CHAPITRE V
Leltre de Louis-Napolùim à sa mère. — Son opinion sur l'affaire (le Slrasbourg. — Il raconte lui-même les événements.
— Sa lettre à M. Oïlilun Barrot. — Journal de son voyage.
— En vue de Madère. — En vue dos Canaries. — Le 29 décembre. — Le l'''' janvier 1857. — Le 5 janvier. — Le lU janvier. — Lettre à M. Vieillard. — Maladie de la reine Hortense. — Elle écrit à son fils. — Son testament. — Sa fin.
— La comtesse de Lipona et sa pension. — M. Liadières. — M. Salverte. — M. Las Cases. — M. Mole. — M. Dupin. — Brochure sur les événemenls de Strasbourg.
— Procès Laity. — Le président Pasquier. — Le procureur séiiéral Frank-Carré. - Les dynasties. — Théorie du serment. — Programme du gouvernement. — Péroraison du procureur génénl. — Discours de l'accusé. — Défense de Michel (de Bourges). — Condamnation. — Récompense,
.rndant que les amis de Louis-Napoléon obtenaient ainsi du jury de Strasbourg nu acquittement honorable, l'jeune prince voguaitvers l'S côtes de l'Amérique.
Dans une lettre qu'il a'iresse à sa mère, il retrace lui-même ses impressions douloureuses, fait un récit détaillé de tout ce qui s'est passé, et raconte ensuite les aventures de son voyage.
(i Ma mère, dit-il en commençant, vous donner un récit détaillé de mes malheurs, c'est renouveler vos peines et les miennes, et cependant c'est eu même temps une consolation pour vous et pour moi que de vous mettre au fait de toutes les impressions que j'ai ressenties, de tomes les émotions qui m'ont agité depuis la fin d'octobre. Vous savez quel est le prétexte que je donnai à mon départ d'Arenemberg; mais ce que vous ne savez pas, c'est ce qui se passait alors dans mon cœur. Fort de ma conviction, qui me faisait envisager la cause napoléonicime comme la seule cause nationale en France, comme la seule cause civilisatrice en Europe; fier de la noblesse et de la pureté de mes intentions, j'éiais bien décidé à relever l'aigle impériale ou à tomber viclime de ma foi politique.
« Je partis, faisant dans ma voilure le même chemin que j'av.iis suivi, il y a trois mois, pour me rendre à Unkirth cl à Baden; tout était de même autour de moi, mais quelle différence dans les impressions qui m'agitaient! J'étais alors gai et serein comme le jour qui m'éclairait; aujourd'hui, triste et rêveur, mon esprit avait pris la teinle de l'air brumeux et froid qui m'enlouraii. On me demandera ce qui me forçait d'abandonner une existence heureuse pour courir tous les risques d'une entreprise hasardeuse. Je répondrai qu'une voix secrète m'entraînait, et que, pour rien an monde, je n'aurais voulu remettre à une autre époque une tentative qui me semblait présenter tant de chances de succès. « Et, ce qu'il y a de plus pénible à penser pour moi. c'est qu'actuellement que la réalité est venue remplacer
LOUIS-NÂPOLEON.
mes suppositions, et qu'au lieu de ne faire qu'imaginer j'ai vu, je puis juger, et je reste dans mes croyances d'autant plus convaincu que, si j'avais pu suivre le plan que je m'étais d'abord tracé, au lieu d'être maintenant sous l'équateur, je serais dans ma patrie. Que m'importent les cris du vulgaire? qui m'appellera insensé parce que je n'aurai pas réussi, et (|ui aurait exagéré mon mérite si j'avais triomplié? Je prends sur moi toute la responsabilité de l'événement, car j'ai agi par conviction et non par entraînement. Hélas! si j'étais la seule victime, je n'aurais rien à déplorer! J'ai trouvé dans mes amis un dévouement sans bornes, et je n'ai de reproche à faire à qui que ce soit, n
Ce qui frappe dans ce début, c'est, indépendamment d'une couviciion inébr^mlablo, une générosité de sentiments, un langage de cœur qu'on est habitué du reste à retrouver dans l'expression des pensées iiilimcs du fils de la relue Uortense.
Il entre alors dans les détails les plus circonstanciés des faits de l'entreprise.
« Le -27, dit-il, j'arrivai à Lahr, petite ville du grand duché de Baden, où j'attendis des nouvelles. Près de cet endroit, l'essieu de ma calèche s'éiant cassé, me força de rester un jour dans la ville. Le 28 au matin, je partis de Lahr; je retournai sur mes pas; je passai par Fribourg, Nenfbrisach, Colmar, et j'arrivai le soir à onze heures à Strasbouig, sans le moiniire embarras. Ma voiture alla à l'bùiel de la Fleur, tandis que j'allais loger dans une petite chambre qu'on m'avait retenue rue de la Fontaine.
« là, je vis, le 29, le colonel Vauilrey, et je lui soumis le plan d'opération (pie j'avais arrêté; mais .le colonel, dont les sentiments nobles et généreux méritaient un meilleur sort, me dit : « Il ne s'agit pas ici d'uu conflit en armes; votre cause est trop française et trop pure pour la souiller en ré|iandaut du sang français; il n'y a qu'un seul moyen d'agir qui soit digue de vous, parce (pi'il évitera toute collision. Lorsque vous serez à la tète de mon régiment, nous marcherons ensemble chez le général Voirol; un ancien militaire ne résistera pas à votre vue et à celle de l'aigle impériale, lorsqu'il saura que la garnison vous suit. » J'approuvai ses raisons, et tout fut décidé pour le lendemain matin. On avait retenu une maison dans une rue voisine du quartier d'Austerliiz, où nous devions nous retirer tous pour nous porter de là à cette caserne dès que le régiment d'artillerie serait rassemblé.
(I Le 29, à onze heures du soir, un de mes amis vint me chercher, rue de la Fontaine, pour me conduire au rendez-vous général. Nous traversâmes ensemble toute la ville; un beau clair de lune éclairait les rues : je ])renais ce beau temps pour un favorable augure pour le lendemain; je regardais avec attention les endroits par où je passais. Le silence ([ui y régnait faisait impression sur moi; par (pioi ce talme sera-t-il remplacé demain'? « Cependant, dis-je à mon compagnon, il n'y aura pas de désordre si je réussis : car c'est surtout pour empêcher les troubles qui accompagnent souvent les mouvements populaires que j'ai voulu faire la révolution par l'armée ; mais, ajoutai-je, quelle counance, quelle profonde conviction il faut avoir de la noblesse d'une cause, pour affronter tous les dangers que nous allons courir! mais l'opinion publique, qui nous déchirera, qui nous accablera de reproches, si nous ne réussissons pas ! Et cependant je prends Dieu à témoin que ce n'est pas pour satisfaire à nue ambition personnelle, mais parce que je crois avoir une mission à remplir, que je risque
ce qui m'est plus cher que la vie, l'estime de mes concitoyens ! »
« Arrivé à la maison, rue des Orphelins, je trouvai mes amis réunis dans deux chambres au rez de-chaussée. Je les remerciai du dévouement qu'ils montraient à ma cause, et je leur dis (|ue dès ce moment nous partagerions ensemble la boime connue la mauvaise fortune. Un des officiers apporta une aigle : c'était celle qui avait appartenu au 7' régiment de ligne. « L'aigle de Libédoyère! » s'écria-t-on, et chacun de nous la pressa sur son cœur avec une vive émotion... Tous les officiers étaient en grand uniforme ; j'avais mis un uniforme d'artillerie, et sur ma tête un chapeau d'éiat-major.
« La nuit nous parut bien longue. Je la passai à écrire mes proclamations, que je n'avais pas voulu faire imprimer d'avance, de peur d'indiscrétion. Il était convenu que nous resterions dans celte maison jusqu'à ce (pie le colonel me fit prévenir de me rendre à la caserne. Nous comptions les heures, les minutes, les secondes. Six heures du matin étaient le moment indiqué. Qu'il est diflicile d'exprimer ce qu'on éprouve dans de semblables circonstances! Dans nue seconde on vit plus que dans dix années; car vivre, c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mème qui nous donnent le sentiment de notre existence; et, dans ces moments critiques, nos facultés, nos organes, nos sens, exaltés au plus haut degré, sont concentrés sur un seul point : c'est l'heure qui doit décider de tonte notre destinée. Ou est fort quand on peut se dire : Demain, je serai le libérateur de ma patrie, ou je serai mort. On est bien à plaindre lors(|iie les circonstances ont été telles qu'on n'a [ni être ni l'un ni l'autre!
« Malgré mes précautions, le bruit que devaient faire nu certain nombre de personnes réunies éveilla les propriétaires du premier étage; nous les entendimesse lever et ouvrir les fenêtres. Il était cinq heures : nous redoublâmes de prudence, et ils se rendormirent.
(( Enfin six heures sonnèrent! Jamais les sous d'une horloge ne retentirent si violemment dans mon cœur ; mais, un instant après, la trompette du quartier d'Austerlitz vint encore en accélérer les battements. Le grand moment approchait. Un tumulte assez fort se ht aussitôt eiiteniJie dans la rue; des soldats passaient en criant, des cavaliers couraient au grand galop devant
I nos fenêtres. J'envoyai un officier s'informer de la cause
I de ce bruit : était-ce l'état-inajor de la place ipii était déjà informé de nos projets? avions -nous été découverts? Il revint bieiit()t me dire que le bruit provenait
1 des soldats que le colonel envoyait prendre leurs che-
I vaux, qui étaient hors du quartier.
« Quelques minutes s'écoulèrent encore, et l'on vint me prévenir que le colonel m'attendait. Plein d'espoir, je me précipite dnis la rue; M. Parquin, eu uiiiforine de général de brigade, un chef de bataillon portant l'aigle en main, sont à mes cotés ; douze officiers environ me suivent.
(( Le trajet est court : il fut bientôt franchi. Le régiment était rangé en bataille dans la cour du quartier, en dedans des grilles; sur la pelouse statiouuaieiit quarante caiionniers à cheval.
(( Ma mère, jugez du bonheur que j'éprouvais dans ce uKunent-làl Après vingt ans d'exil, je loucliais enfin le sol sacré de la patrie ; je me trouvais avec des l'r.inçais (pie le souvenir de l'Empereur allait encore éleciriser.
« Le colonel Vaudrey était seul au milieu de la cour.
LOUIS-NAPOLÉON
Je me dirigeai vers Iiii. Aussitôt le colonel, dont la belle (igure et la taille avaient, dans le moment, quelque chose de sublime, lira sou sabre et s'écria : « Soldats du 4' régiment d'artillerie ! une grande révolution s'accomplit en ce moment; vous voyez ici, devant vous, le neveu de l'empereur Napoléon; il vient pour reconquérir les droits du peuple; le peuple et l'armée peuvent compter sur lui. C'est autour de lui que doit venir se grouper tout ce qui aime la gloire et la liberté de la France. Soldats! vous sentirez, comme votre clief, toute la grandeur de l'entreprise que vous allez tenter, tonte la sainteté de la cause que vous allez défendre. Soldats ! le neveu de l'empereur Napoléon peut-il compter sur vous ? »
« Sa voix fut couverte à l'instant par des cris unanimes de : Vive Napoléon ! vive l'ISnipereur ! Je pris alors la parole en ces termes : « Résolu à vaincre ou à mourir pour la cause du peuple français, c'est à vous les premiers que j'ai voulu me présenter, parce qu'entre vous et moi il exisie de grands souvenirs; c'est dans votre régiment que l'empereur Napoléon, mon oncle, servit comme capitaine; c'est avec vous qu'il s'est illustré au siège de Toulon, et c'est encore votre brave régiment qui lui ouvrit les portes de Grenoble au retour de l'île d Elbe. Soldais I de nouvelles destinées vous sont réservées. A vous la gloire de commencer une grande entreprise! à vous l'honneur de saluer les premiers 1 aigle d'Austerlilz et de Wagram ! »
« Je saisis alors l'aigle que portait un de mes officiers, M. de Querelles, et, la leur présentant : « Soldats! continuai-je, voici le symbole de la gloire française, destiné à devenir aussi l'emblème de la liberté. Pendant quinze ans, il a conduit nos pères à la victoire, il a brillé sur tous les champs de bataille, il a traversé toutes les capitales de l'Europe. Soldats ! ne vous rallierez-vous pas à ce noble étendard que je confie à votre honneur et à votre courage? ne marcherez-vous pas avec moi contre les traîtres et les oppresseurs de la patrie, au cri de : Vive la France ! vive la liberlé ! »
« Mille cris afllrmatifs me répondirent. Nous nous mimes alors en marche, musique en tète ; la joie et l'espérance brillaient sur (ous les visages. Le plan était de courir chez le général, de lui mettre, non le pistolet sur la gorge, mais l'aigle devant les yeux, pour l'entraîner. 11 fallait, pour se rendre chez lui, traverser toute la ville. Chemin faisant, je dus envoyer un oflicier avec un peloton chez l'imprimeur, pour publier mes proclamations; un autre chez le préfet, pour l'arrèier; enfin six reçurent des missions particulières, de sorte qu'arrivé chez le général, je m'étais ainsi défait volontairement d une partie de mes forces. Mais avais-je besoin dem'eutourer de tant de soldats? neeom(it;iis-je pas sur la participation du peuple? Et, en effet, quoi qu'on en ait dit, sur toute la route que j'ai parcourue, je reçus les témoignages les moins équivoques de la sympathie de la population: je n'avais qu'à me débattre contre la véhémence des marques d'inlérèt quim'étaient prodiguées, et la variété des cris qui m'accueillaient nie montrait qu'il n'y avait pas un parti qui ne sympathisât avec mon cœur.
