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CHAPITRE m

Mouvements polilii|ues en Italie. — Vues dos patriotes. — Les deux frères Napoléon. —Insiirreclion de la Romagne. — Résolution des princes. — Vœux secrets de leur mère. — Inquiétudes du comte de Sainl-Leu. — Intrépidité des jeunes princes. — Jlort de l'aîné. — Efforls de Louis-Napoléon. — Fin de l insurretlion. — Dévouemmt maternel delà duchesse de Saint-Lcu. — Maladie de son dernier fils. — Départ pour la France. — Séjour à Paris. — Visite à Louis-Philippe. — Nouvelle maladie du prince. — Terreur du gouverncmenl.

— Lettre de Louis-Napoléon au roi. — Arrivée à Londres.

— Les diplomates aux abois. — Retour en Suisse — Propositions des Polonais à Louis-Napoléon. — Incertitudes du prince. — Mort du duc de Reisclitadt. — Situation nouvelle pour le neveu de l'Empereur. — Craintes de la Sainte-Alliance.

— Espionnage. — Prudence du prince. — Actes nombreux le générosité.

rompe dans ses espérances de rentrer sur le sol natal, déçu dans ses rêves de gloire, Louis-Napoléon tourna toutes ses vues du côté de la Péniiistile italiipie, où la Révolulidii de juillet avait ij eu son conlre-coup d'éiiian- ' cipation |iopulairc. L'Italie, ■- qui supporte impatiemment le joug de l'Autrit lie, demandait incessammeni au ciel de faire luire le jour de sa délivrance. Au biiiii ilii tocsin de Juillet, elle crut l'heure de son indépendance arrivée ; elle comptait sur une solidarité de principes hiconlesiable de la part du gouvernement français; m;iis les intérêts du pay<, peut-être aussi le besoin de s';iffermir, empêchèrent ce gouvernement de s'engager dans une entreprise dont les conséqueuces auraient pu amener une conflagration générale.

Cependant la fermentation croissait dans les esprits italiens, et Louis-Napolécm, qui passait l'hiver de t!S50 à Rome avec sa mère, ne put s'eiiipêrlur de rcss( ntlr l'cfl'et de la connnotion. Les patriotes fondaient les plus grandes espérances sur lui cl sur son frère. Les témoignages de sympailiie tpi'il recevait éveillèrent les crainles du gouvernement papal. Menacé dans sa liberté, il fut obligé de s'enluir précipitammenl poiiréchapperaux poursuites malveillantes de la police romaine. Il rejoignit son frère aîné à Florence.

Celui-ci, âgé alors de vingt-six ans, était marié; il avait épousé sa cousine, la seconde (ille de Joseph ; il vivait à Florence, s'occupant de travaux philosophiques et d'inventions industrielles.

L'insurrection de la Romagne éclata enfin en 1851. Le but des insurgés était de renverser la domination aulriihicnne en Italie el de rétablir l'unité nationale. Pour appuyer leur mouvement, le nom de Napoléon paraissait iDut-puissatit : ils appelèrent ses deux neveux, qui répondirent sans hésiter à leurs patriotiques sollicilaiious.

ilorteiise se irouvait encore à Rome. Au moment du départ de S(iii fils, elle avait vu arriver chez, elle nu colonel (le la garde du pape avec cinipianlc hommes qui av. lient l'ordre de conduire à rinslanl Louis-Napoléon au\ frontières. Elle n'aurait pu s'opposer à cette mesure ; mais le jeune prince était parti.

An rcsifi, ce n'était pas sans raison que le gouvernement papal redoutait la présence à Rome de ceux qui pouvaient devenir les chefs d'une insurrection. Ou était an moment du carnaval, et un mouvement iusurreclionnel éclata pendant la promenade du Corso; mais il fut promptement réprimé. La duchesse de Saint-Leu, qui avait reçu les confidences d'un des conspirateurs, passa la journée dans une vive inquiétude. « Mon salon, dit-elle dans ses Mémoires, se remplit à l'instant de Français et de Françaises de ma connaissance; chacun venait se réfugier auprès de moi. » Le sort la plaçait ainsi comme actrice dans tous les événements; probablement sa volonté n'était pas tout à fait étrangère à cette situation. Elle ouvrit même son palais à un insurgé qui avait été grièvement blessé dans l'action.

