‹ Abraham Lincoln;Chapitre 18 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Louis-N;ipoléon écrivain. — Les Rêveries poliliques,— Opinions libijrules. — Projet de constitution. — Deuxième ouvrage : (-'onsideVod'oHs sur la Russie. — Témoignages de reconnaissance t|ue l'auteur leçoit. — Le trône do Portugal lui est offert. — Lettre admirable à ce sujet. — Mort de mademoiselle Cocliolul. — Regrets noblement exprimés. — Manuel d'artillerie. — Complu rendu. — Souvenirs de l'Empire. — Fautes du gouvernement do Juillet. — Entreprise de Strasbourg.— Le colonel Vauilri'y. — Le commandant Parquin. — \a'. lieutenant Laily. — Conduite inconséquente du gouvernement. — Transpoi talion du prince. — Protis dr; accusés. — L'accusalion. — La défense. — Arrêt du jury. — Observations.

es lors, les études philosophiques et les travaux d'économie polilique, auxquels le prince se livn'it assidilment, connnencérenl à porier leurs fruits. En mai IH32, Louis-Napoléon ^'(■•l;iiiauiinneé connue éiriv.iiii cl ciininii' penseur par 1.1 puhlicalion d'tni ouvragi- intilulé sinqdement : liércries politiques.

.Nous devons analyser largement les dillérenles produeiions dti li;iul personnage dont nous entreprenons d'écrire l'histoire, car c'est là qui? nous trouvercjus sa pensée, et le secret... que dis-je? les principes de sa conduite aeluelle et la règle de ses actes à venir. Combien d'espérances, par exemple, ont dû jaillir de cet admirable début des Rêveries politiques.

(( La liberté de la presse permettant à chactm de

faire connaître ses opinions, on écrit aujourd'hui ce qu'on se serait contenté de penser autrefois... Une des raisons qui engagejit les patriotes à écrire, c'est le désir ardent d'améliorer la condition des peuples; car, si l'on jette un coup d'œil sur les destinées des diverses nations, on recule d'épouvante, et l'on élève alors la voix pour défendre les droits de la raison et de l'humanité. En effet, que voit-on parlout? le bien-être de tous sacrifié, non aux besoins, mais aux caprices d'un petit nombre. Partout, deux partis en présence : l'un qui marche vers l'avenir pour atteindre l'utile, l'autre qui se cranqionne au passé pour conserver les abus. Là, on voit un despote cpii opprime; ici un élu du peuple qui corronqit ; là un peuple esclave qui meurt pour acquérir son iudépi'inlance; ici un peuple libre qui languit parce (pi'on lui dérobe sa victoire.

« Le plus difiicile, continue le noble écrivain, n'est pas d':u(|ucrir la liberté, c'est de la conserver; et comment la conserver, lorsque ceux qui devraient la défendre ratlacjuent sans cesse? Ce n'es! plus seulement la force brutale qui conuuande, on la trahison qui tue, c'est un cspiit de doctrine qui détruit tout germe vital. C'est cet esprit (pii. peu inquiet de l'honneur de la France, a tout abandonné à la peur d'une anarchie qui n'élait point à craindre, ou d'une guerre que nous ne pouvions redouter. C'est une fausse idée d'utilité que celle ([ui sacrifie mille avantages réels pour un inconvénient ou imaginaire, ou de peu d'importance. Elle tendrait donc à priver les hommes du feu, parce qu'il incendie, et de l'eau, parce qu'elle inonde. »

Noblesse oblige, dit-on; les précédents d'un honmie d'Etat, d'un chef de gouvernement, doivent l'obliger aussi; il est donc impossible que le personnage qui a écrit ces lignes les oublie jamais et n'y conforme pas ses actions. Rcmaïupions encore le passage suivant : « Pourquoi la belle llévolution de juillet a-t-elle été flétrie par des houmus (pii, redoulant de planter l'arbre de la liberté, ne veulent qu'en grelfer les rameaux sur un troue que les siècles uutjtourri, cl dont la civilisation ne veut plus'? »

11 y a dans celte phrase une idée qui aura plus lard son développement et son a]iplication. Voyons comment le jeune pcnjcur caractérise les dilférents gouvernenieiils qui se sont succédé en France. « Un gouvernement, dit-il, ne peut être fort que lorsque ses principes sont d'accord avec sa naiurc C'est ainsi que la nature de la République fut d'établir le règne de l'égalité et de la liberté, et les passions ipii la firent agir furent l'amour de la patiie et l'extermination de tous ses eimcmis. La nature de l'Iùnpir,' fat de eonsolider un trône, sur les principes dr lu liccolution, de cicatriser toutes les plaies de ta France, de rcijénércr les peuples; ses passions furent l'amour de la patrie, de la ijloire, de l'honneur. La nature de la Restauration fut une liberté octroyée pour faire oublier la gloire, et ses passions furent ie rétablis-enientdcs anciens privilèges et la lendauce à l'arbitr.iire. La nature de la royaulé de 1830 fut la renaissance des gloires françaises, la souveralnelé du peuple, le règne du mérite ; ses passions furent la peur, l'égoisme et la lâcheté. »

Sans CNaininer si ces caractères sont rigourcusemenl déduits, ou convienilra (pie, au premier apcr(;u, ils ne maniiucut pas de justesse, et, des lors, le régime impérial appar.dsjait au jeune écrivain comme le type de la perfection.

« Un jour viendra, ajoute-l-il, on la venu triomphera de l'inirigue, où le mérite aura plus de force que les

LOUIS-NAPOLÉON

préjugés, où la gloire couronnera la liberté... Je crois qu'on ne peut parvenir à ce but qu'en réunissant les (Jeux causes populaires : celle de Napoléon II et celle de la République. Le fils du grand boninie est le seul représentant de la plus grande gloire, comme la République est celui de la plus grande liberté... »

On conçoit que le duc de Reischladt n'était pas mort quand Louis-Napoléon écrivait ces lignes; ce n'était donc pas dans son propre intérêt qu'il émettait ces pensées, mais bien en vue de proclamer, au prolit de la patrie, des principesqu'ilcroyait de nature à assurer l'alliance de la gloire et de la liberté.

« Avec le nom de Napoléon, dit-il, on ne craindra plus le retour de la terreur; avec le nom de la République, on ne craindra plus le retour du pouvoir absolu. Français, ne soyons pas injustes, et rendons grâces à celui qui, sorti des rangs du peuple, fit tout pour sa prospérité, qui répandit les lumières et assura l'indépendance de la patrie. Si, un jour, les peuples sont libres, c'est à Napoléon qu'ils le devront. Il habituait le peuple à la vertu, seule base d'une république. Ne lui reprochez pas sa dictature : elle nous menait à la liberté, comme le soc de fer, qui creuse les sillons, prépare la fertilité des campagnes... L'égalité devant les lois, la supériorité du mérite, la prospérité du commerce et de l'industrie, l'alfranchissement de tous les peuples, voilà où il nous menait au pas de charge... Le malheur du règne de l'empereur Napoléon, c'est de n'avoir pu recueillir tout ce qu'il avait semé, c'est d'avoir délivré la France sans avoir pu la rendre libre. »

Qu'on n'oublie pas que ces réflexions, que l'auteur appelait alors des rêveries, ont été écrites et publiées en 1832 ; on verra par là que bien des choses, qui nous paraissent nouvelles aujourd'hui , ont été mûries jtar vingt années de méditation. Ne croirait-on pas, en effet, lire le préauibulc de la Constitution de 1852, dans les propositions suivantes :

« Plus il y a, dans un pays, d'intelligences qui se montrent, plus il y a d'hommes capables de commander aux autres, plus les institutions doivent être républicaines : aussi marchons-nous à grands pas vers le règne des capacités...

« Les premiers besoins d'un pays sont l'indépendance, la liberté, la stabilité, la suprématie du mérite et l'aisance également répandue. Le meilleur gouvernement sera celui où tout abus du pouvoir pourra toujours être corrigé, où, sans bouleversement social, sans effusion de sang, on pourra changer et les lois, et le chef de l'Etat, car une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures.

« Pour que l'indépendance soit assurée, il faut que le gouvernement soit fort, et, pour qu'il soit fort, il faut qu'il ait la conliance du peuple, qu'il puisse avoir une armée nombreuse et bien disciplinée sans qu'on crie à la tyrannie, qu'il puisse armer toute la nation sans crainte de se voir renverser.

« Pour être libre, ce qui n'est qu'une conséquence de l'indépendance, il faut que tout le peuple, indistinctement, puisse concourir aux élections des représentants de la nation; il faut que la niasse, qu'on ne peut jamais corrompre, et qui ne flatte ni ne dissimule, soit la source constante d'où émanent tous les pouvoirs.

« Pour que l'aisance se répande dans toutes les classes, il faut non-seulement que les impôts soient diminués, mais encore que le gouvernement ail un aspect de stabilité qui tranquillise les citoyens et permette de compter sur l'avenir. Le gouvernement sera stable lors-

que les institutions ne seront point exclusives, c'est-àdire lorsque, ne favorisant aucunes classes, elles seront tolérantes pour tous, et surtout en harmonie avec les besoins et les désirs de la majorité de la nation. Alors le mérite sera la seule raison pour parvenir, les sermces rendus ci la patrie la seule cause de récompenses. ii

Voilà, certes, des opinions puisées aux bonnes sources de la philosophie, et, quand on songe que l'homme qui les a émises, il y a vingt ans, se trouve aujourd'hui à la tête d'une grande nation, pourrait-on ne pas fonder sur un chef pénétré de si nobles sentiments les plus larges espérances pour le bien de la patrie ?

« D'après les opinions que j'avance, continue-t-il, on voit que mes principes sont entièrement républicains. Eh ! quoi de plus beau, en elTet, que de rêver à l'empire de la vertu, au développement de nos facultés, au progrès de la civilisation? Si, dans mon projet de constitution, je préfère la forme monarchique, c'est que je pense que ce gouvernement conviendrait plus à la France, en ce qu'il donnerait plus de garanties de tranquillité, de force et de liberté.

« Si le Rhin était une mer, ajoule-t-il encore, si la vertu était toujours le seul mobile, si le mérite parvenait seul au pouvoir, alors je voudrais une république pure et simple; mais entourés, comme nous le sommes, d'ennemis redoutables, qui ont à leurs ordres des millions de soldats qui peuvent renouveler chez nous l'irruption des barbares, je crois que la république ne pourrait repousser l'invasion étrangère et comprimer les troubles civils ([n'en ayant recours aux moyens de rigueur qui nuisent à la liberté. Quant à la vertu et au mérite, on voit souvent dans une république qu'ils ne peuvent atteindre qu'un certain degré: ou l'ambition les corrompt, on la jalousie les perd. C'est ainsi que tous les génies transcendants sont souvent écartés par la déliance qu'ils inspirent; et l'intrigue alors triomphe du mérite qui pouvait illustrer la patrie. Je voudrais un gouvernement qui procurât tous les avantages de la république, sans enirainer les mômes inconvénients; en un mot, un gouvernement qui fût fort sans despotisme, libre sans anarchie, indépendant sans conquêtes ! »

Cet écrit, ou du moins ces passages, qui révèlent la pensée intime de l'auteur à l'époque où il a publié ses prétindues Rêveries, nous ont semblé avoir, en ce moment, un intérêt d'actualité et de comparaison qui nous a déterminé à les mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Ces réflexions sont suivies d'un projet de constitution où se trouvent, dès lors, les bases de celle du l-i janvier 1852. Les seules différences qu'on y remarque s'expliquent par le mouvement qui s'est opéré dans les esprits, et par l'élaboration qui s'est faite dans les idées de l'auteur, par suite des événements auxquels il a participé. En 1832, c'était le théoricien qui préparait son œuvre; en 1852, c'était l'homme d'expérience qui la niellait en pratique, toute perfectionnée.

Dans le projet de 1832, les trois pouvoirs de l'Etat étaient le peuple, le corps législatif et l'empereur. Le peuple avait le pouvoir électif et de sanction. Le corps législatif avait le pouvoir délibératif; l'empereur avait le pouvoir exécutif.

Suivant l'auteur des Rêveries politiques, « l'harmonie entre le gouvernement elles gouvernés ne peut exister que de deux manières : lorsque le peuple se laisse gouverner par la volonté d'un seul, ou lorsque le chef gouverne d'après la volonté de tons. Dans le premier cas,

LOUIS-NAPOLÉON

c'est le despolisnie ; dans le second, c'est la liberté. La tranquillité de l'un cs-t le silence des tombeaux; la tranquillité de l'autre est la sérénité d'un ciel pur. »

Du reste, toute la constitution projetée avait déjà pour base le sulïrage universel. Une déclaration des droits de l'homme, tirée en grande partie de celle de 89, consacrait les grands principes proclamés et reconnus à celle époque. Le pouvoir législatif était délégué à deux assemblées, le tribnnat et le sénat, dont les membres, tenqioraires pour le premier, et à vie pour le second, devaient être librement élus parle peuple. Leurs délibérations étaient soumises à la sanction de l'empereur, comme au chef suprême de l'Etat. Le pouvoir judiciaire était délégué à des juges élus à temps par le peuple. La dignité impériale était héréditaire; cependant l'avènement de l'empereur au trône devait être sanctionné par le peuple ; et, si le lils ou le plus proche parent du dernier empereur ne convenait pas à la nation, les deux Chambres proposaient un nouvel empereur, et leur proposition passait à la ratification du peuple.

Tel était, en substance, le mécanisme de cette constitution. Un voit qu'elle avait été inspirée par les sentiments les plus libéraux, et tout à la fois par une intelligence profonde des moyens d'assurer l'ordre intérieur en fortifiant l'autorité.

Ce premier ouvrage, comme nous l'avons dit, avait paru en inai 185-2. La seconde publication importante du prince Louis- Napoléon fut une brochure (rès-remarquable, ayant pour titre : Considérations politiques et militaires sur la Suisse.

« Cette brochure, disent les auteurs de la Biographie des hommes du jour, annonça im beau talent de penseur et d'écrivain; elle fit une grande sensation dans le monde diplomatique et dans l'espritdes gens de guerre. D'une part, toutes les constitutions des différents cantons y étaient examinées, décrites et analysées avec une sagacité bien étonnante dans un si jeune publiciste. On y recoimut le coup d'œil et la raison éclairée d'un homme d'Etat déjà mûr; les hautes vues y abondaient. L'Ilelvéïie en fut vivement frappée, elle y applaudit avec chaleur, car elle entrevit dans cette brochure les éléments d'une meilleure organisation républicaine dans l'avenir. D'une autre part, la question militaire y était traitée d'une manière large et savante, le prince y établissait un système de ligue de défense qui, franchement adopté par la diète helvétique, rendrait la république presque in:d)ordable aux hostilités des puissances absdlulisles. Cette partie de la brochure a des traits qui rappellent le fameux chapitre de Bonaparte sur le système délensif de l'Iialie. La parenté est dans l'àme comme dans le sang. »

L'appréciation qui précède nous paraît suffisante pour donner une idée juste de cette brochure; nous ne l'analyserons pas autrement, parce que les sujets qu'elle traite n'aïu'aient pas un intérêt assez direct pour les lecteurs français. On voit, de reste, qu'elle attestait dans l'auteur des éludes profondes et des vues trèsavancées.

Le gouvernement helvétique comprit le service que cette publication pouvait rendre à la Suisse, et, pour témoigner sa reconnaissance à l'auteur et donner plus de prix à l'hospitalité que le prince payait si bien eu talent et eu oMivres d'utilité publique, il lui décerna, par acclamation et à l'unanimité, le titre honorifique de citoi/en de la répuMique suisse. Celte qualité n'entraînant point la naturalisation, Louis-Napoléon, qui n'au-

rait consenti à aucun prix à perdre son nom et ses droit>i de Français, l'accepta avec plaisir. Cette marque d'honneur ava 1, d'ailleurs, été déjà déférée à deux grands personnages politiques, savoir : au maréchal Ney, lors de l'acte de médiation, et au prince de Metternich. Ce dernier l'avait reçue de l'aristocratie de Berne, sous l'infliience des événements de 1815.

Devenu plus populaire et plus aimé de jour en jour, le prince Louis-Napoléon ne larda pas à recevoir du gouvernement de la Suisse nu témoignage plus distingué de son estime et de sa confiance. Dans le mois de juin 1854, il fut nommé capitaine d'artillerie au régiluent de Berne. Ce nouveau grade donna lieu à ses camarades de lui témoigner leurs sentiments de fraternité par de vives démonstrations.

Ainsi Louis-Napoléon, ne pouvant servir la liberté sous le drapeau de sa pairie selon les vœux de son âme ardente, oblenait du moins, d'une république reconnaissante, un noble dédonnuagcment qui le consolait des injustices du sort. Il entrait dans la carrière mililaire comme l'Empereur, son oncle; il commençait, conmic lui, dans l'arme de l'arlillerie, avec le titre de capitaine, et d;nis une républi(iue. Un tel rapprochement de circonstances le rendait fier et relevait d'autant plus juslement à ses propres yeux, qu'il devait son grade à lui-même et à ses travaux.

Rien, ditPlularque, n'est à dédaigner dans les détails biographiques des hommes publics. Leur nature se révèle partout. On est soi jusque dans les choses les mo us importantes. Nous dirons donc que le prince Louis-Napoléon ne dédaignait aucun genre de distinction. Ainsi, chaque année, le canton de Berne convo- | quait à des joutes solennelles d'adresse, comme dans les temps antiques, les plus habiles tireurs de toute la Suisse. Le tir fédéral est encore une fête nationale qui rassemble des milliers de combattants, et qui excite l'intérêt le plus vif dans tons les cantons. Ces réunions sont comme les jeux oh/mpiques de l'Ilelvétie. Le prince Louis-Napoléon ne manquait jamais d'y être invité, et sa présence était constamment remarquée avec un vrai plaisir. H n'y venait pas seulement en simple spectateur, car il acceptait fort bien le combat, et souvent il a remporté, aux acclamations de joie de l'assemblée, des drapeaux et des couronnes, qui sont le prix de l'habileté victorieuse.

Il n'était pas, au reste, d'exercice gymnastique on il ne pût se distinguer à celte époque. Il excellait à monter à cheval; souvent il traversait à la nage le grand lac de Constance; on le disait d'une force supérieure dans le maniement des armes et dans les combats de lance à la manière polonaise. C'était le résultat de son éducation toute lacédémonienne.

Sa vie n'était pas tellement renfermée dans les limites de la Suisse, que son nom et sa réputation ne s'étendissent au loin. Aussi, lorsipie la cause couslitutionnelle eut trionqibé en Porlugal et relevé le trône de dona Maria, et ipi'il fut (piestion de donner à cctic jeime reine im époux digue de diriger les destinées d'une nation devenue libre, des Portugais du premier rang, qui avaient une grande influence dans les hauts conseils de leur pays, jetèrent les yeux sur le prince Louis-Napoléon, dont le caractère loyal et l'énergie leur présentaient de sûres garanties pour l'iiidépcndaïK'c et la liberté de leur patrie. Mais le neveu de NapoUJou, loin de prêter l'iu'eille aux séductions d'offres aussi brillantes, mit proiuplement lin aux négociations entamées à ce sujet, et il motiva son refus, plein de désintéressement,

LOUIS-NAPOLÉON

Il n'y venait pas seulement en simple spetlaleur. — page -21.

par (lon\ raisons qui annonçaient autant de noblesse d'àiiic que de dignité |)atiioli{iiie : la première, c'est qu'il ne voulait accepter aucune élévation qui séparât son sort cl ses intérêts des intérêts et du sort de la France; la seconde, c'est qu'il était bien résolu à éviter toute concurrence avec son cousin, le duc de Leucliicinberg, fils du prince Eugène, sur lequel un parti avait également porté ses vues.

Après la mort du jeune duc, enseveli presque aussitôt dans si royauté, les mêmes propositions et des instantes plus vives fmcnt adressées de nouveau au prince Louis- Napoléon de la part du Portugal. L'une des raisons ipii avaient inolivé son premier refus n'existait plus ; niiiis lanlre, la plus puissante pour un cœur français, subsistait toujours. Comment renoncer pour jamais à la

patrie de son enfance? Voilà les sentiments sur lesquels il b.isa son nouveau refus. Une Icltre, qui fut publiée dans quelques journaux en décembre 18 J>, exprima, en termes aussi honorables que patriotiipies, les motifs qui dirigeaient la conduite du jeune prince.

« Plusieurs jouriiaus., disait-il, ont accueilli la nouvelle de mon départ pour le Portugal, comme prétendant à la main de la reine dona Maria. Quelipie flatteuse (pie soit pour moi la supposilion d'une union avec une jeune reine, belle et vertueuse, veuve d'un cousin qui m'était cher, il est de mon devoir de réfuter un tel bruit, puisque aucune démarche qui me soit connue n'a pu y donner lieu.

« Je dois même ajouter que, malgré le vif intérêt qui s'attache aux destinées d'un peuple qui vient d'ac-

LOUIS-NAPOLÉON

quérir ses libertés, je refuserais riioiiucur de parlager le iroiie de l'orlugal, si le lias.ird voulait que quelques personnes jetassent les yeux sur mol.

'( La belle conduite de mon père, qui abdi(iua en 1810 parce (|u'il ne pouvait allier les intéiêts de la France avec ceux de la Hollande, n'est pas sortie de mon esprit.

« Mon père m'a prouvé, par son grand exemple, combien la patrie est préférable à un trime étranger. Je sens, en effet, qu'habitué dès mon enfance à chérir mon pays par-dessus tout, je ne saurais rien préférer aux intérêts français.