« Arrivé à la cour de l'hôtel du général, continue le prince, je monte, suivi de MM. Vaudrey, Parquin, et de deux ofliciers. Le général n'était pas encore habillé ; je lui dis : — (( Général, je viens vers vous en ami; je serais désolé de relever notre vieux drapeau tricolore sans un brave militaire comme vous : la garnison est pour moi, décidez-vous et suivez-moi. »
« On lui montra l'aigle ; il la repoussa en disant : — (( Prince, on vous a trompé; l'armée connaît ses
devoirs, cl je vais à l'instant vous le prouver, n Alors je m'éloignai, et donnai l'ordre de laisser un piquet pour le g;irder. Le général se présenta plus tard à ses soldats pour les faire rentrer dans l'obéissance; les artilleurs, sous les ordres de M. Parcpiin, méconnurent son autorité, et ne lui répondirent que par les cris réitérés de -.Vive l'Empereur! Plus tard, le général parvint à s'échapper de son hôtel par une porle dérobée.
« Lorsque je sortis de chez le général, je fus accueilli par les mêmes acclamations de: Vive l'Empereur!!!
I Mais déjà ce premier échec m'avait vivement affecté; je n'y étais pas préparé, convaincu que la seule vue de l'aigle devait réveiller chez le général de vieux souvenirs de gloire, et l'entraîner... »
Bien que plusieurs passages de cette lettre présen-
I tent, à peu près, une répétition de quelques faits déjà connus , comme ils se trouvent racontés d'une manière
j différente, que la narration a ici tous les caractères
' d'aulhcnlicilé désirables, et qu'elle est d'ailleurs concise cl rapide, nous n'hésitons pas à reproduire ces passa-
[ ges, qui sont, du reste, peu nombreux, la plus grande partie de la lettre embrassant priucipalenirnl, comme
j on l'a vu, des détails nouveaux pour le lecleiir. Nous continuons donc de laisser parler le prince :
(( Nous nous remîmes en marche; nous quittâmes la grande rue, et entrâmes dans la caserne de Finckmalt par la jietile ruelle qui y conduit du faubourg de Pierre. Cette caserne est un grand bâtiment consiruit dans une espèce d'impasse ; le terrain en avant est trop
. étroit pour qu'un régiment puisse s'y ranger en bataille. En me voyant ainsi resserré entre le rempart et le quartier, je m'aperçus que le plan convenu n'avait pas été suivi. A notre arrivée, les soldats s'empressent autour de nous; je les harangue; la plupart vont chercher leurs armes et reviennent se rallier à moi, en me témoignant leurs sympathies par leurs acclamations.
' Cependant, voyant se manifester parmi eux une hésitation soudaine, causée par les bniils que répaudaienl quelques officiers, qui s'efforçaient de leur in>pirer des doutes sur mon idenlité; et comme, d'ailleurs, nous perdions un temps précieux dans une position défavoralile, au lieu de courir sur-le-champ aux autres régiments qui nous attendaient, je dis au colonel de partir ; il m'engage à rester encore ; je me range à son avis; quelques minutes plus tard, il n'était plus temps. Des officiers d'infanterie arrivent, font fermer les grilles, et tancent fortement leurs soldats. Ceux-ci hésitent encore; je veux faire arrêter les officiers : leurs soldats les délivrent; alors la confusion se met partout. L'espace était tellement resserré, que chacun de nous fut perdu dans la foule; le peuple, qui était monté sur le mur, lançait des pierres sur l'infanlerie ; les canouniers voulaient faire usage de leurs armes, mais nous les en empêchâmes ; nous vîmes lout de suite que nous aurions fait tuer beaucoup de monde. Je vis le colonel tour à tour arrête par l'infanlerie et délivré par ses soldats; moi-même j'allais succomber au milieu d'une mullitude d'hommes qui, me reconnaissant, croisaient sur moi leurs baïonnettes. Je parais leurs coups avec mon sabre, en tachant de les apaiser, lorsque les canonniers vinrent nie tirer d'entre leurs fusils, et me placer au milieu d'eux. Je m'élançai alors, avec quelques sous-ofliciers, vers les canonniers moulés, pour me saisir d'un cheval; loiile l'infanlerie me suivit; je me trouvai acculé entre les chevaux et le mur, sans pouvoir bouger. Alors les soldats arrivèrent de toutes
LOUIS-NAPOLÉON
pnrls, se saisirent de moi, et me conduisirent dans le corps de garde. Eu entrant, j'y trouvai M. Parquin ; je lui tendis la main; il nie dit en in'nbordaul d'un air calme et résigné : — « Piince. nous serons l'usillés, mais nous mourrons Inen '.—Oui, lui répondis-je, nous avons éclioué dans une belle et nohle entrcprii-e! »
« Bientôt après, le général Voirol arrive ; il me dit en enirant: — « Prince, vous n'avez trouvé qu'un iraîlre dans l'armée franraise. — Dites plutôt, général, que j'avais trouvé un Labédoyère. » Des voitures furent amenées et nous Iransporlèrent dans la prison neuve. Me voilà donc entre quatre murs, avec dos l'enèlres à barreaux, dans le séjour des criminels. Ali ! ceux qui Savent ce que c'est que de passer tout à coup de l'excès du bonlienr que procurent les plus nobles illusions à Pevcès de la misère qui no laisse plus d'espoir, et de franobir cet immense intervalle sans avoir un moment pour s'y préparer, comprendront ce (pii se passait dans nmn cœur !
« Au gieffc, nous nous revîmes lou-s. M. de Querelles, en me serranl la main, me diià baulc voix : — «Prince, malgré noire défailo, je suis encore fier de ce que j'ai l'ail. » On me fil subir un interrogatoire; j'étais calme et résigné ; mon parti était pris. On me (it les questions suivantes : — « Qu'est-ce qui vous a poussé à agir comme vous l'avez fait? — Mes opinions politiipies, répondis-je, et mon désir de revoir ma pairie, dont l'invasion étrangère m'avait privé. En 1850, j'ai demandé à être traité en simple citoyen, on m'a traité en prétendant. Eb bien ! je me suis conduit en prétondant. — Vous vouliez établir im gouvornemonl militaire? — Je voulais établir un gouvernement fondé sur l'élection populaire. — Qu'auriez-vnus fait vainqueur? — J'aurais assemblé un congrès nalional. »
« Je déclarai ensuite que, moi rouI ayant tout organisé, moi seul ayant enlrainé les autres, moi seul aussi je devais assumer sur ma tôle toute la responsabilité. Reconduit en prison, je me jetai sur nn lit qu'on m'avait préparé, et, malgré mes tourments, le sommeil, qui adoucit les peines en donnant du rolàcbe aux douleurs de l'Ame, vint calmer mes sens; le repos ne fuit pas le mallieur, il n'y a (pie le remords qui n'en laisse pas. Mais comme le réveil fut affreux! Je croyais avoir eu nn borrible caucbomar : le sort des personnes compromises était ce qui me donnail le plus de douleur et d'Inquiétude. J'écrivis au général Voirol pour lui dire que son bonneur l'obligeait à s'intéresser au colonel Vaudrey, car c'était peut-être raltacbemcnt du colonel pour lui, et les égards avec lesquels il l'avait traité, ipii étaient cause de la non réussite de mon entreprise ; je terminais en priant que toute la rigueur des lois s'appesantit sur moi, disant que j'étais le plus coupable et le seul à craindre.
« 1.0 général vint me voir et fut très-affectueux; il me dit en onlrant : — « Prince, ipiaiid j'étais votre prisonnier, je n'ai trouvé ipio des paroles dures i vous dire ; maintenant que vous èies le mien, je n'ai plus que des paroles de consolaiioii ;i vous adresser. » Le colonel Vatulrcv et moi nous filmes conduits à la eiladolle, où (moi (lu moins) jélais beaiuoup mieux qu'eu prison; mais le pmivoir civil nous n-ilama, ol, au boni do vingtquatre beures, on nous réiulégra dans notre première demeure.
« Le geôlier et le direclonr de la prison de Strasbourg faisaient leur devoir, mais tàcbaiont d'adoucir, autant que possible, ma situation, tandis qu'un certain M. Label, qu'on envoya de Paris, voulant montrer son
autorité, m'empèoba d'ouvrir mes fenêtres pour respirer l'air, me relira ma montre, qu'il ne me rendit qu'à mon départ, et enfin avait même commandé des abatjour pour inlercepler la lumière.
« Le 9 (novembre) au soir, on vint me prévenir que j'allais être transféré dans une autre prison. Je sors, et je trouve le général et le préfet qui m'emmènent dans leur voiture sans me dire où on me conduisait. J'insiste pour qu'on me laisse avec mes compagnons d'inforlime; mais le gouvernement en avait décidé autrement. Arrivé dans l'bôtel do la préfecture, je trouvai deux cbaises de poste ; on me lit mouler dans l'une ;ivec M. Cuynat, commandant de la gendarmerie de la Seine, et le lieutenant Tbiboulet; dans l'autre, il y avait quatre sous-officiers.
« Lorsque je vis qu'il fallait quitter Strasbourg, et que mon sort allait êire séparé do celui des autres accusés, j'éprouvai une douleur diflicile à peindre. Me voilà donc forcé d'abandonner des bommes qui se sont dévoués pour moi ! me voilà donc privé des moyens de faire connaître, dans ma défense, mes idées ol mes intentions 1 me voilà donc recevant nn soi-dis.int bienfait de celui auquel je voulais faire le plus de mal ! Je m'exhalai en plaintes et en regrets, je no pouvais (pie protester !...
'( Les deux officiers qui me conduisaient étaient deux oflicieis de l'Empire, amis intimes do M. Parquin aussi eurent-ils pour moi toutes sorics d'égards : j'aurais pu me croire voyageant avec des amis. Le H , à deux lienres du matin, j'arrivai à Paris, à l'hôtel de la préroeiiiie de police. M. Delessert fut très-convenable pour moi ; il m'apprit que vous étiez venue en France réclamer pour moi la clémence du roi, que j'allais repartir dans deux heures pour Lorienl, et que de là je passerais aux Etals-Unis sur une frégate i'iançaise.
(( Je dis an préfet que j'étais au désespoir de ne pas partager le sort do mes compagnons d'infortune; que, retiré ainsi de prison ;ivant d'avoir subi nn interrogatoire général (lo premier n'avait été que sommaire), on m'ôiaii les moyens de déposer de plusieurs faits qui étaient en l'aveur dos accusés; mais, mes protestations étant restées iulrueiiieuses, je pris le parti d'écrire au roi, et je lui dis ipie, jeté eu prison après avoir pris les armes contre son gouvernement, je ne rodoulais qu'une chose, sa générositi', piiisipi elle devait me priver de la plus douce consolalion : la possibilité de partager le sort de mes compagnons d'infortune; j'ajoutai que la vie était peu de chose pour moi, mais que ma reconnaissance envers lui serait grande s'il épargnait la vie à d'anciens soldats, débris do noire vieille armée, entraînés par moi et s(''duits par de glorieux souvenirs.
« En mi'iue temps, j'écrivis à M. Odilon liarrot la lettre que je joins ici, en le priant de se charger de la défense du colonel Vaudrey.
