‹ Abraham Lincoln;Chapitre 20 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lettre deLouis-Niipoléoii à M. Laity. — Nouvelles inquiétudes du gouvorncineiit frunçais. — Démonstration coiilre l.i Suisse.

— Lu prince se relire en Angleterre. — Les Idées napoléoniennes.— But de l'auleiir. — Son opinion sur le progrès.

— Mission des gouvcrnemenls. — Mission de Napoléon.— Comment il l'nut le juger. — Système politique de l'Empereur. — Organisation adminisirative. — Adminislralion poliliquc. — L'Empereur était-il despote? — Sa politique extérieure.— But où il tendait. — Causes de sa cliute. — Conclusion. — he CapUoîe. — L'Idée napoléonienne. — Entreprise do Boulogne. — Le débarquement. — Proclamation. — Le coup de pistolet. — Les liabitanis de Boulogne. — La l'usillade. — L'arrestation. — Le colonel Vaudrey. — Proclamation a'.ix Français. — Décret. — Les accusés, — La Cour des pairs. — Le rapport de M. Persil. — Le commandant SJésonan et le général Magnan. — Le procès. — Discours du prince. — Les débats. — Les défenseurs. — M' Berryer. —

M' Kerdinand Barrol.— Discours de M. de Persigny.— M' Barillon. — La condamn ;llou. — Les entreprises de Boulogne jugées pjr le prince.

ne pareille condaiiinalioii affligea le prince Louis- Napoléon sans l'étonner; il savait ce qu'on pouvait attendre d'un corps politique loi que la Chambre des iiirs constituée en cour de justice.

Dès le 2 juillet, il avait écrit à l'accusé, au moment où il allait paraître devant ses juges, jinur lencouriiger et même lui donner des moyens de défense.

« Mon clier Laity, lui disail-il, vous allez donc parai- Ire devant la Cour des pairs, parce que vous avez en le généreux dévouement de reproduire les détails de mon entreprise, de justifier mes intentions et de repousser les accusations dont j'ai été l'objet. Je ne conqirciuls pas l'importance ipic met le gouvernement à cuipèclicr la publication do celle brochure. Vous savez qu'en vous aulorisaul à la publier, mon seul but a élé de repousser les lâches calomnies dont les orgaiies du ministère m'ont accablé pendant les cin(| mois (pie je suis resté eu ]uisou ou sur mer ; il y allait de mon honneur et de celui de nu-s amis de prouver que ce n'était pas une folle exaltation ((ui m'avait amené à Strasbourg en •1836. On dit que votre brochure est une nouvelle conspiration, taudis qu'au contraire elle me justifie du reproche d'avoir jamais conspiré, et qu'il est dit dans les premières pages (pie nous avons attendu prés de deux ans pour publier les détails qui me concernent, alin que les esprits lussent plus calmes, et qu'on iiùl juger sans liaine et sans prévention.

« Si, comme j'aime à le croire, nu es|>rit de justice anime la Coin' des pairs, si elle est iiidépeudauie du pouvoir exécutif, connue le veut la constitution, il n'y a pas possibilité (ju'on vous conilanuie ; car, je ne saurais trop le répeter, votre brochure n'est pas un nouvel appel à la révolte , mais l'explication sinqile et vraie d'un fait qui avait été défiguré. Je n'ai d'autre appui dans le monde que l'opinion publique, d'autre soutien que l'estime de mes concitoyens. S'il est impossible à mes amis et à moi de me défendre contre d'injustes calomnies, je trouverai que mon sort est le plus cruel de tous. Vous connaissez assez mon amitié pour vous pour comprendre combien je suis peiné de l'idée que vous pourriez être victime de voire dévouement ; mais je sais aussi qu'avec votre imhle caraclèrc vous souffrez avec résignation pour une cause populaire. On vous demandera, comme le font déjà certains journaux, où est le parti n;qH)léonicn. Répondez : Le parti n'est nulle part, et la cause est partout. Le parti n'est nulle part, parce que mes amis ne sont p.is cnrégimenlés ; mais la cause a des partisans iiarlont, dcpiii, l'alolier de l'ouvrier jusque dans les conseils du roi ; dcimis la caserne du soldai jusqu'au palais du maréchal de France. Républicains, juste-milieu, légilimistes. Ions ceux qui veulent un gouierneitimt fort, lUic libcrU rcMe une (lUitiuIf guiiiernemcntitlc imposa iiti\ Ions ceux là, dis-je, sont napoléoiiistes, ipi'ils s'en rendent compie ou non; c:jr le système inqiérial n'est pasl'imilation bàlardedes constitutions anglaises ou américaines, luais bicu la formule gouverneiiienlale des principes de

la révolution; c'est la hiérarchie dans la démocraiie. l'égalité dans la loi, la récompense pour le mérite, c'est enfin un colosse pyramidal à base large et à tète haute.