L'insurrection gagnant de proche en proche dans tous les Etats du pape, iloriense, sollicitée par ses (ils, abandonna Rome, et vint se réfugier à Florence, oii elle espérait les rejoindre. A son arrivée, elle apprit (pi'ils s'élaienl réunis aux rebelles; que la jeunesse des villes et des campagnes leur obéissait ; enfin, que le général Armandi, ancien gouverneur du prince Napoléon, son fils aine, venait d'èlre nommé minisire de la guerre par les insurgés.

Le comte de Saint-Leu (I) était désespéré; il accusait llorlensc de la direction que prenaient ses fds ; il voulait absolument qu'elle partît pour les aller chercher. Elle s'y refusa par des raisons assez puissantes. « S ils doivent revenir, disait-elle, ce ne peut cire que de leur plein gré. S'ils ont pris parti, je ne pourrai les détacher, et l'on ne manquera pas de dire que je suis allée avec des millions pour les aider, ii Le prince r.orsini lui conseilla alors de se dire malade, afin de les exciter à venir la voir, et, dès qu'ils seraient à la frontière, une troupe aposlée s'emparerait d'eux et les ramènerait.

« Ce piège qu'on proposait à une mère, dit la duchesse dans ses Mémoires, me fit préférer encore le tourment sans cesse renaissant que me causait l'inquiète agitation de mon mari. » Le fait est qu'elle n'aurait pas été bien fâchée de voir ses fils acquérir un peu de gloire, et qu'elle faisait tacitement des vœux pour le succès de leur entreprise. Aussi, pendant que le cardinal Fesch, de concert avec leur père et avec leur oncle Jérôme, envoyait à ces deux princes des ordres, des prières, pour qu'ils quittassent l'insurrection, seule, Hortense ne joignait pas aux instances de la famille ses supplications, qui eussent été probablement les plus puissantes. Elle-même, au surplus, ne dissimule pas ses scnlinients. « Amis, ennemis, famille, dit-elle, tout le nmnde se donnait le mot pour neutraliser leurs efforts, tandis que l' enthousiasme le plus grand animait le pays qu'ils occupaient, et que la jeunesse, calculant la réussite sur son ardeur et sur son courage, se voyait déjà en espérance maîtresse de Rome.

Cependant l'impéritie et les temporisations trop diplomatiques des chefs du gouvernement insurrectionnel paralysaient l'action révolutionnaire : il faut aux mouvements populaires d^s caractères audacieux et entreprenants ; la prudence, en temps de crise, est dans l'énergie et dans la promptitude des mesures. Le prince Napoléon, n'écoulant que ses instincts guerriers, arma à la hâte quelques braves déterminés, et, suivi d'un seul

(1) Il est à remarfiucr que l'ex-roi de Hollande prenait le litre de comte, tandis que sa femme avait celui de duchesse.

canon qu'il avait mis en état de service, il courut s'emparer hardiment de Civita-Castcllana.

Tant d'intrépidité effraya le ministre de la guerre qu'on venait d'improviser, et l'ordre fut donné au prince de suspendre ses attaques. Désolé de ce malheureux contre-lemps, comprenant tout ce qu'on perdait par ce défaut de volonté et d'audace, Napoléon se hâta de revenir à Bologne pour presser, par ses paroles et par son activité, les préparatifs de défense, puisque l'on commettait la faute capitale de ne pas aller en avant. Il y eut une affaire assez brillante, où Louis-Napoléon, aussi bien que son frère, paya bravement de sa personne, el chargea avec vigueur à la tète de quelques cavaliers.

