CL TE SE AE
fin de compte, que comme un facteur secondaire de son évolution. Le plus grand bienfait qu’il a retiré, du point de vue littéraire, de son séjour à Paris, est, selon nous, qu’il y a été mis en contact immédiat avec Hobbes, Davenant, Waller, et Denham, qu'il n'aurait peut-être pas aussi intimement connus en Angleterre. Par un jeu paradoxal du sort, c’est en terre étrangère qu’il a trouvé réunis les écrivains anglais dont le commerce pouvait lui être le plus précieux. C’est donc, au total, surtout l’Angleterre que Cowley a le mieux appris à connaître en France.
Malgré ses occupations multiples, il continue du reste d’écrire lui-même, et sa production littéraire dans cette période est remarquable. Son apprentissage est terminé. Il atteint la plénitude de ses forces poétiques. Certaines des pièces de vers que lui inspirent les circonstances, méritent de rester parmi ses plus heureuses réussites : telle l’élégie où il déplore la mort de son ami Crashaw, en 1649; telle, dans un autre genre, l’aimable Chronique, où il développe avec grâce un thème anacréontique 77.
Les deux œuvres marquantes sont un recueil de vers d’amour, The Mistress, et une série d'Odes pindariques, l’une nous montrant un Cowley poète de cour, sacrifiant à la mode, l’autre rappelant l’érudit en quête de créations savantes.
Le 4 mars 1647, l’éditeur Humphrey Moseley obtient l’autorisation de publier : « The Mistress, or severall copies of Love verses, written by M. Abraham Cowley » 78. Il fait précéder le livre d’une note où il se défend de connaître l’auteur autrement que de réputation, et où il déclare ne livrer au public le manuscrit qu’il a en mains qu’à l’insu de Cowley, seulement parce qu’une édition
77. On the Death of Mr. Crashaw, p. 48. The Chronicle, p. 29. Parmi les autres pièces de circonstance, dont nous pouvons préciser la date, nous trouvons le poème à Davenant de 1650, et An answer fo a copy of verses sent me to Jersey (p. 43), écrit vraisemblablement lors de son séjour dans l’île en 1651. x
78. Cf. A Transcript of the Registers of the Worshipful Company of Stationers; from 1640 to 1708 A. D. in 3 volumes, privately printed, London, 1913 (The Roxburghe Club), vol. I, p. 264.
d’un texte imparfait se prépare 79. Devons-nous e croire Moseley ? La première excuse ne lui a-t-elle pas été dictée par un sentiment de prudence élémentaire? Il pouvait être dangereux de se reconnaître l’ami d’un royaliste aussi notoire que Cowley. Quant à la seconde, c’est un artifice courant : il était alors de bon ton, fhême de la part d’un auteur de profession, de s’affirmer contraint à la publication de ses œuvres 80. Nous pouvons donc croire que l’édition de 1647 n’est pas une édition « pirate », et que Cowley, directement ou par l'entremise d’amis restés en Angleterre, en a connu et dirigé.la publication 81.
Certains critiques veulent en faire une œuvre de jeunesse, et la datent des années de Cambridge 82. Mais l’atmosphère où il a vécu à l’Université ne paraît guère avoir été propice à l’éclosion d’une œuvre aussi frivole — n’écrivait-il pas alors sa Davidéide ? — Il s’est trouvé au contraire à Oxford, puis à Paris, dans un milieu éminemment favorable à ce genre d’exercices. The Mistress est l’œuvre d’un poète mondain qui, dans les salons, disserte et versifie sur des « cas >» amoureux. Grâce à Henriette-Marie, la préciosité galante a pénétré la Cour d'Angleterre, et, comme à l'Hôtel de Rambouillet, belles dames et subtils poètes rivalisent de finesse. On se pique d’infuser une vie nouvelle à des thèmes cent fois traités; on analyse et on décrit inlassablement la constance, la chasteté, les séparations, les rigueurs, les désespoirs. On déploie les ressources de son esprit beaucoup plus que ses sentiments véritables. Il n’est pas besoin d’être amoureux pour parler d'amour.
79. « To the Reader. À correct copy of these verses (as 1 am told) written by the authour himselfe, falling into my hands, I thought fit to send them to the Presse; cheifely because I heare that the same is like to be don from a more imperfect one. It is not my good fortune to bee acquainted with the authour any farther then his fame (by which hee is well knowne to all English men) and to that 1 am sure 1 shall doe a service by this Publication. »
80. Cf. JusseraAND. Histoire littéraire du Peuple Anglais, t. IL, p. 339.
81. E. Gosse, dans l’article du Cornhill Magazine (p. 726), croit à l’édition pirate. Nous nous rallions, quant à nous, à la thèse de Fox (4 Book of Bachelors, p. 217).
82. Par exemple Grosarr (Memorial-Introduction, p. xvi), R. BELL (Lives of the most eminent literary and scientific men of Great Britain, English poets, London, 1839, p. 47), J. ArxiN (General Biography…., composed by John Aikin.…, London, 1802, vol. III, p. 188).
Telle est bien, nous le verrons, l’attitude de Cowley. Il se montre dans The Mistress parfait cavalier.
Les Odes pindariques, au contraire, sont empreintes de sincérité et de gravité. C’est qu’elles ont été écrites plus tard que The Mistress, au temps où les exilés n’ont plus l’insouciance frivole des premiers mois. Nous pouvons, en effet, leur assigner comme date première la fin de 1651. Sprat nous apprend que, se trouvant une fois sans autre livre que les odes de Pindare, Cowley les lut à loisir, en découvrit la beauté, et entreprit de les imiter en anglais 83, II est très probable, comme l’indique W. Stebbing 84, que c’est au cours d’une de ses missions à Jersey que notre poète s’est trouvé dans ces conditions, vraisemblablement dans l’été de 1651, lorsqu'il fut chargé d’y vendre des terres pour Lord Jermyn et qu'il y resta quelque temps. Nous trouvons dans ces odes un Cowley assombri, porté au pessimisme par l’adversité persistante de ces sombres années, prêt semble-t-il à abandonner la lutte.
Nous avons indiqué comment, en 1651, à la suite de l’échec de l'expédition de Charles II en Ecosse, un certain nombre d’émigrés s'étaient résolus à regagner leur pays. L’insuccès de la tentative de soulèvement du « Sealed Knot », en 1654, provoque une seconde vague de découragement. La puissance de Cromwell, à l’intérieur et à l’extérieur, paraît plus formidable qu’elle ne l’a jamais été; la vie devient de plus en plus difficile aux partisans exilés du roi. Beaucoup se décident à payer de leur soumission à l’usurpateur leur retour à la paix. Parmi eux, nous trouvons Cowley.
83. SpRAT. Account, p. xx1 : « The Occasion of his falling on the Pindaric way of writing, was his accidental meeting with Pindar’s works, in a Place where he had no other books to direct him... »
84. W. STEBBING. Some Verdicts of History reviewed, London, 1887, p. 59.