;( Dites qu'en vous Muiorisant à cette publication mou but n'a pas été de iroubler maiuleuanl la tranquillité de la France, ni de lennier des passions mal élcintes, mais de me montrer à mes couciloyeus tel que je suis, et non tel que la haine iniéressée m'a dépeint. Mais si un jour les partis renversaient Je pouvoir acfueJ (l'exemple des cinquante dernières années nous permel cette supposition), et si, hahittics qu'ils sont depuis vinijl-lrois ans à mépriser l'autiirilé, ils sapaient toutes les bases de l'édifice social, alors peut-être le «om de Napoléon serait une ancre de salut pour tout ce qu'il y a de généreux et de vraiment patriote en France. C'est pour ce molif que je lic^s, comme vous le savez, à ce que riionneur de l'aigle du 5) oclubre reste intact, malgré sa défaite, et qu'on ne prenne |ias le neveu de l'Euqiereur pour un aventurier ordinaire. On vous demandera sans doute où vous avez puisé loules les assertions que vous avancez ; vous pouvez dire que vous les tenez de moi, et que je certifie sur l'honneur qu'elles m'ont élé garanties par des hounnes dignes de foi.

« Adieu, mon cher Laity; j'espérerais encore dans la justice, si l'iulérêl du moment n'était pas la seule morale des parlis.

« Recevez l'assurance de ma sincère amitié.

(1 Signé Napoléon -Louis. »

Nous ne ferons pas de commentaires à celte lettre : une simple lecture suffit pour mettre en évidence tout ce qu'elle renferme de pensées nobles et généreuses; nous avons seulemeut souligné, ou plutôt mis en italique, deux passages dont l'un exprime l'idéal constant du jeune prince et le (n iui i|i(' roud^meutal de sa politique; l'autre est, sous imc forme hypothétique, la prophétie formelle des événements que nous avons vus s'accomplir. Il n'est pas d'un esprit ordinaire de prévoir avec mic aussi grande précision des faits que les hommes qui passaioiM pour les plus éclairés étaienl alors bien loin de pressentir.

Après le procès de M. Laity, le gouvernement français commença à s'iiupiiéter de la présence de Louis- Napoléon en Suisse ; la part que le prince paraissait avoir eue à la publication condamnée, cl siirioiil les sympathies qu'éveillait en sa faveur la persécution même dont il était l'objet, déierminèrent les ministres de Louis-Philippe à demander son expulsion du Icrriloire helvétique, sons prétexte que Louis-Napoléon avait donné sa parole de rester dix années en Améiiqiie, et qu'il avait violé sa promesse en revenant inopinément eu Europe. On void.dl bien toutefois excuser son retour parle motif honorable autant que naturel ipii l'expliquait; miiis OEi préleiulait qu'd aurait dû reprendre la route des lîlalslliiis immédialemenl après avoir fermé les yeux de son auguste mère, au lieu de rester à la porte de la France, où il s'occupait, disait-on, à ourdir des intrigues contre le trône de Juillet.

Une note fut donc adressée à la diète helvétique par le duc de Montebello, alors ambassadeur français en Suisse, pour obtenir l'expulsion du prince. Les cantons résistèrent à cette prétention, ipii blessait à la fois leur indépendance et loms affections, et le gouvernement de Louis-l'hilippe, décidé à obtenir à toul prix l'éloiguement de celui qu'il regardait comme un ennemi dangereux, ordoima une démonstration armée sur les frontières, où des troupes nombreuses se rév-flirent. De son

LOUIS-NAPOLÉON

côté, la Suisse avait rassemblé vingt mille hommes. La guerre allait nécessairement éclater lorsque le noble proscrit, ne voulant point (|ue son nom servit de prétexte à une effusion de sang humain, prit spontanément la résolution de se retirer. Il adressa, en conséquence, la déclaration suivante à la diète helvétique.

A Son Excellence le landamann Andcrwert, présidant un petit conseil de Thurgovie.