Ces efforts isolés n'arrêlaieni pas la marche des Autrichiens; les indépendants durent se replier sur Forli en faisant bonne conleuance et aux cris de vive la liberté ! vivent les Bonaparte!

C'est dans celle ville de Forli que l'aîné des princes fut atlaipié subitement de la rougeole, et cette maladie, mal soignée an début, deviul presque aussitôt mortelle. En quelques heures, le brave jeune homme fut aux portes de la tombe, et expira dans les bras de son frère, étourdi, atterré de cette perte si rapide.

Malgré sa profonde et inconsolable douleur, le prince Louis-Napoléon, eu qui revivaieul les vertus et la haute capacité de son généreux frère , avec un seiiliment plus prononcé du génie militaire, bien cpi'il n'eût alors (pie vingt-deux ans à peine, ne céda le lerrain qu'.iprès nue résistance acharnée, et sur les ordres réitérés des chefs du gouvernement insurrectionnel. La retraile s'o- |)éra sur Ancône. Abandonnés par la politique française, les indépendants se virent coulraints de cesser une lutte inégale et désormais inutile. Dès lors, il ne fut plus question, pour les insurgés les plus compromis, que de se soustraire aux vengeances combinées de Rome et de Vienne. On fréta des navires pour te réfugier en Grèce, l'iu^ieurs chefs furent |)ris el traités impitoyablement.

On comprend les angoisses d'Ilorlense a la nouvelle de ces irisies événements. Dès les prcmièrt^s défaites, le comie de Saiiill.eu aurait voulu que la duchesse s'ernbar(|uàt av. i ses (ils pour les conduire à Corfou ; mais, craignant il'èlre arièlée pai' une croisière autrichienne, elle foiiiia, à l'insn de son mari, le projet audacieux de les conduire en Anglelerre en passant par la l'iance. Après avoir pris oslen^iblement un passe-porl pour Ancône, elle partit de Florence le 10 mars (1851), en faisant usage d'un autre passe-port qu'elle avail oblenn sons le nom d'une dame Anglaise voyageant avec ses deux fils.

Arrivée à Foligno. elle leur écrivit pour leur communiquer toutes ses craintes et les prévenir (pielle attendait dans cette ville le résultat de leur entreprise, (|iiel qu'il fût. Son courrier les trouva à Forli en ph^iiie retraite et au moment oii Napoléon venait de Kniiber malade. A cette nouvelle, la malheureuse mère se hàia de conlinuer son voyage; mais, arrivée à Pesaro, elle ne trouva plus que son second lils Louis-Napoléon ; l'autre, comme on l'a vu, avail Miccombé. Il fallut aussitôt comprimer sa douleur malernelle pour songer à sauver le dernier enfant qui lui restait. Les Autrichiens avançaient; il n'y avait pas un insianl à perdre. Son passeport anglais comprenait deux jeunes gens. Pour éloigner les soupçons, elle fil passer pour l'un de ses (ils le jeune marquis Zappi, un des chefs insurgés qui avait

LOUIS-NAPOLÉON

éié cljargé de porter ;'i Paris les dé|>êclics du gouverneiiienl révolulioiinaire de Bologne.

A Aiitôue, lo prince Louis-Napoléon fut atteint luimême de la rougeole ; cette maladie, en ce moment, était d'autant plus dangereuse, qu'à ses efl'ets naturels se joignaient la fatigue, la désolation, et l'aflaissenieat moral du malade , comme frère et comme patriote. Heureusement, il était entouré des soins maternels. Uortense montra dans celte conjoncture toute la force d'àme dont une femme esl capable, tout le dévouement i|iii peut se trouver dans le cœur d'une mère. Qu'on imagine la présence d'esprit et le courage qu'il lui fallut déployer lorsque les Autrichiens se furent emparés d'Ancône. Elle fit courir le bruit que son fds s'était réfugié en Grèce. « Un soir, dit-elle, un frêle esquif mit à la voile, et personne ne doutait qu'il n'emportât mon fils. »