« Persuadé que le grand nom ([ue je porte ne sera pas toujours xta titre d'exclusion aux yeux de mes compatriotes, puisqu'il leur rappelle (piinze années de gloire, j'attends avec calme, dans un pays hospitalier et libre, que le peuple rappelle dans son sein ceux qu'exilèrent, en 1813, douze cent mille étrangers. Cet espoir do servir un jour la France, comme citoyen et comme soldat, fortilie mon âme, et vaut, à mes yeux, tous les trônes du monde. »

Celte lettre n'a pas besoin de commentaires; on en sent toute la noblesse.

Dans le courant de cette même année 1833, un grand chagrin avait frappé la reine llortense et son fils : mademoiselle Cochclet, dont nous avons plusieurs fois parlé dans le cours de notre récit, et qui. dans ses Mcmdirrs. nous a fourni bien des renseignements sur les premières années du prince Louis-Napoléon, était, comme on l'a vu, l'amie de pension, la dame d'honneur, la lectrice, enfin la confidente la plus intime de la reine llortense, qu'elle avait toujours suivie dans sa bonne fortune comme dans ses revers. Elle s'était mariée, en 1H-22, avec M. Parquin, sans cesser de vivre près de la duchesse de Saint-Lcu, dont elle charmait souvent la solitude par les qualités de son esprit et l'amabilité de son caractère. Fixée en Suisse, où elle habitait un château voisin d'Arenemberg, elle s'occupaitde l'éducation d'une fille, charmante enfant qu'elle avait eue d(' son miiriage, lorsqu'elle succomba presque subitement aux suites d'une maladie cruelle dont elle était atteinte depuis qiiel(|nes années. Celte perte frappa au cœur l'auguste amie de mademoiselle Cotbelet; et le prince Louis-Napoléon, partageant la douleur de sa mcre, exprima ses regrets dans une lettre à M. Parquin, où l'on sent que le cœur parle avec une véritable effusion. Le prince, ainsi que sa mère, se trouvaient alors à (j'euèvc.

« Mon cher monsieur Parquin, écrit-il sous la dalc du I '( mai 1853, vous ne pouvez douter de la vive douleur (jiie nous avons ressentie en apprenant la terrible nouvelle de la mort de votre excellente femme (nwrie le 7 maih ma mère en a été bien affectée, car elle perd en elle une amie d'enfance; mais je ne veux pas accroître votre chagrin en vous parlant du nôtre; je veux, au contraire, tacher de vous donner (pielques consolalions en vous renouvelant l'expression de mon amitié, sur laipiclle vous pouvez conq)ter, et en vous assurant du vif intérêt que ma mère vous porte, ainsi qu'à votre pauvre petite Claire, qui doit être bien malheureuse.

« Malgré la tiistc piévi>ion dis médorins, nous espérions bien reUonvcr eiicnro mada Parquin; mais

hélas! sa vie était tellement empoiscuniée par ses douleurs, que c'est pour elle un bienfait du ciel cpie d'avoir mis un terme à ses s-oulîrances.

« ,Ic rcï relie vivement de n'avoir pasétéù Arenend)erg pcndanu l's 1 1 islc> [imments, afin de vous prodiguer toutes les consolations ipie, en pareil cas, l'amitié seule peut offrir; mais bientôt nous nous reverrons, et je me flatte

de pouvoir, par ma sympathie et par la conformité de mes regrcis, adoucir un peu vos douleurs.

« Embrassez bien tendrement Claire de ma part, et croyez à mon amitié.

<( Signé N.M'OLÉo^-Loms Ronap.^rte. »

Ver« la fin de l'année 1835, après trois ans de laborieuses recherches, de graves méditations sur l'art de l'artillerie, après des études approfondies et un long travail d'expérience pralique, le prince Louis-Napoléon se plaça au premier rang des écrivains et des tacticiens militaires par la publication d'un ouvrage des plus subslantiels, sous le litre modeste de Marcel d'Artillerie, à l'usage des officiers d'artillerie de la république helvétique, par le prince Napoléon-Louis Bonaparte, capitaine au régiment d'artillerie du canton de Berne. C'est un cours à l'usage de toutes les nations modernes; mais on voit que, pour le jeune auteur, la France est toujours à l'horizon de sa pensée, suivant l'expression de ses biographes (Sarrut cl Saint-Edinc); il y explique de la manière la plus lumineuse le génie de Napoléon dans les grandes manœuvres de ses beaux jours de victoires. C'est par la science des projectiles que l'Empereur a décidé si souvent du destin de l'Europe. Son neveu traci^ rapidement, à grands traits, le précis de cet art depuis son invention; il a puisé aux sources les plus précieuses pour composer, de ces éléments divers, un tout homogène et complet; il a consulté une foule d'ouvrages allemands, italiens et français, dans les langues originales.

laissons, au surplus, les hommes du métier rendre compte de cet ouvrage. Voici comment il en est parlé d;\\]s\c Spectateur militaire, 120'' livraison, mars 1836. « L'auteur a puisé chez nous tout ce qui a rapport à l'artillerie de siège et de place, dont la Suisse n'est pas encore pourvue. Il a mis en œuvre beaucoup de ilocumenis sur l'inslruction de nos troupes et le service de nos établissements, en sorte que ce Manuel pourra être apprécié et recherché par les officiers français... Ils y puiseront prescpic tous des sujets d'instruction. L'auteur s'y montre au courant de toutes les imiovalions reinanpiables, de tous les perfectionnemenis importants, particulièrement de ceux adoptés chez les puissances étrangères, souvent peu connus et dont on est curieux en France; en un mol, la science a été mise à jiuir autant que possible.

« En téie de l'ouvrage est une relation historique de riiivciilidn et des progrès de l'artillerie jusqu'à nos jours. Ce début parait heureux ; c'est la partie intéressanlo; c'est (cIlc à laipicUe le lecteur rattachera les détails de noineiK lalurc et de constiuclion, toujours nu peu arides quand on n'en a pas un besoin actuel; c'est la seule manière d'en faire goilter la lecture... Le plan de l'ouvrage est bien conçu : on peut le regarder comme divisé en trois parties, dont la première traite de l'artillerie de campagne; la seconde de l'artillerie de siège et de place ; la troisième, des fabrications et constructions qui ressortissent de l'artillerie.

« L'auteur, après avoir fait connaître l'organisation du pei>oimel et du matériel de la confédération helvétique, donne un règlement sur les maineuvres des bouches à feu de bataille. Les officiers français n'étudieront pas sans intérêt le matériel suisse, évidemment imité du nôtre, mais qui offre cependant des différences dignes d'attention...

« Après les manœuvres vient leur application: le petit Trailé du service cl de la lacliquo de l'artillerie en

LOUIS-NAPOLEON

mnrche et sur le champ de bataille est un des chapitres les plus remai'(|iiables de l'ouvrage. On doit eu recoiuinander la lecture aux jeunes artilleurs de tous les pays. Il est suivi de la partie scientillque comme sous le nom de Théorie du tir. L'auteur s'y montre clair et exact; il résume au mieux ce qui a été admis pour le calcul des vitesses initiales...

« Cette première partie du Manuel se termine par le pointage et les tables, qui en sont le complément. Un éloge mérité par le Manuel d'artillerie helvéïicpie, c'est qu'il contient beaucoup de tables; elles sont toujours recherchées et précieuses dans les ouvrages de ce genre, quand elles sont le résultat d'expériences...

(I Dans ce que nous appelons la seconde partie de l'ouvrage, l'auteur a en vue la fortification, et traite de l'emploi de l'artillerie dans son attaque et sa défense. La fortification passagère est du ressort des officiers de toutes les armes; son étude lait partie, en France, de leur éducation militaire. Eu Suisse, les officiers d'artilleiie sont chargés de la construction des retrauchemenis, et c'est à ce double titre qu'on aimera à trouver dans le Manuel un petit traité de fortification passagère fort bien fait... Nous avons déjà dit que, pour faire connaître l'artillerie de siège et de place, l'auteur avait choisi le matériel français. Ancien ou nouveau, tout ce qui est en usage est décrit exactement. Nous devons nous applaudir d'une préférence qui donne un ouvrage de plus à consulter... »

Après avoir analysé la troisième partie du Manuel d'artillerie, qui traite de la fabrication de la poudre, de celle des bouches à feu, etc., et avoir mêlé à l'éloge que cette partie mérite quelques critiques de détails sur lesquelles nous passons, l'auteur de l'article termine ainsi :

« Il est impossible, en parcourant ce livre, de n'cire pas frappé du travail assidu dont il est le fruit. On peut s'en faire mie idée par la liste de tous les auteurs français, allemands et anglais qui ont été mis à contribution ; et cette liste n'est pas un vain catalogue. On retrouve, dans le texte, les idées, et souvent les expressions mêmes, des auteurs cités. En examinant combien il a fallu d'étude et de persévérance pour arriver à produire seul (car même les planches rép. indues dans le corps de l'ouvrage sont dessinées par l'auteur) un livre qui exige des coimaissances si profondes et si variées, et quand on se prend à songer que cet auteur était né sur les marches d'un trcine, on se sent épris d'une certaine admiration pour l'homme qui reçoit ainsi le choc de l'adversité. »

C'est ainsi que le jeune prince adoucissait par l'étude et par des publications utiles, les ennuis d'une retraite forcée, à laquelle son nom seul le condamnait.

Ces diverses publications, répandues en France, annoncées |)ar les journaux, entrelciiaicnt nécessairement le souvenir de l'héritier éventuel de l'Empereur, de cet honmie prodigieux dont la mémoire semblait grandir de jour en jour dans la reconnaissance de la nation. Le gouvernement de Louis-Philippe avait si bien compris que le moyen de se rendre populaire, c'était de caresser les souvenirs de l'Empire, qu'il avait fait rétablir la statue de l'Empereur sur la colonne de la place Vendôme, et pris des mesures pour l'achèvement de l'arc de triomphe de l'Etoile, où sont gravées les gloires militaires de l'ère impériale. Le trône de Juillet croyait, en agissant ainsi, s'entourer, dans son propre intérêt, d'une aure'^ole éblouissante ; mais le sentiment qu'il avait réveillé donna aussi aux partisans de Louis-Napo-

léon l'idée d'une entreprise qui pouvait devenir décisive, et ils engagèrent le jeune prince dans la voie hasardeuse d'un complot contre le gouvernement de Louis- Philippe.

Les circonstances paraissaient assez favorables : depuis vingt ans, les niasses avaient été chaque jour échauffées par le récit des actions merveilleuses de Napoléon ; les efforts du gouvernement de Juillet pour attirer sur lui un rayon de cette gloire avaient réveillé dans le peuple le sentiment napoléoiffen qui était évidemment national; d im autre côté, les reproches que l'opposition adressait au gouvernement de Juillet de suivre une politi(pie ambiguë et aniifrauçaise, tout faisait espérer aux amis du jeune prince qu'au premier signal le peuple se rangerait autour des étendards regrettés de l'Empire. On se fait bien vile illusion sur ce qu'on désire vivement. Dès que les dispositions nécessaires parurent suffisamment prises, le complot éclata.

Nous raconterons les détails de ces entreprises sans avoir la prétention d'y attacher ni blâme ni éloge; ce sont des faits que nous ne pouvons passer sous silence. Si l'on voulait, an point de vue de certaines opinions, les juger trop sévèrement, on devra se rappeler que le peuple, soit prononçant comme jury, soit agissant comme corps électoral, les a constamment justifiés. On verra d'ailleurs, dans ces circonstances, éclater sous un jour nouveau le beau caractère du chef même de ces entrepribcs...

C'est le dimanche 30 octobre 1836, à six heures du matin, que Louis-Napoléon, qui s'était ménagé d'avance quelques intelligences à Strasbourg, parut tout à coup dans cette ville. Secondé par le commandant de gendarmerie Parquiu, et par le colonel Vaudrey, du V régiment d'artillerie, alors en garnison it Strasbourg, le jeune prince essaya de rallier autour de lui les soldats qui se trouvaient réunis dans cette capitale de l'anciemie Alsace. Une partie des sous officiers et des soldats du régiment que commandait le colonel Vaudrey répondirent à l'appel qui leur était l'ail.

Quelques-uns, conduits par le comte de Gricourt, jeune homme de vingt-trois ans, se disant officier d'ordonnance du prince Louis-Napoléon, coururent à l'hôiel de la préfecture et pénétrèrent sans peiue dans l intérieur. Le préfet éUiil em ore couché. Ils forcèrent le portier de les conduire a la chambre de ce fonctionnaire. Le préfet, entendanl du bruit, sauta hors de son lit ; puis, quand il sut le motif du luuiulic, au lieu de se presser de s'habiller, il employa plus d'une demi-heure à faire sa toilette, espérant gagner du temps et donner à la force publique le moyen de venir le délivrer; il répondait aux menaces des soldats avec un sang-froid imperturbable et par des proicsiaiions réitérées contre la iblie de lein- insurrection. Il lui fallut enfin céder au nomlire, et ou le conduisit au quartier d Aust( rlilz. où il resta prisonnier environ vingt miuule=. Un adjud. numajor, ayant appris son arrestation, lui fit ouvrir les portes de la chambre où il avait élé renfermé. Il se hâta alors de sortir de la caserne et s'empressa de se rendre à la préfecture.

Pendant ce temps-là, d'autres insurgés se présentèrent chez le cénéral Voirol, counnandant la division militaire. Il était encore au lit. Un de ses domestiques eut à peine le temps de l'avertir qu'une insurrection vi nait d'éclaler dans la garnison, et que des soldais avaient envahi son hôtel. Le général eut cependant le temps de s'habiller avant que les insurgés fussent en sa présence. Quand ceux-ci se présentèrent, ils trouvèrent le

LOUIS-NAPOLEON

général prêt à les recevoir. Le prince Louis-Nupoléou paraissait être à la lèle du ilétaclieineiu, bien qu'il lui accompagné du colonel Vandrey et de M. Parquin. 11 s'avanva, les bras ouverts, sur le général, comme pour l'embrasser : « Laissez-moi, s'écria le général, je ne vous reconnais pas. « Et il représenta aux conjurés ce que leur démarche et leur tenlative avaient de répréliensible à ses yeux : « Allons, général, lui dit le prince, vous qui avez connu l'Empereur, mon oncle, qui avez servi sous ses ordres, vous ne pouvez pas me repousser; songez que la France ni'atlend avec impatience. — Ou vous abuse étrangement, si l'on vous dit cela, monsieur, répondit sévèrement le général. Puis, s'adressantau colonel Vandrey, il lui exprima son douloureux étonnemenl de le voir engagé dans une pareille entreprise. — Votre conduite, ajouta-t-il, témoigne d'une grande ingratitude à mon égard, moi (pii avais tant de confiance en vous, qui vous ai toujours accueilli avec afCeclion. — Vous me jugez mal, mon général, répli(pia le colonel Vandrey ; c'est précisément mon affection pour volrc personne qui me détermine à la démarche ([ue je fais en ce moment ; je veux vous sauver. Sachez que toute la garnison est engagée dans 1 insurreclion, et (|ue toute résistance de votre part serait inutile et vous perdrait. — Non, reprit le général, vous ne m'abuserez pas par de semblables assiu'ances-, la garnison fera son devoir, j'en suis sur, et vous ne tarderez pas à être convaincu de \(ilvt: isolement. »

Pendant ce collocjue animé, irois officiers d'artillerie et un oflicier détat-major parvim-ent à se faire jour jus- ([u'auprés du général, et, après une hille de quehpies instants, le général et les ofliciers qui l'avaient rejoint réussirent à se dégager. Le général, étant sorti de son hôtel, monta à cheval et se rendit aussilùl à l'hôtel de ville. De là. il envoya un officier poiu' faire lever le l)ontlevis de la cilailelle, afin d enqjèclier les communications avec la ville. Enfin il se transporta à la citadelle, où se trouvait le 10' régiment de ligne, sur le- (piel il croyait pouvoir compter.

En effet, ce régiment avait fait parlic du camp de Compiègne; il y avait vu les |irinces de la famille régnante, et ce souvenir, apparemment, échauffant son enthousiasme, il aceueillil le connnandanl avec les cris les plus énergi(pies de rire le roi.' Cet enthousiasme se coinnnini(piant, avec la rapidité de l'élincelle élec- Iricpie, dans tonte la garnison, gagna même les canonniers du 4" d'artillerie, que la surprise avait un moment égarés.

Sur ces entrefaites, le i)rince, escorté de la petite troupe que lui avait livrée le colonel Vandrey, était soril de l'hùtel du commandant, il parcourut les principales rues de la ville, aux cris de t'Jre Napuh'un! et se rendit au quartier du -40'' de ligue. On pensait que ce régiment ne serait pas difficile à ébranler. Mais, à la voix de ses ofliciers, qui élaienl accourus pour le maintenir dans le devoir, au lien de prêter l'oreille aux sollicitations des chefs de la révolte, il les arrêta euxmêmes et les escorta jusqu'à la prison de la ville, oii ils furent immédiatement écroués.

Cependant le commandant Voirol, après s'être assuré, comme on l'a vu, des scniimenls du Hf de ligne, se mit à sa tête et rentra en ville pour imposer aux factieux par une démonstration éclatante. Il se proposait de se rendre à la caserne où le préfet avait été renfermé; mais déjà ce m;igistrat venait d'être mis en liberté par des officiers d'artillerie, et les conspirateurs avaient été arrêtés.

Il y avait à Strasbourg deux régiments d'artillerie, le 5" et le 4*; le premier fut inéhraidable, ainsi que le 46" et le 16* de ligne. Il en fut de même du 14'-' léger, des ponlonniero, ijue le lieutenant Laity avait cru pouvoir attirer daus l'entreprise, et de la 8' compagnie d'ouvriers d'artillerie.

Cette malheureuse tentative, qu'on a nommée l'échauffourée de Strasbourg, dura à peine une heure. Les habitants de la ville ne s'en émurent guère, et la tranquillité publique n'en lut nullement altérée. Et pourtant on avait répandu parla ville des proclamations où le prince disait avec be;uicoiq) de vérité :

« En t8"0, on inqiosa à la France un gouvernement, sans consulter ni le peuple de Paris, ni le peuple des provinces, ni l'armée. Français! tout ce qui a été fait sans vous est illégitime.

« Un congres national, élu par Ions les citoyens, peut seul avoir le droit de choisir ce qui convient le mieux à la France.

« Paris, en 1850, nous a montré comment on renverse un gouvernement impie; montrons-lui, à notre tour, coininenl on consolide les libertés d'un grand peuple. )i

Mais les habitants de Strasbourg, qui avaient accepté, suivant l'usage des Français, le fait accompli, restèrent indifférents aux proclamations du prince comme aux excitations de sa tentative.

La nouvelle de cet événement eut toutefois une légère influence sur la Bourse de Paris. Les fonds, qui étaient à I0605(uous parlons du cinq pour cent) le 51 octobre, tombèrent à 103 50 le 5 novembre; mais, di'ux jours après, ils étaient remontés à 106. Les tripotenrs avaient profité de la circonstance potir provoquer inie baisse (pii lem- permît de pomper quelques millions aux joueurs imbéciles.

Au reste, ce qui prouve invinciblement combien cette cntieprise était hasardée et combien les agents et les amis du |uincc l'avaient trompé, involontairement sans doute et en s'abusant sur les disporiiions de la population, c'est que la nouvelle de celle teiit;ilive n'excita guère (prune profonde indillërence dans les diverses garnisons voisines de Strasbourg, telles que celles de Weissenibourg, llaguenan, etc.

Le coinmandanl Voirol, après l'alf.iire consommée, adressa à l.i garnison un (ir<lre du Jour rein|ili de ces phrases banales qui sont au service de toutes les causes. (i Dans les vives et douloureuses émotions de cette mati lée, disait-il, dont votre conduite riiidra le souvenir à jamais iniffaç.ible, j'éprouve, mes amis, le besoin de vous exprimer toute ma satisfaction et de proclamer, à la l'ace du pays, tout ce que vous venez de m'inspirer d'estime et de confiance. C'est par le nom chéri de Louis-Philippe, de ce roi si éminennnent dévoué à la gloire et au bonhein- de la Eranee, que vous avez répondu à ce cri de vive l'Empereur! naguère si gloiieux et si français, mais qui ne peut plus être aujourd'hui qu'un appel à la révolte, (pi'un signal de malheur pour notre florissante patrie... »

Un journaliste, à son tour, faisait, à l'occasion de cet événement, les réllevions suivantes:

« Dans tontes les diverses tentatives tpi'on a faites, depuis six ans, pour jeter la France dans la voie stérile des révolutions, on a toujours oublié que la France ne voulait qu'une chose : sa prospérité intérieure par le maintien des conquêtes de Juillet. La RérohUinn de juillet -u fermé l'ahîmc des révolutions et des eonlre-rérolutions; car elle a tué la c mlre-révolulion des légi-

LOUIS-NAPOLÉON

tiinisles fanatiques, comme ellea lue la conlre-révoKilion impérialisle. En France, on veut aujonrd'liui la liberté calme, pacifique, assurée; et la liberté ne peut ré!;ner avec les turbulences despotiques du sabre, ni avec les exigences rétrogrades de la Restauration, pas plus (|u'elle ne peut exister avec les caprices sanglants ou ridicules de la République... »

El, douze ans après, ce gouvernement de Juillet, si vanté, s'écroulait au sonfde d'une poignée d'émeuiiers, et la République était acclamée d'un bout de la France à l'autre, et Napoléon, rappelé avec un enthousiasme frénétique dans la personne de l'héritier légitime de sa gloire et de son nom, était placé, par la volonté du peuple, à la tête de cette République.

L'événement de Strasbourg était fort simple ; des politicpies à la vue extrêmement perçante prétendirent y apercevoir une immense conspiration, toute prête à envelopper la France entière.

