Elegia Dedicatoria…., v. 6-26: I, p
Peut-être oserons-nous ne pas être sur ce point du même sentiment que lui. À mûrir et vieillir dans Trinity College, sans rien connaître que ses livres, sans expérience directe de la vie, il aurait, nous semble-t-il, plus perdu que gagné. Sans doute, son érudition serait devenue plus profonde, son humanisme se serait affiné; il aurait achevé les douze livres de son épopée biblique, il aurait écrit pour les fêtes du collège d’autres comédies latines, bourrées de réminiscences de Plaute ou de Térence, d’autres comédies anglaises inspirées de Jonson, il aurait continué à produire en abondance des poèmes d’actualité, il serait devenu célèbre comme « university wit ». Mais il n’aurait vraisemblablement pas songé à écrire The Mistress ni ses Odes pindariques, ni surtout ses Essais. TI n'aurait pas acquis au contact des événements et des hommes le souffle plus large, l’humanité supérieure qui donnent à ses dernières œuvres leur incontestable valeur.
Par dessus tout, il aurait risqué de perdre beaucoup de l'intérêt qu'il présente pour nous. Limité à Cambridge, il aurait continué à subir les influences élisabéthaines, celle de Spenser, celle de Jonson, celle de Donne : il ne serait pour nous qu’un Elisabéthain attardé. Son douloureux exil lui a permis d’entrer en relation avec des hommes comme Waller, Denham, Hobbes, Davenant, avec la littérature et les écrivains de la France du milieu du siècle. Grâce à leur action convergente, il a pu s’affranchir dans une certaine mesure des liens du passé, dégager à demi des subtilités métaphysiques dont la tradition le rendait esclave son besoin instinctif d'ordre et de règle raisonnable. À ses épreuves il doit d’avoir su se tourner vers l’avenir et préparer la venue de Dryden. Le sort a façonné sa vie, malgré lui, au mieux de ses intérêts véritables, et lui-même ne s’est jamais rendu compte du service involontaire que lui a rendu Manchester en l’éloignant de Cambridge.
. En 1643, l’Université n’avait plus rien à lui donner : il la quitte, l'esprit assoupli par les méthodes d’enseignement, muni d’une solide culture classique et théologique. Pendant le long séjour qu’il y a fait, il a, en outre, cultivé son talent dans différentes directions, et, tout en apprenant à fond le métier de poète, il est parvenu à la notoriété, sinon déjà à la gloire.