« .\ qu;i1re heures, je me remis en marche avec la même escorte, et le i 'i nous arrivâmes à la cit:idello de Port-Louis, près Lorienl. J'y restai jusqu'au '21 novembre, jour où la frégate appareilla. )i
Le prince transcrit ensuite sa leilre à M. Odilon Ijarrot, par laquelle il le priait de i)roiKlre la défense des accusés, et en particulier du colonel Vaudrey. Il regrette d'avoir été mis hors de cause : il aurait justifié ses coaccusés. « Certes, eontinne-t-il, nous sommes tous coupables, aux yeux du gouvernement établi, d'avoir pris les armes conire lui; mais lo plus coupable, c'est moi ; c'est celui <pii, méditant depuis longtemps une révolution, est venu tout à coup arracher ces
LOUIS-NAPOLEON
Iiommes à une posiiion sociale honorable pour les livicr à tous les hasards d'un niouvemeni populaire. Devant les lois, mes fompagnons d'infortune sont coupaliles de s'être laissé entraîner, mais jamais plus qu'en loin- faveur il n'y eut des circonstances atténuantes aux yeux du pays. Je tins au colonel Vaudrey, lorsque je le vis, et aux autres personnes, le 29 au soir, le. langage suivant :
« Messieurs, vous connaissez tous les griefs de la nation envers le gouvernement du!) août; mais vous savez aussi qu'aucun parti existant aujourd'hui n'est as-.ez fort pour le renverser, aucun assez puissant pour réunir tous les Praiiçais, si l'un deux parvenait à s'emparer du pouvoir. Cette faiblesse du gouvernement, comme celte faiblesse des partis, vient de ce que chacun ne représente que les intérêts d'une seule classe de la société. Les uns s'appuient sur le clergé et la noblesse, les autres sur l'aristocratie bourgeoise, d'autres enfin sur les prolétaires seuls.
« Dans cet état de choses, il n'y a qu'un seul drapeau qui puisse rallier tous les partis, parce qu'il est le drapeau de la France et non celui d'une faction : c'est l'aigle de l'Empire. Sous cette bannière, qui rappelle tant de souvenirs glorieux, il n'y a aucune classe expulsée : elle représente les intérêts et les droits de tous. L'empereur Napoléon tenait son pouvoir du peuple français; quatre fois son autorité rc(;ui la sanction populaire : en <804, l'Iiérédilé dans la famille de l'Empereur fut reconinic par quatre millions de votes; depuis, le peuple n'a plus été consulté...
« flomme l'aîné des neveux de Napoléon, je puis donc me considérer comme le représentant do l'éleclion populaire, je ne dirai pas de l'Empire, parce que, depuis vingt ans, les idées et les besoins de la France ont dû changer ; mais un principe ne peut être annulé par des faits, il ne peut l'être que par nu autre principe; or, ce ne sont pas les doute cent mille étrangers de 1813, ce n'est pas la Cliambre des 2-21 de 1850, qui peuvent rendre nul le principe de l'élection de 1804.
« Le système napoléonien consiste à faire marcher la civilisation sans discorde cl sans excès, à donner l'élan aux idées tout en développant les intérêts matériels, à raffermir le pouvoir on le rendant respectable, à discipliner les masses d'après leurs facultés intellectuelles, enfin à réunir, autour de ratllel de la pairie, les Français de tous les partis, en leur donnant pour mobiles l'honneur et la gloire. — Remettons, leur dis-je, le peuple dans ses droits, l'aigle sur nos drapeau'^ et la stabiliié dans nos instilutions. Eh quoi! m'écriai-je enfin, les princes de droit divin trouvent bien des hommes qui meurent pour eux dans le but de rétablir les abus et les privilèges; et moi, dont le nom représenic la gloire, l'bonneur et les droits du peuple, monrrai-je donc seul dans l'exil I... — Non ! m'ont répondu mes hraves compagnons d'infortune, vous ne mourrez pas seul : nous mourrons avec vous ou nous vaincrons ensemble pour la cause du pouple français ! »
« Vous voyez donc, monsieur, que c'est moi qui les ai entraînés en leur parlant de tout co qui pouvait le plus émouvoir des cœurs fiançais. Us me parlèrent de leurs serments, mais je leur rappelai quenISIS ils avaient prêté serment à Napoléon 11 et à sa dynastie. « L'invasion seule, leur dis-je, vous a déliés de ce serment. Eh bien! la force peut rétablir ce que la force seule a pu détruire. » J'allai même jusipi'à leur dire qu'on pailaii de la mort du roi... (J'ai mis cela, ma mère, comme vous le comprendrez, pour leur être utile).
Vous voyez combien j'étais coupable aux yoiix du gnuvernement ! Eh bien! le gouvernement a olé généreux envers moi; il a compris que ma position d'exilé, que mon amour pour mon pays, (pie ma parenté avec le grand homme, étaient des causes atténuantes; le jury restera-t-il en arrière de la marche indiquée par le gouvernement? ne trouvera-t-il pas des causes atténuantes bien pins fortes en faveur de mes complices dans les souvenirs de l'Empire, dans les relations intimes de plusieurs d'entre eux à mon égard, dansTentraînenient du moment, dans l'exemple do Labédoyère, enfin dans ce sentiment de générosité qui fit que, soldats de l'Empire, ils n'ont pu voir l'aigle sans émotion; que, soldats de l'Empire, ils ont préféré sacrifier leur existence plutôt que d'abandonner le neveu de l'empereur Napoléon, que de le livrer à ses bourreaux, car nous étions loin de penser à une grâce en cas de non réussite ? »
On aura sans doute remarqué, dans celte admirable lettre à M. Odilon Barrot, deux points importants : d'abord la noblesse des sentiments, la grandeur d'ànie, rabiiéyalion de l'homme généreux qui s'oublie luimême pour ne songer qu'aux peines des autres; ensuite, ce qui csl surtout frappant aujourd'hui, le programme poliii(|iic du gouvernement napoléonien : Faire marrhrv h civilisation sans iliscurck et sans excès, donner l'clan aux idées tout en développant les intérêts matériels, p.affermiii le pouvoir en le rendant hesl'Er.TABi.E, discipliner les masses d'après leurs facultés intellectuelles, enfin réunir autour de l'autel de la pairie les Franfais de tous les partis, en leur donnant pour mobiles l'honneur et la filnire. Telle est l'expression réduite de ce syslème, qui n'a pas élé, comme on le voit et comme on ne saurait trop le faire observer, improvisé en décembre 1831, puisque Louis -Napoléon en avait exposé les principes quinze ans avant d'être appelé à les appliquer, cl l'avail dès lors proclamé comme le seul syslème propre à donner à la France une nouvelle gloire el des trésors de prospérité.
Après avoir ainsi confié à sa mcrc les détails et la juslilicalion de son entreprise, le jeune prince termine sa lettre par le journal de son voyage. Cette seconde partie offre trop d'intérêt pour n'être pas reprodiiiie
<i lin vue de Madère, le 12 décembre.
« Je suis resté dix jours à la ciladelle de Port-Louis; tous les matins je recevais la visite du sous-préfet de LorienI, du commandant de la place et de l'officier de gendarmerie; ils étaient tous Ires-hien pour moi et ne cessaient de me parler de leur attachemeni à la mémoire de l'Empereur; le commandaniCuynat et le lieutenant Thiboiilet étaient remplis de procédés et degards pour moi; je me croyais toujours au milieu de mes amis, et la pensée qu'ils étaient dans une position hostile à la mienne me faisait beaucoup de peine. Les vents étaient toujours contraires et empêchaient la frégate de sortir du port; enfin, lQ-21,un bateau à vapeur remorqua la frégale ; le sons-préfot vint me dire que j'allais partir. Les ponts levis de la citidolle se haissèrenl; je sortis accompagné du sons-préfei, du commandant de la place el de l'officier de gendarmerie de Lorient, enfin des deux officiers et dos soiis-ofliciers qui m'avaient amené; je traversai deux files de soldats qui contenaient la foule des curieux accourus pour me voir.
« Nous montâmes tous dans des canots pour nllor rejoindre la frégate qui nous attendait hors du port ; je
LOIIS-NAPOLÉON.
Nous avons passé la ligne hier. — pigi 58.
saluai ces messieurs avec cordialilé; je montai sur le vaisseau el je vis, avec un serrement de cœur, les rivages de la France disparaitre devant moi.
« Je dois maintenant vous donner des détails sur la frégate. Le connnandant m'a cédé la chambre sur l'arrière du bâtiment, où je couche; je dinc avec lui, son (ils, le second du bâtiment cl l'aide de tamp. Le commandant, capitaine de vaisseau, Henri de Villeneuve, est un excellent homme, franc et loy;il connue un vieiiv marin ; il a pour moi toutes sortes d'attentions. Vous voyez, que je suis bien moins à plaindre cpie mes amis. Les autres ofliciers de la frcg;ite sont aussi très-bien à mon égard. Il y a, en outre, dcu\ passagers qui sont deux types : l'un, M. D....est un savant de vingl-six ans, qui a bciuconp d'esprit et d'imagination mêlés d'origi-
nalité et même d'un peu de singularité : par exemple, il croit aux prédictions, et il se mêle de prédire lui-même à chacun son sort; il ajoute une grande loi au magnétisme, et m'a dit qu'une somnambule lui avait prédit, il y avait deux ans, qu'un membre de la famille del'Empercurviendrailen France el détrônerait Louis-l'hilippc. Il va au Brésil pour faire des expériences sur l'électricité. L'autre passager est un ancien biblioibécaire de don Pedro, qui a conservé toutes les manières de l'ancienne cour : maltraité au Brésil à cause de son atlacbement à l'Empereur, il y retourne pour faire des réclamations.
Les qjiinze premiers jours de traversée furent bien pénibles; nous fûmes toujours ballottés par la tempête et les vents contraires, qui nous jetèrent jusqu'au com-
liiuirmiO par II. Uidot, Mesiiil (liiiro!, sur les clkliOs dos Rilileurs.
LOUIS-NAPOLÉON
Caroline Murât, reine de Nnp'cs.
menrcnic:it do la Manclie : impossible, pcndaiil tout ce lenips-là, de faire un pas sans s'accrocher à lont ce qui nous lombe fous la main.
« Nous ne savons que depuis qiiehpies jours que notre destination est changée. Le commandant avait des ordres cachetés qu'il a ouverts, et (pii lui disent d'aller à Rio, d"y rester le temps qu'il f.iut pour renouveler ses provisions, de me relenir à bord pendant tout le temps qu'il restera en rade, et ensuiie de me conduire à New-York. Or, vous saurez que celle frégate est destinée à aller dans les uiers du Sud, où elle rcsicra en station pendant doux ans: on lui fait faire ainsi trois mille lieues déplus; car de New-York elle sera obligée de revenir à Rio, en longeant beaucoup à l'est, pour altrapcr les vents alizés.
< En vue des Cannnes, le 14.
« Chaque homme porte en lui un monde compose de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt un monde étranger; j'ignore alors ce qui est le plus douloureux de se so\ivenir des malheurs qui vous ont frappé ou du temps heureux qui n'est plus.
« Nous avons traversé l'hiver et nous sommes de nouveau en été ; les vents alizés ont succédé aux tempêtes, ce qui me permet de rester la plupart du temps sur le pont, assis sur la dunette; je réfléchis à ce qui m'est arrivé et je pense à vous et à Arenemberg. Les silu;ttions dépendent des affections qu'on y porte : il y .•» deux mois, je ne demandais qu'à ne plus revenir en Suisse; actuellement, si je me laissais aller à mes im-
LOUIS-NAPOLÉON
f rejsionj, je n'annis d'autre désir que de me rclrouvcr iÙ-'HS ma petiic cliambre, dans ce beau pays, où il me semble que je devais èire si heureux ! Hélas! quand ou a uue àrae qui seul fortement, ou est destiné à passer ses jours dans l'accablement de son inaction ou dans les convulsions des situations douloureuses.
« Lorsque je revenais, il y a quelques mois, de reconduire .Mathilde, en rentrant dans le parc, j'ai retrouvé un arbre rompu par l'orage, et je me suis dit à nioi- Miéme : Noire mariage sera rompu par le sorti... Ce que je supposais vaguement s'est réalisé; ai-je doue épuisé, en 1836, toute la part de bonheur qui m'était échue?
(i Ne m'accusez pas de faiblesse si je me laisse aller h vous rendre compte de toutes mes impressions : on peut regretter ce qu'on a perdu sans se repentir de ce qu'on a fait. Nos sensations ne sont pas, d'ailleurs, assez indépendantes des causes iiiiérieures pour quo nos idées ne se modifient pas toujours un peu suivant les objets ([ui nous environnent. La clarié du soleil ou la direction du veut ont un grande influence sur notre élal moral : quand il l'ait beau conuuo aujourd'hui, que la mer est calme comme le lac de Constance quand nous nous y promenions le soir; que la lune, la même lune, nous éclain-dela même lueur bleuàtie; que l'almosphère, enlin, est aussi douce qu'-iu nmis d'août en Europe, alors je suis plus triste qu'à 1 ordinaire; tous les souvenirs, gais ou pénibles, vieiuient tomber avec le même poids sur ma piiiuine; le beau temps dilate le cœur et le rend plus iuipressiouuable, tandis que le mauvais temps le resserre : il n'y a que les passions qui soient au-dessus des intempéries des saisons. Lorsque nous quittâmes la caserne d Austerliiz, un tourbillon de neige vint fondre sur nous; le colonel Vaudrey, auquel je le fis remarquer, me dit : « Malgré cette bourrasque, ce jour-ci tera uu beau jour. »
0 29 décembre.
