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A une date que nous ne pouvons préciser 6, Cowley se décide à écrire au roi une supplique dont les archives de l'Etat gardent une copie. Il revendique fermement. sa place. Il a, plaide-t-il, la promesse écrite de deux rois, ce que n’ont pas les autres candidats (qui, eux aussi, se réclament de promesses antérieures). Lui objecte-t-on que le directeur doit être un membre du clergé ? il répond qu’un laïque est parfaitement éligible, et qu’il remplit toutes les conditions voulues. Et en admettant qu’il n’obtienne pas cette place, une compensation lui serait bien due. S’il ne reçoit ni l’une ni l’autre, sa situation va se trouver au plus haut point fâcheuse : il aura servi la famille royale depuis le début des troubles, sans avoir jamais eu la moindre rémunération. Seul de tous ceux qui ont rempli des fonctions analogues aux siennes, il n’aura rien reçu; même ses contemporains restés à l’Université l’ont dépassé de beaucoup. Et il restera seul, les mains vides, ruiné matériellement, ruiné aussi moralement, car on ne manquera pas de dire que sa disgrâce est le châtiment d’un grand crime.
Le roi reste sourd à cet appel. Aucune compensation d'aucune sorte ne vient adoucir la perte du Savoy. Par surcroît, ce qu’il prévoyait arrive. Son échec rendu public, on le tourne en ridicule, et, dans la revue des poètes du temps, nous le voyons figurer sous le titre « Savoy-missing Cowley » 6.
S'il échoue là où tant d’autres réussissent, c’est qu’à la Cour des ennemis puissants et actifs le desservent de tout leur pouvoir. Une cabale s’est constituée contre lui, et se sert des armes que sa maladresse leur a fournies. Sir Edward Hyde, devenu Lord Clarendon, la dirige. Au fond, à travers Cowley, c’est Jermyn (devenu Lord St. Albans) qu'il voudrait atteindre. Sa haine, impuissante contre le favori de la reine, se déchaîne impunément et dangereu-
5. State Papers. Domestic Series. Charles II, vol. 47, n° 94. « Abraham Cowleys Case, concerning ye Mastership of the Savoy. » Nethercot estime qu’elle ne date que du début de 1663, au moment où la place, ayant été donnée une première fois à Sheldon, se trouve de nouveau vacante (Henry Killigrew devait d’ailleurs évincer Cowley). Il nous paraît probable que la pétition n’est pas si tardive. Cowley aurait-il attendu si longtemps pour faire valoir officiellement ses droits ? Et n’avait-il pas, en se retirant à Barn- Elms, abandonné la lutte ? Nous croyons, pour notre part, que la pétition et le poème dont nous allons parler, The Complaint, sont antérieurs au départ pour Barn-Elms.
6. The Session of the Poets, dans Dryden’s Miscellany, 1716, p. 90 (st. 13
et 14).
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sement contre son serviteur. Elle éclate dans des incidents tels
que celui qui nous est rapporté par un contemporain. Cowley l’aborde un jour, le suppliant de lui accorder une place ou une récompense. Le chancelier se tourne vers lui, et, d’un tog sévère, lui dit : « M. Cowley, votre pardon est votre récompense .» Puis il se met à lui reprocher durement son ode sur Brutus, lui faisant comprendre que son éloge de l’assassin de César ne pouvait qu’encourager les fanatiques à commettre un attentat sur la personne de Charles 7. L’anecdote est caractéristique, car elle révèle l’âpreté des attaques auxquelles Cowley s’est trouvé alors en butte. On ne cesse de lui jeter à la face, tantôt sa conduite équivoque à son premier retour en Angleterre, tantôt les expressions douteuses de sa préface de 1656, tantôt encore sa malencontreuse ode sur Brutus. Toutes les armes sont bonnes à ses adversaires.
Quoi de surprenant qu’il se soit senti meurtri et profondément découragé par tant d’injustice et de malveillance ? Quoi d’étonnant qu’il ait exhalé en vers sa rancœur ? Dans un long poème, intitulé : The Complaint, le poète voit sa Muse lui reprocher avec véhémence d’avoir délaissé son service pour celui des cours et des camps. Qu'’a-t-il gagné à se mêler d’affaires qui lui convenaient si peu ? Pendant quatorze ans il a laborieusement semé, mais jamais il n’a récolté; et l’année même où tombait la manne mira- culeuse, à peine a-t-il eu un morceau de pain.
