CHAPITRE I
Chassé de Cambridge, Cowley se réfugie à Oxford. Deux raisons ont pu l'y décider. D’abord, la ville est devenue le quartier général du roi. Charles I‘ s’y est installé au mois d’octobre précédent, avec ses Secrétaires d'Etat, et il y réunit l’ombre de Parlement qui lui reste fidèle. C’est le centre d’où rayonne sa politique, et en même temps sa base d’opérations militaires. C’est là que le rejoignent, en une foule sans cesse grandissante, ses partisans, ceux que leur loyalisme pousse à mettre leur bras à son service, ceux qui par profession le suivent partout où il va et vivent de sa faveur, ceux aussi que l'insurrection a chassés de leur foyer et dont tout l’espoir repose en lui. Cowley est de ces derniers. Il vient demander les moyens de vivre à ia cause pour laquelle il souffre.
Et puis, s’il gagne Oxford, c’est aussi parce qu'il peut espérer y retrouver, du moins en partie, l’existence qu'il abandonne avec tant de regrets. Dans l’Université sœur il sera moins dépaysé qu'ailleurs. Le milieu, les études, le cadre même, lui rappellent Cambridge. Emigrer à Oxford, avec le secret espoir de continuer à vivre comme par le passé, lui est un adoucissement à sa peine. Il n’est pas le seul qui y cherche un abri. Pour ne parler que de ses amis, nous savons que Crashaw y passe quelque temps, et que Scarborough y vient et y reste. L'Université fait un accueil cordial aux victimes de l’intransigeance puritaine. Scarborough est recu à Merton College, et Cowley jouit de l'hospitalité de Strionns L
1. Woon. Fasti Oxonienses. Nous avons tenté de retrouver la trace du passage de Cowley à St. John’s. Mais, étant accueilli en qualité de « guest », il ne figure pas sur les registres du collège.
Mais Cowley a dû bien vite s’apercevoir que c’en était fait, à Oxford, comme à Cambridge, du calme studieux qu’il révait. La guerre y a tout bouleversé. La Cour a envahi les maisons ‘et les collèges, au hasard des chambres libres. Il n’y a plus de vestiges de conférences ni d'examens. Maîtres et étudiants s’enrôlent d'enthousiasme au service de « la cause ». Ils tiennent à honneur de faire partie de l’armée qui s'organise, et s’entraînent au maniement de la pique et du mousquet dans la cour des collèges 2. Comme à Cambridge, les sympathies de la ville vont au Parlement, et les habitants ne montrent aucun empressement à mettre la place en état de défense, mais l’Université suffit à tout. On fortifie Magdalen, on barre la route, devant le collège, avec des troncs d’arbres; on accumule des pierres au sommet de la tour. Vers le nord, à hauteur de Wadham et de St. John's, on creuse une grande tranchée. Sur tous les points vulnérables s'élèvent des ouvrages de protection, et un réseau d’inondations est même prévu. Locaux universitaires et édifices publics reçoivent des affectations inattendues : la poudre est conservée dans les cloîtres et la tour de New College, l’avoine dans les greniers de l'Ecole de Droit et de l'Ecole de Logique, le blé dans l’Hôtelde-Ville, les équipements dans l'Ecole de Musique et l’Ecole d’Astronomie. Où est l’ordre un peu solennel du temps de paix?
La nervosité est extrême. On vit dans l’attente des évènements du dehors. Le moindre succès militaire est signalé par des volées de cloches et des feux de joie. Pour des évènements plus considérables, comme la prise de Cicester, par Rupert, en février 1643, on célèbre un service d’actions de grâces dans la cathédrale de Christ-Church.
La reine qui revient de France, où elle était allée demander des secours, fait une entrée triomphale le 14 juillet. Elle s’installe avec sa maison dans Merton College, et, pour lui permettre de communiquer directement avec les appartements du roi à Christ-
2. Nous avons trouvé ces détails surtout dans les mémoires de Woon: « The Life and Times of Anthony Wood, antiquary, of Oxford, 1632-1695 described by himself. Collected from his diaries and other papers by Andrew Clark... Oxford, 1891 vol p.52".
Church, on relie les deux collèges par un passage spécial. Plus que jamais, après son arrivée, les courtisans remplissent la ville de leur agitation frivole, et les vieux murs des collèges sont témoins de spectacles inaccoutumés. Bals, représentations théâtrales, masques, divertissements de ioutes sortes se succèdent. Entre deux fêtes, les nobles, désœuvrés, intriguent, comme autrefois; les anciennes haines, les jalousies, les querelles revivent. Pour un rien on se bat en duel. La dure leçon qui se dégage des évènements reste lettre morte pour ces écervelés. Îls n’ont rien désappris.et n’ont rien appris 3%. Sans doute, l’aversion pour la vie de cour qui formera une des bases de la philosophie de Cowley datet-elle de cette époque. A Westminster il l’avait vue de loin, à Cambridge il n’en avait eu qu’un aperçu fugitif, à Oxford il s’y trouve intimement mêlé.