(( Monsieur le landamanis,

« Lorsque la note du duc de Montebello fut adressée à la dicie, je ne voulus point me soumettre aux exigences du gouvernement français, car il m'importait de prouver, par mon refus de m'éloigncr, que j'étais revenu en Suisse sans manquer à aucun engagement, que j'avais le droit d'y résider, et que j'y trouverais aide et protection.

« La Suisse a montré depuis un mois, par ses protestations énergiques, et maiulcnanl par les décisions des grands conseils qui se sont réunis, qu'elle était prête à fuire les plus grands sacrilices pour maintenir sa dignité et son droit comme nation indépendante ; je saurai faire le mien et demeurer (idele à la voix de l'honneur. On peut me persécuter, mais jamais m'avilir.

« Le gouvernemoul français ayant déclaré que le refus de la diète d'obtempérer à sa demande serait le signal d'une conllagralion dont la Suisse pourrait être la victime, il ne me reste plus qu'à quitter un pays où ma présence est le sujet d'aussi injustes prétentions, où elle serait le prétexte do si grands niallieurs!

i( Je vous prie donc, monsieur le landamann, d'annoncer au directoire fédéral que je partirai dès qu'il aura obtenu, des ambassadeurs des diverses puissances, les passe-ports qui me sont nécftssaires pour me rendre dans un lieu où je troiiverai un asile assuré.

« En quittant aujourd'hui volontairement le seul pays où j'avais trouvé, en Europe, appui et protection ; en m'éloignant des lieux qui m'étaient devenus chers à tant de titres, j'cspire prouver au peuple suisse que j'étais digne des marques d'estime ri d'affection qu'il m'a prodiguées. Je n'oublierai jamais la noble conduite des cantons qui se sont prononcés si courageusement en ma faveur; et surtout le souvenir de la généreuse protection que m'a accordée le canton de Thurgovie restera profondément gravé dans mon coeur.

« J'espère que cette séparation ne sera pas éternelle, et qu'un jour viendra où je pourrai, sans compromettre les intérêts de deux nations qui doivent rester amies, retrouver l'asile où vingt ans de séjour et des droits acquis m'avaient créé une seconde patrie.

« Soyez, monsieur le landamann, l'iiilerprèie de mes sentiments de reconnaissance envers les conseils, et croyez que la pensée d'épargner des troubles à la Suisse peut seule adoucir les regrets que j'éprouve à la quitter.

« Recevez l'expression de ma haute estime et de mes sentiments distingués.

« Signe Napoléon- Louis Bonapaute.

« Arenemljerj;, lo2-2 soplcmhre 18j8. »

Le prince Louis-Napoléon, forcé d'abandonner celte jolie retraite d'Arenemberg, où il avait passé tant d'heureuses années, trouva un refuge en Angleterre, dans cette terre de liberté, la seule contrée en Europe où l'hospitalité ne soit point soumise aux exigences de

la politique. Il se fixa à Londres, dans un quartier nommé Carhton-Terrace, et s'occupa principalement de mettre la dernière main à son ouvrage intitulé : Des Idées napoléoniennes.

Cette œuvre a une grande imporlanee, et mérite d'cti'e étudiée, surtout aujourd'hui que l'auteur des Idées napoléoniennes est chargé de la direction des destinées de la France. En observant quelles sont les parties du système de Napoléon que le jeune écrivain paraît approuver avec le plus de chaleur, on sera dans le secret de ses vues, on aura sous les yeux les tendances de sa politique.

Voici d'abord comment il explique son but dans la préface qu'il a placée en tête de son ouvrage : « Si la destinée que me présageait ma naissance, dit-il, n'eût pas été changée par les événements, neveu de l'Empereur, j'aurais été un des défenseurs de son trône, un des propagateurs de ses idées ; j'aurais eu la gloire d'être un des piliers de son édifice ou de mourir dans un des cariés de sa garde en combattant jiour la France. L'Empereur n'est plus, mais son esprit n'est pas mort. Privé de la possibilité de défendre par les armes son pouvoir tutélaire, Je puis au moins essayer de défendre sa mémoire par des écrits. Eclairer l'opinion en recherchant la pensée qui a présidé à ses hautes conceptions, rappeler ses vastes (irojets, est une lâche qui sourit encore à mon cœur et qui me console de l'exil. La crainte de choquer des opinions contraires ne m'arrêtera pas; des idées qui sont sous l'égide du plus grand génie des temps modernes peuvent s'avouer sans détour; elles ne sauraient varier au gré de l'atmosphère politique. Ennemi de toute théorie absolue et de toute dépendance morale, je n'ai d'engagement envers aucun parti, envers aucune secte, envers aucun gouvernement; ma voix est libre comme ma pensée... et j'aime la liberté! »