Enfin, le médecin déclara que le malade était en état de se mettre en route, et le départ eut lieu le jour de Pâques. La duchesse occupait l'intérieur de sa voiture avec une dame de compagnie; Louis-Napoléon, qu'on croyait déjà à Malte, était sur le siège en livrée, et le jeune Zappi, dans le même costume, était derrière la voiture do la femme de chambre. A Pise, on commença à faire usage du passe-porl anglais; les deux jeunes gens avaient quitté la livrée pour se placer dans la seconde voiture; le passe-port fut trouvé en règle, et le voyage put se |ioursiiivre sans accident.

Arrives en France, les voyageurs durent redoubler de précautions pour cacher leur nom. Le prince, exalté par la vue de son pays, prépara une lettre par laquelle il demandait à Louis-Philippe d'être admis comme simple soldat dans l'armée française. Avant de l'envoyer, il la soumit à sa mère. « Je la lus, dit-elle, mais je n'approuvai pas cette démarche. »

A Paris, elle descendit à l'hôtel de Hollande, près de la place Vendôme, el s'emiiressa de faire connaître à Louis-Philippe son arrivée. Sa lettre fut reçue au moment où Sébasiiani disait au conseil qu'elle venait de débarquer à Malle. Le roi chargea Casimir Périer, présiilcnl du conseil, d'aller la voir. « Je sais bien, dit-elle, que j'ai transgressé une loi; j'en ai pesé toutes les chances; vous avez le droit de me faire arrêter: ce sérail juste. — Juste, non, répondit le ministre; légal, oui. »

Louis-Philippe lui accorda une audience. 11 lui parla de l'exil de sa famille comme lui pesant sur le cœur: « Je connais, disait-il, louies les douleurs de l'exil; il ne tieiii pas à moi que le vôtre n'ait cessé. » Elle avoua que son fils élaii avec elle. Le roi lui recommanda la plus grande discrétion ; puis il ajouta : « Je sais que vous avez de légitimes réclamations à faire; écrivezmoi une noie de ce qui vous est dil. et que vous m'enverrez, à moi seul. Je m'entends en affaires, et j'offre d'être chargé des vôtres. »

lloitense fui eiisnile admise à voir la reine et madame Adélaïde, qui parurent compatir à ses douleurs maternelles.

Le roi seul, sans excepter même Casimir Périer, savait qu'elle avait son fils avec clic. Les autres ministres ignoraient même la présciuc d-.' la duche-ise. Casimir Périer, à ce qu'il parafl. lui lit les plus magniliques promesses relativcmciit an rappel de la faiiiilli' de A'ajioléon, el sur la possibilité de lui rendre le duché de Saint-Lcu. 11 offrit, coiniiie. Iianquior, de lui procurer, à litre de prêl, les moyens <le cniiliiiiier son voyage. Le roi lui avait déjà fait imc pareille offre : elle refusa

l'une et l'autre. Sa bourse n'était pas absolument à sec. Dès le lendemain de son arrivée à Paris, elle avait fait toucher chez le banquier Jacques Lefebvre un mandat de 16,000 francs.

Cependant, le jeune Louis-Napoléon était tombé malade presque en arrivant dans la capitale, et la fièvre qui l'avait saisi semblait augmenler de jour en jour. On était au 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur. Le peuple, qui avait coutume de donner ce jourlà une marque de souvenir à Napoléon, en apportant des couronnes d'immortelles au pied de la colonne de la place Vendôme, s'y rendit celle fois avec une affliience qui témoignait de sa sympathie pour cette grande ombre. Il faut convenir que le mystère de l'incognito du jeune prince et de sa mère avait transpiré dans la foule, el la nouvelle de la présence de ces deux nobles personnes, tout incertaine qu'elle fût, était bien de nature à réchauffer l'enihousiasme des masses. Il se fil un rassemblenicni qui dégénéra presque en émeute. Du reste, celle manifestation fut peu sédilieuse. Le maréchal Lobau, alors commandant général des gardes nationales, imagina, pour disperser la multitude, de faire amener des pompes au lieu de canons; l'action de ces machines aquatiques suffit pour élciudre l'ardeur des rassemblements.