Il est vrai que , le jour même où éclalait l'affaire de Strasbourg, une entreprise du même genre était aussi tentée à Vendôme. Voici comment ce fait est raconté dans le Moniteur du temps:

« Le 30 octobre, le nommé Rruyant, brigadier du •i'' escadron du 1°' régiment de hussards, en garnison dans cette ville (Vendôme), se trouvait à l'auberge de la Tête-Noire avec quatorze hussards du régiment. Dans celle réuuliiii, le [inijcl avait été arrêté de faire sonner achevai pendant la nuit, de s'emi)arer des postes et des officiers, d'arrêter les antorilés, et <\o proclamer la Rcpublique. Ou ajoute que, de là. les révoltés devaient marcher sur les villes voisines pour grossir leur parti.

« neltc réunion, pendant qu'elle se tenait, fut déuoncéeau lieutenant-colonel du régiment, qui s'empressa de faire arrêter lebrig;idieretles autres hussards ses complices. Rruyant, ayant été amené à la salle de police, profita d'un instant de liberté pour tirer un coup de pistolet, à bout portant, sur un maréchal des logis qui eut le corps traversé jiar la balle et tomba mort. Bruyant, dans ce moment de confusion, échappa à ses gardes, s'enfuit du quartier, traversa le Loir, et courut à Iravers champs. Sun principal complice, le hussard Thierry, est parvenu également à s'échapper à la première alerte. »

.\ deuK heures de la nuit. Bruyant, las d'errer sans abri, et d'être traqué comme une bête fauve, se décida à rentrer de lui-même à la caserne. Ou le mit au cachot. Interrogé bientôt par le procureur du roi, il ne chercha point à déguiser son projet et ses folles espérances. Il fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort avec Thierry, l'un de ses complices; trois autres accusés furent condamnés à des peines moins sévères.

La coïncidence de cette ridicule entreprise avec la tentative de Strasbourg fit supposer à des écrivains trop clairvoyants que ces deux événemcnls avaient une relation forcée, et que les ramifications s'en étendaient jusqu'à l'élranger.

« Les événements de Strasbourg, disaient-ils, n'ont rien d'alarmant, mais nous croyons qu'on aurait tort de ne voir qu'une échaulfource dans ce qui était réellement nue conspiration, une conspiration qui avait ses ramifications à l'intérieur et ])iobablemeiit à l'étranger. La coïncidence de l'insurreclion de \ endôme avec celle de Strasbourg n'cst-clle pas une preuve manifeste qu'il s'agissait, non d'une tentative isolée, m.iis d'un mouvement organisé sur une assez vaste échelle... »

Pour justifier celte hypothèse, il faut expliquer com-

ment le cri de vive la République 1 qui retentit à Vendôme a de l'identité avec celui de vive Napoléon! qu'on fait entendre à Strasbourg. Les gens d'imagination ne sont jamais embarrassés.

« Tout semble indiquer, disent-ils, que le complot n'était pas un complot bonapartiste. La présence de Louis Bonaparte à Strasbourg, les cris de rire Napoléon II! i'H'c('£)n;7freur.' ne signifiaient pas qu'on voulût relever l'Empire dans la personne du fils de la duchesse de Saint-Leu. Ce jeune homme, son nom, le souvenir qu'on invoquait, n'avaient pour but que de séduire les troupes et de les enlraiiier à la révolte. La conspiration, pour réussir, prenait la forme impériale, mais au fond, à Strasbourg comme à Vendôme, la conspiration travaillait au profil de la République.

« Tant que l'instruciion ne nous aura (las prouvé le contraire, nous croirons que l'insurrection de Strasbourg était une insurrection républicaine: nous croirons que Louis Bonaparte venait se mettre à la tête des radicaux français; nous croirons encore que c'était, non pas seulement une tentative de guerre civile, mais un acte d'agression étrangère, dont les journaux suisses nous ont menacés depuis quchpie temps. Le Républicain suisse, entre autres, contenait, il y a quelques jours, la menace directe dune pointe sur l'Alsace et sur Lyon. La pointe sur l'Alsace a été faite; probablement on n'a pas osé tenter sur Lyon le même coup de main. »

Nous n'insisterons pas sur ces apprécialions à vol d'oiseau; nous ferons seulement remarquer quelle était l'erreur de ces écrivains, quand ils supposaient une alliance entre le bonapartisme et le radicalisme, c'est-àdire entre le principe d'ordre et d'autorité et les exagérations républicaines. Présenter Louis-Napoléon comme disposé à faire litière des glorieux souvenirs de l'ère impériale au profit des hallucinations des radicaux, c'est une de ces idées excentriques qui ne germent pas ordinairement dans un cerveau raisonnable. Les deux faits qui ont donné lieu à ce rapprochement hasardé n'avaient entre eux aucune liaison, voilà ce qui est positif, ainsi que la suite du récit le démontrera.

Au reste, l'entreprise du prince Louis-Napoléon ne domiail pas seulement lieu à de finisses apprécialions; elle était aussi jugée, et ce'a en Allemagne, avec une sévérité excessive.

« Voilà donc le parti impérialiste, disait-on en parlant de la France, qui a voulu essayer ses forces. Le fameux mot de M. de Meiteruich était connu : « Faire « du bonapartisme sans Bonaparte, c est une folie. » Les gens sensés comprenaient cela; un jeune ambitieux ne l'a pas com|pris.ll a cru pouvoir marcher de Strasbourg à Paris, et, dans son délire frénétique, il a répété le cri du transfuge de l'île d'Elbe : « (Juc l'aigle vole, de « clocher en clocher, jusque sur les tours de Notre- « Dame! » Imprudent! quelle voix lui commandera, à celte aigle immortelle? Le cercueil de S.iiuic-llélèue s'est-il ouvert pour rendre au monde le grand capitaine'.' Qu'il revienne alors tout entier, avec ses drapeaux et ses trophées, avec son génie cl son épée. La France délibérera peut-être, et l'Europe, courant aux armes, saura quel danger elle doit prévenir.

« i\Iais un jeune homme sans expérience! un jeune insensé, sans génie, sans talent, sans renommée, qu'aucun souveuir de gloire n'accompagne, qu':aicun titre n'a jamais décoré, que veut-il'.' Que trente millions d'hommes s'inclinent devant lui? qu(i ce qui fut conquis par l'épée de son parent lui soit offert, porté

LOUIS-NAPOLEON

en hommage, coiiiiiie un liériiage légilimc dû à sa milliié politique, à sa prolonde obscurité? — Mais j'ai eu Napoléon dans ma fauiille ! — Voilà tous vos titres auprès d'une nation qui a jeté dans la balance des dynasties entières, et qui a compté pour peu les gloires accumulées depuis Henri IV jusqu'à Louis XIV et au dernier des Bourbons ! Venir régner par droit de famille quand on saiiiiclle llonapartel En vérité, autant la gloire militaire de ce nom est imposante, autant sa prétendue légitimité fait sourire de pitié !

« Le voilà donc, comme les républicains, comme les légitimistes, ce parti impérial, expirant à son tour, brisé contre le trône de Juillet! L'échauffourée est finie, l'autorité a repris sa force, et il est prouvé que les révolutions de corps de garde, malgré l'exemple de l'Espagne et du Portugal, n ont pas toujours des chances de succès, et peuvent devenir funestes à leurs auteurs. »

Cette sortie passioimée est curieuse à lire aujourd'hui. Quel démenti ce jeune homme inconnu, sans antécédents glorieux, a donné à tous ces faiseurs de phrases sonores et ronflantes! On ne savait voir dans Napoléon que l'honnne aux mille victoires, que le guerrier infatigable autant qu'habile; on oubliait l'organisateur. Or, Louis-Napoléon ne se présentait pas pour recueillir l'héritage du héros, mais pour reprendre et continuer l'œuvre du grand organisateur. Peut-être, en effet, était-il bien jeune alors pour prendre en main une lâche aussi diflicile ; son hciu'e sans doute n'était pas venue. La Providence voulait qu'il se préparât encore, pendant du longues années, avant de lui confier le gouvernail de la nation française ; mais la suite a prouvé que lus idées napoléoniennes ne s'étaient point brisées, comme on se plaisait à le dire, contre le trône de Juillet. On lui reproche son obscurité. Eh ! ses entreprises, toutes coupables, toutes folles qu'il les a jugées lui-même dans un âge plus avancé, avaient du moins pour lui cet avantage qu'elles le faisaient sortir effecliveuicnt d'une obscurité qui lui pesait plus qu'on ne saurait le dire.

Par ce qui précode, on a pu apprécier le caractère de la Icnlalive de Strasbourg, et voir qu'elle était moins républicaine qu'iu)périalislc. La vérité historique nous oblige de <ouvenir, toutefois, que Louis-Napoléon, à celle cpo(ino. avait de nombreuses relations avec le parti libéral, dil le parli des radicaux eu Suisse; ce parti, qui se composait de ce qu'A y avait de jeune et de généreux dans cette contrée, et notamment dans le canton de Tluirgovie. se groupait volontiers autour du jeune prince, dont il admirait l'instruction et les hautes qualités. Lors de la révolte qui éclata à Lyon, en 1835, on lui conseilla de se rendre à Genève, alin d'être plus à portée de profiter des événements, en répondant, s'il y avait lieu, à l'appel qui pourrait lui être adressé. Il fit celte démarche ; mais l'émeute lyonnaise ayant été éioufféc, il se borna à revenir auprès de sa mère à .Arenemberg.

Opendant, le gouvernement de Louis-Philippe aurait birn désiré i)onvoir traduire devant un conseil de guerre les accusés de Strasbourg, comme on les désignait alors; mais la loi était formelle : lise trouvait parmi eux des personnes non militaires, et la qualité de ces personnes, non-seulement s'opposait à ce qu'elles fussent soumises à la juridiction des conseil de ^jucrre. mais, bien mieux, elle faisait appeler avec elles leurs complices, même militaires, devant la cour d'assises. « Toutes les mesures sont prises, disait le gouvernemenl sur un ton assez menaçant, pour

qu'une justice aussi prompte que l'autorisent les lois soit rendue, et pour que, sans rien sacrifier des droits de la défense, la société reçoive la satisfaction qu'elle al tend. »

Pour conmiencer, le prince Louis-Napoléon fut incarcéré à la maison de correction, dans un appartement qui lui avait été préparé.

Dans les interrogatoires qu'on lui fit subir, il montra le plus grand calme et déploya une entière franchise ; seulement, dans la crainte de coniprouieltre les nombreux amis qu'il avait en France, il refusa de les nommer, affirmant qu'il ne s'était décidé à venir en France que sur l'assurance qu'on lui donnait qu'il n'avait qu'à se présenter sur un point des frontières pour, de là, marcher en triomphe jusqu'à Paris.

Les autres chefs de l'enlreprise iin'on avait pu arrêter étaient au nombre de sept, savoir :

Le cotnmandanl Parquin , officier de la Légion d'honneur;

Le comte de ilricourt , ofiicier d'ordonnance de

Ve Querelles, officier d'ordon;iaiice du même prince Louis-Napoléon;

Le colonel Vaudrcy, colonel d'arlillerie;

I^c jeune officier Luity, lieutenant au bataillon de pontonniers à Strasbourg;

Le chef d'escadron de Bruc;

Madame Brault (Èléonore), allachée à la maison de la reine llortense.

Il est aisé de voir par quels liens la pliqtart de ces personnes tenaient à l'entreprise. Bl. Parquin, par cxcnq)le, était depuis peu de temps conmiandant dans la garde nuuiicipale de Paris; mais il se trouvait pres- (pie continuellement en congé, et à peine eut-il le temps de porter l'uniforme de son corps. Il était particulièrement dévoué à la famille de Napoléon ; la reine llortense lui avait fait épouser sa lectrice, la spirituelle mademoiselle llochelel; la reconnaissance l'attachait à cette infortunée princesse, et il se serait fait tuer pour elle et pour son fils.

Madame lirault, arrêtée comme prévenue de coiiiplicilé dans la tenlalive, se qualifiait de veuve de sir (j'ordon, commissaire des guerres à la légion angloespagnole, conunandée par le général Ev.ms contre les carlistes; elle était musicienne, et avait donné un concert à Sirasbourg dans le courant de l'élé précédent.

Les débats foiont connaitre suffisamment les antécédents des antres conjurés.

Cependant la reine llorlense, à la première nouvelle des [irojits de son fils, avait employé tous ses efforts pour le délounicr d'une entreprise aussi hasardeuse. Jlais un officier, envoyé sans doute par le colonel Vaudrcy, étant venu à .\renemberg pour solliciter le prince de ne plus difl'crer de se mettre à la têle de l'insurrection, lui assurant qu'elle était parfaitement organisée, il céda à ces instances, malgré les larmes de sa mère.

On peut imaginer quelles furent les angoisses de la princesse lors(|u'elle apprit le résultat du la conjuralion; elle se rapprocha des frontières, puis, son amour maternel ne connaissant d'autre loi que son dévouement, elle osa rompre son ban, et pénétrer en France, afin d'êlre plus à portée de faire les démarches qu'elle voulait entreprendre pour sauver son fils. Ses efforts ne furent pas sans eflicacité.

Le mercredi 9 novembre, un chef d'escadron de gendarmerie, envoyé de Paris, acconqiacné d'un officier et

LOUIS-NAPOLÉON

de cinq gendarmes, arriva à Strasl)ourg, porleur d'un ordre absolu et formel des ministres de la guerre et de l'intérieur pour le lieutenant général commandant la division militaire et pour le préfet du Das-Rliin. Cet ordre prescrivait à ces deux fonctionnaires de remettre entre les mains du chef d'escadron, sans aucun délai, le prince Louis-Napoléon Bonaparte. Cet ordre fut exécuté sur-le-champ, et le prince partit le soir même à sept heures, dans une chaise de poste, pour Paris, où il n'arriva que le surlendemain, 11, dans la soirée. On lui fit traverser la ville pendant la nuit et sous bonne escorte ; puis, après l'avoir laissé reposer quelques heures à la préfecture de police, on le fit remonter en voiture, et il prit la route de Lorienl.

On connut bientôt dans Paris la décision prise par le gouvernement à l'égard du jeune prince; on en parlait diversement dans les cercles politiques, mais l'intérêt qu'inspiraient tout à la fois son grand nom et sa jeunesse faisait accueillir généralement cette nouvelle avec faveur. Les organes des opinions les plus systématiquement opposées à la dynastie de Juillet et à la conduite habituelle du gouvernement avaient déjà insinué celte mesure d'indulgence, en exprimant une approbation anticipée de tout ce qui porterait l'empreinte de la modération envers un jeune homme dont la témériié venait, disait-on, do compronieltre gravement son nom iinx yeux de la France et de l'Europe.

Criie espèce de pétition se trouvait d'ailleurs appuyée par des souvenirs respectables et des sentiments généreux, par la glorieuse mémoire de Napoléon, et |iar la confiance que la nouvelle dynastie avait dans sa force. Les amis les plus sincères de la famille royale, 110 voyant eux-mêmes dans le prince que le moins coupidile des auteurs de l'entreprise, apostiUèrent de leur silence, s'ils ne l'appiiyèreut iias ouvertement, la prière d'iiMc mère bannie pour un fils prisonnier. Car ce sont surtout les sollicilations de la duchesse de Saint-Leu i|ni déterminèrent la raison politique à fiéchir dans cette circonstance.

Au reste, un précédent plaidait en faveur de Louis- Napoléon, un précédent pris dans le parti légitimiste : la mise en liberté de la duchesse de Berri, après son es( apadc, ou, si l'on veut, sa tentative insurrectionnelle de la Vendée. Ce précédent, la conscience nationale semblait l'avoir sanctionné.

Mais il restait des prisonniers dont le gouvernement persistait à vouloir la condamnation ; on prévoyait déjà que les avocats trouveraient dans la justice indulgente faite au jeune prince des objections puissantes contre lui verdict de sévérité. Mais le gouvernement prétendait rencontrer dans la situation de Louis-Napoléon des motifs d'excuse que ne pouvaient offrir ses complices. Une peine, en quelque sorte préalable, disait-on, celle du bannissement, l'avait déjà atteint avant son entreprise; ses complices, au contraire, avaient à remplir des devoirs, à respecter des serments qui n'étaient pas les .siens.

Cependant, le prince était arrivé à Lorient dans la nuit du 14 au 13, à deux heures du matin. Il fut immédiatement conduit d.ins la citadelle, dont les ponti-levis furent levés par mesure de précaution. Il devait s'embarquer, dans la soirée du 1o, sur la frégate l'Àndromhie, en destination des mers du Sud, mais qui devait rilàcher aux Etats-Unis, et y déposer le pauvre exilé.

Pend.int que Louis-Napoléon voguait vers les t('ries américaines, l'instruction du procès de ceux qui l'a-

vaient entraîné ou suivi dans son entreprise était parvenue à son terme.

Treize accusés furent destinés à paraître devant la cour d'assises; mais plusieurs étaient absents, et furent déclarés contumaces.

Voici, au surplus, le texte de l'acte d'accusation; il renferme des documents précieux pour l'histoire, et, à ce titre, il mérite d'être consigné dans nos coloiuies. En le lisant, on devra se rappeler que c'est le factum d'un magistrat accusateur, afin de ne pas prendre à la lettre les assertions qui s'y rencontrent. Il entre dans le rôle d'un accusateur public de se livrer à certaines exagérations, de glisser force insinuations malveillantes ; on se mettra en garde contre ces habitudes de procédure. Sous le bénéfice de ces observations, nous donnons textuellement la pièce en question. La voici :

« Le procureur général à la cour royale de Coluiar expose que, par arrêt rendu par cette cour, chambre d'accusation, le 5 décembre 1S36, il a été déclaré (jn'il y a lieu d'accuser :

« 1° Vaudrey (Claude-Nicolas), âgé de cinquantedeux ans, colonel du 4" régiment d'artillerie, oflicipr de la Légion d'honneur, domicilié à Strasbourg ;

« 2" Laity (Armand-François-Ruppert), âgé de vingtsept ans, lieutenant an bataillon des |iontonniers, en garnison à Strasbourg ;

(( 5° Parquin (Charles-Denis), âgé de quarante-neuf ans, chef d'escadron de la garde municipale, douiicilié à Paris;

« 4" De Querelles (llenri-Richard-Sigefroy), âgé de vingt-cinq ans, lieutenant en disponibilité, domicilié à Nancy;

« 5° De Gricourt (Charles-Emmanuel-Raphaël), Agé de vingt-trois ans, sans profession, domicilié à Paris; « 6° Eléonore Brault, veuve du sieur Gordon-Archer, âgée de vingt-huit ans, artiste, domiciliée à Paris;

« 7" Frédéric de Bruc, âgé de trente-huit ans, chef d'escadron en disponibilité, chevalier de la Légion d'honneur, domicilié à Paris ; tous détenus ;

« 8° Persigny (Jean-Gilbert-Victor), âgé do vingt-i:in(| ans, sans profession, domicilié à Paris ;

« 9" Lombard (Jules-Barthélemi), ancien chirurgien des hôpitaux militaires, âgé de vingt-sept ans, domicilié à Strasbourg ;

« 10° Gros (Michel, etc.), âgé do vingt-six ans. lieutenant en second à la 12« compagnie de pontonniers, eu garnison à Strasbourg ;

((1l°Laity (Charles, etc.), âgé de vingt-cinq ans, lieutenant en second à la 6'' compagnie du même bataillon ;

« 12» Dupenhouat (Louis), âgé de vingt quatre ans, lieutenant en second à la 4'^ conqiagnie du même corps ;

« 15" De Schaller (André, etc.), lienteuant au 3'' d'artillerie, en garnison à Strasbourg, âgé de vingl-.six ans.

« Ces six derniers fugitifs.

« Déclare, le procureur général, qu'en exécution du susdit arrêt, ayant fait un nouvel examen de la procédure, il en résulte ce qui suit :

« Des divers membres de la famille Bonaparte, bannis à la suite des événements de 1814 et 1815, les deux fils de l'ancien roi do Hollande seudjlent avoir été ceux qui ont nourri avec le plus de force l'espoir chimérique de reprendre en France la place de l'homme ([ui a jeté tant de gloire sur leur nom.

« Fixés à peu de distance de nos frontières, à proxi-

ay

LOUIS-NAPOLÉON

l|l Mu ^ '!^^f fWilf'ia

La reine Horlense.

mile do l'Ilalic, ils sciiililaiciil avoir clioisi pmir dcnit'iire le yioiiil (|iii les inetuiit le plus à poiiéc de suivre cl d'apprécier les événements qui pourraient leur offrir quclipies cliauces de réaliser leurs désirs.

(( Ces espérances, dont le calme dans lequel s'écoulèrent les dernières années de la Restauration avait attiédi la chaleur, se réveillèrent avec une intensité nouvelle an moment de la Hévolulioii de juillet et au brnildos commotions qui send)laicnt devoir ébranler le sol de la vieille F.urope.

(I Les mouvements qui étlalcrcnt à cette époque en Italie paraissent avoir appelé surtout leur attention. Ce pays avait fait partie de l'ancien empire français: c'était le théâtre sur lequel leur oncle s'était annoncé pour la première fois au monde. Leur origiue, leur nom,

étaient italiens ; puis l'Italie, c'élail pour eux le chemin de la France; c'était aussi celui du pouvoir. Aussi les vit-on, dès les premiers symptômes des troubles qui se manifestèrent dans celle contrée, s'y jcler tous les deux avec la ferme volonté de leur donner de la consislancc. Ce premier essai fut malheureux : l'un mourut à la peine; l'autre, accablé par la maladie, épuisé par la souffrance, dut, pour la seconde fois, la vie à sa mère.