« Nous avons passé la ligne hier ; on a fail la cérémonie d'usage; le commandant, qui est toujours parfait pour moi, ma. eNeinplé du baptême... C est uu usage bien ancien, nuiis qui n'en est pas plus spirituel pour cela, de fêler le passage de la ligne en se jetant de l'eau et en singeant un office divin. 11 fait une chaleur liès-forte. J'ai trouvé à bord assez de livres pour ne pas m'enmiyer; j'ai relu les ouvrages de M. de Chateaubriand etde J.-J. Rousseau. Cependant, les mouvements du navire rendent toute occupation fatigante.
« 1" janvier 1837.
K Ma chère maman, c'est aujourd'hui le premier jour de l'an; je suis à quinze cents lieues de vous, dans un autre hémisphère ; heureusement la pensée parcourt tout cet espace en mouis d'une seconde. Je suis près de vous, je vous exprime tous mes regrets de tous les tourments que je vous ai occasionnés; je vous renouvelle l'expression de ma tendresse et de ma reeoimaissance.
(1 Le matin, les officiers sont venus en corps me souhaiter la bouue année ; j'ai été sensible à cette attention de leur part. A quatre heures et demie, nous étious à table; comme nous sonunes à 1" degrés de longitude plus ouest que Constance, il était en même temps sept heures.! Arenemberg; vous étiez probablement à dîner: j*ai bu en pensée à voire santé ; vous en avez peut-être fail autant que moi, du moins je me suis plu à le croire dans ce moment-là. J'ai songé aussi à mes compagnons a'inlbrlune; hélas! je songe toujours à eux! J'ai pensé
qu'ils étaient plus malheureux que moi, et celte idée m'a rendu bien plus malheureux qu'eux.
« Présentez mes compliments bien tendres à cette bonne madame Salvage, à ces demoiselles, à cette pauvre petite Claire, à M. Connau et à Arsène.
« 5 janvier.
« Nous avons eu hier un grain qui est venu fondre sur nous avec une violence extrême. Si les voiles n'eussent pas élé déchirées par le vent, la frégate aurait pu être en danger; il y a eu un mat cassé; la pluie tombait si impétueusement, que la mer en était toute blanche. Aujourd'hui, le ciel est aussi beau qu'à l'ordinaire, les avaries sont réparées, le mauvais temps est déjà oublié; que n'en esl-il de même des orages de la vie? — A propos de frégate, le comniaudant m'a dit que la frégate qui perlait votre nom est actuellement dans la mer du Sud, el s'appelle la Flore.
<s Le 10 janvier.
(( Nous venons d'arriver à Rio-Janciro. Le coup d'œil de la rade est superbe; demain j'en ferai un dessin. J'espère ipie celle lettre pourra vous parvenir bienlôt. Ne pensez pas à venir me rejoindre : je ne sais pas encore où je me fixerai; peul-ètre irouverai-jc plus de charmes à habiter rAméri(|ue du Sud; le travail auquel l'incertilude de mon sort m obligera de me livrer pour me créer une position sera la seule consulalion que je puisse gdûicr. Adieu, ma mère ; un souvenir à nos vieux serviteurs et à nos amis de la Thurgovie et de Conslance.
« Je me porte bien.
« Votre tendre et respectueux fils,
« NAroLÉo>-Lotiis Bowapaute. x
Ainsi se termine celle lettre, où respirent tous les bons scnlimenis qui ont leur source dans le cœur. Nous ne voyons iioinl que le prince ail continué le journal de son voyage ; nous savons seulement ipie la frégate qui l'avait amené en rade du Brésil le (lél)ar(iua (pielqui^s semaiues après à New-York, où il ne lii qu'un court séjour. 11 adressa, de celle ville, à l'ancien gouverneur de son frère Napoléon, M. Vieillard, depuis représeutaui (lu peuple à la Cousiiiuanle, et aujourd'hui l'un des membres distingués du Sénat, une lettre évidemment destinée à être rendue publique, dans hupielle il expliquait le but qu'il s'était proposé et les motifs qui l'avaient l'ait agir.
n J'avais, disait-il, deux ligues de conduite à suivre: l'une (pii, eu (piclque sorte, dépendail de moi; l'aulrc des événemenis. Eu choisissant la première, j'étais, comme vous le dites fort bien, uu moyen ; en attendant la seconde, je n'élais qu'une ressource. D après mes idées, ma conviction, le premier rôle me semblait bien prélérable au second. Le succès de mon entreprise m'offrait les avantages suivants : je faisais, par uu coup de main, en uu join-, l'ouvrage de dix années peut-être; réussissant, j'épargnais à la France tes luUrs, Icslroubles, les désordres d'un bouleversement qui arrivera, je crois, tôt ou tard. « L'espril d'une révoluliou, dit M. Tbiers, se com|ios(^ de passions pour le bul, et de haines pour ceux (pii fonl obstacle. » Ayant eulraiué le pciqile par l'armée, nous auri(His eu les nobles passions sans la haine, car la haine ne nait (pie de la lutle entre la force physique et la force uu)rale. Persouuellemcut ensuite, ma position étail claire, nette, partant facile.
LOUIS-NAPOLÉON
Faisant une révolution avec quinze personnes, si j'arrivais à Paris, je ne devais ma réussite qu'au peuple et non à un parli ; arrivant en vainqueur, je déposais de plein gré, sans y être foreé, mon épée sur l'autel de la patrie; on pouvait alors avoir foi en moi, car ce n'était plus seulement mon nom, c'était ma personne qui devenait une garantie. Dans le cas contiairc, je ne pouvais être appelé que par une fraction du peuple, et j'avais pour ennemis non un gouvernement débile, mais une foule d'autres partis, eux aussi peut-être nationaux.
« D'ailleurs, empêcher l'anarchie est plus facile que de la réprimer; diriger des masses est plus facile que de suivre leurs passions. Arrivant comme ressource, je n'étais qu'un drapeau de plus jeté dans la mêlée, dont l'iiilluencc, immense dans l'agression, eût peut-être été impuissante pour rallier. Enfin, dans le premier cas, j'élais au gouvernail sur un vaisseau qui n'a qu'une seule résistance à vaincre; dans le second cas, au contraire, j'étais sur un navire battu par tous les vents, et qui, au milieu de l'orage, ne sait quelle route il doit suivre. Il est vrai qu'autant la réussite de ce premier plan m'offrait d'avantages, autant le non-succès prêtait an blâme. Mais, en entrant en France, je n'ai pas pensé au rôle que me ferait une défaite; je comptais, en cas de malheur, sur mes proclamations connue testament, et sur la mort comme un bienfait. Telle était ma manière de voir... »
Cette lettre remarquable était, disons-nous, écrite de New-York et datée du 30 avril 1857.
Cependant la reine Uortense, dont la santé était depuis longtemps fort chancelante, sentit bientôt que soji état s'aggravait par suite de la révolution qu'elle avait éprouvée eu apprenant le résultat de l'entreprise de Strasbourg, et par le chagrin qu'elle ressentait de l'éloignement de son fils. Se voyant obligée de subir une 0|iération dangereuse et craignant une catastrophe, elle lui adressa, dès le 3 avril, ses derniers adieu\ dans une lettre des plus louchantes.
« Mon cher fils, disait-elle, on doit me faire une opération absolument nécessaire. Si elle ne réussissait pas, je t'envoie, par cette lettre, ma bénédiction, l^ous nous trouverons, n'est-ce pas? dans un meilleur monde, où tu ne viendras me rejoindre que le plus tard possible, et tu penseras qu'en quittant celui-ci je ne regrette que loi, que ta bonne tendresse, qui seule m'y a fait trouver quelque charme. Cela sera une consolation |)our toi, mon cher ami, de penser que, par tes soins, tuas rendu ta mère heureuse autant qu'elle pouvait l'être. Tu ])enscras à toute ma tendresse pour toi et tu auras du courage. Pense qu'on a lovijours un œil bienveillant et clairvoyant sur ce qu'on laisse ici-bas ; mais, bien sûr, on se retrouve. Crois à cette douce idée : elle est trop nécessaire pour ne pas être vraie. Ce bon Arsène, je lui donne aussi ma bénédiction comme à un fils. Je te presse sur mon cœur, mon cher ami. Je suis bien calme, bien résignée, et j'espère encore que nous nous reverrons dans ce monde-ci ; que la volonté de Dieu soit faite !
« Ta tendre mère,
« Signé Hortebsb. »
« Ce trois avril 1837.
Le même jour, l'excellente princesse fit aussi son Icstament, par lequel elle déclarait son fils le seul héritier de tout ce qu'elle possédait, et instituait des legs eu faveur de ses neveux et nièces et de toutes les per-
sonnes qu'elle avait aimées ou qui avaient été assez heureuses pour lui rendre des services. Personne n'est oublié : son médecin, le docteur Connau, ses femmes de chambre, son domestique, le fidèle Vincent Rousseau, tous reçoivent des marques de sa munificence. Elle termine ainsi:
« Que mon mari doiuic un souvenir à ma mémoire, et qu'il sache que mon plus grand regret a été de ne pouvoir le rendre heureux.
« Je n'ai point de conseils politiques à donner à mon fils : je sais qu'il connaît sa position et tous les devoirs que son nom lui impose.
« Je pardonne à tous les souverains avec lesquels j'ai eu des relations d'amitié la légèreté de leur jugement sur moi...
« Je pardonne à quelques Français auxquels j'avais pu être utile la calomnie dont ils m'ont accablée pour s'acquitter; je pardonne à ceux qui l'ont crue sans examen, et j'espère vivre lui peu dans le souvenir de mes chers compatriotes... »
Les vœux de l'excellente femme ne furent pas entièrement trompés. En effet, dès qu'il apprit la cruelle situation de sa mère, Louis- Napoléon n'eut plus qu'une pensée : celle de revenir en Europe et d'accourir à Arenemberg, oij la présence d'un (ils adoré pouvait seule adoucir les instants suprêmes de la pauvre exilée. 11 arriva assez tôt pour recevoir sa dernière bénédiction et recueillir son dernier soupir.
Les restes de la reine Horteuse furent, suivant le désir qu'elle en avait exprimé, transportés en France et déposés dans les caveaux de Saint-Leii près des cendres de sa mère et de celles de son (ils aîné.
Je n'entreprendrai point, on le comprend, de peindre la douleur et les regrets du fils d'IIortense à la mort de sa bonne mère. Il vécut, dès ce fatal moment, dans une retraite presque absolue, ne cherchant des consolations que dans l'étude; il commença alors un travail important, qu'il se proposait de publier plus tard sous le titre de : Les Idées napoléoniennes. Nous en parlerons à son temps.
Pour suivre l'ordre chronologi(|ue, nous rappellerons ici un fait qui se rattache naturellement à l'histoire que nous écrivons, parce qu'il contribua à ranimer le souvenir de Napoléon et les sentiments de reconnaissance que les Français conservaient pour ce grand génie. 1! s'agit de la discussion qui eut lieu le 2 juin 1838, à la Chambre des députés, sur un projet de loi présenté par le ministère, et tendant à donner une pension annuelle et viagère de cent mille francs ( 100,000 fr.) à la sœur de Napoléon, veuve du roi de Naples, le brave et inconstant Murât. Cette princesse vivait à Rome, sons le nom de comtesse de Lipona, dans un état voisin du besoin. Forcée par la nécessité, elle avait réclamé près du gouvernement français une indemnité pour des biens qu'elle possédait en France et qui lui avaient été repris illégalement et sans compensation.
Louis-Philippe pensa que les réchunalions de la comtesse, si elles étaient portées devant les iribiniaux civils, donneraient lien à un long procès dont le succès, du reste, paraissait fort douteux Ajoutons (pie, parmi les biens que la comtesse avait possédés en France, se trouvait le domaine de Neuilly, qui avait fait retour au duc d'Orléans en 1814.
Le gouvernement estima dès lors qu'il élail plus digne de la générosité française d'accorder à la sœur de Napoléon une pension qui la mit en état de soutenir
LOUIS-NÂPOLEON.
riionncur de son nom, et il proposa la loi donl nous parlons.
Le jour de la discussion, M. de Marniicr demanda que colle loi fût volée sans discussion : a 11 ne s'agit pas, disait-il, de la veuve de Mural; il s'agit de l.i sœur de 1 Emperenr, et c'est pour la France une question de senlinicul...)i(Cris tumultueux : La question préalable!)
