‹ Abraham Lincoln;Chapitre 15 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Niissance cilalanle <lu prince. — Son nom. — Qui le tient sur le.s fonts baplismnux. — La reine Hortcnse. — Première éducation. — Napoléon inslilutcur — Le roi de Rome. — Le roi de Hollande jugé par sa l'emnic — Caractère de la reine.

— Observations de Napoléon à ce sujet. - L'invasion. — La cli.ir|iie. — Les Cosaques. — Dépari de l'impératrice. — In- Irépiililé de la reine Horlense. — Les alliés dans son liôlel.

— Conventions do Fontainebleau à l'éjiird de la reine et de ses enfants. — L'empereur Alexandre à la Malmaison. — yisile à Marly. — Mort de l'impéralrice Joséphine. — Les deux enfants d'ilortense. — Education maternelle. — Le petit marchand de violettes. — La dent arrachée. — Voyage de la reine. — Le procè.s. — Les défenseurs. — Visite à Louis XVin. — Fin du procès. — Débarquement de Napoléon. — Les enfants en retniite. — Le 20 mars.

e prince Louis-Napoléon Bonaparte est né à Paris le 20 avril IS08. Il était le Iroisiéiiie fils de Louis-Napoléon, alors roi (le Hollande , et d'iloricnse Beauharnais, sœur du prince Eugène et fille de rinipéra- ' Irice Jusépliiue.

Voici comment le Monilcur (lu temps rendait compte de révéïieuii'iit de sa naissance sous la date du 21 avril : « Hier mercredi, à une heure du matin, S. M. la reine de Hollande est heureusement accouchée d'un prince. En conformité de l'article XL de l'acte des constitutions du 28 floréal an XII , S. A. S. Monseigneur le

prince archi-chancelier de l'Empire a été présent à la naissance. Son Altesse a écrit de suite à S. M. I'E.mpe- BEun ET lloi, à S. M. l'inipéralrice et reine, et à S. M. le roi de Hollande pour leur apprendre cette nouvelle.

« A cinq heures du soir l'acte de naissance a été reçu par S. A. S. le prince archi-chanceller, assisté de S.E.M. Reguault(de Saint-Jean-d'Angely), ministre d'Elat et secrétaire de l'état de la famille impériale. Attendu l'absence de S. M. I'Empeueor et Roi, le prince nouveauné n'a reçu aucun prénom ; à quoi il sera pourvu par un acte ultérieur d'après les ordres de Sa Majesté. »

Le i)rince Louis-Napoléon ne fut, en effet, baptisé qu'en 1811, au palais de Fontainebleau, par le cardinal Fesch, et tenu sur les fonts de baptême par l'Empereur lui-iliêine et par la nouvelle impératrice Marie-Louise. Il reçut alors les noms de Napoléon-Louis-Charles, qu'avait portés son frère aîné.

Le fils aîuéd'Horlense était né en 1802; il s'appelait, comme nous venons de le dire, Napoléon-LoiiisCInirles; il était mort prince royal de Hollande en 1807, le 5 mai, dale l'alale, car ce sera aussi celle de la mort de Napoléon le Grand. A l'approche du couronnement, le 11 octobre 1804, llortense avait donné le jour à un second lils, qui fut baptisé par le pape Pie VII sous les noms de Napoléon-Louis. L'un et l'autre de ces enfants avaient eu aussi Napoléon pour parrain.

.Après la mort de son second frère Napoléon-Louis, le prince Charles-Louis-Napoléon signera ainsi son nom : Napoléon- Louis Bonaparte. C'est que l'Empereur avait décidé que l'aîné de sa famille s'appeHerait toujours Napoléon ; or, le prince actuellement président de kl République française étant, d'après les lois du

LOUIS-NAPOLEON

sénatus-consuUe de 1804 (1), l'atné des fils de la famille impériale, il a dû, en conséquence, changer sa signature. Toutefois, lors des élections de 1848, pour éviter toute confusion avec le nom d'un de ses cousins qui s'appelait Napoléon Bonaparte, il fut décidé qu'on le désignerait par ces deux noms : Louis-Napoléon, et la consécration imposante que cette dénomination a reçue du suffrage universel a déterminé le prince à l'adopter désormais pour sa signature.

La naissance de Louis-Napoléon fut marquée par des fêtes et des réjouissances éclatantes. Des salves d'artillerie annoncèrent cel événement dans toute l'étendue de l'Empire, depuis Hambourg jusqu'au Rhin, et depuis le Danube jusqu'aux Pyrénées. L'Empereur, alors, n'avait pas d'enfants, et les lils de sou frère Louis lui paraissaient destinés à hériter un jour de sa puissance et de sa gloire. « La France, dit un historien, était en ce moment à l'apogée de ses grandeurs et de ses prospérités. Le génie de Napoléon réorganisait l'Europe, et la suprématie de la Révolution française dominait toutes les puissances. Pour donner à sa force continentale l'idée de la durée et de la fixité, l'Empereur saluait avec bonheur la venue des héritiers mâles de sa fortune politique. .\ cette époque glorieuse, le divorce avec l'impératrice Joséphine n'était nullement entrevu, pas même de Napoléon. C'était donc des continuateurs futurs de ses projets, de sa pensée, de sou nom et de son pouvoir, qu'il voyait dans les fils de ses frères, que le plébiscite de l'an XII (1804) appelait à lui succéder. Le prince Louis-Napoléon était pour lui le second héritier de l'Empire : aussi sa naissance fut-elle accueillie avec les plus vives démonstrations de joie par l'Empereur et par le peuple français. Les plus brillants honneurs et la solennité des réjouissances pubii(iues entourèrent son berceau. »

Une circonstance remarquable, signalée par les mê-

(1) Il est bon de rappeler te.\tiicllenient les principales dispositions de ce sciiatus-consulle organique. On sait qu'il est du 28 floréal an XII (18 mai 1804).

Les premiers articles instituent le gouvernement impérial, et en cîablissent l'hérédilé dans la descendance directe, naturelle el légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle eu mâle, par ordre de primogcniture, el à l'exclusion perpétuelle des femmes cl de leur descendance.

4. Kapolion Botiaparte peul adopter les enfants ou pelitsenlanls de ses frères, pourvu qu'ils aient atteint l'âge de dixhuit ans accomplis, cl que lui-même n'ait point d'enfants mâles au moment de l'adoption.

5. A défaut d'héritier naturel et légitime ou d'héritier adoptif de Napoléon Bonaparte, la dignité impériale est dévolue et déicria à Joseph Bonaparte et à ses descendants naturels et légitimes, etc.

6. A délaul de Joseph Bonaparte el de ses descendants mâles, la dignilé impériale est dévolue et déférée à Louis Bonaparte et à ses descendants naturels el légitimes, par ordre de primogéniture, el de mâle en mâle, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.