Malgré le succès de cette manœuvre, Louis-Philippe et son ministre étaient dévorés d'inquiétude. Il fallut nlisdluinenl que la duchesse se disposai à partir. Pendant qu'on faisait les préparatifs de son départ, elle ne ])ul résister à la tentation d'aller un instant sur la place Vendôme se mêler à la foule. Elle voulait entendre encore une fois l'éloge du grand Napoléon, el peut-clrc saisir une expression de regrets à son adresse ou à celle de son fils dans la bouche des hommes du peuple.

Uortcnse avait passé douze jours à Paris; sans la maladie de son fils, on ne l'y aurait sans doute pas tolérée aussi longtemps. Enfin, il fallut s'éloigner. Elle alla coucher, le (j mai , à Chantilly, et s'einbar(|ua à Calais le 10.

« Avant de quitter la iM-.ince, le iiriiice Louis-Napoléon, disent encore les ailleurs de la llioyraphic de-^ hummcs du jour, avait adressé à Louis-l'hilippe une lullie remarquable de dignité el d'éloipience, où il réclamait noblement son litre de citoyen français, donl la Restauration l'avait dépouillé par la loi réactionnaire du 12 janvier 1810, cl que le gouvernement du drapeau tricolore ne pouvait lui enlever sans violation de son principe et sans abus de la force. Dans sa loiire, le prince reconnaissait le roi comme représentant de la grande nation ; il sollicitait l'honneur de servir dans les rangs de l'armée française ; il se faisait gloire d'avoir embrassé, en Ilalic, la sainte cause de l'indépcndauce des peuples ; il demandait à mourir un jour eu coinbattaiit pour la patrie.

(1 Sa lettre, ajoiitenl les mêmes écrivains, n'était pas d'un pi ince régnant : elle ne reçut aucune réponse. Un si généreux langage faisait trop bien connaître l'énergique valeur du jeune prince, donl le nom n'était déjà que trop dangereux. »

Dès leur arrivée à Londres, llorlensc el son fils reçurent du peuple anglais et des hommes de tous les partis un accueil des plus sympathiques. Le fameux Tatleyrand, alors ambassadeur de France, leur envoya un de ses confidents pour s'informer du but de k'ur voyage el de leurs projets. Le jeune prince répondit qu'il se proposait de passer quelques jours en Angleterre dans des vues d'instruction. Il visita en elTet,

LOUIS-NAPOLÉON

pend.tnt son séjour, avec un soin scrupuleux, les principaux élablissenients industriels et scientifiques; mais il se refusa à tous les honneurs d'Iiospilalité qu'on voulait lui prodiguer, ne voulant accepter aucune invitation, par respect pour la mémoire de l'Empereur son oncle, dont les Anglais s'étaient montrés les ennemis si impitoyables.

Quant à la duchesse de Saint-Leu, elle répondit à l'envoyé de Talleyrand que son projet était de retourner en Suisse par la Belgi(iue. Cette réponse mit en émoi tout le corps diplomatique. On redoutait bien plus encore sa présence à Bruxelles qu'à Paris, dans un moment 011 les journaux anglais publiaient qu'elle n'était venue à Londres que pour solliciter des i)uissaiices le royaume de Belgique, alors vacant, en faveur de son lils. Talleyrand lui offrit un passe-port sous un nom supposé, au moyen duquel elle pourrait traverser le nord de la France. Assez embarrassée de cette proposition obligeante, elle répliqua qu'elle avait déjà écrit au roi des Français pour obtenir cette permission et qu'elle était forcée d'attendre sa décision.