La Rachel, pour qui, deux fois sept ans et plus
Tu as servi avec foi et travail,
Et que tu as (si la foi et le travail le peuvent) méritée, Bien qu’elle te fut promise,
Tu l’as vu donner à un autre,
A un autre qui avait déjà
Mainte épouse plus belle et plus riche,
Et pas même, pour ta récompense, une Lia (St. 5).
Et le poète, mélancoliquement, « the melancholy Cowley », lui répond. C'est elle qui est responsable de son malheur, elle qui le
7. The Judgment of Dr. Prideaux, in condemning the murder of Julius Caesar, by the conspirators, as a most villanous act, maintain’'d; and the sophistry in the London Journals of dec. the 24 et 9th, exposed. With some political remarks on the Roman government, London, 1721.
poursuit sans cesse, et l'empêche de se livrer tout entier à sa tâche de citoyen :
Vers tous les ports de la fortune et de l’honneur Je fais fréquemment voile, en vain :
La bourrasque contraire me force à revenir.
Tu détends tous les nerfs de mon énergie
En les utilisant si fréquemment
Comme cordes tintantes de tes folles chansons... Mon erreur, ma faute capitale, fut
De ne jamais servir qu’à demi (St. 7).
Non, il n’adressera aucun reproche au roi qui étendra peutêtre un jour jusqu'à lui sa justice :
Ne m’apprends donc pas, Ô Muse trompeuse,
À accuser la Cour, et le Roi, meilleur qu’elle encore... … I suffit de songer aux longues années mornes
Où notre souverain attendit patiemment L’inévitable fin de ses longues épreuves;
Avec quelle gaieté, ignorant toute crainte,
Il se reposait sur le bon vouloir divin :
Que je sois maudit si je refuse
De me fier au sien, Ô ma Muse trompeuse !
La main des rois, dit-on, est longue, et malgré
Mon éloignement, elle peut à la fin m’atteindre.. (St. 8).
Ainsi, malgré son amertume, Cowley ne se révolte pas ouvertement. Il n’ose accuser le roi, ni même la Cour, et il leur tend la main dans un geste pitoyable. Mais la confiance dont il fait montre en finissant cache mal sa détresse. Sans générosité, l’auteur de la Session des poètes lui reproche d’avoir publié « his pitiful Melancholy », et Samuel Johnson, du haut de son trône de dictateur des lettres l’accuse d’avoir manqué de dignité 8. Pour nous, qui voulons moins juger qu’expliquer, cette supplique en vers ne nous étonne ni ne nous choque. N’était-ce pas là un des moyens les plus fréquemment employés par les poètes pour attirer sur eux l’attention du monarque indifférent ou d’un patron oublieux ? Il faut bien avouer que Cowley n’avait que trop de rai-
8. S. Joxnsox. Life of Cowley : « This met with the usual fortune of complaints, and seems to have excited more contempt than pity » (p. 10).
sons de se plaindre. À plus de quarante ans, il se trouvait sans ressources. Sa carrière universitaire avait été brisée, et son activité politique ne lui avait rien rapporté. Il en était réduit, pour vivre, à se fier à la charité de ses patrons. Il est naturel quil ait tenté d'échapper à cette dépendance humiliante.
Le roi, du reste, fut aussi peu touché par sa Complaint qu'il l'avait été par sa pétition. À ces appels directs, Cowley joignait des appels indirects, en essayant, dans ses œuvres littéraires, de prouver avec éclat son loyalisme. C’est ainsi qu’il se décide à publier son Discours sur Cromwell, et l’éditeur Herringman le fait enregistrer le 29 octobre 16609. Dans l’avertissement de cette édition, où il adapte la préface primitive aux conditions nouvelles, le poète nous confie ses raisons. S'il fait paraître son pamphlet, c’est parce que,
bien que nul homme ne puisse justifier ou approuver les actes de Cromwell sans avoir.dans son cœur tous les germes et tous les principes du mal, il y a cependant bien des gens, même honnêtes et bien intentionnés, qui, sans aller au fond de la question, et trompés simplement par la pompe des mots et les dehors brillants de la vanité, penchent à l’admirer comme un grand homme, un homme supérieur; tromperie dont les infamies extraordinaires, surtout quand elles réussissent, abusent le monde. Il est si nécessaire pour le bien et la paix de l'humanité que cette erreur (qui croît presque en tous lieux, et naît spontanément de la richesse excessive du sol) soit arrachée et extirpée à jamais, que l’auteur a préféré ne pas supprimer ce discours, parce qu’il peut en quelque mesure aider à cette fin.