« L'expérience elle souvenir du malheur ne lui furent point, toutefois, d'assez, grands maîtres. La générosité dont, dès lors et dans des circonstances difficiles, le gouvernement français fit preuve h son égard, n'eut pas davantage de fruits ; une seconde fois, il devait être l'objet d'un acte de e'.émencc appelé à prendre place

Imprimi? par H. nidot, Mosnil (Enre^, 'iiir les cliclu's des Fiiileiirs

LOUIS-NAPOLÉON

Le roi de Hollande,

dans les plus belles pages de Vliisloire contemporaine.

« Dès le mois de mai 1852, il clierclic de nouveau à s'emparer de la scène. Le jeune soldai, dont l'épée venait d'être brisée en Italie, se saisit de la plume : aux tenta(^ives du guerrier succèdent celles du législateur. Louis Bonaparte publie ses Rêveries politiques; il les fait suivre d'un projet de consiiiulion.

« Les Rêveries contiennent la pensée que la Franco ne saurait être régénérée que par des hommes du sang de Napoléon, et qu'à eux seuls il pouvait appartenir de concilier les exigences des idées républicaines avec celles de l'esprit guerrier. La constilulion répond aux promesses du préambule ; elle est démocratique ; plusieurs de ses dispositions semblent écrites sous des inspirations saint-simoniennes; eu même temps, elle

porte dans son article 1" que la République aura un empereur, et, dans son dernier, comme pour empêtlier que l'on ne prît de nouveau le change sur l'acception du mot, que la garde impériale sera rétablie.

« Des lames de sabre, saisies .i Strasbourg avant l'événement du 30 octobre, et sur lesquelles se trouvent l'aigle et les mots garde impériale, prouvent que Louis Bonaparte n'a pomt cessé de songer sérieusement à l'accomplissement de la disposition finale du pacte qu'il voulait octroyer.

(t II est h remarquer qu'à l'époque de cette publication le jeune duc de Reichstadt vivait encore; mais on ne saurait oublier en même temps qu'il était atteint d'une maladie mortelle, et qui laissait sans doute à ses héritiers, moins qu'à tous autres, l'espoir d'une guéri-

LOUIS-NAPOLÉON

son : loiit donne lieu de croire (iiie, sous le voile de l'esprit de famille, Louis Bonaparte cliereliait à faire valoir un intérêt plus intime encore, et qui lui clait entièrement personnel.

« Les faits qui ont suivi viennent entièrement à l'appui de ces assertions. Depuis 185-2, tous les efforts do Louis Bonaparte tendent à appeler sur lui l'attention. Il publie de nouvelles brocliuros : l'une contient des considérations sur l'état politique et militaire de la Suisse ; l'autre s'adresse à l'ariillerie, à l'arme d:ms laquelle P'apoléon a servi ; de nombreux envois en sont faits en France. Plui tard, une main amie trace son liistoire dans la Biographie des hommes dn jour ; on en lire de nombreux exemplaires. D'un autre côté, il cherche à nouer des liaisons avec les mécontents, toujours si nond)reux dans un pays profondément sillonné par de grandes révolutions, et à la suite du déclassement opéré par elles. Il recrute des adhérents dans toutes les classes de la société.

« Les militaires surtout sont l'objet de ses prévenances : en tons lieux il les cherche, il court au-devant d'eux, il les réunit dans des banquels; il parle avec enihousiasme des temps de l'Empire; il utilise, en un mot, autant qu'il est en son pouvoir, le prestige qui s'attache toujours, quel que soit d'ailleurs le caractère de la personne, à un nom illustre ou à une grandeur déchue.

« Du reste, pendant longtemps ses projets n'ont rien de (ixc et de déterminé. 11 saisit avec avidité tous les bruits de troubles prochains, il pense qu'au milieu du désordre il pourra se créer la jilace qu'il andiitioinic.

(( Un horrible crime doit se commettre (I), de soin'des rumeurs que l'on entend toujours à rap|)ro(he des grandes catastrophes l'amioncent longtcn)ps d'avance. Il attend le moment; près de lui se trouvent les accusés Pcrsigny et Gricouri, (pic l'on verra plus lard prendre une part si active à l'allenlat du 30 orlobrc.

(( l'ins lard aussi viennent à se Iroiddçr les rclalions de paix qui existent depuis si longtemps entre la France cl un pays voisin; exploité (lar toiiles les passions haineuses, le conflit semble ac(piérir un caractère sérieux. Louis Bonaparic veut prolllcr de la circonstance; c'est la Suisse qui doit être le poinl de départ ilu mouvement qu'il cherche à organiser.

« Mais la Providence veille sur les jours du roi, cl la raison reproml sa place dans les conseils d'une nation si souvent renonnnée par sa sagesse.

« Il faut lourner d'un autre côté ses espérances, cl c'est ce (pie l'ait Louis Bonaparte : c'est vers l'armée que se portent ses regards ; c'esl à mie révoliilidu militaire qu'il songe. 11 se rappelle les gardes prétoriennes; les souvenirs du 18 brumaire et du "iO mars appartieniieni à sa famille ; une révolution militaire vient d'éclater en lîspagno, une autre en l'orliigal. Il espère (pie celle (pi'il veut diriger sera aussi heureuse; il se iKPiirrit, d'ailleurs, de l'espoir commun aux conspirateurs de toutes les ép(i(iues ; il aime à penser que ce (pie le petit nombre aurait osé tenter serait approuvé par beaucoup et soulTei l par lou-*.

« Toutefois, un point ilappiii lui nian(|ue encore, il lui faut le concours d'un clief de corps. L'homme nécessaire lui apparait d.ins la personne d'un colonel d'artillerie eu garnison à Strasbourg, et cdiinii jiar riuflueuc(,- (pi'il exerce sur son réginienl. Tous les nioyciis de séduelion ipii sont en son pouvoir, I ouis

(1) On comprend qu'il s'agit ici (le f allcnLit do l'icsclji.

Bonaparte les met en usage ; il triomphe bientôt do la molle résistance qui lui est opposée; il en acquiert la certitude le 26 au malin, dans une auberge du Vald'Knfer.

'( D.uis la soirée du 28, il arrive à Strasbourg ; les divers conjurés ((ui n'habitaient |ias la ville y étaient accourus de loules parts. C'esl le 30 octobre qu'éclatent les attentats sur lesquels il appartient à la justice de prononcer,

(( Dans la matinée de ce jour, avant six heures, Louis Bona|)arle, revêtu d'un cosiuine qui rappelle celui du grand homme, la tète couverte du chapeau historique, quille son logement, et se rend, suivi de la plupart des conjurés, à la caserne occupée par le régiineiit d'artillerie cominaiulé par le colonel Vaudrey. Celui ci l'allendait à la tête de sa troupe en armes; dès qu'il i'aper(;oit, il se porte au-devant de lui, et, abordant le front de son régiment, il se présente au corps, auipiel il s'adresse en ces termes :

(( Soldats du V d'artillerie ! une révolution vient d'é- « dater en France. Louis-Philippe n'est plus sur le « trône; Napoléon 11, enipcreiir des Fran(.'ais, vient « prendre les rênes du gouvernement. Criez : Vive « l'Empereur! »

Il Et il pousse ce cri, qui est répété par les soldats. Louis Bonaparte harangue ensuite la troupe; il l'appelle à le sccondei'. Son allocution est suivie des cris répétés de : Vire l'Empereur !

(I Les iiKimenls étaient précieux. Plus était grande l'audace du projet, plus il importait d'en liàler l'cxéciition. Louis Bonaparte se met iminédialement à la tête du régiment; cepcndaut il deniande ipiatre délailiemeiils au colonel Vaudrey, (jui les lui fournit, et prescrit aux soldats l'obéissance envers les chefs improvisés (jui vont les diriger.

(( L'accusé Pcrsigny, ;i la tête du premier déiachenicnt, se rend ù la préfecture, s'en fait ouvrir les portes, et parvient à se saisir de la personne du premier magisli'al du déparleiiieiil.

(I L'accusé de Sclialler, licnlcnanl au 3'' régiment d'artillerie, prend le eommanilcnicnl du second détaclienieul. Il se porte devant la maison habitée par son colonel, cl donne la consigne de ne laisser cuirer ni sortir personne.

Il L'accusé Lombard gagne, à la lèu^ du troisième délachemcnl, les alili( is du sieur Silberiiiann, et »e bàle de faire imprimer les proclamations par lesquelles Louis Bonaparte v(uilail annoncer à tous son av(;nement.

« Un (luatrième détaclicnieiit, sons la (onduite d'un chef donl le nom est resté incoiuiu, avait pour mission de s'emparer des avenues de la maison du général Lalandc, coinmandant le département du Baslthin.

« Pendant que s'effeclnenl ces mouvements partiels, le gros de la troupe se dirige vers le quartier général ; arrivée au bas, elle fait une halle; Louis Bonaparte s'en détache suivi des principaux conjurés. 11 pciièire jusqu'à l'appartement occu|)é par le général Voirol; il s'avance vers lui eu lui disant : « Brave général, venez (( que je vous cmbr.issi'; reconnaissez en moi Napo- « léon II. I) Mais la réceplion qu'on lui fait ne réjiond pas à ses avances; vivement apostrophé par le chef iidèle, il comprend bientôt (pie toute espérance doit être bannie de ce côté : ;ui>si se hàte-t-il de quiticr rii(')lcl, en y laissant loliiefois le général sous la garde de l'accusé Parquin cl de douze artilleurs que Vaudrey détache de sa troupe.

« De là il se rend à la caserne de la Fiiickuiall, occupée piir le 46" réi;iiiieiil de ligne. La résislance qu'il avait Iroiivée dans l'hôlel du général Voirol, il la rencontre dans les derniers rangs de l'armée : soldats et sous-officiers repoussent avec énergie les promesses qui leur sont faites. Les allocutions de Louis Bonaparte, les cxhorlations du colonel Vandrey, les paroles de (Jiierolles et de Laiiy, ne parviennent à émouvoir personne, fiientôt les conjurés sont tous arrêtés par les soldais, encouragés par l'arrivée successive de leurs chefs. Louis Bonaparte, après avoir essuyé quelques violences, l'uniforme déchiré, les insignes arrachés, est renfeiiué dans mie chambre de la caserne, et le lien où il croyait rencontrer un triomphe assuré voit l'anéantissement de son audacieuse et coupable entreprise; cinq des autres conjurés subissent le même sort.

« D'après les détails qui précèdent, le concours actif de Vaudrey aux attentats du 50 octobre ne saurait déjà plus être mis en doute. On l'a vu recevant Louis Bonaparte à la tête de son régiment, et le présenter comme celui qui, par suite du renversement du gouvernement du roi, venait prendre les rênes de l'Etal; on l'a vu aussi fournir les délacbcments qui, en arrèlaiit les principales autorités, devaient paralyser toute résistance sérieuse.

Il .Mais ces faits, qui rentrent dans le cadre des faits généraux, et qui seraient déjà suffisants pour établir la chljiabilité de Vaudrey relativement aux divers chefs d'accusation qui lui sont imputés, reçoivent une force nouvelle des actes particuliers dont il s'est rendu l'auteur. Eu effet, le jour de l'attentat, dès cinci heures du malin, il se rend à la caserne de son réginrent, il prend toutes les mesures qu'il juge nécessaires pour la réussite du plan concerté. 11 y distribue de l'argent, il promet des grades; il interdit expressément d'avertir les oUiciers; après, il suit Louis Bonaparte, et partout le seconde d'efforts soutenus. Il n'est nullement ému des vifs reproches que le lienlenanl général lui adresse siu' son paijure et sa trahison, lorsqu'il ose se montrer à lui à côté de Louis Bonaparte. Il persiste dans sa défection.

(( Arrivé à la Fincluuatt, c'est lui qui, comptant sur l'ascendant que lui donne son grade élevé, s'adresse aux soldats et les exhorte à se joindre à l'artillerie, à crier : Vive l'Empereur! et à se rallier à la bonne cause. C'est lui encore qui donne au sous-lieutenant Pleignicr l'ordre de faire prendre les armes au 46"^ et de le faire descendre dans la cour. C'est lui aussi qui ne craint point de s'adresser au major Galleix et de l'engager à se joindre à lui, à proclamer Napoléon II, et à faire crier : Vive l'Empereur! C'est lui enlin ipi'on voit dans la même caserne ordonner l'arrestation du lieutenant lloruet, et, le sabre nu, au milieu des soldats de son régiment, également sur l'offensive, chercher à obtenir par la force une adhésion qui avait été refusée à des moyens moins violents. Il finit par se rendre, il est vrai, mais c'est sur les représentations vives et énergiques du colonel Taillandier, et il ne remet son épée qu'alors que la résistance lui parait dangereuse ou inqiossible devant des forces supérieures aux siemies.

« Devant l'ensemble de ces faits divers, constatés par de nombreux témoignages, toute dénégation de la part du colonel Vaudrey était impossible : aussi n'a-t-il point recours à ce moyen. 11 cherche à atténuer ses torts en se représentant tantôt connue ayant agi sous ■ linfiueuce d'humiliations répétées qu'il aurait reçues

des inspecteurs généraux de sou arme, tantôt comme emporté par les souvenirs de l'Empire, si vils pour tout soldat qui a pris part aux glorieux combats de cette épo(|ue. Toute réfiexion, ajoule-t-il, lui a manqué, il n'a pas eu le temps d'en faire. C'est la veille an soir, et dans une courte entrevue, (pi'il aurait promis son concours.

« Quand il s'agit du crime de hante trahison, alors qu'un homme revêtu d'un grade élevé a foulé aux pieds ses seinients et les devoirs qu'impose, avec tant de force, l'honneur militaire; quand il s'agit d'un fait inouï dans nos annales, qui, an milieu d'événements nombreux et variés, n'offrent point l'exemple d'un chef de corps prenant l'initiative d'un mouvement révoluli(mnaire, et tournant contre le gouverneinent la force mise eu ses mains pour lé défendre, ou ne sait si l'on doit plus s'étonner du fait en lui-même que des motifs allégués pour en atténuer la gravité. Mais il n'est pas même établi que ces motifs , quekpie faibles qu'ils soient, Vandrey les ait eus. Rien ne prouve qu'il ait reçu les humiliations dont il se plaint; puis il aurait trouvé dans la sollicitude bienveillante, et de Ions les jours, dont il était l'objet de la part du général Voirol, une compensation sans doute plus que suffisante aux petits chagrins d'aniour-propre auxquels doit s'attendre tout lionnne qui scit, quelle que soit sa [losition.

(I Rien non plus ne révèle chez Vaudrey le culte qu'il aurait voué aux souvenirs de l'Empire. Au milieu du mouvement rapide qui, aujourd'hui, emporte tonte chose, la religion des souvenirs devient chaque joiu' plus rare; jiuis, quand une croyance a pris place dans le eœiu' d'un homme, elle domine sa vie, elle se montre dans chacun de ses actes ; le caractère, les habitudes, la manière d'être de Vaudrey, sa conduite aux différentes époques de son existence, s'accordent pour prouver que, de tous les hommes, il était le moins capable de nourrir une croyance.

« La dernière circonstance (pi'allègue Vaudrey n'offre pas davantage de poids quand on l'apprécie à sa juste valeur. D'abord, quand Vaudrey n'aurait pioinis son concours que la veille, il resterait toujours qu'il aurait eu une nuit tout entière devant lui, et que c'est inutilement qu'elle lui aurait porté conseil ; il resterait encore qu'il ain-ait rempli sa coupable promesse avec calme, sang-froid et résolution.

« Mais ce moyen de défense même ne reste pas à Vaudrey. C'est au mois de juillet qu'il a reçu, à Baden, les premières ouvertures de Louis Bonaparte. Cela résulte de ses propres dires, et il est ciUièrenient à penser que, loin de les repousser avec l'énergie que lui commandaient ses serments, il les a favorablement accueillies. Il est à remarquer qu'interrogé à cet égard parle général Voirol, il lui a répondu par une dénégation formelle.

« Du reste, plusieurs autres circonstances encore viennent prouver que les relations dès lors établies entre Louis Bonaparte et lui n'ont jamais été entièrement interrompues. En effet, une iircmière lettre est adressée à Vaudrey, par l'intermédiaire de Persigny ; elle est écrite de Lindau, sur le lac de Constance ; elle porte la signature de Louise Wernert ; mais elle est bien réellement de Louis Bonaparte : c'est son écriture, c'est aussi son style. Elle est ainsi conçue :

« Monsieur, je ne vous ai pas écrit depuis que je « vous ai quitté, parce qu'au commencement j'attendais (i une lettre où vous m'auriez donné votre adresse, et « que, depuis le retour de JI. P...., j'ai trouvé inutile

LOUIS-NAPOLÉON

« de multiplier les écrilures. Cependant, aujourd'hui « que vous vous occupez encore de mon mariage, je ne « puis m'empêcher de vous adresser personnellement « une plirase d'amitié. Vous devez assez me connaître « pour savoir à quoi vous en tenir sur les sentiments « que je vous porte ; mais, pour moi, j'éprouve trop de « plaisir à vous les exprimer pour que je garde le si- « lence plus longtemps; car vous réunissez, monsieur, « à vous seul, tout ce qui peut faire vibrer un cœur : (1 passé, présent, avenir. Avant de vous connaître, (I j'errais sans guide certain ; semblable an hardi navi- « gatcur qui cherchait un nouveau monde, je n'avais, « comme lui, (pie dans ma conscience et mon courage « la persuasion de la réussite ; j'avais beaucoup d'es- « poir et peu de certitude ; mais lorsque je vous ai vu, (( monsieur, l'horizon m'a paru s'éclaircir, et je me suis « écrié : Terre ! terre !

« Je crois de mon devoir, dans les circonstances ac- (( tuelles, où mon mariage dépend de vous, de vous (( renouveler l'expression de mon amitié, et de vous (( dire que, quelle que soit votre décision, cela ne peut « influer en rien sur les senliments que je vous porte. « Je désire que vous agissiez entièrenieut d'après vos « convictions, et que vous soyez silr (pic, tant (pie je (( vivrai, je me rappellerai avec attendrissement vos « procédés à mon égard. Heureux si je puis un jour (( vous donner des preuves de ma reconnaissance !

(( En attendant que je sache si je me marierai ou si (( je resterai vieille fille, je vous prie de compter tou- « jours sur ma sincère affection.

(( Louise Wer>eiit. »

(( Quand on s'arrêle à celte lettre, qu'on en pèse les ternies, qu'on en suit la pensée, il est impossible de ne point admettre qu'elle s'adresse à un complice, à un liouime entièrement initié au complot, et sur le concours duquel on a de justes motifs de compter. Ce n'est pas à un homme (jui aurait repoussé avec indignalion les projets, à celui même (jui n'eût fait que montrer de l'hésitation, que l'on eût confié une arme qui, entre ses mains, pouvait devenir si funeste aux projets des con>|iirateuis. Oei y trouve, du reste, tout ce qui peut prouver l'inlimilé et une continuité de relations pour l'eni reprise projetée : on y voit que Louis Bonaparte savait que Vaudrey s'en occupait toujours, qu'il attendait son adresse, et que, s'il n'a pas écrit plus souvent, c'est qu'il a jugé prudent de ne pas multiplier les écritures depuis le retour de Persigny, autre accusé.

(( Celte lettre, il est vrai, n'est point parvenue à Vaudrey ; mais c'est par suite de circonstances indépendantes de la volonté de celui qui l'a écrite, et toutes les inductions (lui se présentent naturellement à l'esprit conservent ainsi leur force. Mais cette lettre n'est point seule ; il en existe une autre, elle émane de Vaudrey. Il l'adresse à la femme Gordon. On ne la transcrira point, par des nioiifs qu'il est facile d'apprécier. Si des doutes pouvaient rester, celle dernière pièce viendrait les dissiper. Partout on y trouve le langage de l'homme lié par des engagemenls formels et positifs, et qui, si parfois il hésite encore, ne le fait que par la crainte des obstacles qui peuvent s'opposer au succès de l'entreprise. Vaudrey sent, d'ailleurs, combien cette lettre est destructive du système de défense qu'il a cmbrassé. C'est en vain qu'il cherche à l'explicpier; pressé de questions, accablé par l'évidence, il se borne à dire (pie tout fait est susceptible de diverses interprétations.

(( Mais à ces documents vient s'en joindre un troi-

sième, qui donne la clef des démarches ultérieures de Vaudrey et de la femme Gordon. Il s'agit d'une lettre de Persigny, dont le nom se présente si souvent dans le cours de la procédure, et qui s'offre partout comme l'agent le plus actif du complot ; elle est adressée à la femme Gordon ; elle parle d'un rendez-vous à donner par le directeur à l'ami de la femme Gordon Le rendez-vous a été accepté.

((En effet, Vaudrey et la femme Gordon quittent Dijon le 23 ou le i'i octobre. Ils arrivent à Colniar le 23, entre midi et une heure, à l'hôtel de l'Auge. Ils y déposent leurs effets; après avoir dîné, ils partent le même jour pour Fribourg, où ils sont rendus entre huit et neuf heures du soir. Us reviennent le lendeiiiain à Colniar, et se remettent en route le soir pour Strasbourg.

« Ce voyage à Fribourg, dans une mauvaise saison, alors que Vaudrey était souffrant et la femme Gordon malade, qu'il s'agissait de faire un détour de huit lieues, a eu évidemment pour but le rendez-vous (hmué par le directeur (Louis Bonaparte) à l'ami de la feiiime Gordon (le colonel Vaudrey).