M. Liadières, malgré l'interruption qui vient d'enlever la parole à son collègue, n'en soutient pas moins la même opinion. « Je crois, dit-il, qu'il est des circonstances où, par respect pour un grand nom et de grandes inforuines, il faut voter et non discuter. » (Vires réclamations.) M. Glais-Bizoin, s'écrie : « Monsieur le président, maintenez la parole à M. Salverie. Il est fâcheux qne vous n'ayez point ici les muets de l'Kinpire. )i M. Liadières descend de la tribune an milieu d'une violente agitation, et M. Salvcrte prend l.i parole.
Il prétend que la comtesse, si elle a des droits, doit les faire valoir devant les tribunaux; il rappelle le traité du 1'( janvier 1814, par lequel Mural faisait une alliance offensive et défensive avec l'Autriche cl l'Angleterre contre Napoléon, contrôla France; il explique qu'à son point de vue celte défection amena tous les malheurs de l'invasion étrangère. Il demande si la Franco doit payer de pareils services. Puis il continue : « Mais la comtesse de Lipona, c'est la sœur de Napoléon ! Napoléon! Ce nom magique exerce sur tous les esprits, sur tous les cœurs, un prodigieux empire. Mais enfin cet empire a ses bornes, et vos seniimenls d'admiration ne doivent pas lou;ours se traduire en impôts, en salaires d'argent à la charge des contribuables. »
L'oraieur ajoute que Napoléon, dans son testament, est muet à l'égard de sa sœur, et ce silence, dit-il, me semble l'arrêt d'une terrible cond^imnation. (Murntures au centre.) « Laissez de côte ces faits, me dit-on, c'est la sœur de Napoléon; Napoléon n'occupe plus les vœux politiques de la France, mais ce héros, ce génie de la gloire fi ançaise, ce génie si puissant et si universel, conservera toujours ses droits à notre admiration et à nos plus vives sympathies... Eh bien! dit en terminant M. Salverte, si celte admiration est aussi vive (pion le dit, que les partisans de la mémoire de Napoléon suivent l'exemple des admirateurs du général Foy; qu'ils ouvrent une souscripiion, comme ceux-ci en ont ouvert une poiu' les cnf.mls du grand orateur. Cette largesse, si noble, sera mille fois plus glorieuse pour la comtesse de Lipona qu'une pension qu'on aura quelque peine à faire voter. »
M. de Las-Cases répond d'abord que la comtesse de Lipona , loin d'avoir été répudiée par Napoléon mourant, ainsi que l'a dit M. Salverte, se trouve nonunée trois fois dans le testament de son frère. « Au rcsle, ajoule-t-il. la (picstion qui s'agite en ce moment est nue question toute de sentiment. (Oui ! oui ! Très-bien !) Il est des moments on une nation doit aussi avoir des en trailles... où elle doit ne se rappeler que le bien, et, pour son propre honneur, jeter un voile sur le resle. Nous devons, dans le projet de loi, ne voir qu'une chose: la sœur de Napoléon. (Très-bien! très-bien!) Que dit l'Enroiic aujourd'hui à la mémoire de Napoléon? celte Europe qu'il a foulée pendant quinze ans d'un pied victorieux, à laquelle il a arraché ses drapeaux pour en orner nos monuments et nos lenq)les? Clle est pleine de vénération pour lui ; elle ne prononce ^on nom (pi'avec respect ; la Prusse elle-même, celle l'ru^se lanl dcv:\^tée par nus armées, ne voit plus dans Napok-dn un ciuicmi: cilc ne voit plus qne le grand honinie... El l'histoire,
que dir.i-1-elle, si vous rejetez la proposition du gouvernement? Elle dira que quinze ans après la mort de Napoléon, alors que le gonveruenient de .luillei avait relevé ses statues aux applaudissements de toute la nation, une femme est venue se présenter devant les Chambres françaises en disant : « J(! suis la sœur de Napoléon ! » et que les Chambres françaises lui ont répondu : « Retirez-vous, nous ne vous connaissons pas! «
M. L'herbelle fait remarquer que, si l'on accorde une pension à la comtesse à litre de munificence nationale, elle ou ses enfants pourront, plus tard, revenir à des réclamations judiciaires. Il aurait donc fallu obtenir d'elle une renonciation à ses prétentions.
Le président du conseil (c'était M. le comte Mole) répond qu'il n'a été demandé aucune renonciation à la comtesse de Li|iona cl à sa famille, parce qu'on ne lui reconnaît aucun droit. Nul tribunal quelconque, soit administratif, soit judiciaire, ne pourrait être saisi de sa réclamation. « Ainsi, messieurs, continue l'orateur, comme on vous l'a dit, c'est un acte de munilicencc que le gouvernement vous propose. Ce n'est point à la veuve de Mural qu'on vous demande do donner une pension (Vive approbation dans la plupart des rangs de l'AssembléeV, c'est à la sa^nr do Napoléon (Trèsbien! très-bien!); et, lorsqu'on vient ici arguer de la rigueur prétendue du frère, au moment doqiiiitor la vie, contre la sœur, je viens protester à mon tour. S'il pouvait se faire entendre, messieurs, croyez (pCil s'éionnerait qu'en France, dans ce pays où il a terrassé l'anar(hie au dedans, et dont il a élevé si haut, an dehors, la gloire et le nom...
.M. cLAis-Bizow. — 11 a tué la liberté! il a été un despote !
ji. Boi'LAY (de la Meurlbe). — 11 a sauvé la névolulion! {Au centre : Oui ! oui !)
M. cLAis-BizoïN. — Il a cliassé les Chambres; vous alta(piez la liberté de la tribune.
ji. LE PRBsiDF.NT DU (.o^sElI.. — Jo répondrai à celui qui m'interrompt en la rcelaniaut pour moi, la liberlédc la tribune; j'épanche librement mes sentiments... Oui, messieurs, je ne crains pas de le dire, et c'est un sentimonl personnel que j'exprime. Ce serait avec doidcur que je verrais relourner la sœur de Napoléon dans celle Italie, où elle a trouvé un asile, sans que la France lui ail témoigné de sympathie pour la position où elle se trouve. Ce que nous demandons, messieurs, c'estdo venir ausccour-, d'une grande infortune. Jamais je ne croirai que la Chambre puisse rester insensible à cet appel. (Maripies nombreuses d'approbation.)
iM. ilupin parait à la tribune, où il ne moule que dans des occasions assez rares; aussi sou apparition causct-cUe une sorte de mouvement dans l'Assemblée. Son déliiil semble indiquer qu'il va parler contre le projet.
(1 Les Assemblées, dit-il, quelque sentiment qu'elles éprouvent, doivent se déher de ce qu'on appelle len- Ihousiasmo et de 1 enlrainement. Quand on l'éprouve pour le bien, pour le beau, on peut l'éprouver aussi pour le mal. (Murmures au centre. — A gauche : Trèsl)ien!)Si vous consultez l'histoire des Assemblées délibérantes, vous verrez que fort peu de bien a été opéré par l'cnlhousiasme, et que beaucoup de mal, sujet à beaucoup de regrets, a été opéré par l'entraînement. »
Après ce préambule, l'oraleur soutient que la comtesse de Lipona est sans droit pour rien réclamer. « Ainsi, continue-l-il, dans l'inlérél même de l'opinion
de ceux qui veuleui faire de cette loi une loi de munificence, une loi qui se raïuiclie à l'admiration, à la reconnaissance que l'on a pour la personne de l'Empereur, il importe qu'elle soit dépouillée de toute espèce d'idée de droit quelconque. Si vous la rallachiez à un droit, ce serait presque un acte d autorilé répréhensible : avec son caracière de niunilicence, il y a peutêtre e\cés de libéralité; mais au moins le don ne sera pas empoisonné par l'ingratitude. »
En second lieu, M. Dupin aurait combattu ce projet de toutes ses forces s'il eût été question d'accorder une faveur à la veuve du signataire du traité du 14 janvier I8U. Après avoir (létri la conduite de Murât dans cette conjoncture, il fait ressortir les grands ser*iccs que Napoléon a rendus à sa patrie, et ne s'oppose p:is à ce que la nation agisse généreusement à l'égard de sa sœur.
M. Denys ajoute quelques mots d'éloges sur le caractère de la romtesse ; puis la Chambre adopte le projet de loi à une majorité de 215 votants contre 157.
La pension fut constituée auiuielle et viagère, et déclarée incessible et insaisissable; elle courut à partir du 1"'' janvier 1858; elle fut exactement payée jusqu'à la mort de la princesse.
Pendant que la reconnaissance nationale pour les grands services de Napoléon se manifestait ainsi sur la personne de sa sœur, les ennemis de son nom cherchaient à le dénigrer, s'acharnaient contre le prince Louis-Napoléon, son neveu, et dénaturaient chaque jour avec une odieuse persistance les faits et les circonstances de l'af- Aiire de Strasbourg. M. de Persigny, retiré à Londres, crut nécessaire de publier une brochure pour repousser les attaques dont celte entreprise était le prétexte, et justifier les auteurs de la tentative en expliquant les motifs de leur conduite. Celle brochure, éditée en Anglelerre, se répandit aisément dans les pays étrangers: en Allemagne, on Belgique, en Italie; mais elle pénétrait assez difficilement en France.
M. Laity, qui avait pris, comme on l'a vu, aussi bien que M. de Persigny, une part active à l'entreprise de Strasbourg, ne craignit pas de faire une autre édition de celle brochure cl de la publier à Paris même, sous le titre de : Relation historique des éiénements du 50 octobre 1836. — Le prince Napoléon à Strasbourg; par M. Armand Laity. ex-lieutenant d'artillerie, ancien élève de l'Ecole polytechnique.
Cet écrit fut déféré à la Cour des pairs, comme renfermant une provocation, non suivie d'effet, ;) un attentat contre la sûreté de l'Etat.
L'auteur de cette publication fut arrêté, le 21 juin 1858, à son domicile à Paris, rue Feydeau, n° 30.
La Cour des pairs, constituée dès le 21 juin, entendit, le 28, le rapport de sa conmiission d'instruction, et fixa l'ouverture des débats au 9 juillet.
Ce rapport donnait quelques détails assez intéressants sur l'accusé, qu'un arrêt du 28, relatif à la compétence, avait déjà signalé en ces termes : « Laity (François-Armand-llupperl), âgé de vingt-cinq ans, né à Lorieni (Morbihan), taille de un mètre soixante-six cenlimètres, cheveux et sourcils blonds, yeux gris, nez bien fait, bouche moyenne, menton rond et visage ovale. »
Nous avons rappelé que M. Laity fut impliqué dans l'affaire de Strasbourg. Après son acquiiieuient, il se rendit à Paris, où il séjourna six semaines; de là il alla visiter sa famille à l.orient, lieu de sa naissance, cl y demeura trois mois. Eu 1857, il donna sa démission de lieutenant d artillerie, qui fut acceptée. Depuis le mois
de janvier 1838 jusqu';;ux derniers jours de mai, il séjourna à Areuemberg, auprès du prince Louis-Napoléon.
Vers le milieu de juin, il publia sa brochure et la répandit à profusion dans Paris et dans plusieurs villes importantes des départements. Cet ouvrage se distribuait graluitemeut. Il en fut ainsi écoulé près de dix mille exemplaires. Le ministère public ne réussit à eu saisir que quatre cent six.
A Paiis, M. Laity vivait Irès-retiré; il est vrai qu'il n'y était venu que pour faire imprimer son livre et le répandre aulanl que cela lui serait possible. Il recevait le plus habituellement des visites de M. Lombard, qui prenait le titre d'ancien aide de camp du prince Louis- Napoléon, et qui, après l'affaire de Strasbourg, oii il avait été compromis, s'élail rendu à Paris et s'y livrait â l'étude de la médecine, en s'abstenant complètement de politique. Que ce dernier point fût exact on non, ce qui est positif, c'est que ses relations avec l'accusé ne lui attirèrent aucun désagrément; le pouvoir n'y trouva rien de répréhensible.
Quant à M. Laity, il avouait franchement que son but, en publiant l'ouvrage incriminé, avait éiéde faire connaître l'affaire de Strasbourg telle qu'elle s'était passée; que tout ce que contenait sa brochure était l'expression vraie de ses opinions. Il ajoutait que le prince Napoléon était le véritable représentant de la cause populaire.
Il y a, au surplus, dans son interrogatoire, et surtout dans ses réponses, des circonstances d'un à-propos si frappant, des délails si prophétiques, qu'il est très-ciirieux de lire le texte même de ces passages.