Cette préface est datée de Carislon-Terrace, juillet

Dans un premier chapitre, où l'auteur exiimine le mouvement général du progrès, la forme des gouvernements et leur mission, il s'exprime ainsi en entrant en matière :

« Toutes les révolutions qui ont agité les peuples, tous les efforts des grands houimes, guerriers ou législateurs, ne doivent-ils aboutir à rien? Nous remuons-nous constamment dans un cercle vicieux, où les lumières succèdent à l'ignorance et la barbarie ;i la civilisation? Loin de nous une pensée aussi affligeante; le feu sacré qui nous anime doit nous mener à un résultat digne de la puissance divine qui nous l'inspire. L'amélioration des sociétés marche sans cesse, malgré les obstacles; elle ne connaît de limites que celles du inoiide.

« Le genre humain, a dit Pascal, est un homme qui « ne ineurtjamais et (pii se perleclionne toujours. » Image siibliine de vérité et de profondeur.' Le genre humain ne meurt pas, mais il subit cependant toutes les maladies aux(|uelles I homme est sujet ; et, (luoiipi'il se perfectionne sans cesse, il n'est pas exempt des passions humaines, arsenal dangereux mais indispensable, qui est la cause de notre élévation ou de notre ruine.

Ainsi l'auteur reconnaît dans la vie des peuples deux principes contraires : l'un divin, qui tend ;i nous perfectionner; l'autre mortel, (pii tend à nous corrompre: d'un côté, immortalité et progrès ; de l'autre, malaise et désorganisation.

Les goHverncments sont établis pour aider la société

à vaincre les obstacles qui enlrnvenl sa marche. Leur forme doit varier suivant la nature du mal qu'ils sont appelés à guérir, suivant le peuple qu'ils ont à régir... Un gouvernement n'est pas, comme l'a dit un publiciste distingué, un ulcère nécessaire; c'est plutôt le moteur bienfaisant de tout organisme social.

L'auteur insiste sur l'existence du progrès absolu. — « Le progrès nedisparaîtjaniais, dit-il, mais il se déplace souvent; il va des gouvernants aux gouvernés. La tendance des révolutions est de le ramener toujours parmi les gouvernants. Lorsqu'il est à la tète des sociétés, il marche li;irdiment, car il conduit; lorsqu'il est dans la masse, il marche à pas lents, car il lutte. Dans le premier cas, le peuple confiant se laisse gouverner; dans le second cas, il veut au contraire tout faire par luimême. Et la résistance qu'il rencontre arrête tout. »

Si ces lignes avaient été écrites hier, on pourrait les croire inspirées par l'observation des événements que nous avons vus se dérouler depuis quatre ans; mais on re.narquera que Louis-ÎSapoléon les écrivait en 1858. Ce n'était pas delà prévision sans doute; mais c'était une déduction judicieuse dos faits de l'iiistoire parfaitement observés ; ce qui s'est passé en France en prouve encore la justesse.

Après avoir proclamé la continuité du progrès, l'auteur fait remaïqucr l'inconstance et la variété des formes gouvenicmeniales. — « Les républiques, dit-il, sont aussi vieilles que le monde; l'élection et l'hérédité se sont, depuis des siècles, disputé le pouvoir, et le pouvoir est resté tour à tour à ceux qui avaient pour eux les sciences et les lumières, le droit on la force. Il ne saurait donc y avoir de gouvernement assis sur des formes invariables.... »

l/anteur, ou le conçoit, n'attache pas une grande importance aux distinctions que les publicistes ont faites entre le gouvernement d'un seul et le gouvernement de plusieurs, entre les gouvernements démocrati(iues et les gouverncnionts aristocraliiiues. 11 ne voit dans la mouarcliic ni le principe de droit divin, ni tous les vices (pi'oii veut y trouver. Il ne voit dans le système hérédilairi' (pic la garaulie de l'intégrité d'un pays, et, pour le prouver, il rappelle que les deux monarchies de France et d'Alloinagiie naipiirent en même temps du partage de l'enqiiic do Charlemagne; la couronne devint élective en Allemagne, elle resta héréditaire en France. Unit siècles pins tard, l'Allemagne était divisée en une foule d'Etats; sa nationalité avait disparu, tandis qu'en Fiance le principe héréditaire avait détruit tous les [letiis souverains et formé une nation grande et compacte.