( On voit que Lucien Bortaparle et Jérôme sont exclus de l'hérédité, car l'article 7, qui suit, dispose qu'à défaut d'héritier naturel cl légilirac ou d'héritier adoptif de Napoléon Bonaparlc ; à défaut d'héritiers naturels et légitimes de Joseph Bonaparte el de ses descendants mâles , de Louis Bonaparte et de ses descendants mâles, un sénatus-consulle organique, proposé au sénat par les titulaires des grandes dignités de l'Empire, et soumis à l'acceplalion du peuple, nomme rempercur, et règle dans sa famille l'ordre de l'hérédité, etc. Or, Joseph n'ayant laissé que des fdles, le droit d'hérédité s'est trouvé naturellement, après la mort du roi de Home, dévolu à Louis et à ses pescendauts.)

mes écrivains (Sarrut et Saint-Edme), mérite bien d'être consignée ici.

« Un registre de famille, destiné aux enfants de la dynastie impériale, fut déposé au sénat comme le grandlivre des droits de successibilité. Le nouveau prince Louis y fut inscrit le premier avec toute la pompe d'une consécration. Le roi de Rome y prit seul place après lui. De ces deux princes, entrés dans la vie avec tant de splendeurs et tant de sympathies nationales, l'un est mort en exil, on ne sait de quelle mort; l'autre... » L'autre, après avoir été proscrit, puis incarcéré, puis expulsé de nouveau par le drapeau qui l'avait vu naître, est rentré eu France au bruit des acclamations populaires, tant les destins et les flots sont chumjefints.

La reine llortense vivait alors à Paris, séparée de fait de son mari, qu'elle avait épousé malgré elle, et dont le caractère n'avait jamais pu sympathiser avec le sien. Elle habitait un modeste hôtel qu'elle possédait rue Cerutti, aujourd'hui Laffittc. C'était une femme d'une amabilité rare, d'une douceur charmante, instruite, spirituelle, amie des beaux-arts, bonne musicienne; outre cela, indulgente pour les fautes de ceux qui l'entouraient, obligeante, généreuse, elle avait toutes les qualités qui peuvent faire adorer une femme, et elle les rehaussait moins encore par la dignilé de son rang que par les grâces de sa personne. Elève de madame Campau, elle s'était signalée dans la célèbre maison d'Ecoueu par ses succès littéraires, et principalement par ses dispositions pour la musique et le dessin.

Louis-Napoléon, élevé sous les yeux d'une telle mère, reçut une première éducation dont les principes sages et sévères tout à la fois curent une grande infiiience pour l'avenir du jeune prince. La reine Hortense pressentait sans doute que, dans le lcm|is où elle vivait, la véritable grandeur consistait dans le vrai mérite, et que c'était par l'àme et le cœur qu'uu homme pouvait aspirer à devenir quelque chose. Destiné éventuellement à régner, soit en Hollande, soit ailleurs, Louis-Napoléon fut, de bonne heure, élevé sans mollesse comme un enfant du peuple. La sévérité du régime auquel on le soumettait pour fortifier son corps en même temps que pour développer les facultés de son àme inquiétait souvent l'excellente impératrice Joséphine, sa graud'mère, dont il était l'idole de prédilection. Elle ne put cependant oblcnir aucune modilication aux principes d'éducation virile el forte que la reine Hortense avait heureusement adoptés.

Napoléon, absorbé par les grandes affaires de son règne, pouvait à peine donner à sa famille ses heures de repas ; encore déjeunait-il seul dans son cabinet, sur un petit guéridon où personne n'était admis à manger avec lui, excepté les deux fils du roi de Hollande. Il se les faisait amener fréquemment pour s'assurer, par luimême, du progrès de l'instruction et du développement des idées des deux jeunes princes sur lesquels reposaient toutes ses espérances d'avenir napoléonien. Il les questionnait avec intérêt, s'amusait de leur langage enfantin, et leur faisait réciter des fables qu'il choisissait lui-même, il leur en expliquait le sens ; puis, pour exercer leur intelligence, il leur demandait de lui en rendre compte en abrégé, el, quand il remarquait chez ces enfants des éclairs de raison, des signes de progrès intellectuel, il en témoignait une vive satisfaction.

En voyant le grand Napoléon, dans tout l'éclat de sa gloire, tenir d'une main le sceptre du monde et ])rendre de l'autre la férule du professeur pour animer l'instruc-

LOUIS-NAPOLÉON

tion de ses neveux, on se rappelle Henri IV, courant à cheval sur un bâton pour amuser ses enfants. La grandeur ne déclioit pas quand elle se fait petite au profit de l'enfance.

Cependant Napoléon, jaloux d'avoir un héritier direct, avait reçu dans son Ht la fille de l'empereur d'Autriche, qui lui donna bientôt le rejeton tant désiré. La naissance du roi de Rome ne parut pourtant pas altérer la profonde affection qu'il avait conçue pour ses jeunes neveux : il les regardait toujours comme les continuateurs possibles de sa race et de son nom.

Pendant qu'il se berçait dans ces grandes pensées, les événements marchaient : la désastreuse campagne de Russie, en 1812, avait commencé à étendre un voile de deuil sur le vaste empire qu'il avait créé. La campagne de Saxe, en 1815, et les défections qui la suivirent, ne lardèrent pas à ébranler le puissant colosse. Vers cette époque, la reine Hortense avait fait une dépense assez considérable pour améliorer le séjour de son hôtel. Agitée des plus tristes pressentiments : « Pourvu, disait-elle, que les Cosaques ne me forcent pas à abandonner ma jolie chambre ! »

Ses pressentiments n'étaient que trop fondés. La France, en effet, fut bientôt envahie par les armées de l'Europe.

Au mois de décembre, Louis, qui, depuis son détrônement, effectué en 1810, par suite de l'incorporation de son royaume à l'Empire français, vivait dans la retraite à Gratz, en Allemagne, vint se réfugier à Paris. En apprenant son arrivée : « J'en suis bien aise, dit Uortense; mon mari prouve qu'il est bon Français en rentrant dans sa patrie au moment où toute l'Europe se déchaîne contre elle. C'est un honnête homme, continuait-elle, et, si nos caractères n'ont pu sympathiser, c'est que nous avions des défauts qui ne pouvaient aller ensemble. Moi, j'ai eu trop d'orgueil ; on me gâtait ; je croyais trop valoir... Le moyen, avec de pareilles dispositions, de vivre avec un homme qui est trop méfiant! »

Ce peu de mots explique la cause de la désunion qui a coiisiammeut régné entre les deux époux. Ajoutons qu'Hoi tense avait pour ombre à ses nombreuses et brillantes quahtés une ténacité de caractère trop souvent invincible. De là son frère, le prince Eugène, l'appelait }a douce entêtée.