(( Les preuves ici viennent s'acciinuilor. Il est établi (pie Persigny est arrivé à Fribourg dans la matinée du 2ii octobre, jour où Vaudrey et sa compagne s'y sont rendus; il est certain que tous trois ont logé dans le m(îme hôtel ; il est certain que, dès leur arrivée, Vaudrey et la femme Gordon se sont fait conduire à l'appartemeut occupé par Persigny, et qu'ils ont eu avec lui une conférence ; il est acquis enfin que le lendemain matin Persigny s'est rendu, en voiture, de Fribourg à la vallée de llimmelreicb; que, de là, il a pris à pied la direction de l'auberge de la Steig, dans laquelle Louis Bonaparte était arrivé la veille ; que celui-ci, vers la même heure, quittait celte auberge et se dirigeait, à pied, vers la vallée de Uimmelreich ; tout se réunit pour donner la conviction qu'ils se sont rencontrés. Le fait est d'autant plus probable, que Louis Bonaparte avait envoyé, le 26, de très-grand matin, son domestique à Fribourg, où il est descendu à l'hôtel du Sauvage; mais, à peine entré dans la salle, il en est reparti immédiatement pour aller en ville. Dans cette eiiirevue, Persigny aura fait connaître à Louis Bonaparte que Vaudrey continuait d'appartenir au complot, et qu'il ne pouvait plus y avoir de doute sur son concours.

« La preuve de la culpabilité de la femme Gordon se rattache, comme on vient de le voir, d'une manière intime à celle de la culpabilité de Vaudrey.

« Malgré les promesses de \'audrey , on craignait (pi'il n'hésilàt; son enjeu était énorme : il s'agissait pour lui de perdre nue position brillante, rhonneur assurément, la vie peut-être, et il n'y avait rien (pii pût, même dans l'avenir, lui offrir des compensations. Il pouvait réfléchir et se rappeler cette grande vérité, que la trahison est toujours une chose odieuse; (pie le succès même ne saurait l'emioblir, et qu'on se sert du soldat tpii foule aux pieds ses serments comme d'un iiiblrument que l'on brise des qu'il a cessé d'être utile.

(( Mais le colonel Vaudrey était vain et anibitieiix, de plus homme de plaisir. Quoique marié à une femme digne de l'estime de tous, et pcre d'une famille intéressante, il trouvait encore pl.ice pour d'autres penchants. Ses nw'urs n'étaient suriout ni de sou âge ni de sa position. On ne viole jamais-iiiipunéiucnt les lois de la morale; le mal est prompt à envahir la voie ipii lui est faite dans l'àine humaine; le mépris de la décence publique aboutit souvent au crime.

LOUIS-NAPOLÉON

Le duc deHeichstadt.

« Pendant lonle sa vie livré à ses passions, le colonel Vaiidiey offrait, plus qu'un autre, prise à la séduction. C'était chose connue de tous. Louis Bonaparte le savait ; Persigny ne l'ignorait pas. Il ne s'agissait donc (|ue de trouver une femme qui pljt et voulût compléter l'œuvre qu'avaient commencée la vanité et une insatiable ambition.

« Eléonore Bratilt, veuve du sieur Goidon-Arclier, appela l'attention de Liuis Bonaparte et de Persigny. l;:ile était rcÊiiarquable par les charmes de sa personne ; son esprit était en rapport avec sa beauté : active, intrigante, de mœurs équivoques et sans argent, elle était l'assemblage de toutes les conditions qui d'un être doué de raison font souvent un instrument docile. Elle ne reste pas au-dessous de la tâche qui lui est donnée;

une lettre qui lui a été écrite par Vaudrey, et dont on a déjà parlé, prouve qu'elle a essayé sur cet homme tous les moyens qui étaient de nature à agir sur sa volonté; qu'à l'homme essentiellement vain elle a prodigué la flatterie ; qu'au vieux soldat et à l'homme qui l'aimait elle a fait entendre tantôt que reculer après une promesse donnée serait une làchelé, tantôt qu'elle ne pouvait appartenir qu'à l'homme qui se dévouerait entièrement au succès de l'entreprise.

« On sait d'ailleurs son arrivée à Dijon. Son itinéraire était connu de Persigny, qui lui adressa dans cette ville, poste restante, deux lettres uniquement relatives au complot. L'une de ces lettres renfermait celle que Louis Bonaparte, sous le nom de Wernert, a écrite à Vaudrey, et dont il a déjà été question. On se rappelle aussi qu^

LOUIS-NAPOLEON

celle femme 9 suivi Viiiuliey àFriboiiii!. qu'elle l'a conduit au leudc/vous duuné par le directeur. Ce que l'on ne sait pas cucure, c'esl que, secouant toute pudeur, elle a pariagé le logemeul de Vaudrcy dans ces derniers jours, et que. s'allacliant plus que jamais à sa personne, elle ne s'est séparée de lui qu'au moment où il était irrésistiblement entraîné vers l'abime, et où il ne s'agissait plus pour elle que de s'applaudir d'avoir conduit à fin l'œuvre qu'on lui avait conliée.

« Dans cet état de clioses, la participation de la femme Gordon ne saurait être l'objet d'un doute; elle se présente avec les caractères les plus graves : c'est la femme froide et réflécbie, qui, usant de tous les moyens d'influence, spéeulanl sur l'affection qui lui est liorlée. entraine à sa ruine l'iionnne qui l'aimait, et le fait sans qu'il soit possible d'assigner à sa conduite d'autre mobile qu'un bas et vulgaire intérêt. D'antres cinonslances viennent, d'ailleurs, éiablir encore que, depuis |ilusienrs mois, la femme Gordon élait initiée aux projets des conspirateurs, et qu'elle leur avait promis son concours.

(( .\ Bade, au mois de juillet, elle voit à plusieurs rel)rises Louis Bonaparte; elle le reçoit chez elle, elle fait des courses avec lui. D'un autre côté, ses rapports avec Persiguy sont fort intimes. Elle part ensuite pour Paris ; elle y reçoit des lettres de celui-ci, qui cherche à la mettre en rapport avec de liruc. Elle est loin d'ailleurs de rester inactive ; elle reçoit des remerciments au sujet du zcle qu'elle déiiloie pour le succès de l'entreprise. La lettre que lui écrit Vandrey, et dont mention a déjà été faite, prouverait, au surplus, que les éloges que Persigny hii donne étaient mérités.

« Puis, le jour même de l'ailentat, à dix heures du matin, on la retrouve au domicile de Persigny ; elle l'aide à faire disparaître les pa|iiers qui piinrraicnl servir à dévoiler la nature et la portée des projets ourdis, et les noms des personnes qui y avaient pris pari. (Jnehiucs instants auparavant, elle avait été chargée par Pi'rsigny de lui apporter une ceinture garnie d'or et un |)asse-port déposé dans l'un des meubles de l'apparlemenl de Louis Bonaparte,

« A toutes ces charges, la femme Gordon ne répond que par des dénégations ou des exidications qui n'ont rien de plausible. Elle connaîtrait à peine Louis Bonaparte; elle n'aurait fait qu'entrevoir Persigny. Quand on l'interpelle, elle dil que les apparences sont contre elle, mais qu'elle est innocente.

Il Les faits à la charge de Laity, lieutenant au bataillon de pontonniers, ont une parfaite analogie avec ceux qui sont reprochés à Vaudrey : outre les caractères [irévns par les lois pénales, on y rencontre, connue chez celui-ci, la trahison, la félonie.

« Le 50 octobre, il accompagne Louis Bonaparte à la caserne du 4' régiment d'artillerie; de là, il se rend à la caserne des pontonniers, quai des Pêcheurs. Il rencontre le jeune Fiuck, clairon; il lui enjoint de sonner vile et fort, et, pour stimuler siui 7,elc, il lui remet une pièce de 5 francs. Il rassemble la troupe; il annonce qu'il vient, d'après les ordres du colonel Vaudrey, prendre le commandement du bataillon; que >'apoléou II vient d'être proclamé par le 4« régiment d'artillerie, et se dirige avec ce corps vers la Finckniatl, où il doit se faire reconnaître par le ■10" régiment de ligne ; iiu'il s'agit de ne point rester en arrière, et d'imiter l'artillerie. Il termine son allocution en disant : « Criez avec moi: l'icr l'Empereur! »

« Il demande si l'on a des cartouches, et il annonce

qu'on ;ill;iil en distribuer sur les ordres du colonel commandant l'école. Il donne CO francs pour être distribués aux soldats. Il se dirige ensuite, à la tête des six cduipagnies stationnées dans cette caserne, vers la lindinatl ; sur son chemin, il rencontre l'adjudant Gaillard, qui lui représente les loris de sa conduite et lui fait connaître les ordres du colonel Admyrault ; il le congédie grossièrement. Il avait le sabre nu à la main; il le brandissait violemment : le geste répondait aux paioles,

« Abandonné entre la place Saint-Etienne et la rue de l'Arc-en-Ciel par quatre des compagnies qui le suivaient, il n'en continue pas moins sa marche jusqu'au quartier général. Là, il voit que le poste n'a pas été déplacé. Il pense que la tentative a échoué, et il se décide à renvoyer les deux compagnies qui le suivaient encore.

« Cependant il n'a pas perdu (ont espoir. Il accourt à la Finckniatl; il cherche à forcer la grille qui l'empêche d'y pénétrer. Il aperçoit le capitaine Morand; il l'interpelle en lui disant : « Comment ! vous, ancien soldat de Napoléon, vous le reniez ! Peut-être la croix que vous portez vous a-t-elle été donnée par lui ! i> Il ne cesse ses efforts, il ne cherche à fuir que (piand loul est terminé. Il ne tarde pas à être arrêté.

« Laity a reconnu, dans ses interrogatoires, qu'il élait initié depuis trois mois an complot, et qu'à partir de celle époque il avail promis sou concours. Il a ajouté qu'il avait vu, il y a deux mois, Louis Bonaparie à Strasbourg, et que, dans la matinée du 20 octobre, il a été averti de se tenir prêt pour le lendemain. 11 avoue connaître Persigny. Laity n'a point cherché à se disculper des faits que l'instruction met à sa charge.

(( Le concours de Parquiu est également établi par des preuves irrécusables. Il faisait partie du cortège de Louis Bonaparte; il occupail, après lui, le premier rang; il était revêtu du costume d'officier général. Il a porté pendant quelques instanis. et au sortir de la caserne du 4" d'artillerie, l'aigle impériale, dont on espérait une action toute-puissante sur les troiqics.

« Jusiiu'à l'arrivée au (piartier général, on ne le voit chargé d'aucun rôle particidier. Ce n'est que là, et à la suite (le la courageuse résistance du général Voirol, qu'il reeoii la mission de veiller à ce que ce chef ne puisse sortir de son lioiel. Celle mission, Panjuin la remplit avec zèle; il reste debout, le sabre à la main, devant la porte de l'appartement : plusieurs officiers, fidèles à leurs devoirs, se présentent; il les repousse avec forci;; une lutle corps à corps s'engage entre lui cl le capitaine Pelilgrand, l'im d'eux; il parvient à lui faire lâcher prise..

(i Paripiin annonçait à ces oITiciers (pie le général Voirol n'élail plus rien; (pie lui seul ;ivait le droit de donner des ordres. Il veut les renvoyer à leurs qiuirticrs poin' V attendre des instructions. Ceux-ci se retirent d';iboid ; mais bieniot, pénétrant par une autre issue, ils tenienl d'arriver jus(prau général Voirol. Par- (piiu alors commande aux soldais mis par Vaudrey sous ses ordres de s'y oppOBcr. Il est obéi : une Inile s'eiig;ige ; 'es s;ibres sont tirés; Parquiu donne l'cKeniple; des violences sont exercées contre les officiers. Par- (piin ne quille son posie (pi'au momeiil où le général Voirol, profitant du généreux secours qui lui est apporté, et aussi de l'ascendanl que lui donnent sa position cl son caractère, parvient, l'épée à la main, à sortir et à gagner l'hôlel de ville.

« l';ir(piin, cependant, n'est point décour;ig(!; il se rend à 1,1 I inckmall; il joint ses elforls à ceu.x des au-

LOUIS-NAPOLl^ON.

lies conjurés pour ébranler la fidélilé des soldais du 46". Ce n'est qu'après que tout espoir est interdit qu'il cherche à assurer son salut par la fuite. Le sergent Delaharre le saisit par le pied au moment où il enjambait le seuil de la porte do la caserne et où il croyait pouvoir se sauver à l'aide des cris répélés, : Arrétcz-les ! arrêtez-les! qu'il proférait à l'instar des soldats restés fidèles.

« Parqnin ne nie point son concours; seidement, il cherche à atténuer ses torts en alléguant que les actes qui lui sont reprochés ont été spontanés. Il dit encore qu'il a élé entraîné par les souvenirs de l'Empire et par l'estime particulière qu'il professait pour celui qui s'en offrait comme le représentant.

« Mais ces excuses n'ont rien de plausible. Il est acquis d'abord que Parquin, depuis longtemps, était le commcns; 1 du château d'Arenemberg; qu'il vivait dans l'intimité de ses habilanls ; il est difllcile de penser q\ie le secret dont Louis Bonaparte était si prodigue, il l'ait caché précisément à l'homme avec lequel il était depuis longtemps en rapport, et qui, plus que d'autres, lui promettait par ses antécédents un ferme appui. Il est à remarquer ensuite que Parquin, depuis un temps assez long, était en relation aver Persigny, et qu'une correspondance suivie existait entre eux. Il a même servi d'intermédiaire à Louis Donaparte dans ses relations avec de l'ersigny.

« 11 est acquis, d'ailleurs, que Parquin, ancien raili- (aire, et qui avait do nombreuses liaisons dans l'armée, élail chargé d'y recrulcr des adhérents. Des démarches, des voyages auxquels Parquin ne peut assigner de cause que l'on puisse admettre ; son absence de Paris, où l'appelaient les fonctions dont il élail revèlu, donueni à ce fait un degré de certitude de plus. Parquin n'en était point, d ailleurs, à son coup d'essai en l'ail de lenlative sur la fidélilé des troupes.

« Quant à l'action qu'auraient exercée sur lui les souvenirs de l'Empire et l'honmie qui s'en offre comme le représenlanl, elle est aussi peu démonirée que le mouvement spontané. Rien ne saurait soustraire à l'influence du teuqjs, et c'est sur les souvenirs surtout que son action est puissante. On ne peut admettre facilement qu'à vingt ans de distance la mémoire des temps passés ait eu assez d'énergie chez un homme de cinquante ans, chez le militaire revêlu d'un grade supérieur, pour lui otcr le sentiment de ses devoirs et le respect de ses serments. On n'admet plus, d'ailleurs, on n'a jamais admis, (|ue le génie fût un héritage iransmissible, même en ligne collatérale.

« C'est dans la caserne de la Fincknialt que de Querelles a été arrêté. Venu à Sliasbourg pour la deuxième fois, le 27 octobre seulement, il cède son logement à Louis Bonaparte, le jour où celui-ci arrive. 11 l'installe le lendemain dans l'appartement qu'il avait été chargé de retenir pour lui. Dans la soirée du 29, il prend part à un souper donné par Persigny à Louis Bonaparte. Il passe la imit du 29 au 50 avec celui-ci et les principaux conjurés; le lendemain, il fait partie du cortège jusqu'au moment de son arreslation. Lieutenant d'un régiment d'infanterie légère, il était revêtu des insignes de chef d'escadron. 11 portait, alternativement avec de Gricourt, l'aigle impériale. Il semble avoir eu pour mission spéciale d'exciter l'enthousiasme. On le voit, dans la caserne de la Finclsmatt, cnd)rasser l'aigle à diverses re|irises; la montrant au sergent Kubicr et au tambourmajor Kern, il dit : « Voici noire pairie... voici notre « sauveur! » Plus tard, il la présente au lieulcnant llor-

nct : « Embrassez-la, lui dit-il, vous êtes un brave; (c failes prendre les armes à voire régiment, et vous « êtes connnandanl demain. »

« Un carnet saisi dans son domicile prouve que ces actes étaient l'exécution d'un plan arrêté par lui. Il comptait sur l'enlraîuement du grand nombre. Trots cents gaillards, aux pnunions rifiourcvx et chargés de

' crier : Vive l'Emieieuh! lui semblaient un moyen infaillible de succès. Le même carnet, auquel il conliait ses pensées les plus intimes, prouve que depuis plus de trois mois il élail cniré dans le complot. Il est acquis également qu'il a élé chargé de l'acquisilion de l'aigle

I impériale, dont le port lui a été confié.

I « Renvoyé de son régiment pour dettes, dans une

' position gênée, de Querelles accueillit avec transport les ouvertures qui lui ont été failes par Persigny et tiricourt; ou mettait d'ailleurs sous ses yeux la croix d'officier de la Légion d'honneur cl le grade de lieutenantcolonel, chef de bataillon des grenadiers à pied de la garde impériale. 11 entrevoyait, dans un temps rapproché, les épaulelles de lieulcnant général. De Querelles avoue Ions les faits mis à sa charge : ses sympathies pour la gloire de l'Empire, qu'il espérait voir revivre; son attachement pour Louis Bonaparte, dont on lui avait fait le plus grand éloge, l'ont entraîné.

(( C'est aussi dans la caserne de la Fincknialt que Cricourt a été arrclé. Sans avoir jamais élé militaire, il étiiit revèlu d'un uniforme d'officier d'état-major. On a déjà vu qu'il portait l'aigle alternativement avec de Querelles. Averti de l'arrivée de Louis Bonaparte, il est allé au-devant de lui jusqu'à Illkirch. 11 prit place dans sa voilure, et il est revenu avec lui jusqu'à Strasbourg. Il se trouvait au souper donné par Persigny à Louis Bonaparte. 11 élail au non)bre des conjurés qui ont passe chez celui-ci la nuit du 29 au 50.

« Gricourt appartient an parti légitimisle. Depuis longtemps il a manifesté sa haine pour le gouvernement du roi. Très-jeune encore, il y a cinq ans, il a élé momentanémenl arrêté à Quimper, sur le soupçon d'avoir excité les soldats d'un régiment en garnison dans celle ville à se soulever contre l'aulorilé roy:de. Allié à la famille de Beauharnais, des rapports fort intimes existaient entre lui et Louis Bonaparte; il se Irouvait à Arenembergau moment de l'attentat de Fieschi. Depuis celte époque, on le voit iniliô à tous les complots qui se trament successivement. Il fit, de concert avec Persigny, des propositions au vicomic de Geslin. Plus lard, il fit à de Querelles les premières ouvertures.

« Né avec de grands goûts de dépense, perdu de mœurs, souvent gêné, quoique appartenant à une famille riche, et (pii se montre généreuse à son égard, on le voit embrasser avec joie des projets qui lui offraient en perspective, d'un côlé, des moyens de satisfaire ses passions, de l'aulre, le renversement du gouvernement qu'il détestait. De Gricourt n'a point cherché à démentir, ni même à atténuer les faits qui lui sont imputés.

« Des sept individus acluellement sous la main de la justice, de Bruc est le dernier dont elle se soit emparée. Parti de Strasbourg, où il était arrivé le 31 octobre, il est arrêté à Sainl-Louis le 1<^'' novembre, au moment où il allait franchir la frontière, et sur les doutes que faisait naître une altération de son passe-port. Transféré à Colmar, son attitude embarrassée, l'hésitation qui se fait remar-uer dans ses réponses, donnent l'éveil au magistrat, aussi zélé qu'éclairé, qui avait à l'inierroger. Il est dirigé sur Strasbourg; les soupçons se confiiment: de Bruc, sans avoir pris part à l'altenlat du 30 octobre,

àO

LOUIS-NM>OLÉON.

Il y a trenle-trois ans, n'pond le commandant avec feu. — p»ge 45.

élail initié an complot. Il était l'iiii îles .ngeiils sur lesquels les conjurés avaient fait reposer le plus d'espérances.

« Dans ledoniieile de Persigny, on a trouvé, soit (|uc celui-ci n'ait pas eu le iciups de faire disparaître la l)ièce, soit (pi'il ait voulu l:i conserver dans l'intérêt de sa coinplabilité, soit enfin (pi'il ail voulu punir l'agent, dont peut-être il avait à se plaindre, on a trouvé nu écrit de la main de de Bruc. Il est ainsi conçu : « J'ai « reçu de M. le coniledePersiguyla somme de i,oOOfr., « que je tiens à sa disposition pour la fin de notre af- « faire. »

« Quand on met cette pièce sons les yeux de de Bruc, il nie tout d'aliord qu'elle soit de sa niaiu; puis, convaincu par l'évidence, il annonce qu'il est troublé, qu'il

liiiliiinië par H. Diddt, Mesiiil vEiuo), sur les cliclii's des Édikuis.

désirerait que son inicrrogatoire fiU remis au lendemain. (1n obtempère à son désir : il parait au jour dit ; il reconnaît alors son écriture, et il cherche à expliquer le contenu du billet par celle circonstance qu'il aurait médité la conquête de Tripoli, et que Persiguy aurait versé entre ses mains une somme de 10,011(1 fr., conmie garantie de son concours à l'opération. Les 4,500 fr. mentionnés au billet formaient le restant dû de celle somme.

i( Mais il arriva à de Bruc ce qui arrive à tout homme qui nie d'abord un fail évident, et ensuite lui donne une explication dont l'invraisemblance frappe toiis les regards, c'est que les inductions premières prennent une force nouvelle; ces inductions, la conduite de de Bruc pendant les trois mois ipii ont précédé l'attentat, les

LOUIS-NAPOLÉON

Le général viiU me voir et lut très-afleclucux. — page bi.

cliange bientôt en certiliule. On le rencontre [lartout. tantôt il est à Baden, à Strasbourg; tantôt il se dirige, avec Persigny, versScliaflbnse; tantôt on le retrouve à Aarau, où il voit Louis Bonaparte; il lui est impossible d'assigner ini but à ces voyages, qui ne s'expliquent d'ailleurs ni par sa position de fortune, ni par ses anciennes habitudes.