Au piiinl de vue de l'auteur, le meilleur gouvernement e>i colui ipii remplit bien sa mission, c'est-à-dire (pii se fol iiHilc sur le licMiin do l'époque et qui, en se modelant sur l'élit préseul de la société, emploie les moyens nécessaires pour frayer une route plane et facile à la civilisation qui s'avance. — « Je ne vois, aujourd'hui, conliniio-l-il, et je le dis à regrol, ipio doux gonvi'iiioiiienls ipii n'iiiplissent bien leur mission provideiiliollo; ce sont les deux colosses qui sont au boni du monde, l'un à l'extréinilé du nouveau, l'autre à l'extiémiié de l'ancien. Tandis que notre vieux centre européen est comme un volcan qui se consume dans son cratère, les deux nations orientale et occidentale marchent, sans hésiter, vers le perfectionnement : l'une par la volonté d'un seul, l'autre par la liberté.

« La Providence a conlié aux Etats-Unis d'Amérique le soin de peupler et de gagner à la civilisation tout cet

immense territoire qui s'étend de l'Atlantique à la mer du Sud, et du pôle nord à l'équateur. Le gouvernement, qui n'est qu'une simple administration, n'a eu, jusqu'à présent, qu'à mettre en pratique ce vieil adage : Laissez faire, laissez passer, pour favoriser cet instinct irrésistible qui pousse vers l'ouest les peuples d'Amérique.

« En Russie, c'est à la dynastie impériale qu'on doit tous les progrès qui, depuis un siècle et demi, ont tiré ce vaste empire de la barbarie. Le pouvoir impérial doit lutter contre les vieux préjugés de notre vieille Europe: il faut qu'il centralise, autant que possible, dans les mains d'un seul, les forces de l'Etat, afin de détruire tous les abus qui se perpétuent à l'abri des franchises communales et féodales. L'Orient ne peut recevoir que de lui les améliorations qu'il attend.

« Mais toi, France de Henri IV, de Louis XIV, de Carnot, de Napoléon, toi qui fus toujours pour l'occident de l'Europe la source des progrès, toi (pii possèdes les deux soutiens des empires, le génie des arts ])acifiques et le génie de la guerre, n'as-in plus de mission à remplir? Epuiseras-tu les forces et t*)n énergie à lutter sans cesse avec tes propres enfants? Non, lelle ne peut être la destinée; bientôt viendra le jour où, pour le gouverner, il faudra comprendre que ton rôle est dc' mettre dans tous les traités ton épée de Drenuus en faveur de la civilisation. »

Dans le chapitre suivant, l'auiciir nous montre Napoléon arrivant sur la scène du monde pour être Vexéciitntr tcilumcntaircile la Uévolnlion. La Hévolutioude8!t avait émis de grandes idées, mais elle avait produit aussi des ébranlements terrililes. Napoh'on eut pour mission d'asseoir une société encore bouillonnante de haine et de rancune sur de nouveaux principes, en employant, pour consolider, les mêmes instruments qui jusque là n'avaient servi qu'à abattre.

La liberté doit suivre la même niarche (|ue la religion chrétienne. Au coinnicncement elle a effrayé ; puis, ayant revêtu des formes plus douces, elle s'est insinuée dans tons les rangs de la société. L'empereur Napoléon a contribué pins que tout autre à accélérer le règne de la liberté en sauvant l'iiilluencc morale de la Révolution et en (liininuanl les craintes qu'elle inspirait. Il la dcasiniitUi. suivant son expression, affermit les rois et ennoblit les peuples... L'Empereur doit être considéré coujine le Messie des idées nouvelles; il s'est armé d'un génie régénérateur; il s'est idontilié avec les sentiments du peuple : voilà surloui ce qui faisait sa force.