Napoléon disait d'elle, à Sainte-Hélène : « Hortense, si bonne, si généreuse, si dévouée, n'est pas sans avoir eu quelques torts avec son mari... Quelque bizarre, quelque insupportable que fût Louis, il l'aimait; et, en pareil cas, avec d'aussi grands intérêts, toute femme doit toujours être maîtresse de se vaincre, avoir l'adresse d'aimer à son tour. Si elle eût su se contraindre, elle se serait épargné le chagrin de ses derniers procès; elle eût mené une vie plus heureuse ; elle aurait suivi son mari en Hollande et y serait demeurée. Louis n'eût point fui d'Amsterdam ; je ne me serais pas vu contraint de réunir son royaume, ce qui a contribué à me perdre en Europe , et bien des choses se seraient passées autrement. »

A quoi tiennent pourtant les destinées des empires, si la chute de celui de Napoléon a eu pour première cause l'antipathie de la reine Hortense pour son mari ! Au reste, ces détails expliquent parfaitement le mauvais ménage que firent ces deux époux, et il n'est pas besoin d'aller en chercher l'origine dans des bruits de ruelles, que le caractère du premier consul, et son affection paternelle pour sa belle-fille, autant que son amour pour Joséphine, rendent tout à fait invraisem-

blables. Nous n'insisterons donc point sur ce sujet; il nous suffit d'avoir indiqué les raisons qui ont déterminé l'Empereur à consentir à la séparation d'Hortense et à lui laisser la garde de ses deux enfants.

Cependant, la guerre s'était concentrée autour de la capitale. Hortense passait une partie de ses journées entourée de ses femmes, occupée à faire de la charpie pour les blessés, dont regorgeaient les hôpitaux de Paris (1). Ces soins, et la crainte de tomber dans quelques partis ennemis, ne l'empêchaient point de se rendre, tous les deux jours, à la Malmaison pour y visiter sa mère.

Quand le conseil de régence eut décidé le départ de l'impératrice Marie-Louise, Uortense en conçut le plus violent dépit et ne put se défendre de le lémoiguer hautement : « Je suis outrée, disait-elle, de la faiblesse dont je viens d'être témoin. On perd à plaisir la France et l'Empereur. Ma sœur, dit-elle à l'Impératrice, vous savez qu'en quittant Paris vous neutralisez la défense, et qu'ainsi vous perdez votre couronne. Vous en faites le sacrifice avec beaucoup de résignation. — Vous avez raison, répondit Marie-Louise ; mais ce n'est pas ma faute, le conseil l'a décidé ainsi. »

La Valette demandait à Hortense ce qu'elle comptait faire. « Je reste à Paris, dit-elle ; je partagerai, avec les Parisiens, toutes les chances bonnes ou mauvaises. »

Les Cosaques approchaient : malgré les injonctions de son mari, qui voulait quitter la capitale, Hortense persista à rester à Paris. « Je voudrais être, disait-elle, la mère du roi de Rome, je saurais, par l'énergie que je montrerais, en inspirer à tous. »

Regnault de Saint-Jean-d'Angely, colonel de la garde nationale, vint lui exprimer le découragement inspiré par le départ de l'Impératrice et de son fils. « Malheureusement, lui répondit-elle, je ne puis les remplacer, et je ne doute pas que l'Empereur n'exécute des manœuvres qui le ramèneront bientôt ici. Il faut que Paris tienne; et, si la garde n;ilionale veut défendre la capitale, dites-lui que je m'engage à y rester avec mes enfants. »

Regnault s'empressa de faire part ;\ la garde nationale de cette détermination de la reine ; mais, dès le soir même, il vint lui rendre sa parole, vu l'impossibilité de défendre Paris, et il l'engagea à partir sans retard. Elle balançait encore, quand elle reçut un message de son mari, qui demandait ses enfants pour les emmener. Il lui faisait dire de ne pas oublier que, si Paris venait à être pris, on pourrait se saisir de ces jeunes princes comme otages.

Elle se mit donc en route avec ses enfants le 29 mars, à neuf heures du soir (2), passa la nuit à Glatigny, puis se rendit à Trianon, d'où elle fut obligée de s'éloigner le jour même, de peur d'être enlevée par les ennemis. Le soir elle arriva à Rambouillet, où elle trouva les rois de la famille impériale réunis à souper.

Le duc de Feltre, ministre de la guerre, était parti

(1) On lit à ce sujet dans le Journal de l'Empire du 15 février 1814 : a S. M. la reine Hortense vient de donner une nouvelle preuve de l'extrême bonté de son cœur en préparant elle-même avec lesjeunes élèves des écoles impériales Napoléon une provision considérable de charpie pour le pansement des blessés. Celte provision, qui est en partie l'œuvre des propres mains de Sa Majesté, a été remise par M. le préfet de la Seine à l'administration des hôpitaux chargés du traitement des blessés. »

(2) Marie-Louise avait quitté Paris dès le 27, ut les alliés y entrèrent le 31 dans la matinée.

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de Paris sans même songer à donner des ordres pour la stlreté de la reine. « Calmez-vous, dit-elle au pnnee de Carignan, qui commandait le régiment destiné à protéger sa retraite : puisque vous n'avez pas d'ordres, je vais vous en donner. Je reste ici avec mes enfants, et je vous en confie la garde. »

A Rambouillet encore, elle reçut un nouveau message du roi Louis, qui, craignant toujours l'enlèvement de ses enfants, lui intimait l'ordre exprès de se rendre à Blois. Alors Horlense eut un de ces accès d'orgueil dont elle s'est accusée plus haut. Regardant l'insistance de son mari comme une persécution, et sa fierté se révoltant contre l'ordre qu'il lui donnait d'une manière si formelle : « Allons ! s'écria-l-elle, je voulais me rendre à Blois; eh bien! puisqu'on me le commande ainsi, je n'irai pas. » Et, traversant la forêt de Rambouillet, au risque de tomber entre les mains des Cosaques, elle arriva à Navarre, où sa mère s'était retirée.

Ce fut une grande consolation pour l'excellente Joséphine de se trouver réunie à sa fille et à ses petits-enfants. Mille projets assiégeaient alors l'esprit d'Hortense : elle eut un instant la pensée de se rendre à la Martinique, sur l'habitation qui appartenait à sa mère. Provisoirement, elle licencia sa maison d'honneur.

Le 51 mars, les alliés étaient entrés à Paris. Des Suédois occupèrent l'hôtel de la reine Horlense ; mais ils eurent l'atlenlion de laisser libre l'appartement qu'elle y habitait, comme si la maîtresse du lieu avait la faculté d'y rentrer dès qu'elle le jugerait convenable. En apprenant cette marque d'intérêt, la reine envoya à Paris sa lectrice dévouée, mademoiselle Cochelet, pour prendre des informations. Celle-ci reçut de M. de Nesselrode les assurances les plus positives de protection de la part de l'empereur Alexandre, non-seulement pour la reine Horlense, mais aussi pour son auguste mère et pour son valeureux frère, le prince Eugène.

