur ce

Cultivé autant que Donne ou Cowley, il introduit aussi dans ses vers, pêle-mêle, sa connaissance de la vie et son érudition. Les images empruntées à son expérience quotidienne (il ne méprise pas, le cas échéant le coup de fouet de la vulgarité) voisinent avec de savants emprunts au droit, à la médecine, à la physique, à la physiologie, à la philosophie. Et comme cette érudition est lointaine et rare 16, ses vers regorgent d’allusions inaccessibles au lecteur moyen, et baignent dans l’atmosphère de clair-obscur si caractéristique de Donne.

Eliot a surtout la même faculté d'analyse, la même rapidité de pensée, rapidité affolante pour les esprits plus lents qui marchent alors qu’il bondit, et le même désir de ne rien accepter sans l’avoir repensé par lui-même. Il a horreur de l’explicite, de tout ce qui est banalement et simplement joli, de la pensée pauvre qui cache son imprécision sous de grands mots 17. Il aime la concision et la force.

Pas plus que les « métaphysiques », il ne ménage son public : son vocabulaire passe sans transition des régions lointaines où il puise son savoir aux régions les plus familières, par des conceits qui revêtent les formes les plus variées, depuis le long conceit développé à plaisir 18, jusqu’au conceit-éclair, où il se montre l’égal de Donne. Ecoutons le peindre Webster, et Donne luimême :

même sujet (Clarke Lectures, 1925). Il y a successivement disséqué l’œuvre de Donne, celle de Crashaw et celle de Cowley, en leur témoignant une sympathie où l’on croyait deviner la joie de se retrouver en eux.

16. Nous dirions volontiers que son érudition est de tous points semblable à celle de Donne et de Cowleÿy. Le Moyen Age semble être un de ses domaines préférés, et l'élément médiéval s’unit, chez lui comme chez eux, à l’élément moderne.

17. I1 déteste en particulier l’emphase creuse des romantiques, leur pompeux étalage de pauvres sentiments et d'idées vagues. Il a le culte de la précision. Il préfère les « métaphysiques » qui font penser, aux poètes modernes qui font rêver.

18. Voici un exemple de conceit imaginatif longuement développé :

The yellow fog that rubs its back upon the window-panes; The yellow smoke that rubs its muzzle on the window-panes, Licked its tongue into the corners of the evening, Lingered upon the pools that stand in drains, Let fall upon its back the soot that falls from chimneys, Slipped by the terrace, made a sudden leap, And seeing that it was a soft October night, Curled once about the house, and fell asleep.

(The Love-song of J. Alfred Prufrock).

Ecoutons ceci encore :

Webster was much possessed by death 4 And saw the skull beneath the skin; And breastless creatures underground Leaned backward with a lipless grin.

Donne, I suppose, was such another Who found no substitute for sense; To seize and clutch and penetrate, Expert beyond experience,

He knew the anguish of the marrow, The ague of the skeleton;

No contact possible to flesh

Allayed the fever of the bone.

La soudaineté des rapprochements : « the anguish of the marrow », « the fever of the bone », le réalisme dramatique du « lipless grin », l’allitération rapide « the skull beneath the skin », autant de traits proprement « métaphysiques », sans parler de l’acuité de l’analyse. Et cette strophe, qui ferme le poème, ne semble-t-elle pas sortir de la plume de Donne lui-même?

And even the abstract Entities Circumambulate her charm;

But our lot crawls between dry ribs To keep our metaphysics warm.

L'œuvre de poètes come P. Valéry ou T.S. Eliot nous permet de comprendre les raisons profondes de notre sympathie actuelle pour les poètes dont Donne est le chef, en nous fournissant la preuve précise des affinités qui nous unissent à eux. Elle nous éclaire en même temps sur la nature et la valeur de leurs efforts. La poésie de Donne et de Cowley est en quelque sorte hermétique.

And I have known the eyes already, known them all, The eyes that fix you in a formulated phrase

And when I am formulated, sprawling on a pin, When I am pinned and wriggling on the wall,

Then how should I begin

To spit out all the butt-ends of my days and ways ? And how should Î presume ? (/bid.).

Elle exige une initiation. La liste est longue des générations qui ne l’ont pas comprise 19, nourries d’autres inspirations, vivant d’une autre vie, s'étant créé une autre âme. L’oubli devait'fatalement succéder à la gloire. Toutefois la gloire des poètes était destinée à renaître, plus mesurée sans doute, mais encore brillante, le jour où revivrait leur idéal. La poésie de Cowley toutefois, il faut bien le dire, ne pouvait revenir à la vie comme celle de Donne. Avec son inextricable melange de défauts et de qualités, elle ne s’imposera jamais à l'attention et à l’affection universelles. Sa valeur artistique, bien qu’elle ne soit pas négligeable, reste relative, et ne lui attirera jamais qu’un nombre restreint de lecteurs curieux, amis de la difficulté, et assez patients pour apprendre à l’apprécier. Elle n’exercera jamais l’attrait, peut-être morbide, que possède l’œuvre étrangement géniale de Donne.

Ne jugeons pas cependant Cowley sur des fautes dont il n’est

qu'à moitié responsable. Lui reprocher l’éparpillement de ses ; efforts, ou le manque de mesure et d'unité de sa poésie, serait lui reprocher d’être venu au monde à une époque de transition, et $

l’accuser des incertitudes de son temps.

Cet homme foncièrement raisonnable et paisible s’est trouvé, pour son malheur, vivre à une des périodes les plus troublées, socialement et littérairement, de l’histoire anglaise. La diversité de son œuvre reflète cette indécision des esprits. Dans tous les domaines, il oscille entre l’obéissance passive au principe d’Autorité, el l’usage de la Raison comme criterium unique. Mais c’est en littérature que ses hésitations sont les plus cruelles. Il n’ose pas choisir entre un art soumis à la convention et un art libéré de toute contrainte, il est tiraillé entre la poésie de l’imagination, et la poésie de la raison, il est à la fois poète métaphysique et théoricien néo-classique. On pourrait dire qu'il a vécu dans un perpétuel dilemne, dont son œuvre reflète tantôt l’une, tantôt l’autre face. Il tient au passé par mille fibres tenaces, il y tient essentiellement par la nature de son imagination et de son intelligence. Mais toute une partie de son être est orientée vers l’avenir. Par la raison, il appartient au siècle de la science positive, des « philosophes », au siècle de la poésie oratoire, de la prose élégante et

19. Cf. sur ce point notre étude sur la réputation de Cowley.

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