« L'ancienne monarchie avait pour soutiens la noblesse et le clergé, parce que c'était alors dans ces deux classes que résidaient les deux principaux éléments de force, la richesse territoriale et l'induencc morale. La Révolution avait détruit tout cet édifice féodal : elle avait déplacé les intérêts, créé de nouvelles sources de puissance et de richesse, fait naître de nouvelles idées. 1)

Napoléon ne songea pointa raniener l'aneien régime : c'enl eli; lolie. Il appuya son auloiilé sur dos intérêts iiiiiiveaiiv. Il relahlil la religion ol la liborti' des cultes; cola lui fui facile : c'était le vœu de la nation, de même qu'elle désirait un pouvoir liéri'dilaire. Aussi, quand on lui demanda si elle en voulait un, réponditelle aflirnialivcujent par quatre millions de voles. C'est que les nations, comme les individus, sont esclaves de leurs habitudes. Un seul jour ne fait pas d'une monarchie de quatorze cents ans une répiibliipie élective, pas plus qu'un seul jour n'avait pu faire a Rome, d'une ré-

LOUIS-NAPOLEON

publique de cinq cents ans une monarchie liérédilaire. Ainsi Rome conserva, sons les empereurs, les formes vénérées de la ré|inljlique, et la France répnblicainc conserva les traditions (ondanienlales de la monarchie en renforçant la centralisation dn pouvoir qui avait été l'élément vilal de la nationalité française.

Après avoir fait remarquer qu'an commencement du dix-neuvième siècle les idées étaient toutes portées pour riiérédilé du pouvoir de l'Emperenr, soit par la force traditionnelle des anciennes institutions, soit par le prestige qui environnait l'homme investi de l'autorité, soit enfin par le désir d'un ordre de choses qui donnât plus de garantie de stabilité, l'auteur ajoute une observation fort judicieuse : c'est que plus la France était démocratique, plus il était difficile de concevoir son existence en république, sans aristocratie. « Un corps aristocratique, dit quelque part M. Thiers, convient plus particulièrement aux républiques. » D'ailleurs, Varistocratie n'a pas besoin de chef, tandis que

LA NATHBE DE LA DÉMOCRATIE EST DE SE PEBSOI^^•lFIEn DANS UN HOMME.

L'auteur, expliquant la nécessité de celte personnification, justifie Napoléon d'avoir surmonté d'une couronne ses lauriers républicains. — « Il y a, dit-il, des esprits vulgaires qui. jaloux de la supériorité du mérite, semblent vouloir s'en venger en lui attribuant leurs mesquines passions. Ainsi, au lieu de comprendre qu'un grand homme n'a pu cire dirigé que par de grandes conceptions, pardes raisons d'Elat de la plus haute portée, ils disent : — « AVi/io/cou s'est fait empereur par amlilion personnelle; il s'est entouré de noms illustres de l'ancien régime pour satisfaire son amour-propre; il a dépensé les trésors de la France et le pins pur de son sang pour agrandir sa puissance et pour mettre ses frères sur des trônes; enfin il a épousé une archiduchesse d'Autriche pour mettre une vraie princesse dans son lit. » — « Ai-je donc régné sur des pygmées en intelligence, qu'ils m'aient si peu compris? » s'écriait Napoléon à Sainte-Ilélene, dans un moment d'Iiumeur... Que son àmc se console 1 Les masses, depuis longtemps, lui ont rendu justice; chaque jour qui s'écoule, en découvrant une des misères qu'il avait guéries, un mal qu'il avnit extirpé, explique assez ses nobles projets. Et ses grandes pensées sont comme des phares lumineux qui font entrevoir au milieu des ténèbres et des tempêtes un avenir de sécurité! »

Dans le chapitre III, l'auteur expose en détail le système politiipie de Napoléon à l'intérieur. En arrivant au liouvoir, il vit d'un coup d'œil quelles idées élaient passées sans retour, celles qui devaient prévaloir dans la suite, et enfin celles qui pouvaient être appliquées immédiatement.

(I Le divoir de tout gouvernement est de combattre les idées fausses et de diriger les idées vraies en se mettant hardiment à leur tête; car si, au lieu de conduire, un gouvernement se laisse entraîner, il court à sa perte, et il compromet la société au lieu de la protéger. C'est parce que l'Empereur l'ut le représentant des idées vraies de son siècle qu'il acquit si facilement l'ascendant le plus immense. (Juanl aux idées nuisibles, il ne les attaqua jamais de front... ; il savait que la violence ne vaut rien contre des idées. »

L'auteur des Idées napoléoniennes soutient que le but de l'Empereur était de conduire la France à la liberté.