Cependani, soil défaut de confiance, soit par suite de cet esprit de conlradiciion qui la portait quelquefois à faire obstinément ce qu'on lui conseillait d'éviter, elle ne profita pas immédiatement des dispositions bienveillantes que l'empereur de Russie lui témoignait ; au lieu de revenir à Paris, où elle avait toutlieu de croire qu'elle serait accueillie avec les plus grands égards, elle partit de Navarre, le 1-2 avril, pour aller rejoindre Marie- Louise à Rambouillet. Celte démarche, qu'elle persista à faire malgré les observations de ses amis, n'eut aucun autre résultat que de lui attirer une humiliation. Marie-Louise la reçut d'un air embarrassé, et lui donna à eniendre qu'elle ferait bien de repartir snr-le-champ. Dès lors, elle n'hésita plus à se rendre à Paris, oij l'empereur Alexandre lui témoigna le plus vif intérêt, ainsi (|u'à sa mère.

Par la convenlion de Fontainebleau, tandis qu'on accordait séparément au roi Louis un revenu de 200,000 francs, la reine Hortoiise et ses deux enfants recevaient à part 400,000 francs. Ainsi se trouvaient implicitement confirmées la séparation des deux époux et la dévolution à Horlense de la garde des enfants. Talleyraïul, dans celle occasion, stipula chaudement les intérêts de la princesse. — « Je plaide pour la reine Hortense, disait-il : c'est la seule que j'estime. » Quelle que soit la valeur de cette boutade, on ne peut nier qu'il ail coiiiribué pour beaucoup aux avantages qu'elle eut le bonheur d'obtenir. Eiisuile, grâce à l'influence de l'empereur Alexandre, elle reçut de la Restauration une faveur peut-être plus importante: ce fut l'érection en du-

ché de l'apanage de Saint-Leu, qui lui avait été assigné lors de sa séparation d'avec son mari.

Toutefois, ce n'est pas sans peine qu'elle obtint ce résultat. D'abord, elle affectait de ne rien vouloir. — « Je n'entends point, disait-elle généreusement, séparer ma cause de la famille à laquelle j'ai été liée. » Eu second lieu, elle exigeait que son litre de reine fût consacré dans les lettres patentes. — « J'ai reçu ce titre, ajoutait-elle, sans le désirer; il ne m'a pas rendue heureuse, et je le perds sans regret ; mais, lorsqu'il s'agit de s'abaisser devant un parti vainqueur, je ne dois faire aucune concession. » Enlin, après de nombreuses négociations, on eut recours à cette énonciaiion, qui termina toutes les difficultés : Ayant égard à la situation (le madame Horlrnse-Eugénie, désignée dans U traité dui\ flrriM814(celui de Fontainebleau, où elle était qualifiée de reine).

(( H ne faut pas croire, dit un historien, M. Durozoir, que cette cession fûl purement gratuite. Le gouvernement royal reprit 1 million de rente sur le Trésor et une inscription de 500,000 francs, également de rente, que Napoléon avait assurés à Hortense; en outre, une partie des bois de Saint-Leu avait été rendue au prince de Condé. Enfin, sur le trésor particulier de Napoléon, 600,000 francs qui lui revenaient, ainsi qu'à sa mère Joséphine, avaient été déposés, par le ministre du trésor, chez le receveur général de Blois, et cette somme avait été remise au duc d'Angoulême. »

La pauvre reine, ainsi f.ivorisée aux dépens de son meilleur apanage, résidait habituellement auprès de sa mère, soit à la Malmaison, soit à Navarre. L'empereur Alexandre leur faisait de fréquentes visites, que la malignité royaliste ne manquait pas d'interpréter injuricusement. La calomnie a toujours été l'arme de la rivalité jalouse et de l'opposition du grand monde. Le fait est que, dans sa première entrevue avec l'empereur de Russie, Hortense se montra froide et très-réservée, et qu'elle ne répondit rien d'aimable aux offres qu'Alexandre lui fit pour ses enfants. Mais, dans les visites suivantes, il fut si gracieux, si pressant, qu'il réussit .à dissiper sa fierté. Il se forma entre eux une sorte de liaison, fondée sans doute sur l'appréciation que l'empereur avait pu faire des belles qualités de la princesse.

Lors d'une promenade aux environs de la Malniaison, ils allèrent visiter la machine de Marly. Le prince Eugène était de la partie. L'empereur Alexandre donnait la main à l'un des fils d'norlense,et, plus occupé de cet enfant que de prendre des précautions pei» lui-même, il ne s'aperçut pas que son habit allait s'engager dans un des engrenages des roues. La reine, qui vit le danger, lui sauva la viç en le poussant vivement et en jetant un cri perçant. Depuis ce jour, l'autocrate sembla ne se trouver bien qu'à la Malmaison ; il ne tarissait pas sur l'éloge de la reine, el chacun se croyait obligé d'enchérir sur le jugement du mailre. Au reste, ceux qui la connaissaient n'avaient pas besoin, pour la louer, de mentir à leur conscience. Tous les étrangers illustres qui l'avaient vue et avaient causé avec elle, Mettcrnich, Nesselrode, le prince Léopold, depuis roi des Belges, partageaient l'enthousiasme général.

H paraît cependani qu'elle ne se gênait pas pour admettre, sinon dans son intimité, du moins dans son intérieur, des officiers de l'armée française fort disposés, naturellement, à se livrer à des sorties peu giacieuses contre les alliés. Aussi M. Pozzo dilîorgo. s'étanl trouvé par hasard dans une de ces réunions, s'écria-t-il : — « Si

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c'est ainsi que se compose le salon de la duchesse de Saint-Leii, je n'ai que faire d'y revenir. »

Auprès d'elle, si l'on en croit les Mémoires de Rovigo, l'empereur Alexandre cherchait en quelque sorte à obtenir grâce pour ses victoires. — « Voyant la reine Ilortense à celte époque, dit le chroniqueur, je lui manifestai l'opinion que l'empereur de Russie élait la principale cause des malheurs de la France, parce qu'étant le chef de la croisade contre nous, il n'avait laissé entreprendre que ce qui lui convenait. La reine le défendait; elle m'apprit qu'elle lui en avait fait l'observation, et qu'il n'avait pas eu la moindre part à la détronisation de Napoléon. — « J'étais satisfait, lui disait-il, « j'étais venu aussi à Paris. L'Empereur n'était plus à « craindre pour moi, parce qu'on ne fait pas deux fois « dans la vie deux entreprises comme celle de Moscou; « l'effet de ses ressentiments n'aurait jamais pu arriver « jusqu'à moi; aussi je n'avais aucune raison pour dé- « sirer sa perte. Il n'en était pas de même de mes al- « liés, qui, étant ses voisins, avaient sans cesse devant « les yeux le tableau de tout ce qui leur élait arrivé, et « qu'ils redoutaient encore. L'empereur d'Autriche, par- « liculièrement, craignait de revoir Napoléon à Vienne; « il en élait de même des autres. J'ai dû condescendre « à leurs désirs; mais, pour moi personnellement, je « me lave les mains de ce qui a été fait. »

Ainsi parlait l'empereur de Russie. — « La reine Ilortense, continue Rovigo, paraissait persuadée de la vérité de ce discours, qu'elle avait la bonté de me répéter. Quant à moi, je n'y vis qu'un artifice qui avait été employé pour détourner le reproche d'une action déloyale, et surtout indigne d'un grand souverain. »

Vers celle époque, des contrariétés et des chagrins de diverses natures assaillirent la malheureuse reine. Les restes de son fils aîné, mort en Hollande, comme nous l'avons dit, avaient éié ramenés en France et déposés dans les caveaux de Sainl-Denis; le gouvernement de Louis XVIII donna l'ordre de les enlever. Ilortense les fit déposer dans l'église de SaintLeu, où ils sont encore.