Il espère donc ramener au roi les égarés que séduit encore la fausse grandeur de l’usurpateur. Hyde ne pourrait plus lui reprocher de mettre sa plume au service d’une mauvaise cause.
Après son pamphlet en prose, il restait à Cowley un moyen de convaincre ses contemporains de son loyalisme : le théâtre. Au mois de décembre 1661 la troupe de son ami Davenant joue sa comédie Cutter of Coleman Street. Ce n’est pas une pièce nouvelle, mais celle que les étudiants de Trinity College avaient jouée en 1642 devant Charles, alors prince de Galles, The Guardian, remaniée et adaptée à l’esprit de la Restauration. La satire des
9. À franscript of the Registers of the Worshipful Company of Stationers…., vol. Ï1, p. 281.
puritains reparaît aggravée, plus cruelle, et certes son anti-puritanisme a de quoi satisfaire les royalistes les plus exaltés.
Mais la partie inédite de la pièce, qui justifie le changement de titre, est une attaque très vive des « cavaliers » de bas étage, de ces aventuriers qui se parent du nom de royalistes et le déshonorent, Cutter et Worm. Avec une mauvaise foi évidente, les ennemis de Cowley feignent de voir dans cette satire l’acte d’accusation de tout le parti. Ils crient à la trahison et au scandale, et tâchent de faire tomber la pièce sous leurs clameurs. La première représentation est orageuse. Elle reçoit, au dire d’un contemporain, un accueil « barbare ». Cowley, qui vient de perdre un de ses frères, n’a pu y assister, mais Dryden et Sprat se sont chargés de lui en donner des nouvelles, et il se montre très affecté par ce qu’ils lui rapportent. John Dennis, de qui nous tenons ces détails (il les tenait lui-même de Dryden) commente : « et Monsieur Cowley reçut la nouvelle de cet échec avec moins de fermeté qu’on n’en aurait attendu de la part d'un si grand homme » 10.
L’abattement de Cowley est facile à comprendre. Cutter était sa dernière ressource pour reconquérir l'estime de la Cour; il voulait y prouver de manière éclatante son loyalisme, par l’ardeur de son anti-puritanisme; il comptait sans doute forcer par ce témoignage public la récompense si longtemps différée. Et voici qu’une cabale venait dénaturer ses intentions évidentes, avec le seul dessein de consommer sa ruine. Qu'il y a bien eu, pour provoquer cet échec du premier soir, une cabale, c’est ce que prouve l’histoire de la pièce. La première représentation a été donnée, croyonsnous, devant la Cour, et c’est la Cour qui l’accueille d’üne manière si « barbare ». N’est-ce pas là, dans l’entourage immédiat de Charles II et de son Chancelier, que se trouvent les ennemis de Cowley ? La pièce comporte d’ailleurs un prologue et un épilogue spécialement composés pour la Cour 11. Nous comprenons alors comment le bon bourgeois Samuel Pepys allant à la pre-
10. John Dennis. À large Account of the Taste in Poetry, 1702, cité par V. H. Durham. Critical Essays of the XVIIIth Century, 1700-1725, Yale, 1915,
11. Après le prologue viennent onze vers « Added at Court » (vol. II, p. 267)
et il y a un épilogue « At Court » (p. 341).
mière représentation publique, le 16 décembre, a pu en sortir très satisfait.