({ Oui, la libcrlél... s'écrie-l-il, et, iiliis on étudiera l'histoire de Napoléon, plus ou se convaincra de celte

vérité. Car la liberté est comme un fleuve : pour qu'elle apporte rabond^nice et non la dévastation, il faut qu'on lui creuse un lit large et profond. Si, dans son cours régulier et majestueux, elle reste dans ses limites naturelles, les pays qu'elle traverse bénissent son passage; mais, si elle vient comme un torrent qui déborde, on la regarde comme le plus terrible des fléaux; elle éveille tomes les haines, et l'on voit alors des hommes, dans leur prévention, repousser la liberté parce qu'elle détruit, comme si l'on devait bannir le feu parce qu'il brûle, et l'eau parce qu'elle inonde. »

Voilà, certes, qui est bien pensé et noblement exprimé; ceux qui ont observé les faits accomplis depuis quatre ans savent combien la remarque qui précède est juste et fondée en raison. — « Mais, dit-on, la liberté n'était pas assurée par les lois impériales. — Son nom, répond l'auteur, n'était pas, il est vrai, en tète de toutes les lois, ni affiché à tous les carrefours, mais chaque loi de l'Empire en préparait le règne paisble et sûr. »

Puis il continue par cette éloquente énumération :

« Quand, dans un pays, il y a des partis acharnés les uns contre les autres, des haines violentes, il faut ipie ces partis disparaissent, que ces haines s'apaisent, avant que la liberté soit possible.

« Quand, dans un pays démocratisé comme l'était la France, le principe d'égalité n'est pas appliqué généralement, il faut l'introduire dans toutes les lois avant que la liberté soit possible.

« Lorsqu'il n'y a plus ni esprit public, ni religion, ni foi politique, il faut se créer au moins une de ces trois choses avant que la liberté soit possible.

« Lorsque les changements successifs de constiiiiiioii ont ébranlé le respect dû à la loi, il faut recréer l'influence légale avant que la liberté soit possible.

(( Lorsque les anciennes mieurs ont été délruilcs p;ir une révolution sociale, il faut en recréer de nouvelles d'aeeord avec les nouveaux principes avant que la liberté soit possible.

« Quand le gouvernement, cpiclle que soit sa forme, n'a plus ni lorce ni prestige, que l'ordre n'existe ni dans l'administraiioii, ni dans l'Etat, il faut recréer le prestige, il faut rétablir l'ordre, avant que la liberté soit possible.

(( Lorsque dans une nation il n'y a plus d'aristocratie, et qu'il n'y a d'organisé que l'armée, il faut reconsliluer un ordre civil, basé sur une organisation précise et régulière, avant que la liberté soit possible.

« Enfin, lorsqu'un pays est en guerre avec ses voisins et qu'il renferme encore dans son sein des partisans de l'étranger, il faut vaincre les ennemis et se faire des alliés sûrs avant que la liberté soit possible. »

On voit, par cet exposé, quelles dil'ficuliés l'Empereur avait à v.dncre avant de pouvoir faire entrer la France dans le régime de la liberté. — « Il faut, ajoute l'auteur, plaindre les peuples (jui veulent récolter avant d'avoir labouré le champ, eiiseincncé la terre, et donné à la plante le temps de germer, d'érlore cl de mûrir. Une erreur fatale est de croire cpi'il suffise d'une déclaration de principes pour constituer un nouvel ordre de choses'. »

En parlant ensuite des constitutions, le prince Louis- Napoléon apprécie ces espèces de facinms avec une grande sagesse. — « Après une révolution, dit-il, l'essentiel n'est pas de faire une constitution, mais d'adopter un système qui, basé sur les principes populaires, possède toute la force néees^aiie pour fonder et éta-

LOUlS-NÀPOLÉON.

Napoli'on K', nnpt^rciir drs Frnnçiiis.

lilir, Cl qui. IomI en siirnionlanl los iliffiiiillés cin ninnienl. ait en Ini crue flexibilité qni permette ilc se plier aux circonsl.mees. D'ailleurs, après une lullc, une eonslilutiou peut-elle se garantir des passions réaclionnai • res? et quel danger n'y a-t-il pas à traduire en prineipes généraux des exigences transitoires? — a Une constitution, a dit Napoléon, est l'œuvre du temps; on ne saurait y laisser une trop large voie aux améliorations. )i

On comprend l'intérêt qu'ont aujourd'hui ces observations. Le prince président ne les avait sans doulc pas oubliées lorsqu'il s'est trouvé appelé à faire la Constitnliou do 18."y2; c'est ce que nous aurons lieu de reconnaître quand nous examinerons celle u'uvre importante.