« Puis ou le rencontre à Paris le 20 octobre; il ne se rend point à son domicile : il habite un hôtel garni. Il est entouré de mystère, il se cache sous le nom de Bayard; il est porteur do deux lettres : la première est de Persigny à la femme Gordon ; elle parle, dans les termes les plus formels, du complot; elle-prouve l'initiation de de Bruc, puisque Persigny l'avait chargé de dire bien des choses, verbalement, à cette femme, sur

les affaires de la fabrique. La deuxième lettre est de Louis Bonaparte; elle est adressée au général Excimaus.

« De Bruc voit, en effet, le général Exelnians; il s'acquitte de son message; il joint ses instances à celles de Louis Bonaparte, pour cutrainer le général dans la conspiration; il lui offre de le conduire, dans sa voiture, à Arencmberg. Ce n'est qu'alors qu'il est convaincu de l'inutilité de ses efforts, et qu'il se décide à quitter Paris. Il part de celte ville le 23 octobre, toujours sous le nom de Bayard; puis on le rencontre, le 27 et le 28, à Nenfbrisacli. On l'entend, dans un café, parler avec enthousiasme de l'Empire ; il se plaint aussi de la conduite du gouvciiiement à l'égard des sousofiiciers, dont il voudrait voir le sort amélioré.

« Le 29 octobre, on le trouve à Fribourg; il y arrive

LOUIS-NAPOLÉON

trois jours après le rendez-vous que lui avait donné Persigny. C'est de celte ville qu'il écrit à celui-ci une lettre qui parvient à Strasbourg le 51 octobre, et ajouie encore un poids considérable aux charges qui pèsent sur lui. Enfin, le 51 occobre, il revient à Strasbourg, descend à l'hùiel de la Fteur, et se rend au domicile de Persigny; mais, apprenant, chez ce dernier, qu'il est en fuile, que la police est à sa recherche, de Bruc se hàle de quitter l'hôtel de la Fleur; il fait transporter ses effets chez un ami. Il part, dans l'après-midi du mémo jour, pour Bàle On sait (pi'il a été arrêté à Saint-Louis.

« Tous les antécédents de de Bruc, gentilhomme de la chambre de Charles X, le signalent comme appartenant au parti légitimiste : il a été commandant d'un corps de cavalerie dans la Vendée, en 1815; chef d'escadron lors des événements de 1850, il a été mis en disponibilité sur sa demande; loutefois, on ne saurait donner aux divers actes dont ressort sa participation au complot d'autre mobile qu'un intérêt d'argent. Sa position de fortune était embarrassée, et il cherchait à pressurer la conspiration. Il était d'ailleurs dune prudence qui se rencontre rarement avec les habitudes de la vie miliiaire : il voulait atteindre son but en éviiaut, autant qu'il était en lui, les chances (fue pouvait avoir à courir sa personne.

« Ainsi, tantôt il met un haut prix à des démarches qu'il n'a point faites, ou au concours de personnes qu'il n'a point vues; tantôt, pour excuser son défaut d'activité ou son absence à un rendet-vous donné, et cependant recevoir sa récompense, le cas échéant, il annonce qu'il s'est cassé le bras, et il le porte en écharpe, lors- (pi'il est notoire qu'il n'y a jamais en qu'une écorchiu'e. Ainsi, enfin, la veille du jour fixé pour la mise à exécution, lorsque le danger allait commencer et la source du lucre se tarir, il écrit qu'il est d'avis de tout remettre au mois de mars; qu'il eu écrit au prince et qu'il s'occupe de la confeciion d'un nouveau plan, qui offre plus de chances de succès.

« Du reste, cet accusé soutient n'avoir eu aucune connaissance du projet d'attentat, ni de la tentative d'exécution qu'il a reçue. Il prétend aussi être demeuré entièrement étranger au complot qui l'a précédé. Quant an reçu du 15 avril 1830 qu'il a délivré à Persigny, et à la lettre qu'il a écrite au même le 29 octobre dernier, il cherche à les expliquer par son projet de descente et de conquête à Tripoli. Selon lui encore, il ignorait le conlenn du billet qu'à son départ pour Paris il devait remettre à la dame Gordon de la part de Persigny ; et celui-ci ne l'aurait chargé de dire verbalement- autre chose à cette femme, sinon qu'elle devait répondre à phisicurs lettres restées sans réponse.

« iônfin il soutient que la lettre qu'il a remise au général Exelmans, de la part de Louis Bonaparte, n'avait rien de politique, et était couséiiuennnent relative à des affaires de l'aniille. «

Apres avoir ainsi fait la part des accusés présents, l'organe du ministère public passe en revue les accusés contumaces. Ici son imagination est forcée de se renfermer dans des limiles assez resserrées. Il croit cependant avoir des faits très-nombreux à la charge de M. de Persigny, dont il s'occupe avant les autres.

« Des six accusés qui sont parvenus, jusqu'à ce jour, à se soustraire aux recherches de la justice, Persigny, dit-il, est celui dont la fuite est le plus à regretter. Dévoué, depuis longiemps, aux iuiércts de Louis Bonaparte, actif, intelligent, homme de tôle et de résolution,

il possédait mieux que tous le secret des ressorts sur lesquels reposait la conspiration. Présent dans tous les lieux où il s'agii soit d'activer le complot, soit de gagner des adhérents, la preuve de son concours sort de tous les documents : elle se rattache à la preuve de la culpabiliié de chacun des conjurés, et il arrive (pie la lâche que l'accusation a, dans ce moment, à remplir à son égard, est, en quelque sorle, déj;i terminée.

« On a déjà signalé la part active que Persigny a prise aux événements du 30 octobre par l'arreslaiion de M. le préfet du département, de la personne duquel il s'est emparé, à la tête d'un détachement d'artilleurs dont le commandement lui avait été remis p:ir Vaudrey.

« On a signalé aussi son séjour à Areuemhcrg au moment de l'attenlat Fieschi, les rapports qu'il a eus snctessivemeul avec Parqnin, Cricourt, de Querelles, de Brnc et la femme Gordon, et les missions diverses, mais toutes ayant pour objet l'accomplissement de ses plans, qu'il leur a confiés. On a parlé aussi de propositions faites par lui au vicomte de Geslin.

« On a également fait connaître que, le 26 octobre, il se trouvait à Fribonrg au rendez-vous donné à Vaudrey et à la femme Gordon, et que, le lendemain, il se dirigeait vers l'auberge du Val-d'Eufer, où était descendu Louis Bonaparte. On a dit qu'il avait donné un souper à Louis Bonaparte et à plusieurs conjurés, qu'il a passé avec eux la nuit du 29 au 30, et (|ue, dans la maiinée de ce jour, il a suivi le cortège jusqu'à la caserne du 4'' régiment d'artillerie, où il a reçu une mission spéciale. Sans avoir été militaire, il portail un uniforme d'officier d'état-major.

« Enfin, on a dit {jne, dans les courts instants (|ni ont séparé la fin des événeniculs et la visite faite dans son domicile, il esi parvenu à faire disparaître des papiers qui se trouvaient chez lui, et qu'il a en le tenqis de se procurer une ceinture garnie d'or et nu passe-port déposés dans la chambre occupée par Louis Bonaparte.

« Parmi les pièces qui ont échappé an l'eu se Ironvaient une certaine i|iiantilé d'exemplaires de la biographie de Louis Bonaparte, une feuille de parchemin destinée à une correspondance en chiffres, etini cadiei armorié, dont l'empreinte se retrouve sur l'enveloppe d'une lettre adressée par Persigny à la fenune Gordon. C'est dans cette lettre qu'était incluse celle que Louis llonaparte écrivait à Vaiulrey sous le nom de Louise Wcrnert. Plus tard, la justice a été saisie d'une pièce trouvée dans un habit de Persigny et écrite de sa main; elle renferme le plan que l'on aurait suivi dans le cas où le mouvement aurait réussi. L'organisation i-st loule militaire. Elle est mise sous la protection d'un grand prévôt. »

Tels sont les chefs d'accusation portés contre M. de Persigny. On voit (|ue le procureur du roi est forcé de rendre honnnage aux (pialiiés qui distinguent cet accusé; il éuumèrc scrupuleusement les circonslances où sa présence se manifesle ; mais il n'a pas un mol de blâme pour les motifs qui font agir l'habile conjuré; il semble, cette fois, comprendre cl respecter nu noble caractère; le fiel de l'accusateur public qui s'est, |ilus d'une fois, exlidé en injures contre d'aulres accusés, s'arrête ici devant la grandeur du dévouement.

Le procureur général passe légèrement sur les antres conlmiiaccs; il revient incidcnnnent sur un des ;u;cusés pré>ents, qui mérite d'être remarqué à raison de la célébrité qu'il acquerra plus tard ; nous parlons de M. Laily. Voici, au surplus, la fin du réquisitoire :

<i Le concours aclif de Lombard est également ac-

LOUIS-NAPOLÉOiN.

qiiis. Le 30 octobre an malin, il faisait partie du cortège qui accompagna Louis Bonaparte à la caserne du régimenl de Vaiidrey; il était couvert d'un uniforme d'aide de camp, qu'il avait sans doute revèlu. à l'instar de plusieurs de ses coaccusés, chez Louis Bonaparte, rue des Orphelins. On a déjà dit qu'il avait pris le commandement de l'un des détachements fournis par le co- ■ lonel Vandrey, et qu'à la tète de ce délacliemcnt il s'était rendu dans les ateliers dti sieur Silbermann. Il liàlail de toutes ses forces l'impression des proclamalions, quand il apprit que le mouvement venait de trouver sa findans la caserne di' la FincUniatt, et qu'il s'agissait jiour lui de chercher son salul dans la fuite.

« Les faits qui sont à la charge de Gros sont entièrement identi(|ues à ceux qui sont reprochés à Laily. Lieutenant au bataillon des pontonniers, il s'est rendu avec Laity à la caserne occupée par les six dernières compirgnics de son corps; il a secondé tous les efforts de Laily, il a ordonné an poste de prendre les armes, il a distrihué de l'argent, il a cherché à ébranler la fidélité de la troupe, il s'est mis en marche avec elle, il en occupait le centre; il nu disparu que quand il s'est trouvé seul.

9 Le mouvement que Laity et Gros effectuèrent dans la caserne occupée par les six dernières compagnies, les lieulenants Pétri et Dupcnhouat le tentèrent dans la Caserne occupée par les six premières : tous deux ont proclamé Napoléon 11; tons deux ont excité les soldats à prendre les armes et à suivre l'exemple du ¥ régiment d'artillerie. « Aujourd'hui, vous êtes adjudant, di- « sait Dupcnhoualà l'adjudant Gillard, qui lui faisait des « observations; demain, vous pouvez être lienlinaiit; les « sous-olïiciers ont tout à gagner à une révolution. »

« La participation active de Scballer est également établie : chargé par Vaudrey d'arrêter le colonel Lehonl. dans le régiment duquel il servait, il a rempli la lâche qui lui était conliée. Il s'est rendu de suite à la Fincl-niatt. Il n'a quille la scène que lorsque tout était terminé.

« Peu de détails ont pu être recueillis sur les circonslances dans lesquelles Lombard et les quatre derniers accusés ont promis leur coopération; toutefois, il est établi que, gênés d'argent pour la plupart, et en proie, tons, à une ambition effréné"', iis ont saisi avec avidité un projet (pii, quelque coupalile qu'il fil;, leur ofliail en perspective le moyen de satisfaire leurs passions et d'acquérir une position meilleure. C'est mus par des motifs de ce genre qu'ils se sont déterminés à prendre part, avec les autres accusés, à un attentai qui pouvait conqiromellre l'evistence politique de la l'rance, et troubler la tranquillité de l'Europe entière.

« En conséquence, sont accusés, savoir : 1° Vaudrey, Laily, Panpiin, de Querelles, de Gricourt, de Persigny, Lond)ard, Gros, l'uiiCMliouat et Scballer,

(( D'avoir, dans la matinée du 30 octobre dernier (185(i), couunisun altenlat dans le but soit de détruire, soit de changer le gouvernement ou l'ordre de suceessibililé au tiôno, soit d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'aulorilé royale;

i( Et, dans tous les cas, d'avoir pris part, par une résolution d'agir concertée et arrêtée entre eux, à nn complût dont cet attentat a été l'exécution;

(( 2" Vaudrey, Laity, Parquin, Persigny, Lombard, Gros et Scballer, d'avoir pris, ledit jour, le conmiandemenl d'une troupe, sans droit ou motif légitime, et uni(pi('UieMi dans le but d'arriver à l'accomplissement de leurs coupables desseins ;

« 3° Parquin, d'avoir, ledit jour, arrêté et détenu M. le lieutenant général commandant la division militaire; de Persigny, d'avoir arrêté, détenu et séquestré M. le préfet du département du Bas-Uhin; de Scballer, d'avoir fait arrêter et détenir M. le colonel Leboul ; et Vaudrey, de s'être rendu l'auteur de ces faits en inetlant à la disposition de ceux (pii les ont commis une partie des soldats placés sous ses ordres;

« 4" Eléonorc Branlt. veuve Gordon, de s'être rendue complice du premier fait, en y provoquant par des luachinalions ou artifices coupables et en assistant les auteurs dans les actes qui l'ont (U'éparé ou facilité;

« 5° Ladite Eléonore Braull et Frédéric de Bruc, d'avoir, par une intention d'agir arrêtée et concertée entre plusieurs personnes, pris pari au complot donl les attentats du 30 octobre oui été l'exécution;

« 6" Frédéric de Bruc, d'avoir fait an général Exelmans une proposition non agréée de prendre pari audit complot;

« 1" Parquin, de Querelles, de Gricourt, de Peisigny et Londjard, d'avoir, ledit jour, porté publiquement un uniforme qui ne leur appartenait point... «

l^e ré(piisitoire est signé du nom de ItossÉic, prucurriir ijàiéral près la cour royale tic Cotmav.

On a pu remarquer que le prince Louis-Napoléon ne ligure point comme accusé dans les conclusions de ce facinm. Le gouvernement Pavait anVanclii de toute espèce de poursuites en l'embarquant pour l'.Vniérique. Nous n'avons pas à examiner jusqu'à (|ucl point le droit de faire grâce, qui était l'un des attributs de la royanlé, pouvait s'étendre jusqu'à enlever un accusé à des débats et à un jugement d'où pouvait jaillir la preuve de son innocence tout aussi bien que la déclaration de sa culpabilité; nous rappelons seulement ce fait, que le chef principal du complot, l'ànie, pour ainsi dire, de la conspiration, avait disparu; celui donl la présence el les paroles auraient pu peut-être justifier, ou du moins excuser ses complices, avait été soustrait à l'action de la loi : les instruinents restaient, l'homme ((ui les avait fait mouvoir était loin d'eux et à l'abri de toute condamnation.

L'opinion publique se préoccupait fortement de la situation particulière fiiite aux accusés de Sirashourg par le dépari, ou iilulôt par l'enlèvement du véritable chef de l'entreprise, et, si l'on ne blâmait pas le gouvernement de son indulgence pour un jeune prince dont l'âge expliquait la témérité, et qui, par cette entreprise, avait fait preuve d'une ardeur chevaleresque que les Français sont assez disposés à excuser, on critiquait les minisires de vouloir livrer à la vengeance des lois les himibles instruments de celle afîiire.

C'est sous rinfinence des réclamaiions soulevées chaque jour à ce sujet jiar la presse indé))endante que s'ouvrit, le 6 janvier 1837, la cour d'assises de Strasbourg, appelée à prononcer sur le sort des accusés.

Ce procès excitait vivement la curiosité.

L'ouveriure de l'audience avait été fixée à neuf heures; mais, dès sept heures du malin, malgré les rigueiu-s du froid, une foule considérable, au milieu de laquelle se trouvaient quelques dames, se pressait aux abords du palais de jusiire ; et pourlanl la salle, fort exiguë, ne pouvait permettre l'entrée qu'à très-peu de personnes.

Enfin les sept accusés présents sont introduits; tous les regards se portent avidement sur eux; leur tenue est calme et pleine de dignité. Voici les divers portraits qu'en oui publiés les journaux du temps:

Ai

LOUIS-NAPOLÉON

Le colonel Vaudrey, en grand uniforme, portant la décoration d'officier de la Légion d'honneur, est d'une belle taille: ses cheveux, noirs et courts, laissent à découvert un front élevé, mais un peu fuyant; sa moustache, qui retombe, couvre la lèvre supérieure ; une royale assez longue descend en pointe sous sa lèvre inférieure. Il est dans toute la vigueur de l'âge, ses traits sont mâles et décidés. Il promène sur l'auditoire uu coup d'oîil assuré.

M. Laity est revêtu de l'uniforme de lieutenant d'artillerie; il est petit, blond, et porte moustache ; ses traits sont graves et réguliers.

Le commandant l'arquin est vêtu d'une redingote bleue, et porte à sa boutonnière la décoration d'officier de la Légion d'honneur; il est d'une très-haute taille.

M. de Querelles a l'uniforme de lieutenant d'infanterie légère; il est grand, blond, et porte moustache; son nez est aquiliu ; ses traits, assez prononcés, n'ont rien de remarquable.

M. de Gricourt, qui est petit et assez frêle, est mis avec recherche. Il porte un habit bleu à boutons dorés et ciselés, un gilet noir à grandes fleurs bleues, et nn jabot artistement plissé ; malgré de longues moustaches blondes retroussées, sa figure, régulière et distinguée, a conservé une expression enfantine.

Madame Gordon, qui, à son entrée dans la salle, parait légèrement énuie, a bientôt recouvré un calme parfait. On s'aperçoit que, dans le premier moment, elle cherche, en baissant la tête, à éviter les regards qui, de toutes parts, sont dirigés sur elle; mais, peu à peu, elle s'enhardit, et quelques mouvements de têie, qui pourraient paraître empreints de coquetterie, permettent à l'auditoire de voir son visage. Ses traits sont réguliers, ses yeux noirs et vifs : deux bandeaux de cheveux noirs, soigneusement lissés, se dessinent sur un front élevé et bien fait ; l'ensendile de ses traits est agréable, mais sa physionomie a quelque chose de dur Cl de trop prononcé. Elle porte un élégant chapeau de satin blanc, une robe de soie noire et un collet de dentelle à larges broderies.

M. de Bruc est revêtu d'un habit bleu, boulonné jusqu'.iu cou et orné d'un ruban rouge ; il porte moustache comme les cinq autres accusés. Ses cheveux sont châtains, lissés avec soin, et une raie les sépare sur le côté de la tête. Ses traits sont réguliers, graves, et l'on y reconnaît aisément l'empreinie de la souffrance.

Apres que les accusés ont décliné leurs noms cl leurs qualités, il est donné lecture de l'acte d'accusation; puis l'avocat général .ijoute quelques réflexions tendantes à corroborer le manifeste qui vient d'être lu. — « Messieurs les jurés, dit-il, l'acte d'accusation dont la lecture vient de vous être faite a déjà dû vous donner une idée exacte des faits qui amènent sept accusés devant vous. Cette lecture a dû vous convaincre qu'il ne s'agissait pas d'un crime vulgaire, et (lue l'attcniat qui vous est déféré avait une plus haute portée. La révolte organisée, lanarchie bouleversant le royaume, l'appel au trône d'un homme qui n'est pas même Français, malgré le nom qu'il porte, voilà (piels étaient les projets des accusés... »

Nous ne voulons pas suivre M. l'avocat général (il se nommait Devaux) dans ses déblaléralions; nous regret- Ions seulement qu'il n'ait pas expliqué comment il comprenait que le prince Louis-Napoléon n'était pas même Français. On conçoit que, pour cet habile magistrat, l'accusation est prouvée; tous les prévenus sont égale-

ment coupables, le jury n'a plus qu'à les condamner : il le doit, le salut de la société l'exige.

Dès la première séance, un léger incident donne heu de remarquer que l'absence du principal chef de l'entreprise nuirait esseniielleineut à la défense des accusés. Les défenseurs, au surplus, se proposent bien, à ce qu'il paraît, de se faire de cette absence un argument en faveur de leurs clients.

Le lendemain eut lieu l'interrogatoire du colonel Vaudrey, et cet interrogatoire offrit quelques détails intéressants. Le président lui ayant demandé à quelle époque il avait reçu des propositions : « Le 29 juin, à Bade, dit-il, de la bouche du prince. — Vous (it-il part de ses projets? — Il me parla d'abord de la grandeur de l'Empire ; il me dit (ju'il croyait être accueilli par une grande partie do r.irmée, et qu'il avait des intelligences dans plusieurs garnisons. — Vous a-t-il signalé ces garnisons? — Les garnisons de l'Est notamment; il comptait sur plusieurs généraux. Il m'a fait alors des propositious directes; je résistai d'abord el je lui fis diverses objections. — Pourquoi u avez-vous pas toujours résisté? — Eh! monsieur le président, il est des circonstances où il est bien difficile de se conduire. Je crois que le prince avait des sympathies accpiiscs dans plusieurs réginients, et qu'il pouvait compter sur le concours de beaucoup de généraux. — Et quelle devait être la marche qu'on aurait suivie? — Un appel au peuple. — Quand vos projets ont été déjoués, qui a arrêté le prince? — Je me suis rendu moi-niêine quand j'ai vu que lout était perdu. »

Interrogé sur ses relations avec madame Gordon, le colonel répond avec une entière franchise. « A cpielle époque, lui dit le président, avez-vous connu mad.ime Gordon? — Elle est arrivée à Strasbourg le 13 juin, je crois, à l'hôtel de la Ville de Paris; elle a donné un concert le 24 ou le 23 juillet. Mes relations avec elle remontent à peu de jours avant mon départ pnur Biide.