Alors une douleur plus cuisante frappa son cœur. L'impératrice Joséphine, sa mère, dont la santé avait élé constamment bonne, et qui s'était souienue malgré la révolution que l'envahissement de la France lui avait fait éprouver, ne survécut cependant pas longiemps à ces terribles catastrophes. Dans les premiers jours de mai, en revenant de Saint-Leu, où la reine llorlense avait donné un grand dîner aux souverains, elle éprouva un malaise universel. Son médecin lui ordonna l'émétique ; elle parut un instant soulagée, et reprit ses habitudes; mais il était facile de s'apercevoir qu'elle souffrait. Le 10 mai, l'empereur Alexandre vint dîner à la Malmaison; elle resta dans le salon, malgré les vives souffrances qu'elle éprouvait. On fit une partie de barres après le dîner sur la belle pelouse qui était devant le palais; elle essaya d'y prendre part, mais ses forces la trahirent : elle l'ut contrainte de s'asseoir. L'altération de sa figure, bien qu'elle s'efforçât de sourire, alarma tout le monde. Le lendemain, elle voulut en vain faire sa promenade accoutumée. Depuis ce jour-là, elle ne fit plus que languir. Cependant, le 24. malgré la défense de son médecin, elle se leva pour recevoir le roi de Prusse et l'empereur Alexandre, qui dînèrent à la Malmaison. Elle se mit à table; mais la violence du mal l'obligea de se retirer et de charger sa fille Ilortense de la remplacer. Dès ce moment, sa maladie, qui était nue esquinancie cancéreuse, prit un caractère de plus en

plus grave. Dans la nuit du 27 au 28, elle reçut les derniers secours de la religion, et mourut le 29, à onze heures du matin, après avoir donné sa bénédiction à ses deux petits-enfants. La reine Hortense et Eugène reçurent le dernier soupir de leur mère.

Jamais personne ne fut plus universellement regrettée que l'impératrice Joséphine. Elle avait passé sa vie à faire du bien; aussi disait-elle avec raison à son lit de mort : — (rLa première femme de Napoléon n'a jamais fait verser une larme. »

Cette mort prématurée affecta profondément la mère de Louis-Napoléon. Dans le partage de la succession avec Eugène, elle se réserva 20,000 francs de pensions à payer, et employa en gratifications une somme de 100,000 francs qu'elle fut obligée d'emprunter. Ne dirait-on pas qu'elle avait hérité du cœur de son excellente mère? Le gouvernement royal ne sut pas même ménager sa sensibilité. M. de Blacas, ministre de la maison du roi, sans attendre que les cendres de la défunte impératrice fussent refroidies, lit revendiquer les tableaux de la Malmaison comme propriété de l'Etat.

Le départ du prince Eugène porta encore un coup bien cruel à sa pauvre sœur. Elle allait se trouver isolée, et, sa nouvelle position de fortune ne lui permettant pas de soutenir un train de maison aussi considérable qu'aux jours de la prospérité, elle se vit obligée de le réformer, et ne conserva que trois femmes, plus l'abbé Bertrand, gouverneur de ses deux fils. C'était un homme fort estimable, qui surveillait l'éducation des jeunes princes et leur faisait donner des leçons par les meilleurs maîtres.

Ces deux enfants étaient certainement d'une intelligence au-dessus de leur âge. — « Cela venait, dit mademoiselle Cochelet, du f oin que leur mère se donn.flt ellemême pour former leur caractère et développer leurs facultés. Ils étaient trop jeunes pourtant pour bien comprendre tout ce qu'ils voyaient de nouveau autour d'eux et tout ce qui s'y passait. Comme ils avaient l'habitude de voir toujours des rois de leur famille, lorsfpi'on annonça, pour la première fois devant eux, le roi de Prusse et l'empereur de Russie, ils demandèrent à leur gouvernante s'ils étaient aussi leurs oncles, et s'ils devaient les appeler ainsi. — « Non, leur dit-on; vous leur direz simplement : Sire. — Mais, répétait le plus jeune, est ce que les rois ne sont pas nos oncles? » On leur apprit que tous les rois qu'ils voyaient à présent, bien loin d'être leurs oncles, étaient venus à leur tour en vainqueurs.

« Mais alors, reprenait le prince N-ipoléon, ils sont donc les ennemis de mon oncle l'Empereur? Pourquoi nous embrassent-ils alors? — Parce que cet empereur de Russie que vous voyez est un ennemi généreux, qui, dans votre malheur, veut vous être utile ainsi qu'à votre maman. Sans lui, vous n'auriez plus rien au monde, et le sort de votre oncle l'Empereur serait encore plus malheureux. — Ainsi, il faut donc que nous l'aimions, celui-là? — Oui, certainement, car vous lui devez de la reconnaissance. »

Le petit prince Louis, qui d'ordinaire parlait trèspeu, avait écouté en silence fort attentivement toute celte conversation. La première fois que revint l'empereur Alexandre, et qu'il le revit, il prit une petite bague que son oncle Eugène lui avait donnée, il s'avança sur la pointe des pieds près de l'empereur, et, tout doucement, pour que personne ne s'en aperçût, il lui glissa la bague dans la main, puis il s'enfuit à toutes jambes. Sa mère le rappela et lui demanda ce qu'il venait de

LOUIS-NÂPOLÉON.

faire. « Je n'ai que celle bague, répondit l'enfant en rougissant et en baissant la lète avec embarras, c'est mon oncle Eugène qui m'en a fait cadeau, et j'ai voulu la donner à l'empereur, puisqu'il est bon pour maman. »

L'empereur Alexandre l'embrassa, mit la pelile bague à sa montre, et dit avec émotion qu'il la porterait toujours.

Les souverains étrangers qui venaient à la Malmaison les appelaient Monseigneur, Votre Altesse impériale, ce qui les étonnait beaucoup, leur mère ayant exigé que leur entourage les traitât toujours sans cérémonie, et leur dît simplement : Mon petit Napoléon, mon petit Louis. Elle voulait que tout ce qui les approchait servît à leur éducation, et jamais mère ne fui plus occupée que la reine Hortense de la crainte de voir ses enfants gàléspar les grandeurs; elle s'efforçait, comme nous l'avons déjà fait remarquer, de leur persuader qu'ils n'étaient rien du tout que par ce qu'ils vaudraient eux-mêmes.