« A la page 17, lui dil le chancelier, qui l'interrogeait, eu parlant du prestige du droit qui n'exisle plus eu France dans la personne d'un seid homme, d'un roi, et qui ne peut se trouver que dans la volonté de tous, vous ajoutez : « Les hommes (|ui, en 1830, ont méconnu ce principe, ont trahi nos iiilérêts les plus sacrés; ils ont bàli nu édifice dont ils ont oublié les fondations. « Ne voyez-vous pas que vous attaquez formellement la Révolulion de juillet 1850 et le gouvernement qu'elle a fondé?
— Je n'altaque pas du tout la Révolution de juilletje la respecte autant que qui que ce soii; je n'altaque que ses conséquences.
— Vous attaquez, par cousé(iuenl, le gouvernement qu'elle a fondé'?
— Oui, cerlainement. »
Le faiteslque le jeune écrivain avait émis une grande vérité en disant que la royauié de Juillet n'avait pas de base. On doit en être bien convaincu aujourd'hui.
Linlerrogaieur continue :
« A la suite de conversations que vous prêtez, sur ce sujet, an prince Louis avec plusieurs hommes influents, vous arrivez à dire qu'il ne manque plus à la génération présente qu'une occasion solennelle pour faire l'applicalion du principe que vous posez contre l'existence decegouvernement.dAlors, dites-vous, alors seulement la grande révolution de 1789 sera terminée; » et vous ajoutez : « Qui pouvait, mieux que le prince Napoléon, aider à l'accomplissement de cette œuvre sociale; lui, dont le nom est une garantie de liberté pour les uns, d'ordre pour les autres, et un souvenir de gloire pour tous? » Ne voit-on pas, dans ces paroles, que le prince Louis cs>t l'inslrumcnt à l'aide duquel, suivant vos vœux, le gouvernement né de la Révolulion de juillet doit être renversé?
LOUIS-NÂPOLEOiN.
— Oui, répond l'accusé, je crois que le prince est le chef qui convient le niien\ à la France maintenant. »
Et la plupart de ceux (jui ont condamné M. Laiiy pour avoir écrit ces incontestables vérités vont à présent faire leur cour au prince Lonis-Napoléon, le président de la République, aujourd'hui le véritable représentant du peuple.
On lui objecte qu'à la page 21 il introduit le général Lafaycile en lui prêtant un limgage et des sentiments éminemment contraires à ceux qu'il a professés et au serment qu'il avait prêté au gouvernement de Juillet; qu'il le calomnie ainsi sans l'ombre de preuves. « Ne voyez -vous pas, ajoute-t-on, que l'usage que vous faites ici de ce nom est, par l'ascendant qui ne peut manquer de lui être attribué, une véritable provocation à la révolte?
— Je ne crois pas, répond le prévenu, calomnier M.de Lafayette.La vérité ne peut être une calomnie. L'entrevue dont il est question dans cette brochure a eu réellement lieu à Paris, en 1835. Il est certain ensuite qu'en me servant du nom de balayette, c'était un grand appui, un grand soutien que je donnais à notre cause; je ne l'aurais pas fait sans cela. »
On adresse à l'accusé une question sur un passage dans lequel il énonce qu'en épargnant le prince Louis, le roi des Français a été obligé de reconnaître en lui la dynastie napoléonienne. 11 répond : « A propos de dynastie, c'est de l'histoire ; il y a la dynastie delà branche aînée comme la dynastie napoléonienne : ces dynasties ne se regardent pas comme finies... » Et sur une autre question ayant le même sujet, il dit : « Mon Dieu ! je ne suis pas très-fort sur les dynasties en général : la véritable dynastie, pour moi, est celle qui offre le plus de garantie à la France. »
Une lettre, écrite par le prince ;i M. Odilon Barrot.le 15 novembre 1836, se trouve aussi publiée dans la brochure. Elle se termine par le passage suivant, relatif aux accusés de Strasbourg : « Vous voyez donc, monsieur, que c'est moi qui les ai séduits, entraînés, en leur parlant de tout ce qui pouvait le plus émouvoir des cœurs français. Ils me parlèrent de leurs serments. Je leur rappelai (pi'en 1815 ils avaient juré fidélité à Napoléon 11 cl à sa dynastie. L'invasion seule, leur dis-je. vous a déliés de vos serments; eb bien! la force peut rétablir ce que la force seule a détruit. »
(( Laity, continue le rapporteur, avait, à plusieurs reprises, déclaré qu'il adoptait et (pi'il considérait comme siennes toutes les opinions émises par le prince Louis, et manifestées dans sa brochure. » On lui fait, à propos du passage qui précède, l'observation suivante : « Ne comprenez-vous pas tout ce que pouvait avoir de dangereux, et, par conséquent, de coiqiable, l'exposition d'une pareille doctrine, si complètement subversive di; la foi due aux serments, et (pii ne teiiilrail à rien moins quà.faire croire que la fidélité due aux serments les plus sacrés et les plus solennels doit disparaître dès la première apparence de succès qui serait obtenue par une tentative formée contre le gouvernement existant?
— Monsieur le président, répond le prévenu, cette question est précisément celle que me fit, à Strasbourg, le président des assises ; je ne jugeai pas .à propos, alors, de lui répondre; aujourd bui, je vous dirai ce que tout le monde sait : que ces sernienls sont des singeries, et que, par conséquent, on n'est pas un grand scélérat pour les violer. »
Cette réponse, d'une rranchisc loulc militaire, est parfaitement fondée en raison; oui, le scrinentpolitiquc
n'a jamais été qu'une comédie pour la plupart de ceux qui le prêtaient. « Dans le fait, disait nu de ces habiles, je Vax prêté, j'ai donc pu le reprendre. » Le gouvernement provisoire, comprenant l'inutilité d'un pareil serment, l'avait aboli en 1848. Il a ainsi épargné force parjures aux royalistes qui sont venus encombrer l'Assemblée constituante et l'Assemblée législative avec la résolution bien arrêtée d'avance de démolir la République. Que le chef du pouvoir exige un serment de fidélité, comme un signe de déférence et d'hommage, à !a bonne heure! mais qu'il ne compte pas trop sur la valeur d'une telle formalité.
Cependant, le jour de l'audience est arrivé; la Cour des pairs est nombreuse : le baron Pasquier, chancelier, préside; le procureur général Frank-Carré, assisté de son substitut, M. Bouely, reiTiplit l'office d accusateur public. Voilà l'accusé élevé sur le plus haut piédestal que le gonvernemeiil ait pu choisir ; le voilà posé en face de toute la France: du nord au midi, de l'orient à l'occident, tous les regards se portent sur lui; l'intérêt s'attache à sa personne ; chacun le plaint, chacun l'admire encore plus qu'on ne le plaint.
Le président de la Cour, c'était le chancelier Pasqnier, interroge l'accusé, qui déclare recoimaîire la brochure : il en est l'auteur, il en a ordonné l'inqiression à dix mille exemplaires, qu'il a reçus et fait distribuer. Après ces aveux formels, l'interrogatoire se trouve terminé, et le procureur général prend la parole pour développer l'accusation, qui comprend deux parties : 1" une provocation, non suivie d'eflèt, au crime prévu par l'article 87 du Code pénal; 2° une attaque ayant pour but la destruction du gouvernement de 1830.
Le procureur général commence par analyser la brochure incriminée ; peu de lecteurs la connaissent. Il la lait coimaîlre à tout le monde ; malgré les commentaires dont il enveloppe les assertions qu'il trouve dangercuises, il ne met pas moins au grand joiu" les pensées fondamentales du livre, et les dépose dans le cœur des masses, (lii elles raniment et vivifient des souvenirs chers au plus grand immbre.
« Après avoir reconnu, dit-il, que, depuis la mort de l'Empereur et de son fils, la France n'avait plus qu'un souvenir vague des membres de la famille de Napoléon encore existants, et que le parti napoléonien n'avait plus un hoimue qui rappelai à lui les sympathies de la nation cl (pii lût le représentant de la cause populaire, l'auteur ajoute : « .Mais inie cause trouve toujours un homme pour la représenter, et la destinée avait permis (pie, dans la famille de l'Empereur, il se trouvât nu héritier qui cilt les épaules assez larges pour soutenir le poids de vingt ans de malheurs, et le fardeau bien plus lourd encore d'un avenir qu'il lui falfait conquérir pied à pied par son mérite et son courage. »
« Dès le début de l'ouvrage, continue l'organe du ministère public, ce n'est pas seulement sons les auspices du nom de l'Empereur, c'est en quelque .sorte avec l'appui de sa volonté et de son choix que l'auteur présente Louis Bonaparte à la France.
(( Il place ensuite dans la bouche de son prétendant une discussion dont le but est d'établir (|uc cette hérédité impériale peut seule constituer un gouvernement cpii puise son existence et sa force dans la sanction populaire ; que ce gouvernement serait seid assez puissant, assez respecté, pour assurer à la nation la jouissance de grandes libertés, sans agitation, sans désordres.
« Ainsi on proclame une dynastie nouvelle ; on in-
LOUIS-iNAPOLÉON.
vo<|ue une légilimiié d'une autre sorte, el i'on ne craint pas de préseiiler l'œuvro des mandataires légaux du pays, en 1850, comme n'ayant pas, contre celte légiliniité qu'on invoque, plus d'auloriié morale que le fait si douloureux à rappeler de l'invasion étrangère.
« D'une pari, on prélend que le gouvernement de 1830, dans sa lutie pénible contre les partis, a pu les désarmer un moment, mais n'en a rallié aucun; qu'il s'est vu chaque jour contraint de chercher sa force dans un nouveau sacrifice des libertés du pays, et qu'en conipromoUaut la dignité de la France en l'nrope il n'a pu obtenir qu'une tranquillité factice. D'autre part, on montre tous les partis se rattachant par une foi commune au grand principe de la souveraineté populaire, (ie telle sorte qu'il ne manque plus à la génération présente qu'une occasion solennelle d'en faire l'application, et le prince Pfapoléon sera regardé comme pouvant, mieux que personne, aider à l'accomiilissement de cette œuvre sociale, lui dont le nom est une garantie de liberté pour les uns, d'ordre pour les autres, et un souvenir de gloire pour tous. »
Plus loin, le procureur général rapporte un discours que l'on fait, dit-il, adresser par Louis Bonaparte au colonel Vaudrey.
« Croyez,dit le prince, que je connais bien la France, ' et que c'est justement parce que je la connais bien, que je désire tenter un mouvement qui la retrempe et la détourne du péril où elle semble prête à tomber. Le plus grand malheur de l'époque actuelle est le manque de liens entre les gouvernanls et les gouvernés : confiance, estime, respect, honneur, ne sont plus les sontiens de l'autorité.
« La France a vu passer depuis cinquante ans la République avec ses grandes idées, mais avec ses violentes passions; l'Empire avec sa gloire, mais avec ses guerres inlerminabies; la liesLiurationavec les bienfaits delà paix, mais avec ses tendances rétrogrades et ses in- | fiuences étrangères ; le gouvernement d'Août avec ses promesses, ses grands mots, mais avec ses petites mesures, ses petites passions, ses mesquins intérêts. Au milieu j de ce chaos, entre ses antécédents, ses rancunes, ses besoins et ses désirs, le peuple cherche !... Punition la | plus fâcheuse pour une nation, qui n'a plus pour se guider que la haine des partis.
« Ce chaos moral est naturel ; car chaque règne a laissé dans la nation des traces de son passage, et ces traces se révèlent par des éléments de prospérité ou I des causes de mort. !
« La France est démocratique, mais elle n'est pas républicaine ; or, j'entends par démocratie le gouvernement d'un seul par la volonté de tous, el, par républi- j que, le gouvernement de plusieurs obéissant à un système. La France veut des institutions nationales comme représentant de ses droits; un homme ou une famille ' comme représentant de ses intérêts; c'est-à-dire qu'elle veut de la République ses principes populaires, plus la stabilité; de l'Empire sa dignité nationale, son ordre et sa ))rospérité intérieure, moins ses conquêtes; elle pourrait enfin envier à la Restauration ses alliances extérieures; mais du gouvernement actuel que peutelle vouloir?
« Mon but est de venir avec un drapeau populaire, le plus populaire, le plus glorieux de tous ; de servir de point de ralliement à tout ce qu'il y a de généreux et l'e national dans tous les partis ; de rendre à la France sa dignité sans guerre universelle, sa liberté sans licence, sa stabilité sans despotisme ; et, pour arriver à
' un pareil résultat, que faut-il faire ? Puiser entlèremenl dans les niasses toute sa force et tous ses droits, car les masses appartiennent à la raison et à la jnsiice. »
Ce magnifique programme de gouvernement, que le procureur général a l'imprudence de jeter à la face du monde du haut de la tribune de la Cour des pairs, croii-on qu'il n'ait pas déposé des germes précieux dans la pensée du peuple? Qu'on remarque que cette judicieuse appréciation des sentiments et des besoins delà France était proclamée en 1858, quatorze ans avant le jour où celui qui l'émettait devait être appelé à faire l'application du programme qu'il avait posé.
