‹ Abraham CowleyChapitre 94 sur 429 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

Je n’ai pas supplié plus ardemment votre Grâce d’intercéder en ma faveur pour faire cesser le déplaisir de Sa Majesté, que je ne vous supplie maintenant de croire que j'apprécie les obligations que j'ai contractées à cet égard (me dit mon maître), envers votre Grâce, autant qu'homme peut le faire pour tous les services qu’on peut lui rendre. La vérité, Monseigneur, c’est que, étant porté de toute ma raison et de toute l’affection de mon âme, à servir avec zèle Sa Majesté, de même que le malheur de l’avoir offensé retrancha (dès que je l’appris) toute satisfaction de ma vie, de même je crois que s’il s'était prolongé, ma vie elle-même n’y aurait pas résisté. C’est bien contre mon désir que je n’ose pas me risquer à écrire à Sa Majesté, mais l'espoir que votre Grâce parlera en mon nom, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, me fait croire qu’il est heureux pour moi que je ne l’ose pas. J'espère baiser la main de Sa Majesté dans un mois d’ici à Londres, et présenter à votre Grâce mes humbles remerciements pour m’avoir obtenu la permission de le faire. Je remets à ce moment-là (parce que, en vérité, je limagine très proche) l’expression de ce que je vous dois.

Nous voyons par ces lettres au prix de quelles difficultés Cowley a réussi à se faire admettre de nouveau dans les rangs royalistes. Pendant près d’un an, il est tenu à l’écart comme un être dangereux. Où vit-il ? que fait-il ? Nous ne le savons pas. Mais ce que nous devinons sans peine, c’est son état d’esprit pendant ces sombres mois. Il nous apparaît partagé entre le désespoir et la stupeur. Désespoir d’être ainsi considéré comme un traître après avoir si longtemps servi en toute loyauté le roi son maître, et stupeur de se voir si véhémentement accusé pour des griefs

que sa candeur considère comme minimes. Son honnêteté est surprise par la mauvaise foi de ses ennemis. Elle le sera encore plus d’une fois avant sa mort, et dès le lendemain même de la Restauration.

C’est sans doute pendant cette période pénible, afin d'oublier son inaction forcée, ou dans les derniers mois de son séjour en Angleterre, qu’il entreprend de remettre sur le chantier sa comédie The Guardian, pour l’accommoder au goût du jour, sous le titre Cutter of Coleman Street. I] compose aussi à cette date le pamphlet que nous connaissons aujourd’hui (par l’édition de 1668) sous le titre : À Discourse by way of Vision concerning the Government of Oliver Cromwell. Lorsqu'il sera publié en 1661, il se présentera comme The Visions and Prophecies concerning England, Scotland and Ireland, et l’auteur dans l’Avertissement, déclare : « This discourse was written in the time of the late Protector Richard the Little ».…, soit entre le 23 novembre 1658 et le 25 mai 1659. Cowley peut donc l’avoir composé soit à la fin de son séjour en Angleterre, soit au début de son second séjour en France. Il était primitivement destiné à faire figure de pamphlet royaliste, et Cowley devait s’y cacher derrière le nom de Grebner. Car il existe au British Museum un pamphlet intitulé : The Visions and Prophecies concerning England, Scotland and Ireland, of Ezekiel Grebner son of Obadiah Grebner, son of Paul Grebner, who presented the famous book of Prophecies to Queen Elizabeth (publié par Herringman en 1661), qui n’est autre que le Discourse de Cowley, précédé d'un long « Advertisement concerning the Book and the Author » où nous sont présentés Ezekiel Grebner et le plan du livre5. La Vision devait former la première partie d’un terrible réquisitoire où l’auteur, après avoir dénoncé tous les crimes dont le pays s'était rendu coupable, prédisait, à la manière des Prophètes de l'Ancien Testament, les châtiments mérités par chacun des trois royaumes et par chaque classe de coupables. Et Cowley voulait

5. Cette édition n’a pas, à notre connaissance, été signalée. Nous reproduisons la préface en appendice.

publier cette Vision avec le désir de ramener ses compatriotes à la vérité, c’est-à-dire au roi.il y exposait les fautes, les injustices, les crimes commis par Cromwell dans son gouvernement en faisant de lui une sorte de fléau envoyé par Dieu pour châtier l’An-

gleterre. C’est une œuvre, nous le verrons, littérairement et his-

toriquement intéressante. Du point de vue biographique, elle nous

retient parce qu’elle montre Cowley reprenant la plume du pam-

phlétaire, désireux de se distinguer de nouveau comme soutien

de la cause royale. Mais il ne l’avait pas fait paraître que la

Restauration rendait son trône à Charles II.

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