Sprat nous affirme qu'il réussit, faisant de sa vie deux parts, à servir le roi sans renoncer à sa vie laborieuse 4.
Nous voulons bien croire que, dans sa chambre de St. John's, il poursuit ses chères études. Il travaille à la Davidéide, et la bibliothèque Bodléienne lui ouvre ses portes. Il retrouve à la table des fellows du collège l’atmosphère de Trinity. Le passé se prolonge ainsi dans sa vie. Mais il ne peut s’y attarder autant qu’il le voudrait, et l’existence d’universitaire qu’il rêve de poursuivre empiète fatalement sur l’existence de courtisan qu’il se voit forcé de mener.
Le problème capital qui se pose pour lui est : vivre. Le collège de St. John's lui offre bien un asile, mais un asile précaire, dont risque de le priver un revers de fortune des armées du roi. De toute nécessité il doit conquérir la faveur du roi, ou au moins d’un personnage influent de sa suite. Se montrer, paraître sans cesse à la Cour, s’y faire remarquer par son zèle et ses talents, fréquenter assidûment ceux dont l’appui lui est indispensable, est devenu pour lui une obligation vitale. Il s’applique à réaliser ce programme, et le succès couronne ses efforts. Avec sa souplesse innée il s'adapte vite à son nouvel état.
3. Cf. sur la vie de la cour à Oxford, le roman historique très vivant de J. Shorthouse : John Inglesant.
4, SPRAT. Account, p. VII.
Avant tout, il doit prouver d’une manière éclatante la ferveur de ses opinions. Sa condition de réfugié lui facilite la tâche en lui donnant l’auréole du martyre : n'est-il pas, dès maintenant, victime de son attachement au roi ? Mais ceci ne serait pas suffisant. Il lui faut prendre une part active à la défense de la « cause ». Il s'engage sans doute dans un corps de volontaires où sont mêlés maîtres et étudiants, et participe aux sorties et aux escarmouches sous les murs de la ville. Sprat insiste sur son rôle militaire, avec le désir visible de laver par avance son héros de l’accusation de tiédeur qui lui sera adressée plus tard5. Nous avons d’ailleurs quelque peine à nous le représenter sous les traits d’un valeureux guerrier.
Mais il trouve une autre manière d’affirmer son loyalisme, mieux adaptée celle-là à sa nature. Il s’enrôle dans la phalange des pamphlétaires royaux. La guerre de la plume fait rage, en effet, entre les deux camps. Il ne se passe guère de jour sans que paraisse quelque libelle véhément, et, la plupart du temps, fort grossier, de l’un ou de l’autre parti. Cowley prend pour tâche, d’une part de dénoncer tout ce qu’a de criminel l’insurrection du Parlement, tout l’odieux et le ridicule du puritanisme, et, de l’autre, de mettre en lumière la bonté du roi, le bonheur dont l'Angleterre jouissait sous son règne, la futilité des griefs de la nation rebelle.