Le procureur général se livra encore à une longue discussion pour démontrer que le but de l'ouvrage incriminé est le renversement du gouvernement de Louis-Philippe; la substitution du régime impérial dans la personne de Louis Bonaparte au régime constitutionnel dans la personne du roi des Français.
M. Frank-Carré termine par une péroraison qui serait éloquente si elle n'était pas déclamaloiie, et que nous devons rapporter ici, autant par un sentiment d'impartialité que pour montrer combien les amis et les souiiens du gouvernement de Louis-Philippe se trompaient dans leurs appréciations des choses qui les environnaient.
« Nous pouvons donc conclure maintenant avec confiance, dit l'organe du ministère public, qu'Ai mand Laiiy s'est rendu coupable du double attentat qui lui est imputé; mais, lorsque nous venons en demander la répression, ne craignez pas, messieurs, que nous cherchions à exagérer la gravité de ses conséquences. Nous vous avons montré sous son véritable point de vue l'importance de ce procès quand nous vous avons signalé la publication qui l'a rendu nécessaire comme une violation (lagranle et hardie des lois qui ont voulu imposer à la presse des limites qu'il lui devînt impossible de franchir; comme le manifeste de quelipies ambitieux, qui essayent de se créer un parti, et qui, en avouant publiquement une sédition manqnée, viennent au milieu de nous se déclarer en état de complot permanent; comme l'œuvre d'un homme qui, heureux échappé des bancs de la cour d'assises, dément luimême, à la face du pays, le verdict qui a fait de son innocence une vérité légale, et qui, pour recruter des conspirateurs, développe avec complaisance les éléments mensongers d'une conspiration puissante.
(I Certes, messieurs, il y a danger pour la sécurité publique dans ce défi jeté sans détour et sans pudeur aux lois qui la protègent; dans cet exemple de coupable audace proposée aux factions qui s'agitent encore parmi nous ; dans celle glorification d'un crime demeuré sans résuliat, dans ces présompiueuses menaces d'un ailenlai plus heureux. Mais que l'on se garde bien de nous allribner la pensée que ni Laity et sa brochure, ni Louis Bonaparte et le soi-disant parti napo léonien , aient jamais eu le pouvoir d'ébranler notre gouvernement national et d'inspirer sur son existence el sa durée de sérieuses alarmes. Il n'appartient à personne de menacer nos institutions, parce qu'elles sont l'œuvre et la propriété de la France, qui saurait les défendre comme elle a su les fonder. Mais le péril d'une révolution nouvelle est-il donc le seul dont il faille se garder? Les tentatives les plus insensées, les entreprises les plus aventureuses, ne suffisent-elles pas pour inquiéter les esprits et troubler le cours de la prospérité publique? Ne sait-on pas, d'ailleurs, que, dans le temps où nous vivons, le parti, quel qu'il soit, qui se
I,OUIS NâP01£0N.
jetle le premier dans la lice |U'iit voir ses rangs grossir pur tous les artisans de Iroiibles, Ions les lauteurs de dt'soidres, qui s'empresseroiii, nuellc que soit leur loi politique, et peut-être parce qu'ils n'tu ont aucune, de prêter iiiain-roric à l'anarcliie et de se liguer d'abord contre le pouvoir établi ? Ils ne tenteront, messieurs, que de vains efforts; mais, en ce genre, la victoire même a ses douleurs, et il faut en redouter la nécessité. Ce n'est donc pas par l'appréciation de ses propres forces ([u'il faut juger des périls que pourrait nous apporter ce parti napoléonien : s'il ne devait trouver d'appui qu'en lui-même, qu'aurions-nous à craindie de ses prétentions? Il a osé dire que la nation ne pouvait rien vouloir du gouvern(Miieiit actuel. Mais qu'il nous apprenne donc ce qu'elle peut attendre du prétendant qu'il propose? Il évoque et les souvenirs de i'Kmpire et le nom glorieux d'un homme dont la France s'euoigueillit ; il prétend s'approprier les sympathies excitées par toutes ces grandes choses, que le grand peuple a vms éclore sous son régne comme dans une merveilleuse épopée.
« Mais pensc/.-vous donc, jeunes imprudents, que celte gloire ait besoin de vous pour devenir celle de la France? La statue de Napoléon u'cst-elle pas remontée, sans vous, au faite de celle coloiuie, où l'aigle victorieuse repose sur l'airain qu'elle a conquis?
« Dans nos mœurs et dans nos lois, dans notre vie politique et dans noire vie civile, nous avons relenu de l'Empire tous ses bienfaits, et ce que nous avons répudié de son héritage, personne, apparemment, ne tenterait de nous l'imposer. Qu'est-ce donc, messieurs, que le parti napoléonien ? Quels sont les idées, les inlérèts ou les griefs auxquels il pourrait se rattacher? A l'enicndre, c'est im nom tpii fait sa puissance et sa force ; mais n'esl-il pas, au coniraire, la condamnation de ces jeunes et impuissantes témérités, ce nom consacré par l'admiration du monde? Quel est-il donc celui qui vient rcvendiipier comme un héritage cette pourpre inqiériale, conquise par une si puissante iiulividualiié? Quels sont-ils, les hommes qui forment sou cortège, et (pii seuls ont subi celle influence à laquelle ils s'imaginent que le peuple et l'armée vont bientôt se sonmettre? La patrie ne connaît ni le chef ni ceux ((ui raccompagnent. Oh ! s'il avait pu voir son nom ainsi compromis par une poignée de sédilieu'i dans une tentative sans portée, ce grand homme, dont la haute intelligence ne comprenait que les grandes choses, qui fut surtout le défenseur cl l'appui de toutes les pensées d'ordre, de devoir et de discipline, qui font la force du conuuandement et la dignité de l'obéissance; qui aima mieux déposer sa glorieuse couronne que tie livrer cette France, qu'il aimait tant, aux déchirements d'une guerre civile, quelle n'eût (las été son indignation, et de quelles paroles n'aurail-il pas flétri celte andiiliou puérile, ces officiers parjures, celte prise d'armes contre le repos el le bonheur de la patrie?... »
Le discours du procureur général demandait une réponse ; la réfutation eu était facile. L'accusé osa l'entreprendre. Ayant obtenu la parole, il s'exprima en ces termes :
« Messieurs les pairs, il y a dix-huit mois, je fus pris les armes à la main : accusé d'avoir conspiré contre le gouvernement, je fus jugé, acquitté par le jury de Strasbourg. Aujourd'hui l'on me traduit devant votre cour, parce que je me suis fait rhi>iorien iniparlial des cvéucn\cnts du 30 octobre. Si l'on est ((iu|i;ililc d'allaquer le gouvernement sur un écrit, ou l'est beaucoup
plus quand on l'attaque à force ouverte. Pourquoi donc un jury n'a-t-il pas élé chargé de prononcer en celle circonstance? I a mesure prise à mon égard me semble donc inconstitiitioimelle. et c'est pourquoi, comme citoyen et comme soldai, j'ai prole^lé et je proteste contre voire juiidiction. »
Après avoir ainsi renouvelé la proleslation que son défenseur, M'' Michel (île Bourges), avait furmnléu eu vain dès l'ouveriure dos débats, l'accusé explique ce qui s'est passé lors du procès du Slrasbourg.
« J'ai dit, dans un de mes interrogatoires, que ma brochure était la relation de faits exacts et l'expression d'o(>inioiis conscieiicieuics. Que M. h; procureur général l'appelle un manifeste insolent lancé par une faction, qu'il proclame que je suis l'agent d'un parti, tpie mes opinions sont subversives, et que les faits r.qiportés sont inexacts, tout cela ne prouve (pi'une chose, c'est que j'ai eu raison de publier et de distribuer ma brochure; c'est (pie, au lieu de dix mille, j'aurais dû cii faire tirer ccui mille exemplaires pour provocpier l'examen et meure au jour la vérité. Que dirait M. le procureur général si j'aflirmais que, dans les actes d'accusation, les faits sont mutilés, déligurés, tronqués? que les circonslances, que j'ai vues de mes propres yeux, ont été reproduites avec une choquante inexactitude?
« Et cependant c'est ce qui est arrivé : à Strasbourg, quand nous étions devant le jury, devant iios juges naturels, tous les faits ont été pervertis par l'accusation; tous les journaux furent mal informés de ce qui se passa à Slrasbourg le 50 octobre 1H3ii, et l'opinion publique fut complètement égarée. De son côté, le gouvernement favorisa cette disposition des esprits en poursuivant le moins de coupables possible, car il n'y eut pour ainsi dire déjugées ou arrèléesque des personnes qui le voulurent bien; aussi tout le monde crut-il réellement que la conspiration n'était autre chose qu'une échaufl'onrée, qu'un coup de tête de queUpies officiers. En vain avionsnous espéré que les dépositions des témoins, forcés de raconter les faits, (pie nos propres dépositions faites avec une abnégation complèle de nous-mêmes et dans l'intérêt seul de notre cause, rétabliraient les choses dans leur véritable position ; notre espoir fut trompé : l'affaire de Strasbourg, que j'appelle une révolution manquée, semblait destinée à figurer dans les annales de l'histoire avec l'humiUanle qualificilion d'échuuffoitrée; ainsi nous étions pour toujours des fous, des insensés, nous, hommes de cœur qui venions donner tout notre sang à la patrie, pour lui conquérir la liberté, pour la rétablir dans tous ses droits.
(( Un noble et jeune prince, digue du giand nom qu'il porte, n'avait pu nous couvrir de son égide : lui aussi il fut enveloppé dans la proscription railleuse d'un siècle qui aime mieux croire à la folie qu'au dévouement et au patriotisme. Ah ! je n'oublierai jamais ce que me dit un jour ce prince, au nom duipiel M. le procureur général a encore attaché l'épilhéte d'in>ensé, et qu'il faut bien que je défende, puisqu'on a souffert ipi'il fût attaqué dans cette enceinte. Au mois de mars 1813, (|uaud on reçut, à Paris, la première nouvelle du débaripiement de l'île d'Elbe, la femme d'un de nos premiers maréchaux accourut tout effrayée clie/- la reine llortense, en s'écriïut : « L'Empereur est fou! il est en France ! » Eh bien, toute noire justification est là, car, quinze jours a| rès, l'Europe entière tremblait devant ce sublime fou, et, pour la seconde fois, la Frauce le proclamait sou emjiereur. Ou uc peut donc
LOUJS-MUOLI'O.N.
Il se li\a à Londii
me faire un crime, messieurs les pairs, d'avoir exliiimé les souvenirs d'un événementhisturique pour lui rendre sa vérilable couleur. Si un homme a le droit de ve[iger son honneur oulragé, pourquoi refuserail-on ù un parti celui de se justifier? »
L'accusé expose les raisons qui l'ont attaché à la fortune de Louis-Napoléon. « En 1830, dit-il, une révolulion s'opéra en France; moi, jeune homme de dix-huit ans, je saluai le drapeau tricolore avec des larmes de bonheur, croyant que la France allait enfin secoier le joug honteux qui l'opprimait depuis quinze ans ; qu'elle briserait les traités de 1815, et que le peuple rentrerait dans ses droits méconnus et violés depuis si longtemps. Le gouvernement issu de lu révolution ne tint pas, à ce qu'il paraît, tout ce qu'on espérait de lui; car
pcndaul plus d'un an on vit l'émeute desrendre coulinuellcmeut dans les rues. Plus tard vinrent les journées des il el G juin; deux fois la ville de Lyon fut ensanglantée par la guerre civile; à Strasbourg, Melz, Grenoble, etc., les gardes nationales furent licenciées. Tous ces faits témoignaient de la faiblesse du pouvoir.» Ici l'accusé raconte coumient il passa les cinq années de ses éludes sans se mêler de nos dissensions polili(pies; comment il obtint d'être en\oyé en garnison à Strasbourg, où il semble que la Providence l'ait conduit. Il s'y trouva en rapport avec uu ami du prince; les efforts généreux de Louis-Napoléon et de son frère pour affranchir l'Ilalie exciléreut naturellement son admiration. Il parle des persécutions qui forcèrent le prince à fuir en Angleterre, puis à se fixer à Arenem-
beig; il rappelle les propositions qui lui furent f;iiles ])ar les Polonais, k Ainsi, vous le voyez, continiie-t-il, partout où la liberiii des peuples a besoin de secours, partout où la liberlé pousse un cri de détresse, il accourt pour leur doinier sa vie, pour leur prêter l'appui de son grand nom, qui, à lui seul, vaut toute une armée, car il leur donne l'eulbousiasme et la confiance, sans lesquels les peuples ne font jamais de grandes choses. Un pareil caracière était fait pour exciter vivement mes sympatbies; il ne me restait plus qu'à connaiire quelles étaient personnellement les opinions du prince, et je me liai intimement avec son ami. qui m'avoua que le prince entretenait depuis longtemps des relations dans tons les partis et dans l'armée, et que son plan consistait à se jeter inopinément dans une ville de guerre et à y rallier le peuple et la garnison par le preslige de son nom. Strasbourg était déjà, dans sa pensée, la ville la plus favov.dile à l'exécution de ce projet.