« Je l'ai vue souvent, dit mademoiselle Cochclet, sa lectrice, les prendre Ions les deux sur ses genoux, et causer avec eux pour former leurs idées sur toutes choses. La conversation était curieuse à entendre dans ce temps des splendeurs de l'Empire, où ces deux charmants enfants étaient les héritiers de tant de couronnes, que l'Empereur distribuait à ses frères, à ses officiers, à ses alliés. Après les avoir interrogés sur ce qu'ils savaient déjà, elle passait en revue tout ce qu'ils avaient besoin de savoir encore pour se suffire à eux-mêmes, pour se créer dos ressources qui pourraient assurer leur existence. « Si lu ne possédais jilus rien du tout, et que lu fusses seul au monde, que ferais-lu. Napoléon, pourèe tirer d'affaire? — Je me ferais soldat, et je me battrais si bien, qu'on me ferait officier. — Et toi, Louis, que ferais-tu pour gagner ta vie? » Le jietit prince, qui n'avait pas cinq ans, et qui avaitécouté très-gravement ce qui venait d'être dit, sentant bien que le fusil et le sac, quelque petits qu'ils fussent, étaient encore audessus de ses forces, répondit: (i Moi, je vendrais des bouquets de violettes comme le petit garçon qui est à la porte des Tuileries, et auquel nous en achetons tous les jours. »

Les personnes présentes rirent aux éclats de cette singulière idée. « Ne riez pas, interrompit la reine, c'est une leçon que je donne. Le malheur des princes nés sur le ir6ne, c'est qu'ils croient que tout leur est dû, qu'ils sont formés d'une autre nature que les autres houuncs, et qu'ils ne contractent pas d'obligations envers eux; ils ignorent les misères humaines, et ne croient pas qu'elles puissent jamais les atteindre. Aussi, lorsque l'inforluiie arrive, ils sont surpris, terrifiés, et restent toujours au-dessous de leurs destinées. » On ne pouvait qu'approuver une manière de voir aussi judicieuse. La bonne mère embrassa ses fds, et se leva en ^disant à sa lectrice, qui raconte ce fait ; « Crois bien que, dans la position où ils sont, je ne puis pas leur donner des leçons qui leur soient plus utiles que de leur enseigner que, malgré tout l'échit qui les entoure, ils sont sujets aux vicissitudes de la vie; cela leur apprend à ne pas trop compter sur la solidité de leur grandeur, et cela les habitue à compter sur eux seuls. »

Au premier bruit de l'entrée des armées ennemies sur h; territoire français, elle avait voidu faire sentir à ses enfants combien ils devaient être sensibles à cette calamité publique. Elle leur peignait les campagnes dévastées, les villes pillées, les chaumières incendiées, les pauvres paysans errants, sans abri, sans nourriture, les

enfants orphelins. « Si vous étiez plus grands, leur disait-elle, vous iriez défendre le pays et prévenir tous ces malheurs avec l'Empereur votre oncle. » En s'affligeant avec eux de ce que l'âge et la force leur manquaient, elle leur demanda s'ils ne voudraient pas partager avec les malheureux tout ce qu'ils avaient.

Les enfants y consentirent avec joie; ils offraient leurs joujoux, leur argent, tout ce qu'ils possédaient. La reine accepta leur sacrifice, mais elle le fit porter sur une chose qui devait leur être sensible tous les jours et leur rappeler les malheurs de la patrie, auxquels, tout jeunes qu'ils étaient, ils voulaient s'identifier. Il fut convenu que, tant que la guerre durerait sur le sol de la France, ils se priveraient de dessert. Le prince Napoléon était tout fier de cette privation ; il avait fait comprendre à son jeune frère Louis, qui n'avait pas six ans, que c'était les compter pour quelque chose que de les associer au malheur commun.

On peut juger du caractère de cette charmante femme par le langage qu'elle tenait dans l'intimité. « Il faut être indulgent, disait-elle, le monde est plus léger que méchant. Le m,al qu'il fait est sans doute le même, mais c'est sans intention. Il faut lui pardonner et l'aimer toujours. »

Pénétrée comme elle l'était de ces nobles pensées, elle élevait ses enfants à n'avoir jamais un sentiment haineux. « C'est la nature des choses, leur disait-elle, qui place les hommes dans tel ou tel rang. Il ne faut jamais en vouloir à ceux qui vous remplacent, et même, s'ils agissent bien, il faut avoir le courage de le reconnaître et de leur rendre justice dans quelque circonstance qu'ils soient placés vis-à-vis de nous. «

On a vu qu'après le rétablissement des Bourbons la réduction des revenus de la reine llortense l'avait forcée à faire des réformes dans son train de maison, et à réduire le nombre des serviteurs dévoués qui jusqu'alors l'avaient entourée. Les deux enfants comprenaient parfaitement que le sort leur avait été contraire, et l'aîné disait un jour : « Je vois bien que nous n'avons plus de fortune, et je cherche souvent avec mou frère comment nous pourrions faire pour ne rien coûter à maman. Estce que je ne pourrais pas donner des leçons de latin dans les villages, si on trouve que je suis encore trop jeune pour me faire soldat? »

Louis, qui n'avait que six ans, tenait toujours à ses bouquets de violettes. Il rassurait son frère en lui disant qu'ils sauraient bien gagner leur vie.

Cette fermeté de caractère, qu'on admirait dans un si jeune âge, causait pourtant de l'affliction à leurs confidents, car elle indiquait que ces princes comprenaient leur infortune. Leur mère, loin d'en être affligée, s'en félicitait au contraire. « Nos malheurs, disait-elle, sont une bonne école pour mes eid'aiits.ll faut qu'ils en profitent. On ne se fait une âme forte que par les revers, et je serais bien coupable de ne pas utiliser les tristes circonstances qui nous accablent pour donner à mes fils une leçon qu'ils n'oublieront jamais. Les peuples, ajoutait-elle, seraient mieux compris, mieux gouvernés, si tous les princes avaient pu être malheureux dans leur jeunesse. »

Uuelipies jours après, le petit prince Louis donna une autre preuve de sou courage. Il était tourmenté par un violent mal de dent. « Fais venir le dentiste, dit-il à sa gouvernante, pour m'arracher cette grosse dent qui me fait tant soulfrir; mais n'eu parle pas à maman, parce qu'elle serait trop inquiète. — Comment voulez-vous cacher cela à votre mère? lui fit observer la gouver-

LOUIS-NAPOLÉON

La reine, qui vit le danger, lui sauva la vie en le poussant vivement. — P.vr.E 6.

liante; son salon est à c6té de votre chambre, elle vous entendra crier... — Oh ! je ne crierai pas, reprit-il avec empressement, je te le promets. Est-ce que je ne suis pas un homme pour avoir du courage? «

On prévint loutifois la reine, qui consentit à l'opération en feignant de ne rien savoir.

Le dentiste lut appelé et enleva la plus grosse dent sans que l'enfant jelàt un cri. Puis il cournt tout triomphant la montrer à sa mère, qui attendait avec inquiétude.