— Il paraît, reprend le président, que votre intimité avec madame Gordon a élé de jour en jour croissante, car on a saisi une lettre que vous lui écriviez, et où vous lui révéliez vos pensées, vos secrets les plus intimes. Ponrriez-vons nous dire ce que signifiaient, dans cette lettre, les intpiiéludes que vous éprouviez de la défiance qu'on avait en vous? — Je n'ai rien à dire de mes relations avec madame Gordon. Quant à cette déliance, il s'en était, en effet, élevé entre nous deux par correspondance. »

M. le président donne lecture de quelques passages de cette lettre, où le colonel Vaudrey proleste de sa fermeté dans l'action et du peu de fondement des défiances que lui manifestait madame Gordon, du courage qu'il montrerait quand il faudrait se produire en public.

L'inierrogaloire de Laity offre aussi des particularités rcniaïquahles.

« Dans l'intérêt de l'honneur et de votre patrie, lui demanda le président, pouvez-voiis dire qui vous a initié au C()m|)lot? — Dans l'inlérêl de l'boniicur, répondit l'accusé, je refuse de le dire. Le 23 juillet, ou m'apprit les projets du prime; je demandai si ses intentions étaient (lémo(rali(pics et républicaines (je suis démocrate et ré|iublicaiii), et, sur la réponse qu'on me fit, j'acceptai. — Mais vous avez dii reconnaître votre erreur? — Je crois encore que le prince aurait convenu à la France el à l'armée; il y a eu erreur, el voilà lout.

— Connaissiez-vous les moyens dont on pouvait disposer? — Je savais quel était l'esiirit du régiment du colonel Vaudrey; (piaut au colonel, c'est le 27 octobre

LOUIS-NAPOLÉON

que j'ai su qu'il appuierait le mouvement. Je l'appris de la bouche d'un de mes amis que j'ai refusé de nommer, le même qui m'avait initié au complot. — N'avcz-vous pas eu une entrevue avec le prince? — Je l'ai vu au mois d'août, à Strasbourg. Je puis même fixer la date : c'est le premier ou le deuxième dimanche du mois d'août, après l'arrivée du roi de Naples. — Dans quelle maison avez-vous vu le prince? — Je refuse de le dire. — Que vous dit le prince? — Il nous lut ses proclamations. H avait des larmes dans les yeux : « Depuis vingt ans, nous dit- il, on me refuse ma patrie... » Je lis serment de le suivre, et je n'ai pu manquer à mon serment. — Et quels étaient les autres assistants?

— Quinze ofliciers. — Et vous refusez de dire leurs noms, de donner celle satisfaction à la patrie? — Bien entendu. — l'ersigny vous dit-il quel serait le mode de gouvernement? — Celui qui conviendrait au pays. — Et qu'aurait-on fait ici? — On aurait armé la garde nationale, et l'on aurait marché sur Paris. — Et la ville, comment l'aurait-on gouvernée? — Je ne sais, je n'étais pas à la tête du complot.

M. LE PRÉSIDENT. — Je respccte vos scrupules; je reconnais votre franchise, et je ne vous presserai pas sur ce point. Avez-vous entendu parler d'un grand prévôt? — Ceci est une erreur de l'accusation. Quand un corps de troupes est en marche, il y a un grand prévôt avec le trésorier. L'accusation avait cru voir que ce grand prévôt était un magistrat chargé de pouvoirs extraordinaires, et qu'où voulait établir des cours prévôtales. — Le matin du 50, à quelle heure avez-vous été chez le prince ? — A quatre heures du matin, avec Perslgny. — Vous aviez pourtant juré lidélité à la patrie?

— A la patrie, oui, mais non pas au prince, qui la sert mal. {Mouvement dans la salle.)

M. LE PRÉSIDENT (avec bieuveillaiice). — Réfléchissez à ce que vous devez dire, car nous serions obligé de sévir contre vous, et il est à désirer que vous ne nous mettiez pas dans ce cas. Soyez calme, et pesez vos expressions. Vous avez une tête ardente, et nous avons quelque indulgence; mais parlez, je vous prie, avec des précautions. Vous êtes allé au quartier d'artillerie?

— Non, monsieur, je suis allé au quartier des pontonniers. — Vous avez distribué de l'argent? — Oui, monsieur. — D'oii le leniez-vous? — Une partie m'appartenait; une autre partie m'avait été donnée par le prince, qui avait prévu le cas où nous serions obligés de fuir... —Ainsi, vous avouez pleinement votre participation an complot? — Oui, monsieur. »

Le commandant Parquin, interrogé à son tour, montre des sentiments très-énergiques.

« Quand avez-vous connu le prince Louis Bonaparte?

— En 1822. C'est alors que j'ai épousé mademoiselle Cochelet, dame d'homieur de la reine Hortense. J'ai acheté en 1824 le cbàteau de Wotoerg, qui est à cinq minutes de distance du sien, et je l'ai habité jns(iu'en 1830. C'est de cette époque que datent surtout mes relations avec le prince. En 1830, je repris du service en France avec l'autorisation d habiter mon château.

— Quelle est la puissance qui vous a empêché de tenir vos serments? — Il y a trente -trois ans, répond le commandant avec feu, comme citoyen et soldat, j'ai prêté serment à Napoléon et à sa dynastie ; je ne suis pas comme ce grand diplomate (Talleyrand) qui en a prêté treize. Le jour où le neveu de Napoléon vint me rappeler celui que j'avais fait à sou onde, je me suis cru lié, et je me dévouai à lui corps et âme. C'est le 4

décembre 1804 que j'ai prêté serment à l'Empereur el à sa dynastie, et j'ai dû le tenir.

M. LE PRÉSIDENT. — Il u'cst pas qucsliou d'un grand diplomate : c'est un homme qui a du talent, et dont par conséquent la réputation est méritée. Je vous engagea vous renfermer dans les bornes d'une défense sage et modérée. »

L'accusé explique qu'il a fait trois voyages à Strasbourg; le dernier eut lieu le 24 octobre. « Je vis le prince, continue-t-il; il me dit : « Parquin, j'ai rompu mon ban, j'apporte ici ma tête. Je vais marcher avec la garnison; me suivrez-vous?» Je lui répondis : « Prince, partout où vous courrez des dangers, je serai près de vous. » — Mais vos devoirs, vos serments? reprend le président. — Je vous ai déjà dit que j'étais lié par mon ]>remier serment, et je ne crois pas que quaire millions de votes nationaux aient depuis constitué un autre serment... —Dans quelles occupations s'est passée la nuit du 29 au 30 octobre? quelles étaient les personnes réunies auprès du prince? — Il y avait Gricourt, Querelles, Lombard... Nous nous sommes occupés activement de l'affaire du lendemain. Le prince nous dicta des proclamations. Si elles sont ici, elles sont admirables... Et je dois déclarer que les heuresnous semblaient lentes; si nous avions pu acheter 1,000 francs chacune des heures qui nous restaient, nous l'aurions fait. — Pouvez-vous rendre compte de ce qui s'est fait ensuite? — Je puis vous le dire; mais je vous ferai observer que je n'étais pas initié à tous les détails du conqilot : mou seul rôle était de rester auprès du prince et de mourir à côté de lui. Persiguy était l'agent principal du prince. — Vous rappelez-vous que le colonel Vaudrey ait annoncé (|u'une grande révolution s'était accomplie, et qu'il ait dit que l'empereur allait marcher à leur tête? — Il a dit que cette révolution s'aceomplissait. Je ne sais s'il s'est servi du mot empereur, je sais seulement (|u'après qu'il eut parlé, ce furent dans le régiment des cris de : Vive l'Empereur!... ma foi, comme je n'en ai pas entendu dans la garde impériale quand j'en faisais partie... Je dois, dit en terminant M. Parquin, iijouter une observation... On m'a fait ignoblement dire, dans la procédure, au moment où l'on m'a arrêté moi-même : « Ne m'arrêtez pas! laissez-moi fuir! » J'ai dit : « Arrêtez-moi, mais ne m'assassinez pas! » J'ai porté les mains en avant, et mon sang a coulé; je puis eu montrer encore des traces... n

L'interrogatoire du lieutenant de Querelles ne porte que sur des faits connus, ou entre dans des délail» sans intérêt. Celui de M. de Gricourt offre seulement quelques passages dignes d'être notés.

« Quand avez-vous connu le prince? lui dit M. le président. — L'été dernier, repond 1 accusé. J'étais allé aux eaux de Bade, où l'on me proposa de voir la reine Hortense; j'en avais le plus grand désir, et j'acceptai avec joie. Elle me reçut parlaitemeut. Du château du commandant Parquin, où j'étais descendu, nous allions très-souvent chez le prince et sa mère, que ma famille avait beaucoup connue dans sa jeunesse. — Vous aimiez le prince? — Oui, monsieur le président. Le prince n'avait pas d'ambition : l'amour de son pays était le seul sentiment qui le dominait ; et quand je le chérissais, je ne faisais que lui rendre justice, comme auraient fait tous ceux qui auraient pu le connaître. »

Quant aux autres questions, l'accusé n'y répond guère que par des rélicences continuelles : il craint de compromettre des tiers. Il convient pourtant d'avoir pris part à l'atlenlat; c'est lui qui portait l'aigle impériale

aux côlés (lu prince : il a marché à la caserne de la Finckmatt, et n'a codé qu'à la force.

Madame Gordon, inierrogéc à sou tour, se renferme dans un sjsteme à peu près complet de dénégation; elle nie surtout les relations Intimes qu'on lui prête avec le colonel Vaudrey. Elle connaît à peine M. de Persi^ny ; cependant on lui communique une lettre, (pii lui a été adressée par ce dernier, dans laquelle il signe Géant, el lui recommande de s'occuper de leur fabrique : il l'appelle ma r/irrcnniic. L'accusée déclare qu'elle n'a jamais reçu de lettre de M. de Persigny. En effet, celte pièce a été saisie à la poste. « Quand vous avez lui le domicile de M. Vaudrey, après avoir appris l'insuccès de l'atleulat, lui dit M. le président, ou vous a trouvée occupée ave<! l'ersigny à brûler des papiers, probablement les preuves du complot.' — Je suis sortie, ré[)ondit-elle, pour avoir des nouvelles de cette affaire. Je le rencontrai : il était dans une douleur profonde; je lui donnai le bras. J'allai dans son domicile, et je l'aidai à biiller ses papiers; je lui ai peut-être rendu service. Si c'était à recommencer, j'agirais encore ainsi.— Chez Persigny, vous avez élé prendre dans un tiroir une ceinture et un passe-port? — Cela n'est pas. — Vous l'avez recomui dans un interrogatoire? — Jamais, monsieur, n

Le procureur général expliiiue qu'en effet il n'y a pas eu aveu ; on a saisi iliez l'accusée un carnet oi'i étaient écrits ces mots : Prendre danx la commode une reinture et un passe-port. On a cherché dans cette commode chez Persigny, et l'on n'a pas trouvé la ceinture ni le passe-port. On en a conclu que l'accnsée les y avait pris.

Le dernier accusé, M. de Bruc, appelé pour subir son interrogatoire, s'écrie tout d'abord : « Monsieur le président, je dois déclarer, avant tout, (pie l'acte d'accusation est fiu\ en m (pii me concerne. Jamais des relations d'inlér(H avec le prince... »

Le président l'engage à modérer ses expressions, alleudu, dit-il, (pie la justice n'a intérêt ni à se tromper ni à tromper personne.

« Je ne coimais pas les formes de la justice, reprend l'accusé: mais ce qui me concerne est faux, je le dis et voilà tout: je n'ai vu (pi'iuic fois le prince en ma vie, :i Aarau, et pour le consulter sur mie affaire d'inléivl; si je le voyais, je ne le leconuailiais pcut-('lre pas. 11 est en route pour les Kt.its-Uuis, et il ne luaiupiera pas d'écrire la vérilé. »

L':iccusé ajoute (pie ses relations avec .M. de l'ersigny se rallachaient à une expédition sur Tripoli. Il convient (pi'il est |iarli de Strasbourg porteur de doux letiies, l'iiue pour in:idamc Gordon, l'aiiire pour le général Kxelmans. La première a été trouvée toute cachetée dans sou habit: il n'en connaissait point le contenu ; (punit à l'aulre, suivant la reconnu. nidation dn prince, il l'a remi^(' in mains propres an général, qui, après l'avoir lue, lui dit simplement :« Je >uis engagé envers le gouvernement; je ne puis pas y aller... je n'irai pas. »

Le président lit à l'accusé une lettre écrite par Inimènie, dans laquelle on remarqui' ce passage comprometiant : « Il ne faut pas se tromper une troisième fois; il est nécessaire de trouver un plan ipii nous fasse réussir... 1) M. de Bruc explique ipie cela était relatif à son affaire diiilérèl. « J'avais fait, dit-il, deux voyages iiiuliles à liaile el à Fribourg, pour celte affaire; je voulais enbii réussir : il s'agissait d'argent, n

L'iuierrogatoire des léinoins u'olfie pas d'incidents

bien remanpiables. Le nommé Edouard de Geslin, ancien capitaine d'infanterie, en ce moment propriétaire à Paris, déclare ipie M. de Persigny, en présence de Gricourt, lui a fait la proposition d'entrer diius un complot, (|ui avait pour but de placer Napoléon 11 sur le trône et qu'on lui promettait le grade de général ; ce qui eût été de toute justice, dit-il, attendu qu'il servait depuis trente-neuf ans. Mais il a repoussé la proposition.

La plupart des témoins sont des domestiques d'auberges, dont la déposition a pour objet de constater la présence des accusés dans les lieux où l'acte d'accusation affirme qu'ils se sont trouvés.

Le général Exelmans est appelé. Son nom excite un mouvement d'altcMlion. Il déclare s'appeler Joseph Exelmans, être géiiér.il et pair de France, el demeurer à Paris. Sur l'invilation du président, il s'assii^d.

« Je connais, dit-il eu regardant les accusés, je connais M. Paripiin. Je ne connaissais pas M. de Bruc; cependant je crois ipie je l'avais vu une fois. Le iO ou le 21 octobre, il vint me voir à Paris. Il me présenta un billet du prince Louis Bonaparte. Je lus la première partie de ce billet, où le prince me priait de l'aller voir, disant qu'il avait à me consulter. Je refusai fornicllcment,etje répondis que le prince ferait bien de ne comproniellie ni lui ni sa famille. «Mais, me dit M. de Bruc en iiisislaiil, je pars pour la Suisse, je vous offrirais une plate. — Je vous remercie, mais je ne puis. » Je dis encore que je croyais avoir uiaïupié aux convenances à l'égard du prince, parce ipi'il m'avait envoyé, il y a deux ans cl demi, sm\ Manuel d'avlillerie, cl que je ne lui avais pas écrit pour le rciiicn icr. u Veuillez hii présenter mes excuses, dis-je à .M. de Bruc, el rcuicrciezle pour moi; mais, s'il nourrit des projets, dites-lui (pi'il s'abuse. 11 s'abuse s'il croit qu'il a nu parii en France: il y a une grande vénéralion pour la mémoire de l'eiiipercur; mais voilà loul. » Je saluai M. do Bruc, (pii sortit. »

Le président deuMiuic au général Exelmans quel élait le conienu du billet.

« Je l'ai là. répond le général; le voici, ii

Ou passe le billet an lu'ésident, qui, après l'avoir fait reconuailre à M. de Bruc, en donne lecture. En voici le texte :

a .VrcMcmborg, M oclobiv 185().

« Général,

« Je profile d'une occasion sine pour vous dire combien je serais liciiriux de pouvoir vous |)arler. Vos houorables autéccdcnts, voire réputation civile et nillilaire, me foui espérer que. dans mie occasion diflicilc, vous voudrez bien in'-aider de vos conseils. Le neveu de l'empereur s'adresse avec conliance à un vieux militaire el à un vieil ami. Aussi cspcre-t-il que vous excuserez nue (Icinarche ipii pourrait parailic inlempestivc à tout ;iiilre qu'à vous, général, ipii èlcs digne de compreiKlic tout noble sentiment. Le lieutenant-colonel de Bine, qui mérile loule ma conliance, veut bien se charger de décider avec vous le lien où je pourrai vous voir.

(( En allendanl. général, veuillez recevoir l'expression de mes sentiments et de ma considération.

« N'aI'OI.ÉON-LoDIS BoKAI'AUTE. Il

L'un des avocats demande au général si M. de Bruc lui a fait la proposition d'entrer d;ius un complot.

i^ Non, monsieur, répond vivement le général; mais elle cùl été inutile : je coiuiais mou devoir et mes ser-

LOUIS-NAPOLEON

meiits. S'il m'en eût fait une, je l'aurais fait arrêter, ou je l'eusse traite comme un fou. «

« Monsieur le pair, dit le président, cela suffit. Nous vous avons fait préparer un fauteuil : vous pouvez vous asseoir. »

Les dépositions des témoins militaires confirment, avec de longs détails, ce qui s'est passé dans les quartiers et aux casernes où le mouvement a éclaté; ces détails n'ajoutent rien d'important aux faits relatés dans l'acte d'accusation et avoués par les accusés.

Le préfet, M. Choppin d'Arnouville, rend compte des circonstances de son arrestation et de sa délivrance telles qu'elles ont été rapportées, et ajoute : « J'ai la certitude que l'ordre avait été donné de ne point exercer sur moi de violences... Je n'ai dû les mauvais traitements que j'ai éprouvés qu'à la résistance que j'ai opposée. »

La déposition du général Voirol ne fait connaître aucune circonstance nouvelle. Le colonel Vaudrey l'inlerpclle seulement d'attester qu'il est entré dans sa chambre après le prince, d Je devais le suivre, dit-il; je m'étais donné à lui. » Le général ne nie point cette circonstance.

Un débat assez curieux s'engage ensuite entre le préfet et le général Voirol. Celui-ci venait de dire qu'il avait reçu dn prince une lettre sous la date du 14 août. « Le prince, dit-il, me donnait un rendez-vous : il était bien aise de me voir et d'embrasser ini bon et loyal officier. » Au lieu de répondre favorablement à celte lettre, le général ;dla trouver le préfet, et l'avertit de redoubler de surveillance, ajoutant que le prince avait des émissaires et qu'un officier avait reçu des propositions. « Le préfet, continue le général, me répondit qu'il entretenait une surveillance active autour du prince, et qu'il avait même un agent auprès de lui. »

« Je crois, dit à son tour le préfet, qu'il y a une erreur dans la manière explicite dont s'exprime M. le général Voirol. Je ne crois pas qu'il m'ait averti que des propositions avaient été faites. Je lui ai dit que j'avais envoyé quelqu'une Bade, mais pour une surveillance générale, et non pour aller aupresdu prince. »

« M. le préfet m'a dit, répUipie le général : « Je suis parfaitement tranquille, j'ai un agent auprh du prince. »

M. l'erdinand lîarrol, l'un des défenseurs, demande si le général n'a pas été tout à l'ait rassuré par les paroles du préfet. « Sans doute, répond le général.»

M. BAiinoT. — Cela suffit.

Le commandant Parquin, inierpellé sur la déposition du général Voirol, dit qu'elle est exacte, sauf quebpies petites irrégularités. Ainsi, le général dépose qu'on a brandi des sabres sur sa tète, a Quant à moi, dit l'accusé, j'ai tenu constamment mon sabre dans le fourrem. — Vous vouliez le tirer, commandant, répli([ue le témoin; on a brandi des sabres sur ma tête et sur celles de ma femme et de ma belle-mère. — Et j'ai défendu expressément aux canonniers, reprend l'accusé, de toucher un seul cheveu du général. )i

Plus tard, à la suite d'une autre déposition, il affirme encore que c'e^t sur l'ordre exprès du prince qu'il a voulu mettre le général aux arrêts.

L'un desavocats revient sur la contradiction qui existe entre la déposition du général et celle du préfet.

Le préfet, prenant la parole : « D'abord, je n'ai aucune espèce de souvenir qu'il m'ait été dit que le prince avait des émissaires à Strasbourg, aucun souvenir que des ouvertures aient été faites à un officier, et je crois que le témoin (le général Voirol) s'est trompé. J'ai en-

voyé à Bade, où tout le monde sait qu'il y a des milliers d'étrangers qui se parlent, se saluent et se quittent. Je pouvais faire stn-veiller le prince au bal ou dans un lieu public, et l'agent que j'ai envoyé ne m'a fait que des rapports insignifiants. ))

Le préfet retourne à sa place.

Le général Voirol répond aussitôt : « M. le préfet a dit qu'il n'avait aucun souvenir de ce qui a été fait. Il n'y a rien d'écrit, mais je maintiens l'exactitude de ma déposition. »

Le procureur général met fin au débat en disant que toutes les précautions avaient été prises, et qu'elles ont été déjouées. Il donne ensuite lecture de la lettre adressée par le prince au général Voirol. La voici :

« Bade, 14 août 18ÔC.

« Général,

(( Comptant partir bientôt pour retourner en Suisse, je serais désolé de quitter la frontière de France sans avoir vu un des anciens chefs militaires que j'honore le plus. Je sais bien, général, que les lois et la politique voudraient nous jeter, vous et moi, dans deux camps différents ; mais cela est impossible : un vieux militaire sera toujours pour moi un ami, de même que mon nom lui rappellera sans cesse sa glorieuse jeunesse.

« Général, j'ai le cœur déchiré en ayant depuis un mois la France devant les yeux sans pouvoir y poser le pied. C'est demain la fcte de l'empereur, et je la passerai avec des étrangers. Si vous pouvez me donner un rendez-vous, dans quelques jours, dans les environs de Bade, vous effacerez par votre présence les tristes impressions qui m'oppriment : en vous embrassant, j'oublierai l'ingratitude des honmies et la cruauté du sort. Je vous demande pardon, général, de m'exprimcr aussi amicalement envers quelqu'un que je ne connais pas; mais je sais que votre cœur n'a pas vieilli.