0 Ce n'est, me dit mon ami, qu'après de graves investigations sur l'état de la France, (pie le prince s'est voué à la grande œuvre qu'il veut entreprendre. Après la Révolution de 1830, il demanda à servir comme simple soldat dans les rangs de l'armée française; un nouvel acte de bannissement, qui proscrivait de nouveau toute sa famille, lui prouva qu'il ne devait plus compler que sur la nation, et que nous resterions soumis aux traités de ISI.'i. Il a la profonde conviction que, tant qu'un vote général n'aura pas sanctionné xm gouvernement quelconque (je cite texluellement plusieurs passages de ma broclmre), les diverses factions agiteront constamment la France; laudis que des institutions passées à la sanction populaire, choisies et créées volontairement par le peuple, peuvent seules amener la résignation des parlis... »
Apres d'autres citations que nous avons déjà rapportées l'accusé continue :
« Quand je vis que le prince Napoléon comprenait si bien les intérêts de la France, et qu'il était |U'ét à faire abnégation de ses droits de léi^iiimité impériale pour ne se souvenir (|ue de la souveraineté du peuple; qu'il semait qu'aiijoiird'bui la démocratie coule à pleins bords, et ([ue, hors de la ilémocralie, il n'y a de salut pour aucun gouvernement; qu'aujourd'hui la France est dévorée, non-seulement par le besoin de liberté, mais encore par celui de l'égalité; je m'olfris pour être nu inslnimcnt de ses desseins ; je pouvais disposer de trois cents hommes, et je promis leur concours; quand l'heure est venue, j'ai tenu ma parole.
« J'ai en plus tard l'honneur d'habiter auprès du prince; depuis six mois je partageais sou exil, et je comptais aller le rejoindre immédiiilcment après la publication de ma brochure quand on y a mis bon ordre. Je ne prétends cacher à qui ([ue ce soit (|ue j'ai pour sa personne un dévouement sans bornes, car c'est le caractère le plus noble et le plus grand que l'on puisse rencontrer... »
L'accusé explique que le prince a acquis par les rigneiirs de l'exil une malurité an-dessus de son âge. Apres avoir prouvé, au surplus, l'iniquiié de cet exil , puisque la France, qui avait sanctionné par plus de trois millions de voles l'élcctiou de Napoléon conmic consul et comme empereur, n'a jamais éié consiiliée pour savoir si l'on devait bannir à perpétuité la famille impériale, il repousse le reproche que lui fait l'accusation de témoigner, par sa brochure, une profonde
inintelligence de la siluntiou, des besoins et des inlérêls actuels du pays, et de soutenir l'anachronisme d'une insurrection prétorienne.
« L'idée d'une insurrection de ce genre, dit-il, n'a jamais existé que dans l'imagination de M. le procureur général ; car, si je ne me trompe, il veut dire par là que nous avions l'inlenlion d'établir en France le despotisme du sabre; ce n'est pas, il me semble, le système que j'ai développé dans ma brochure; on s'est servi de l'armée, parce qu'on ne peut renverser la force que par la force. Je ne puis, au reste, mieux réjxnidre que par les qnchpies lignes suivantes, extraites d'une lettre écrite à M. Udilon Barrot par le prince Napoléon : (I L'esprit d'une révolution se compose de passions pour le but et de haine pour ceux qui font obstacle. Ayant entraîné le peuple par l'armée, nous aurions en les nobles passions sans la haine, car la haine ne liait que de la lutte entre la force physique et la force morale. Arrivant en vainqueur, je déposais de plein gré, sans y être forcé, mon épéc sur l'autel de la patrie; on pouvait alors avoir foi eu moi. »
« N'cst-il pas dit ailleurs, continue l'aetnsé, qu'un congrès national doit s'assembler pour décider des destinées de la France ? On s'est présenté devant les soldats aux cris de vive l'Empereur! parce qu'aucun antre cri de ralliement ne peut exciter aussi vivement leur en- Ihonsiasme. Les masses ne se passionnent jamais pour un principe, mais pour un homme ou pour nn nom qui leur rappelle de glorieux souvenirs. Or, quel nom fut jamais plus populaireque celui del'Empereur? « Comnie l'aîné des neveux de la famille impériale, dit ailleurs le prince, je puis me regarder comme le représentant de l'élection populaire; je ne dirai pas de l'Empire, parce que, depuis vingt ans, les idées ont dû changer, n Ce ne serait pas ainsi, je pense, que s'exprimerait un homme qui aurait eu l'intention de faire une révolution p.ir l'armée et pour l'armée.
Il .Maintenant, messieurs les pairs, il ne me reste plus (pic quelques mots à ajouter pour terminer ma défense. Dm m'a reproché d'avoir calomnié la mémuiie du général Laliiyeitc, d'un homme qui avait. prêté serinent au gouvcruement issu de la Hévolution de juillet. N'y a-l-il donc pas un autre personnage (pii, après avoir aidé pnissammenlà faire la Révolution de 1850, et lui avoir prêté serinent, en a demande pardon à Dieu et aux liommes.' Pourquoi ne serait-il pas permis de croire (|ue le général Lafayelte s'est repenti de ce qu'il avait fait? Pour moi, j'en ai la certitude. On a même cherché à nier qu'il eût vu, en I8"i3, le prince Napoléon ; je puis heureusement citer des témoins, et je les nommerai si la (;our le désire ; ils sont prêts à déposer de la vérité du fiit.
« (Jnand j'ai [larlé de l'impuissance du serment politi(pie, j'ai eu le courage de dire tout haut ce que beaucoup de personnes pensent tout bas. S'il est un boniine de ciiupianle ans qui n'ait jamais prêté qu'un serment et (pii lui soit resté lidele, à celui-là seul je reconnaîtrais le droit de m'aeciiscr. Quant à moi, je n'en ai lait qu'un et je l'ai violé, c'est vrai; mais j'engageais ma tête ; d'autres ont violé les leurs pour abandonner lis faible qui venait de succomber et suivre le fort qui triomphait : que l'on prononce entre eux et moi !
(( Je lerminerai en citant le commencement et la lîn de ma brochure. Je dis en couimençaiit : » Dans les premiers moments, il était difficile de faire connaître <e qui avait rapport à l'insurrection dn 30 octobre : im
LOUIS-NAPOLÉON
inaii(|iinit (le renseignements exacts; l'auteur de l'insnrleciion élait à doux mille lieues de nous, cl sa défaite était trop récente pour pouvoir en parler avec calme. Maintenant que les passions sont apaisées, il est de notre devoir de faire connaître la vérité... » Et je dis en finissant : « Notre seul buta été de faire connaître la vérité, caria publicité est la seule ressource des opprimés: heureux ceux |)our qui l.i relation exacte des faits est le plus bel éloge ! 11 n'entre pas dans nos vues de considérer l'événement du 50 octobre dans les rapports qu'il pourrait avoir avec l'avenir. i>
« Ce n'est pas ainsi que s'exprimerait un homme que l'on accuse de provocation à la révolte. Si, par malheur, le prince Napoléon fût mort, je n'en aurais pas moins écrit cette brochure pour juslificr sa mémoire et les compagnons de son entreprise Je crois que, dans le cas de cette supposition, on n'eût pas mis le même acharnement à ma poursuite. Tant pis pour le gouvernement s'il ne se croit pas assez fort pour entendre la vérité. On a fait tout ce qu'on a pu pour me trouver en état de conspiration, et l'on n'y a pas réussi. Je suis arrivé à Paris sous mon nom véritable, et je n'ai point cherché à me cacher un seul instant; beaucoup de personnes même étaient informées du but de mon voyage à Paris. J'ai bien fait de distribuer gratuiteineni ma brochure, puisqu'on l'eût saisie si je l'avais mise en vente chez les libraires. Si mon écrit n'est qu'un tissu d'impostures et de calomnies, pourquoi a-t-on ordonné des recherches dans Paris et dans les principales villes de France? Des calomnies ne font jamais de mal qu'à leurs ;mteurs. Voilà, messieurs les pairs, tout ce que j'avais à dire pour nvj justification; j'attends maintenant votre arrêt avec la tranquillité d'un homme qui ne croit pas avoir démérité de la patrie. »
Ce discours si noble, si plein de dignité, fut écoulé avec un calme profond par l'assemblée des juges; les idées que soutenait l'accusé ne devaient certainement pas faire une impression favorable sur des esprits préveiuis, sur des hojumcs qui pouvaient, dans certains passages, tels que celui relatif au serment, se trouver directement attaqués. D'ailleurs, il fallait une condamnation : le pouvoir la voulait et aurait regardé un acquittement comme le plus criant des scandales.
£n vain M" Michel (de Bourges), dans un plaidoyer spirituel, incisif, démontre à la Cour qu'elle est incompétenie pour prononcer sur un délit de la nature de celui qui lui est déféré; en vain il prouve que Laity a dû publier sa brochuie. « On a dit, s'écrie-t-il, que le prince n'était pas Français... Eh bien! Laity a voulu prouver, par sa brochure, que le prince avait de la capacité; qu'au moins il était Français, qu'il était digne d'être Français et tout prêt à être Français; et qu'après tout, s'il ava.t échoué dans son entreprise, ce n'était pas faille de têlc, de cœur, de prévoyance, mais parce que tons les événements de ce monde ne réussissent pas.
« 11 y avait donc nécessité, pour rétablir la vérité des faits, pour réhabiliter le prince, d'écrire celte relation. Eh bien! dans une telle circonstance, ne respecterezvous pas le dévouement de Laity : nous sommes dans un siècle où les dévouements sont si rares ! Laity a dit: Je fais le sacrifice de ma vie au prince; pourquoi? ]iarce qu'il est malheureux et proscrit. Je veux qu'il soit connu de son pays comme il l'est de moi même. Il ne s'agit plus de conspirer, de s'insurger de nouveau, d'avoir un trône; il s'agit d'avoir le droit de vivre. »
Pour.justifier son client de l'opinion qu'il a émise sur
le serment, l'habiledéfensenr cite ce passage de VHistoire de la Rérohttion. par M. Tliiers : « Cette formalité du serment, si souvent employée par les partis, n'a jamais pu être regardée comme une garantie; elle n'a jamais été qu'inie vexation des vainqueurs, qui se font un plaisir de forcer en vain les consciences, ii
L'avocat, sous un autre point de vue, fait une observation très-puissante : « Vondrait-on, dit-il aux membres de la Cour, obtenir de vous des gages pour l'avenir contre la famille de Napoléon? Voudrait-on exclure le prince Louis Bonaparle de la Suisse?... Ceci, messieurs, est une très-grande question d'Etit, vous le voyez.
(I Au mot de proscription, j'ai déjà vu s'élever de généreuses sympathies, et il n'est pas un magistrat (vous êtes tous magistrats ici) qui i ouseniit, par un verdict de condamnation, à exclure le prince Louis de la Suisse. Si, eu effet, la Suisse lui est enlevée, il ne lui reste plus que l'Angleterre, et, quoi qu'on puisse dire de notre alliance avec l'Angleterre, je ne croirai jamais qu'un Napoléon puisse se trouver à l'aise sur le sol de la Grande-Bretagne. »
Malgré des raisonnements si plausibles, malgré les circonstances atténuantes de l'affaire, la Cour, jugeant comme un corps politique pouvait juger, condamna M. Laity à cinq années de prison, 10,000 francs d'amende, et ordomia qu'à l'expiration de sa peine il resterait sous la surveillance de la haute police pendant toute sa vie. Heureusement la générosité d'un dévouement vériiahle et tout désintéressé était de nature à appeler sur M. Laity de touchantes sympathies. Pendant qu'il subissait sa jieinc, un ancien général des armées de rEm|iire, enlliousiasmé par l'attachement du jeune oflicier pour le neveu de Napoléon, voulut le dédommager des persécutions que lui attirait la cause qu'il avait endjrassée. Riche et sans enfants, il l'instilua pour l'héritier de sa fortune, que la rumeur publique n'élevait pas à moins de "20,000 francs de rentes. Digne récompense d'une conduite et d'un caractère si admirables, que le procureur général lui-même, comme on l'a vu lors du procès de Strasbourg, n'avait pu s'empêcher d'en faire l'éloge.