Les passe-ports lui furent enfin délivrés. Elle quitta l'Angleterre le 7 août, débarqua à Calais, et, gardant le plus sévère incognito, elle voyagea avec son fils sous le nom de baronne d'Arenemberg. Elle évita de passer par Paris, conformément à l'itinéraire qui lui avait été tracé : ce qui ne l'empêcha pas de visiter, à Rueil, le tombeau de sa mère.

De retour en Suisse, en août 1831, Louis Napoléon y reçut bientôt une députation secrète des Polonais, qui lui avait été envoyée de Varsovie pour lui proposer de se mettre à la tête de la nation en armes.

La lettre des chefs polonais était aussi pressante qu'honorable : « A qui la direction de notre entreprise pourrait-elle être mieux confiée qu'au neveu du plus grand capitaine de tous les siècles? Un jeune Bonaparte apparaissant sur nos plages, le drapeau tricolore à la main, produirait un effet moral dont les suites sont incalculables. Allez donc, jeune héros, espoir de notre patrie; confiez à des flots qui connaîtront votre nom la fortune de César, et, ce qui vaut mieux, les destinées de la liberté. Vous aurez la reconnaissance de vos frères d'armes et l'admiration de l'univers. »

Celte lettre était datée du 28 août 1831 et signée par le général Kniazewicz, le comte Plater, etc. Le prince Louis-Napoléon, à qui elle était adressée, avait alors vingt-deux ans : c'est un âge où l'esprit est ordinairement aventureux, et certes la gloire de relever le trône des Jagellons, ou du moins de recréer une Pologne indépendante, avait de quoi tenter un jeune homme qui sentait du sang de Napoléon couler dans ses veines. Mais la raison d'Etat, et des considérations politiques de diverses natures l'emportèrent, après réflexion, sur les conseils d'une généreuse ambition.

Les malheurs de l'insnirection italienne avaient rendu Louis-Napoléon excessivement défiant envers la politique du Palais-Uoyal; nous disons du Palais-Royal, parce que Louis-Philippe y avait encore son cabinet et sa résidence. Le nom de Napoléon pouvait porter ombrage et décider auprès du gouvernement français l'abandon de la Pologne, qu'un hypocrite intérêt feignait encore de vouloir soutenir ; le prince se condamna, avec un profond regret, à ne pas accepter l'honorable et délicate mission ipi'on lui offrait. C'était sans doute un cruel sacrifice que sa prudence lui prescrivait en faveur de la révolution polonaise. Le jeune prince ne se doutait pas, dans la siiicériié de sa conscience, que.

malgré le cri jeté du haut de la tribune de la Chambre des député.-; : la Pologne ue périra pas! ce royaume était déjà voué aux vengeances de l'autocrate russe.

Cependant, les motifs qui avaient dû comprimer l'élan du jeune prince, quelque puissants qu'ils fussent, parurent s'affaiblir à ses yeux lorsqu'il se trouva rendu à l'isolement de sa retraite. Il regretta alors si amèrement de n'avoir pas consenti, sans réflexion et par un mouvement d'enthousiasme, à verser son sang pour la malheureuse Pologne, qu'il se décida tout à coup à partir pour Varsovie. Déjà il s'était soustrait aux regards vigilants de sa mère, qui, le voyant préoccupé et se doutant de ce qui se passait dans son esprit, employait les plus sages raisonnements pour le retenir auprès d'elle. Déjà il l'avait quittée subitement sans lui faire ses adieux, lorsque la nouvelle de la chute de Varsovie vint remettre le désespoir au fond de son cœur, et le rendre aux vœux agités de la reine Hortense, à qui le ciel n'épargnait aucune cruelle épreuve.