«Recevez, général, avec l'expression du bonheur que j'aurais à vous voir, l'assurance de mon estime et de mes sentiments distingués.

« Napoléon - Loms Bonaparte.»

On entend des témoins qui confirment les faits inipulés au lieuicnant Laity, et que celui-ci, d'ailleurs, n'a point contestés.

Les avocats demandent alors la lecture des procèsverbaux qui constatent la levée de l'écrou du prince Louis Bonaparte, d'après les ordres du gouvernement. Il est fait droit ;'i celte demande.

Un grand nombre de témoins rendent compte des circonstances de l'arrestation des accusés. Il résulte de la plupart de ces dépositions que les conjurés auraient parfaitement pu résister; mais, voulant éviter l'effusion du sang, il se sont rendus sans difficulté. Le colonel Taillandier, dn 46°, dépose de laits assez curieux. Après avoir raconté comment il futinslruii du mouvement, et avec quelles démonstrations de joie il frit reçu par ses soldais lorsqu'il se présenta à la caserne, il continue ainsi : « On m'amena dans le même moment le commandant Parquin, sans chapeau, en habit de général. « Vous ne devez pas porter les épaulettes de général, n lui dis-je. Alors on lui arracha l'une de ses épaulettes; je lui arrachai l'autre, et je donnai ordre qu'il fût conduit au corps de garde.

« On avait en même temps arrêté dans la cour les autres insurgés qui avaient formé le coriége du prince. Le prince lui-même venait d'être arrêté. Il ne restait plus que le colonel Vaudrey, el ce n'élail pas le moins

LOUIS-NàPOLÉON.

difficile, parce que ses canonniers le défendaient avec acharnement. On se jeia sur lui, et une lutte commença. En même temps le peuple, qui était sur les remparts, lançait des pierres sur mes hommes, et nous faisait beaucoup de mal. Alors moi, dans un moment de colère, je m'écriai : « Je ne trouverai donc pas un paquet de cartouches sous ma main?... » Un oflicier qui était près de moi me dit à loreille : « Colonel, j'en ai un paquet dans ma chambre. — Courez, courez le chercher. )i Les pierres continuaient à pleuvoir sur nos tètes. Bientôt je pus faire charger les armes, et je fis tirer quelques coups de fusil sur les assaillants. Cette mesure fit un effet merveilleux, car aussitôt tous s'enfuirent, à l'exception d'un seul individu qui resta debout à la même place à nous harceler.

iiJe courus au colonel, qui se défendait toujours. « Colonel, lui dis-je en lui niellant la main sur le collet, rendez-vous, ou vous êtes mort. — Non, je ne me rends pas; mes canonniers ne le souffriront jamais. — Non! non! répétèrent les canonniers. » Alors ils prirent une altitude menaçante; plusieurs canons de fusil se dirigèrent sur moi. « Rendez-vous, dis-je encore au colonel. — Non, je ne me rendrai pas. » Alors, une idée me vint; je fis faire silence amour de moi, et je dis à l'oreille du colonel : « Vous ne pourriez échapper maintenant. On croit, dans la ville, que ce mouvement a été lenlé en faveur de Charles X, et l'on est furieux contre vous. »

« (Ju'jl me crût ou ne me crût pas, le colonel se rendit alors, et renvoya ses canonniers. u

Le colonel Vaudrey nie positivement que M. Taillandier lui ait fait des menaces, et surtout qu'il lui ail porté la main sur le collet. I.e témoin soutient que sa déposition est conforme à la vérité. « Nullement ! s'écrie le colonel Vaudrey, je n'ai pas été saisi au collet; M. Taillandier est le seul qui dise cela: il ne m'eût pas saisi impunément. » Et celte circonstance reste dans l'incertitude.

Le commandant Parquin fait aussi une observation. « Lorsque je me suis rendu, dit-il, j'ai été conduit au quartier. Il est bien vrai que M. Taillandier m'a insulté; il est très-vrai qu'il m'a arraché mes épaulelt&s. Il a pu le faire impmiément, j'étais son prisonnier.

— Je ne puis rien répondre à cette provocation, dit le colonel Taillandier. — Ce n'est point une provocation, réplique l'un des avocats.

C'est l'expression d'un sentiment naturel, vrai et

légitime, » ajoute avec chaleur M' Parquin, frère du commandant, qui est également au nombre des défenseurs.

Les interrogatoires étant terminés, le procureur général Rossée présente, d.ins son réquisitoire, une seconde édition, considérablement allongée, de son acte d'accusation. Il s'ellorce surtout de justifier l'absence du prince Louis-Napoléon, en soutenant que, le roi ayant d'une manière absolue le droit de faire grâce, il peut exercer ce droit même avant le jugement.

L'organe du ministère public, prévoyant encore le reproche de partialité que les défenseurs ne manqueront pas d'adresser au gouvernement pour vouloir livrer à la vengeance des lois les accusés secondaires, après y avoir soustrait le chef de l'entreprise, soutient (pie ce reproche de partialité ne serait pas fondé. « (Juelle est, dil-il, la position de Louis Bonaparte? Il a été banni de France par nue de ces lois que la politique seule peut justifier. Louis Bonaparte n'a pas su comprendre cette nécessité : il s'est cru frappé

injustement. Aigri par la douleur et le mécontentement, il a conspiré. Des intrigants auront cherché à exploiter le mécontentement de ce jeune homme ; une révolution amenant toujours des combinaisons nouvelles, les ambitieux auront saisi l'occasion qui s'offrait. Doué d'une imagination impressionnable, il a cru qu'il était appelé à succéder à son oncle. C'est ainsi qu'il voulait passer en Pologne, lorsque la chute de Varsovie arrêta ses pas. Il oubliait que la tache que Napoléon avait entreprise, il ne l'avait accomplie que par cette force qui est le génie (Ju'avait-il, lui? Rien que ses prétentions, rien que les suggestions de son entourage. Il était évidemment fascitié par des gens intéressés à le tromper.

n Ces observations, continue le procureur général, expliquent la différence que nous voulons établir entre Louis Bonaparte et les accusés. Le prince n'était pas obligé envers lEtat; il n'avait pas reçu, comme eux, des honneurs, des grades, pour protéger la patrie. Quelle parité dans les positions? Aucune, u

Après avoir prévenu le système de défense que pourraient employer les accusés en prétendant qu'ils oni été entraînés, fascinés, et avoir cherche à le réfuter d'avance, l'accusateur public termine ainsi : « Comment concevoir qu'un jeune homme, qui n'avait que son nom, ait pu produire une fascination ? Non; il n'y a pas eu, d'ailleurs, de spontanéité : il y a eu préméditation. Un acquittement sciait im crime, nous n'hésitons pas à le dire. Si l'impunité était acquise au coupable, les magistrats n'auraient plus qu'à voiler le temple de la loi, et les bons citoyens devraient se résoudre à toutes les calamités. »

Certes, si cette péroraison n'arrache pas une condamnation aux jurés, on pourra en conclure qu'elle est bien maladroite on qu'ils sont bien pervers. Quant à moi, j'en conviens, je penche pour la première partie de cette alternative. Le cœur et la raison doivent également répugner à ces formes absolues de certains réquisitoires, qui semblent vouer à l'infamie les membres d'un jury s'ils jugent, dans leur for intérieur, devoir acquitter celui que le ministère public voudrait faire condamner. Heureusement, la plupart des jurés ne sont pas dupes de ces exagératiwis, et ils savent les réduire à leur juste valeur. Nous verrons bientôt si, dans la circonstance présente, ils ont su, malgré les foudres du procureur général, s'affranchir de la crainte de passer pour mauvais citoyens, et n'écouter que la voix de leur conscience.

Au procureur général succèdent le procureur du roi et son substitut , qui discutent successivement les charges concernant les divers accusés. Le colonel Vaudrey n'est pas ménagé, on le conçoit; an contraire, le jeune Laity obtient pres(pic une ovation : le procureur du roi est obligé de rendre hommage à sou énergie; il le représente bravant le danger partout où il en trouve, et montrant un vrai dévouement à la cause qu'il avait embrassée. « Mais ce dévouement, dit-il, était coupable, il faut qu'il soit puni. »

Enfin, lorsque les trois organes du ministère public ont épuisé leur éloquence pour soutenir l'accusation contre ceux des accusés ipie chacun de ces niagisirats était chargé d'attaquer, .M" l'erdiiiand Barrot, l'un des défenseurs, présente la iléfeiisc du (olonel Vaudrey. Il commence ainsi, au milieu du plus profond silence:

« Ce n'est pas, ce me semble, le défenseur du colonel Vaudrey qui devrait se lever le premier devant vous, et, le premier, prendre rang dans la lutte en-

LOUIS-NAPOLÉON

Nous monlàmes tous dans des canots. — page 55.

gagée. A un aiiire (on comprend qu'il veut dire à l'avocat du prince Louis-Napoléon) appartenait cet avantposte de la défense. Celui-là avait la plus sûre conscience des faits qui servent de base à l'accusation, et de la responsabilité qu'ils entraînent pour les accusés. Tout, dans les débats que vous avez entendus, a procédé de lui, et semblait devoir retournera lui; il était, à vrai dire, la raison et la fin de ce procès : il en était le chef. »

L'avocat, comme on le voit, tire, dès le début, un puissant argument de l'absence du prince; il soutient (pi'aucun droit ne devait le soustraire à ses juges. « Le prince Louis, dit il, est venu accomplir toutes les circonstances de son acte, et aujourd'hui il repousse généreusement le privilège qu'on veut lui infliger...

a Le droit de grâce, continue-t-il, exercé avant la condamnation, viole ce principe qui veut que l'innocence d'un accusé ne disparaisse que sous le coup d'une condamnation. La conscience des juges emprunte à Dieu la ju^^tice de ce monde; aussi est-il impossible d'admettre que la justice ait deux manières d'agir pour deux /ails identiques, qui se sont passés dans des circonstances identiques. Un crime est commis: la vindicte publique s'arme et s'apprête à punir; et voilà qu'un pouvoir sans juridiction intervient et s'arroge le droit d'entraver les pas de la justice ! C'est-à-dire qu'un homme existe qui a été le principal auteur d'un crime; c'est par lui et pour lui que s'exécute une entreprise, et on vous enlève cet homme ! et la complicité n'est plus qu'un cadavre qu'on livre aux tortures de l'accu-

sation! Le pouvoir a séparé violemmenl ce qui devait rester uni ; mais s'il a jeié sou influence dans l'un des pliileanx de la balance, vous jetterez dans l'aulre, messieurs les jurés, nu verdict d'ac(iuitlement. »

Entrant d;nis les faits relatifs au colonel Vaudrey, M' Ferdinand Barrot prouve que c'est un homme qui doit ses grades, non pas, comme on l'a dit, à la bonté du roi, mais à son courage; il le suit dans ses campagnes, sous l'Empire, à partir de 1804; il le montre en Italie, en Autriche, dans le Tyrol et dans cette campagne d'Allemagne, en 1815, où il conquit la croix au prix de son sang. « A ceux qui ont dit que ce n'était pas un brave officier, s'éciie le défenseur, à ceux-là il peni répondre par cette glorieuse activité dont il a donné de si belles preuves; il peut leur dire : J'ai acquis trois grades en six ans ; à vingt-huit ans, j'avais la poitrine décorée de la croix et couverte de blessures. Non. colonel, vos enfants n'auront pas à rougir de vous; non, l'accusation de félonie n'enlachera pas leur nom: ce nom. qu'ils tiennent de voiis, sera leur plus noble héritage. »

M" Barrot continue de raconter la vie du colonel. Il était chef d'escadron en 1815; au retour des Bourbons, il se tient en repos; Napoléon revient de l'ile d'Elbe en 1815, il court reprendre du service. En 1830, il se trouvait à Strasbourg, oi'i il organisa l'iusurrccliori contre le pouvoir auteur des ordonnances de Juillet. Le colonel dut subir la particip.ition (|u'il avait pri^e à la r('volution de 1850 : il demanda un commandement l'i la nouvelle royauté. « Le serment (lolitique, dit l'avocat, est tombé dans le domaine îles transactions humaines. Nous MMumes IVuhés de n'avoir pas plus d'éloges à en (iiire. Si nu hounne n'avait jamais prélé qu'un serment, je lui permettrais de venir insulter lo colonel Vaudrey. » L'avocat racoulc les ennuis (\\ic le colonel eut à subir de la part du comité d'artillerie; il parle de mécontcnlemenls qui durent le préparer à entendre les propositions du prince ; il rapporte les circonstances de l'entrevue, décrit les irrésistibles séductions auxquelles le colonel céda; el, pour raonlrer qu'en s'engageant il n'agit pas en ami ilicux avide, le défenseur ajoute (pie, le prince lui ayant montré un papier par lequel il assurait 10,000 francs de renie ;i chacun de ses enfants, le colonel déchira ce papier en disant : « Je donne ma (I vie, UHin sang; je ne les vends pas. »

W I'. lîarrot revient, en terminant, sur la situation singnliére que l'absence du prince fait aux accusés.

((' Messieurs les jurés, dit-il, permetiez-moi de vous le dire, je nu; suis trouvé, dans le cours de ce procès, sons le poids d'une impression pénible. Au moment où j'arrivais, le prince louchait au sol de l'Amérique, pour lui le sol de l'espérance, pour lui lo boidieur. Déjà son esprit est pins calme et plus paisible, il respire en paix; déjà une mère peut aller le consoler... Mais regardez de ce cftié : les chagrins, les angoisses de la prison; de ce cftté tant de malheurs... Mais, pour eux, toutes les voix ne seront pas muettes; tout à l'heure la voix d'un frère (M° l'arquin, frère du commandant) vous demandera justice...

« Messieurs, il y avait ici un prince parmi les accusés, et, pour parler comme l'accusation, la bonté royale l'a mis en liberté; elle vient d'ajouter une noble action à notre bisloire. Mais vous, citoyens, vous, les organes de la loi. et non pas les soutiens de la force, voiis vous montrerez dignes de la mission ipii vous est confiée. Vous acquitterez, et votre décision s'inscrira dans les plus belles pages de nos annales judiciaires.

car il est un principe établi dans nos mœurs; ce principe, c'esljustire pour tous! »

Les avocats des autres défenseurs prennent successivement la parole. Il serait fastidieux d'analyser leurs discours. Nous remarquerons seulement qu ils se terminent tous par des considérations identiques sur le fait de l'absence du prince.

La Cour royale de Colmar avait la première protesté contre l'acte du gouvernement dans cette circonstance. La même question, soulevée à la Chambre des députés dans la séance du 19 janvier, attira un blâme énergi(ine sur le ministère, non-seulement de la part des membres de l'opposition, mais aussi de la part de M. Dupin aîné, protestant, au nom des principes dont il est, dit-il, l'inébranlable défenseur, contre la violation que l'on a laite de la loi. dans cette circonstance, en osant soustraire un accusé au jugement qu'il avait encouru.

M. Martin (du Nord), ministre des travaux publics, répond à ces reproches que le gouvernement a cru devoir respecter les sympathies populaires pour la mémoire de Napoléon; il n'a pas vjiulu exposer à la flétrissure d'un jugement le nom que l'Empereur avait illustré. M. i.AFFiTïE. — C'est violer la loi!

lE MiNisTnE. — Je sais que l'acte couuuis par le cabinet est illégal; il en doit compte à la Chambre : il ne recule pas devant la responsabiliici qu'il a encourue. En disant (pie nous avons violé la loi, vous ne dites lien de nouveau, et que je n'aie dit moi-même le premier. La question est de savoir si nous avons eu des motifs siiflisaiits p(nir la méconnaître. {Très-hicn! très-bien!}

(( Uappelez-vous, messieurs, continue M. Martin, ce que vous et le gouvernement avez fait depuis 1830. A une époque antérieure, on s'effrayait du nom de l'Empereur, des souvenirs qu'il avait laissés; on effaçait les traces et les enseignes qui rappelaient ses victoires ; les compagnons de sa gloire étaient délaissés. Qu'avezvous fait? Vous les avez rappelés, vous leur avez rendu leurs honneurs. Les inonumenis que Napoléon avait coiiiinencés, vous les avez achevés; vous y avez inscrit le nom dis braves qui l'avaient accompagné dans toutes ses victoires. Et, lorsipic vous avez tant fait pour honorer et coiisciver les souvenirs do l'Empereur, vous nous reprochez aujourd'hui un acte de reconnaissance pour sa mémoire! {Vire adhésion au centre.)

(( Il apparlcnait à un gouvernement fort comme le nôtre, dit encore le minisire, de donner un grand exemple de son respect et de son admiration pour des souvenirs tlonl il n'a rien à cr<iindre.

« Les prétendants, quels qu'ils soient, dit-on, seront encouragés à venir porter le désordre en France. {A gauche : Oui! oui!) Non, messieurs, c'est là une véritable erreur. Celui qui joue sa tète grandit de toute l'étendue du péril ainpiel il s'expose, et je conçois qu'il trouve des partisans; mais, quand un conspirateur, quand un prétendant veut recruter des soldais, el (pie chacini peut lui dire qu'il ne partage pas leurs dangers, je dis (pie personne ne marchera à sa suite, et (pie votre générosité l'a rendu impuissant à l'avance. »

Ainsi, dans roiiinion du gouvernement, si l'on en croit M. Marliii (du Nord), le moyen d'empêuber un chef de conspiration de se faire des prosélytes, ce serait de l'excuser sans cesse, de lui pardonner toujours, mais de poursuivre sévèrement ses (H)niplices,

M. Dupin, qui ne se paye pas de pareilles raisons, goiiiniande de nouveau le ministre : — « Depuis quand, s'écrie-t il, à ce principe qui nous a coûté si cher à éla-

LOUIS-NAPOLÉON

blir, l'égalité devant la loi, soit qu'elle permette, soit qu'elle punisse, veut-on substituer cet autre principe, qu'il ne faut pas juger les hommes par leurs actes, mais par le mérite de leurs aieux, même en collatérale?... (Réclamations au centre. — A gauche : C'est cela !) Qu'il liuit moins avoir égard au crime actuel qu'à la gloire passée, et que d'avance le descendant d'un grand lionmie ne peut être jugé par le pays? »

On comprendra qu'un acte ainsi controversé ait pu faire impression sur le jury de Strasbourg. L'avocat général, qui sent que c'est là le point capital des débats, insistelongnement pour justifier la mesure ministérielle; mais M' Parquin, chargé de la réplique, n'a pas de peine à pulvériser ses raisonnements. En terminant, il s'élève avec force contre la manière dont on a traité le prince absent. « Et comment n'a-t-il pas répugné, dit-il, au ministère public, de prononcer la moindre parole qui pût retentir au dehors de celte enceinte et affliger le prince au delà des mers? Si la presse recueillait les paroles malveillantes de l'accusation, le prince ne pourrait-il pas dire : Qu'est-ce qu'un gouvernement semblable? Il refuse de m'enteiidre, il refuse de me laisser asseoir au banc des accusés et présenter ma justification, et, lorsque j'ai dil m'expalrier, on me frappe, on me déchire !

« Maintenant, continue le défenseur, voulez ? vous connaître celui qu'on a traité si peu généreusenjent? Voici une lettre qu'il a adressée à son avocat. Cette lettre, commencée le 1 1 novembre à Paris, a été close, le 15, à Lorient. J'en lirai quelques passages:

« Malgré mon désir de rester avec mes compagnons « d'infortune et de partager leur sort, le roi, dans sa « clémence, a ordonné que je fusse transporté en Amé- « rique. J'apprécie, comme je le dois, la boulé du roi; « mais je regrette bien vivement de ne pouvoir compa- « raître à la barre des tribunaux pour expliquer les « démarches à la suite desquelles j'ai entraîné mes « amis à leur perte... Certes, nous sommes tous cou- « pables; mais le plus coupable, c'est moi. »

« C'est ainsi, contiime maître Parquin, que s'exprime ce jeune homme, qu'on traitait d'ingrat et d'égoïste. Il est reconnaissant tks hontes du roi! Le jury resterait-il en arrière de cette générosité ? »

Eh bien ! non; les jurés avaient entendu ces voix généreuses; ils avaient vu dirns l'action des accusés de l'entraînement et non pas un crime. Aux vingt-quatre questions qui leur furent posées, ils répondirent unanimement : Non, les accusés ne sont pas coupables.

Ainsi se termina l'affaire de Strasbourg, l'un des épisodes importants de la vie du prince Louis-Napoléon. Cette entreprise fut-elle un crime, ou du moins une faute ? Ce pouvait être un acte répréhcnsible au point de vue du gouvernement qu'elle attaquait ; mais le verdict du jury a prouvé que ce n'élail pis un crime. Etait-ce une làute au point de vue du prince lui-même? Nous ne le pensons pas. La pire des situations, pour un prétendant, c'est l'obscurité. Louis Napoléon le comprenait ; aussi ne négligeait-il aucune occasion de donner signe d'existence. Quelque grand que soit le nom qu'on porte, il est essentiel de ne pas le faiie oublier. Louis-Napoléon sentait bien qu'un jour ou l'autre le sien produirait son effet, sa fascination sur les masses; il se serait cru coupable de le laisser tomber dans l'oubli. La tentative de Strasbourg l'éleva, pour ainsi dire, sur un premier piédestal; et comme, en déliuitive, le résultat de celte affaire fut parfaitement honorable pour lui, il y gagna une

célébrité dont la France eut lieu, plus tard, de s'enorgueillir.

Page 1