Après dîner, à l'Opéra, où il y avait une pièce nouvelle, Cutter of Coleman Street, faite en l’année 1658, avec beaucoup d’allusiohs aux évènements passés; et comme c'était le premier jour, les prix étaient doublés; aussi, par économie, nous sommes allés, ma femme et moi, au balcon, et là nous avons eu des places et nous avons très bien vu; et c’est une excellente pièce. Elle semble être de Cowley 12.
Si la Cour ne s’est pas déclarée satisfaite, la ville y prend un vif plaisir, et la pièce, admirablement jouée par la troupe de Davenant, fait salle pleine pendant toute une semaine, chose exceptionnelle pour l’époque 13.
Mais c’est la faveur de la Cour que recherchait Cowley. Tant d’hostilité irréductible le nâvre, et nous voyons dans la préface où il défend sa pièce lorsqu'il la publie, en 1663, à quel point il en a souffert. Il s'exprime au début avec modération :
Elle n’obtint pas, à la première représentation, un accueil favorable, et je crois qu’il s’était formé contre elle une sorte de cabale, à en juger par la manière prématurée dont certaines personnes montrèrent leur désapprobation, avant d’en avoir vu assez pour fonder leur déplaisir sur leur jugement.
Mais bientôt c’est avec une véhémence inaccoutumée qu’il défend sa pièce contre les interprétations mensongères qu’on en a données, et qu’il dénonce, pour conclure, à la fois l’ingratitude du public, et la naïveté des poètes qui cherchent à lui plaire. Pour ma part, conclut-il :
J’affirme que rien de ce que j'ai écrit ne m’a jamais procuré le moindre bénéfice ni le moindre avantage, mais, au contraire, m’a exposé aux coups de la méchanceté et de l’infortune 14.
Cette préface nous permet de mesurer la profondeur de sa
12. S. Pepys. Diary (the Globe edition), p. 111. Notons qu’on appelait souvent « Opera » le théâtre de Lincoln’s Inn fields.
13. John Dowxess. Roscius Anglicanus, or an Historical Réview of the Stage from 1660 to 1706, London, 1708 : « This comedy being acted so perfectly well and exact, was performed a whole week with a full audience (p.25). Downes donne aussi les noms des acteurs.
désillusion. Les hommes sont méchants, et dans leur société il n’a connu que le malheur. Aussi n’a-t-il plus qu’un désir : partir, quitter cette Cour où le vice est récompensé et l'innocence punie, et 11 décide de se retirer à la campagne. Ses amis cherchent à le retenir; ils lui conseillent d'attendre, d'espérer encore. Jermyn veut le garder près de lui, et lui sait mauvais gré de se montrer inébranlable dans sa résolution. Sprat le laisse entendre en ces termes :
Pendant son long service auprès de Lord St. Albans, il ne s’éleva jamais entre eux l’ombre d’un différend; sauf un peu, vers la fin, parce qu'il voulait le quitter 15. ;
Mais la désillusion a été trop profonde, et Cowley ne veut pas entendre raison. Dès qu’il trouve une maison aux environs de Londres, il s’y installe. Sprat voudrait nous persuader que sa décision lui a été dictée seulement par des considérations morales et philosophiques, par l’amour de la paix et de la solitude :
Il était las des heurts et des embarras d’une vie active. Il avait connu longtemps la gêne de se plier à des mœurs étrangères. Il était rassasié des artifices de la vie de cour; car si sa vertu lui rendait innocent ce genre d’existence, rien ne pouvait le lui rendre paisible 16.
Cowley lui-même se défend, même au moment où il convoitait le Savoy Hospital et où il écrivait sa Complaint, d’avoir été guidé par des ambitions mondaines : « Je ne me suis jamais proposé d’autre avantage de l’heureuse restauration de Sa Majesté, que de m'assurer une retraite modérément confortable à la campagne » 17. Son seul désir était de recevoir du roi les moyens de mener la vie large d’un gentilhomme campagnard. La chose, étant donné ses goûts, nous paraît possible.
I1 faut toutefois reconnaître que Cowley a mis les apparences contre lui. Il a décidé de se retirer coûte que coûte à la campagne, même avec des ressources très minimes, parce qu'il désespérait de les voir s’accroître. Mais la hâte avec laquelle il est parti, après sa longue attente anxieuse, au lendemain même du