L'année suivante, le 22 juillet 1832, le fils de l'Empereur le duc de Reichstadt, salué à sa naissance, en 1811, du titre de roi de Rome, mourut à Schœnhrunn, près Vienne, en Autriche, âgé de vingt et un ans et quatre mois. Cette mort prématurée fut une véritable calamité pour la France patriote et pour l'infortunée famille de Napoléon. C'était un terrible compétiteur de moins pour la royauté de Juillet; et la perle pour l'Autriche d'un instrument, toujours redoutable dans ses mains, à l'endroit de la dynastie des Bourbons et de tous les gouvernements français.

Dès lors les inquiétudes de la Sainte-Alliance se tournèrent du côté de la Suisse. On ne iiouvait oublier qu'inscrit le premier sur le grand-livre de la dynastie impériale, et reconnu par le plébiscite de l'an Xll (() comme un héritier direct de la fortune politique do l'Empereur, après le roi de Rome, le jeune prince Louis-Napoléon avait, par là même, des droits à la surveillance de l'Europe absolutiste. 11 paraît qu'immédiatement après la mort du duc de Reichstadt, plusieurs agents diplomatiques furent envoyés en Thnrgovie pour sonder les dispositions du prince et surveiller ses projets. Un premier secrétaire de l'ambassade française, à Londres, homme de confiance de Talleyrand, vint s'établir, pendant quelque temps, à proximité de la résidence du prince et de sa mère, dans le château-hôtellerie du Volsberg.

La conduite calme et réservée du neveu de Napoléon déjoua les intrigues qui s'agitaient autour de lui. Dans cette circonstance, il fit preuve de beaucoup d'esprit el montra un tact i)lein de convenance : sans s'inquiéter de l'espionnage politique dont il était harcelé, il se livra avec une ardeur nouvelle à ses travaux les plus sérieux.

Cependant, sa bourse était constamment ouverte à toutes les infortunes patriotiques; tous les débris errants de la Pologne qui passaient par Constance étaient hébergés à ses frais et repartaient chargés de ses dons; malheureusement ses ressources n'étaient pas nombreuses, et elles y passaient entièrement. Un jour il envoya un nécessaire en vermeil au comité polonais de Berne ; ce nécessaire était d'une valeur inestimable, parce que, indépendamment de sa beauté, il avait appartenu à l'empereur Napoléon. On en fit l'objet d'une loterie qui produisit 20,000 francs. Le comité, en te-

ll) Voyez les articles de ce plébiscite, en note, ci-dessus, p.se 4.

LOUIS-NAPOLÉON

iiioigiiaut sa iecoiiiiais>:iiicc au iloiialcur, lui écrivit ces mois:

(I Nous serions bien heureux, s'il nous était possible de suivre l'impulsion de nos coeurs et de conserver comme un souvenir sacré un objet qui appartenait au grand homme, dont les Polonais, qui ont eu le bonheur de combattre sous ses ordres, déplorent d'autant plus la mort, qu'ils sont persuadés que, lui vivant, la Pologne n'etlt point été condamnée à d'horribles supplices, et ses enl'anis à un long et douloureux e\il.

« Cinq cents réfugiés polonais, pénétrés de sa généreuse sollicitude, ont l'honneur de présenter les sentiments du plus profond respect à l'illustre descendant de l'onqjereur Napoléon. — (i acnlt 1833. »

A cette même époque, le jeune prince donna encore un nouveau témoignage de la bonté île son cœur et de sa générosité : une commission avait été instituée à Paris, sous la présidence de l.afayette, pour la mise en loterie (l'une foule d'objets précieux d'art, au prolit des déiciius politiques et des journaux patriotes fr:ippés de cond:inuiation5 et d'amendes. Le comte de Survillicrs (Joseph Bonaparte) envoya de Londres une croix d'honneur de i'cnqiercur >'apoléon, qui fut déposée entre les UKiiii-. d'un (li's ('(immissaires, M. lii'lmontet. Le prince Louis->'apuléou lit l'oriVande d'un magnilique sabre damassé, sur la lame duquel étaient gravés, unis ensemble, les emblèmes du Consulat et de l'Empire.

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