Cette opération faillit avoir des suites fort graves. Le lendemain, dans la nuit, il se déclara nue hémorragie. Il n'y avait pas moyen de cacher cet accidenta la reine, qui, croyant ses (ils endormis, et entendant entrer dans leur chambre à une heure indue, devait croire à un

danger plus grand qu'il n'était peut-être réellement. L'accident toutefois paraissait sérieux, et c'était une chose effrayante que de voir le pauvre enfant, pâle, à demi évanoui, et perdant tout son sang par la plaie même de la dent arrachée deux jours auparavant.

Dans ces occasions de danger pour ses enfants, la reine ne disait pas un mot; elle laissait essayer avec un sang-froid apparent les remèdes qu'on croyait efficaces; mais on pouvait facilement s'apercevoir de la crainte dont elle était saisie à la pâleur, à l'immobilité fixe de son visage. Après divers essais, tous plus infructueux les uns que les autres, on arrêta le sang avec de l'amadou qu'on plaça sur la gencive.

Le petit malade tombait de sommeil et d'épuisement dans les bras de sa mère. Elle le posa doucement sur

son lit, et, quoique rassurée, elle chargea une femme de coiiliance de veiller sur lui.

Il était une heure du malin; la reine s'était couchée, mais elle ne put s'endormir; des idées sinistres l'empêchaient de fermer les yeux. Elle voyait toujours devant elle son fils pâle et couvert de sang. Après avoir lutté plus d'une heure contre cette triste apparition, ses angoisses devinrent si vives, qu'elle s'imagina que ce pourrait bien être un pressentiment.

Emportée par l'inquiétude, elle se lève silencieusement, passe un peignoir, prend sa lampe à la main et entre doucement chez son fds, oîi tout était dans le calme le plus parfait. La garde dormait profondément, ainsi que le malade. La reine s'approcha sans vouloir réveiller la ^arde, qu'elle croyait fatiguée des soins de la soirée ; elle regarije son fds, et le voit absolument comme ses lerregrs le lui avaient représenté, pâle et couvert de sang. Elle le prend dans ses bras; ses membres tombent affaissés , mais il ne se réveille pas, et un flot de sang sort de sa bouche. Alors, par un mouvement machinal, elle pose le doigt sur celte blessure qui ne veut pas se fermer, et elle remarque qu'en appuyant Ibrtement elle arrête le sang. La bonne mère respirait ■É peine, mais comme elle était heureuse d'avoir eu l'idée de venir au secours de son fds! Elle passa ainsi la nuit, toujours à la même place, sans sentir la gêne de sa position, sans appeler, sans bouger, son fds continuant de dormir, et indiquant par sa respiration (pi'il vivait. Quand le jour parut, l'alvéole était suffisamment fermée, et il ne restait plus aucun danger... Quel excellent médecin que l'amour maternel !

Quelques semaines après la mort de sa mère, Hortense, qui sentait le besoin de se distraire de tant de secousses successives, se proposait d'aller passer la saison des eaux à Aix, en Savoie, où elle avait donné rendez-vous à son frère Eugène; mais, comme l'impératrice Marie-Louise avait obtenu la permission de s'y rendre elle-même, ce pays faisant encore partie de la France, M. de Blacas lui fit dire que le gouvernement français verrait avec peine qu'elle allai se réunir à sa belle-SQîur. « Voilà, dit Ilorlense, un gouvernement ipii se montre bien fort en redoutant ainsi l'enlreviie de deux femmes, dont l'une, au milieu de sa puissance, n'a pas essayé de défendre sa couronne, et l'autre n'aspire qu'an repos ! »

La rciiie, laissant ses enfants à Saint-Leu soiis la garde de leur sage gouverneur, partit pour Plombières; puis elle alla rejoindre son frère à Bade, où elle fut traitée en reine par la grande-duchesse sa cousine, par le roi de Bavière et par l'impéralrice de Russie. On lui conseillait de se retirer en Russie, mais elle persista à revenir en Erance.

A son arrivée .i Saverne, elle rencontra des officiers français qui revenaient de l'étranger, où ils avaient été retenus prisonniers. Reconnaissant la reine Horicnse, ils l'accueillirent par de grandes démonstrations de joie. « Nous voulons vous servir d'cscorle, disaient-ils; vous êli's notre reine, nous n'en voulons pas d'autre. » A Phalsbourg, elle retrouva ces mêmes officiers, qui, malgré ses refus et ses protestations, recommencèrent de plus belle.

Elle rentra h Saint-Leu le 19 septembre, et apprit avec un vif chagrin la destruction de la maison d'Ecouen, où elle avait été élevée. Mais une douleur bien autrement poignante lui était réservée.

Louis Bonaparte, son mari, qui s'était retiré en It.die, réclamait ses deux enfants, oti au moins l'aîné. Un

homme de confiance était chargé de les lui amener. Dès le IS mai, il avait écrit à sa femme : « Madame, si vous voulez m'envoyer mon fils Napoléon, cela me fera plaisir, et vous garderez le plus jeune. Si vous ne voulez pas, dites-le-moi ; je consentirai .à tout, parce que mon unique but maintenant est d'être dégagé de mes liens avec vous. Je sacrifierai tout à cela. »

Nous avons vu combien le caractère d'Hortense était décidé et rétif à l'endroit de son mari. Il s'agissait ici d'enlever à son amour maternel les objels de ses plus chères affections : elle résista. En vain Eugène lui écrivit pour l'engager à céder au désir du père de ses cnfanls. L'empereur Alexandre, partageant son opinion, lui lit dire qu'un refus de sa part soulèverait la malveillance couire elle. Ilorlense ne tint aucun compte de ces avis, et Louis, malgré les termes formels de sa lettre, malgré sa promesse de se résigner à la décision de sa femme, écoula ses conseillers, qui l'engageaient à recourir aux tribunaux, et entama le procès au tribunal civil de Paris.

La reine, qu'on accusait sourdement de conspirer contre les Bourbons, choisit pour ses défenseurs les quatre avocats les plus royalistes de tout le barreau; soit qu'elle voulût par ce choix se justifier de l'impuiation qu'on glissait contre elle, soit qu'elle espérât ainsi se rendre plus facilement les juges favorables.

Dans le même temps, elle se lit présenter àLouisXVllI, afin de le remercier pour le duché de Saint-Leu. Ce prince lui fit l'accueil le plus gracieux, et M. de Séinonville, courtisan hybride, qui n'éiait pas moins assidu à Sainl-Leu qu'aux Tuileries, dit ;i cette occasion à mademoiselle Cochelet, si l'on en croit ses Mémoires : « Votre reine a tourné la tête au roi ; il ne parle que d'elle , il est enchanté de son esprit, de son tact, de toutes ses manières; enfin, on le plaisante au châlcau.— Arrangczle divorce, lui dit-on dans la famille royale, et épousez-la, puisque vous la trouvez si charmante. » En elfet, Louis XVIll avait dit au duc de Duras : » Je m'y connais, et je n'ai jamais vu de femme qui réunisse à lanl de gr.îce des manières aussi distinguées. — Oui, répondit le courtisan, c'est une personne que tout le monde s'accorde à trouver charmante; mais il est bien malheureux et peut-être bien à craindre qu'elle ne soit entourée que de gens connus pour être les ennemis acharnés de Votre Majesté. »

Cette insinuation perfide porta coup, car Louis XVIII ne revit plus Ilorlense.