Il ne nous est parvenu qu’un de ses ouvrages en ce genre, la satire The Puritan and the Papist, publiée en 1643 à Oxford par « À Scholler in Oxford », et signée A. C. Il y attaque les puritains avec une habileté qui n’exclut pas la violence, en montrant qu’ils sont encore pires que les papistes, dans leur conduite journalière comme dans leur religion. Mais il a écrit bien d’autres pamphlets: il nous l’apprend lui-même en nous expliquant que, cette sorte d'œuvres ne devant pas survivre, une fois la paix signée, il a fait
5. Cf. Sprar. 1bid. Il dit : « Nor in the mean time was he wanting to his duty in the war itself, for he was present and in service in several of the King’s Journies and Expeditions. »
disparaître tout ce qu’il avait écrit en tant que royaliste6. En réalité un poème qu’il déclare avoir détruit a échappé à l’holocauste. C’est un fragment de six cents vers sur la guerre civile, qui fait l’historique des débuts des hostilités, jusqu’au combat de Roundway Down, le 13 juillet 1643, deux mois avant la première bataille de Newbury 7. L'œuvre est plus ambitieuse qu’un pamphlet ordinaire, l'ampleur épique du ton suffirait à le prouver. Non content de défendre la cause royale par des écrits d'actualité, Cowley entreprend de faire le récit de la lutte pour les générations à venir, assumant ainsi les fonctions d’historiographe officiel du parti. A vrai dire l’œuvre est un pamphlet de grande envergure, plutôt qu’un morceau d’histoire. C’est une apothéose des héros royalistes et un réquisitoire violent et partial contre les traîtres puritains. Cowley ne pouvait remplir plus consciencieusement son rôle. Ses satires anti-puritaines, ce début d’épopée qui circule assurément sous le manteau, s’ajoutant à son expulsion de Cam-
6. Cf. la préface au volume qu’il publiera en 1656 (I, p. 9) : « I have cast away all such pieces as I wrote during the time of the late ne with any relation to the differences that caused them; as, among others, three Books of the Civil War it self, reaching as far as the first Battel of Newbury, where the succeeding misfortunes of the party stopt the work. »
7. À Poem on the late Civil War (I, p. 467...). C’est assurément le poème dont il parle dans le passage que nous venons de citer. Le sujet est le même, et surtout l’étude du texte permet de reconnaître partout les caractéristiques du style épique de Cowley. On peut découvrir des parallélismes frappants d’expression avec la Davidéide alors en chantier (Cf. Dav., I, v. 57. et Civil War, v. 185...; Dav., III, v. 363... et Civil War, v. 107...; Dav. I, v. 154..., et Civil War, v. 221...).
Par contre, il lui a été attribué un pamphlet intitulé : « The Foure Ages of England; or The Iron Age, with other select Poems; written by M. A. Cowley... printed in the yeer. 1648. » Ces « poèmes choisis » sont un poème « To my lord Lieutenant of Ireland », et « À satyre against Separatists ». Gowley prend soin, dans sa préface au volume de 1656, de le renier expressément : « At my return lately into England, I met by great accident. a book entituled « The Iron Age », and published under my name, during the time of my absence… » (p. 4). Du reste le contenu du livre ne rappelle aucunement Cowley : les idées exprimées dans « The Brazen Age », par exemple, ou dans le poème sur le marquis d'Ormonde, n’ont pas pu être celles de Cowley, et quant à la « Satyre against Separatists », elle avait déjà paru en 1642, sous le titre « À Satyre against Separatists, or, the Conviction of Chamber preachers and other Schismaticks contrary to the Discipline of this own Protestant Profession, by A. C. Generosus, London, printed for A. C. 1642 ». Elle remonterait donc au séjour de Cowley à Cambridge, et il est bien improbable qu’il se soit mêlé à cette époque, sans motif, aux controverses religieuses, alors qu ’il les a toujours détestées. Il est donc légitime d’exclure ce pamphlet de son œuvre, comme le fait son éditeur A. R. Waller.
bridge pour la bonne cause, n’ont pas manqué de le signaler à l'attention des grands, et de lui procurer les protecteurs néces-
saires.
Son nom devint vite familier, nous dit Sprat, aux hommes les plus en vue de la Cour et de l’Université. « En particulier, malgré sa jeunesse, il jouit de l’entière amitié de Lord Falkland » qui trouvait en lui, ce qu’il estimait par-dessus tout, un esprit cultivé, et l'amour de la modération 8. Par lui Cowley a dû être introduit dans le cercle des hommes éminents qui avaient fréquenté son château de Great Tew 9, et se pénétrer de l’esprit de ce convivium philosophicum où s’élaborait un idéal de religion accueillante à tous, tolérante et raisonnable. Nous retrouverons dans ses propres idées l’empreinte profonde laissée en lui par la fréquentation de ce groupe. La protection de Lord Falkland pouvait, par surcroît, lui être pratiquement fort utile, car Falkland était un des chefs du parti royaliste. Secrétaire d'Etat depuis le mois de janvier 1642, il jouissait auprès du roi d’une influence particulière. Malheureusement, Cowley se vit bientôt privé de cette amitié précieuse, Falkland s’étant fait tuer le 20 septembre 1643, à la bataille de Newbury 10.
Il ne reste pas isolé, cependant, car il a déjà trouvé à cette date un autre protecteur, dans la personne de Henry Jermyn, le favori de la reine. Wood affirme que c’est seulement en 1646, à Paris, par l’entremise d’un Oratorien, Stephen Goffe (ou Gough) que Cowley a été présenté à Jermyn 11. Mais Sprat fait remonter l'entrée de Cowley au service de Jermyn à son séjour à Oxford, et son explication nous paraît de beaucoup la plus satisfaisante. L’élégie où Cowley pleure en termes émouvants la mort de Wil-