MONSIEUR
J'ajoute tellement foi à ce que vous me dites dans votre lettre du 26 du mois dernier de l’affliction où vous plonge le déplaisir du roi, que si je n’avais pas été souffrant, vous auriez reçu par un des deux derniers courriers la confirmation de ce que M. Clifford vous a dit sur la part que je prends à votre peine et mon désir de la voir prendre fin; pour que vous receviez le réconfort dont vous dites avoir tant besoïn, que Sa Majesté püût avoir de nouveau l’avantage d’être servie par vous, et moi le grand plaisir de vos lettres et de votre commerce, libéré de toute crainte de manquer à mes devoirs envers lui; et l’entretien que j'ai eu avec M. Clifford n’était pas sans se proposer de vous faire dire quelque chose qui me donnât l’occasion et le moyen de vous servir à cette fin; et, bien que je ne puisse pas dire que votre lettre satisfasse entièrement mon attente sur ce point, elle manifeste cependant une telle bonne volonté qu’elle m’encourage à vous dire franchement ce qui, à mon avis, et ce qui seul peut vous racheter de la prévention que l’ambiguité — pour ne pas dire plus — de ces lignes a fait naître contre vous; et c’est que, si elles ont un sens autre qu’un sens très préjudiciable au roi et à tous ses espoirs jusqu’à la fin de sa vie même, vous trouviez le moyen, par une adresse au roi, de le déclarer aussi publiquement que ces lignes l’ont été, mais si elles ne peuvent être interprétées comme vos amis réels ont tenté de le faire avec zèle, mais sans succès jusqu’à présent, alors certainement une
rétractation claire et franche, et une adresse exprimant votre re-
pentir, ne messiéraient pas et ne manqueraient pas, je l’espère, d’avoir
sur Sa Majesté l’effet que vous souhaitez, car il ne manque pas de cette tendance à la clémence qui lui est si nécessaire. Quand l’une ou l’autre de ces adresses me parviendra, je la présenterai de la manière la plus favorable que je pourrai trouver, étant bien sincèrement votre serviteur très dévoué. ;
Remarquons la phrase où Ormonde exprime le vœu que Cowley rentre en grâce, ce qui lui permettrait d’avoir « the great pleasure of your correspondence and conversation, freed from any apprehension of undecency towards him ». Cowley est donc tenu, d'ordre royal, en quarantaine; ses amis ne peuvent le fréquenter librement.
Nous apercevons plus clairement encore la rigueur de l’interdit qui pèse sur lui, dans un billet de Jermyn à Ormonde du 19 février 1660, car Jermyn intercède naturellement en faveur de son protégé.
Paris, 19 février.
. J'ajoute ceci à ce qui précède simplement pour vous remercier chaudement de la faveur que vous m’avez témoignée en vous entremettant pour Cowley, et de votre grande bonté à son égard. Si je ne me trompe, il est tout à fait digne du pardon du roi, et par la seconde lettre qu’il vous envoie vous verrez qw’il est loin de défendre l’erreur des termes de sa préface : il se défend seulement d’avoir eu des intentions nuisibles et il ne peut agir autrement sans offenser Dieu et sa conscience, car sans aucun doute il ne voulait pas nuire. J’espère que cette lettre vous fournira le moyen de terminer ce que vous avez commencé, et que j'aurai la permission de l’employer et d'utiliser ses services, car j’en ai réellement besoin pour le bien du roi, si je peux du moins y être bon.
Deux jours plus tard (sans aucun doute avant d’avoir reçu cette lettre) Ormonde mettait Jermyn au courant de ses démarches en ces termes :
… Je n’ai pas manqué de faire ce que vous me recommandiez au sujet de M. Cowley. Ayant reçu de lui une adresse peu après la venue du roi, j’en ai tiré tout le parti possible pour son bien et, d’après ce que le roi m’a dit, je lui ai donné le meilleur conseil que ÿ’ai pu pour
qu’il se rachetât du scandale général qu'ont causé ces malheureuses li-
gnes, mais n’ayant depuis rien reçu de lui, j'en conclus, ou bien qu’il prépare quelque chose qui répondra à ce que je lui ai proposé, ou bien qu’il ne juge pas bon d’agir ainsi. Les choses en étant là, je n’en ai pas parlé au roi depuis votre dernière lettre et je ne le ferai pas avant que, sachant ainsi ce qui s’est passé, vous m'écriviez.
Nous n’avons pas la seconde lettre de Cowley dont parle Jermyn. Elle a dû atteindre son but, car le roi cède enfin, et consent à accorder son pardon à Cowley. Le 2 mars, en effet, Cowley remercie Ormonde dans une lettre débordante de reconnaissance. Il n’ose encore écrire au roi, mais il se réjouit à la pensée d’être bientôt admis à lui baiser la main.