A reiitrce de l'hiver, elle revint à Paris, et son salon de la rue Cerutli fut à peu près exclusivement bonapartiste; cependant, afin de donner le cbAUge, elle recevait au,ssi les étrangers les plus illustres. An l"' janvier 1815, toute la cour ayant défilé devant la famille royale, beaucoup de personnes allèrent, par la même occasion, en sortant des Tuileries, souhaiter la bonne année à la reine Ilorlense, entre autres, madame du Cayla, qui avait reçu la première Louis XVIII à son château de Saint-Ouen, lors de la rentrée du prince exilé dans sa patrie.

Cependant la cause entre la duchesse de Saint-Leu et son mari commençait à se plaider. Ce qui fondait les espérances d'Hortense, c'étaient les droits (lu'elle louait de son mari lui-môme, lorsqu'il l'avait iiomiiiée régente, et qu'il lui avait donné par là loiit pouvoir sur ses enfants; ces droits avaient été coidiiuiés par une décisiop spéciale de Napoléon, et reconnus impliciieinent par le traité de Fontainebleau, qui fixait l'exisleiice dos enfants avec leur mère.

LOÏJIS-NAPOLÉON.

Mais les tribunaux voudraient-ils reconnaître, sous le règne des Bourbons, des droits qui provenaient du gouvernement impérial? C'était fort douteux. Les avocats, eu plaidant, n'osaient pas même dire VEmpereur pour désigner Napoléon. Hortense se fâchait en vain contre eux. « Monsieur, disait-elle à Bonnet, vous parlez pour moi : vous devez vous ideniiOer à ma position et vous servir de mes paroles. Ce serait une lâcheté qui aurait l'air de venir de moi que de ue pas donner à l'Empereur un titre que la France lui a conféré. » L'avocat, dans le plaidoyer suivant, n'en dit pas moins Bonaparte.

Le 7 janvier, Tripier, plaidant pour le comte de Saint- Leu, conclut à ce que laduchesse fût tenue deremettre à sou mari l'aîné de leurs enfants. I.e 19, Boimel, dans sa réponse, passa en revue les différents actes qui constituaient les droits de la duchesse de Saint-Leu, et surtout les lettres patentes du 50 mai 1814 données par Louis XVIII. « tout est terminé, ajoutait-il, par cet insigne bienfiiit qui a trouvé des cœurs reconnaissants. Que penser de cette indiscrète réclamation qui tend à faire un étranger du jeune duc de Saint-Leu ? Peut-on l'enlever à sa mère, à sa patrie, à «on roi .''... L'objet important, c'est l'iiilérèl de l'enfant. Le souverain légitime a investi Napoléon-Louis d'une dignité, il a élé dans son intention que Napoléon-Louis restât Français. »

La réplique de Tripier fut décisive. « L'argument tiré de la séparation passagère des époux, dit-il, n'a aucune force pour déplacer la puissance paternelle. Si la séparation existe, c'est à elle toute seule que madame de Saint-Leu doit l'attribuer. 11 lui est facile de lever cet obstacle, de s'épargner la douleur de la privation de son enfant : qui l'empêche de se réunir à son mari? Pourquoi ne pas faire ce léger sacrifice à celui-ci et à son affection maternelle? Peut-être les personnes d'une morale sévère reprocheront à madame de Sainl-Leu sa conduite. Après avoir uni son sort à celui de M. de Saint-Leu, à une époque brillante, où tout lui présageait une grande prospérité; après avoir reçu de cette alliance les titres les plus faits pourflatter l'orgueil, peutêtre serait-il aujourd'hui de la loyauté, de la grandeur d'àme de madame de Saint-Leu d'apporter des consolations à son époux dans l'adversité ; mais, si elle ue veut pas faire ce sacrifice, qu'elle n'en impute qu'à ellemême les conséquences. »

On voit ce qu'il y a d'inexact et de controuvé dans les allégations de l'avocat. Lorsqu'on a forcé, pour ainsi dire, Hortense à se marier, le 7 janvier 1802, Louis n'avait pas du tout une position brillante ; celle qu'il eut plus tard, il la dut peut-être autant à sa femme qu'à lui-même. Ces allégations hasardées produisirent pourtant à l'audience l'effet qu'on en attendait. Le tribunal ordonna que, sous trois mois, le fils aîné du comte de Saint-Leu et de la duchesse serait remis à son père ou à son fondé de pouvoirs.

Heureusement, par compensation, le jour même où la reine Hortense perdait ce procès, elle apprit le dé- '< harquement de Napoléon au golfe Juau; c'est alors qu'elle fut en butte à de violentes persécutions. Toutes les voix se réunissaient pour l'accuser de n'être pas étrangère au complot qui ainenait cette catastrophe ; on allait jusqu'à lui attribuer une part directe à la mort du général Quesnel, qu'on disait avoirété assassiné par des conspirateurs bonapartistes qui craignaient les dénonciations de cet officier. Ainsi entourée de soupçons, menacée dans sa hberlé, elle regretta d'avoir, en res-

tant en France, placé ses enfants dans une position périlleuse, et elle crut urgent de les mettre en lieu de srtreié; elle les envoya à la campagne, chez madame Rioiifl, mère d'une de ses amies de pension.

A l'approche de la nuit, mademoiselle Cochelet, la confidente de la reine, qui avait été préparer la réception des jeunes princes, revint les prendre et les enunena secrètement par le jardin. La nourrice du petit Louis le suivait avec im paquet d'effets, et un valet de chambre, qui avait été chercher un fiacre, attendait assez loin de la maison.

« Où nous mèues-lu donc? disait le prince Napoléon à mademoiselle Cochelet; pourquoi fout-il nous cacher? Est-ce qu'il y a quelque danger? Maman y reste-t-elle exposée ? — Non, mon prince, répondit la lectrice, c'est vous seuls qui pouvez en courir : votre mère n'a rien à craindre. — A la bonne heure, » reprit l'enfant.

Et ils se laissèrent conduire tous deux sans savoir où on les menait; mais cet air de mystère, cette excursion nocturne, ce départ dans un fiacre, excilaienlvivenient leur curiosité. Ils gardaient le silence, toutefois, parce qu'ils avaient compris qu'on les cachait et qu'ils devaient éviter le bruit. Ils arrivèrent ainsi sans obstacle au lieu qui leur avait été choisi pour retraite. Au bout de quinze jours, qu'ils passèrent en jouant et gambadant comme des écoliers en vacances, sans s'embarrasser, on le conçoit, des événements qui se succédaient, on vint les chercher en leur annonçant qu'ils allaient revoir leur oncle et leur mère. On était au 20 mars 1813.

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