L'auteur des /r/cVs nnpnlmniniiirs fiil un (ableau de la situation de la France au monienl où ^'apoléon arriva de l'Kgyple.On sait (piel désordre régnait partout : nullilc dans le gouvernenieiit, corruption dans toutes les hranclics de l'aduiinislraiion, découragement et misère dans les armées, guerre civile et anarchie à l'intérieur, revers et désastres à l'extérieur; tel était, en résumé, l'état des afliures de la République. Napoléon, accueilli avec (ransporl par la Fi'auce entière, et bientôt revêtu d'iui pouvoir indispensable, rétablit l'ordre dans les diverses parties du corps social; alliant l'indulgence à la fermeté, il ménagea tous les partis- avec lui s'éteignirent les passions réactionnaires. Fort de rassentimcnt du peuple, il procéda rapidement à l'abolition de tontes les lois Injustes, il cicnirisn toutes les plaies, récoin-

liM|>riiiii- pir II. Di.lol, Mes

iTi, sur les cliiliés ik's Kl li leurs.

LOUIS-NÂPOLÉON.

iinii'

Sacre de l'empereur Napoléon.

pensa lous les mùrilcs, adopta toutes les gloires cl fit concourir tous les Français à un seul but : la |irospérilé de la France.

Ici, l'auleur énumère les premiers actes de >'apoléon ; il le représente rappelant les déportés de fructidor et les conveniionnels Barrère et Vadier. de même qu'il ouvrait les portes de la France à plus de cent mille émigrés. Nous n'insisterons pas sur ces faits, qui sont connus de tous nos lecteurs. Personne n'ignore que, fidèle aux principes de conciliation qu'il avait adoptés, il s'entourait des honnêtes gens de tous les partis; son conseil d'Elat renfermait des constituants aussi bien que des royalistes, et même des jacobins. Il récompensait les services récents en même temps qu'il cherchait à illustrer les grands souvenirs. S'il don-

nait une pension de 2,000 francs à la sœur de Robc^]iierre, on a vu qu'il en faisait payer une de 400,000 francs à la mère du duc d'Orléans, depuis roi des Français.

« N'oublions pas, surtout, de remarquer, dit avec raison l'auteur des Idées napoléoniennes, que tout ce qu'entreprit Napoléon pour opérer une fusion générale, il le lit sans renoncer aux principes de la Révolution. Il avait rappelé les émigrés sans toucher à l'inviolabilité de la vente des biens nationaux. 11 avait rétabli la religion catholique, tout en proclamant la liberté des consciences, et en donnant une rétribution égale aux ministres de tous les cultes. Il se fit sacrer par le souverain pontife sans souscrire à aucune des concessions que lui demandait le pape sur les libertés de l'Eglise

LOUIS-NÂPOLEON.

gallicane. Il cpoiisa la fille de l'empereur d'Aiilriclie sans abandonner aunm des droits de la France sur les conquêtes qn'ellc avait faites. Il rétablit les litres nobiliaires, mais sans y attacher de privilèges ni de préro galives; ces litres allaient atteindre loutes les naissances, tons les services, tontes les professions.

« Napoléon, ajonte encore son angnste panéj;yrislc, en donnant l'élan à tontes les passions élevées, en montrant que le mérite et la verln conduisaient aux rictiesses et anx honneurs, prouva an peuple que les sentiments nobles du cœur humain ne sont que les drapeaux des intérêts matériels bien entendus, de même que la morale chrétienne est sublime, parce que, même comme loi civile, elle est le guide le plus silr que nous puissions suivre, la meilleure conseillère de nos intérêts privés. »

L'auteur passe en revue les détails de l'organisation administrative et de l'organisation politique. Il convient que l'Empereur s'était fait le centre de tout son système de gouvernement. C'était nécessaire : « D.ius im gouvernement dont la base est démocratique, le chef seid doit avoir la puissance gouvernemcuiale ; la force morale ne dérive que de lui, tout aussi remonte directcmeul jusqu'à lui, soit haine, soit amour. Hans une telle société, la centralisation doil être plus forte que dans toute autre... La centralisation était alors le S(Md moyen de constituer la France, d'y établir un régime stable et d'en faire un tout compacte, capable tiint à la (bis de résister à 1 Europe et de supporter plus lard la liberté. An reste, continne l'auteur, l'excès de centralis.ition, sous rEnq)ire, ne doil pas être considéré conintc lin système délinitif et arrêté, mais pliiiôt connue un moyen, l'ans Imites les inslimtions, c'est l'idée prédomiuautu et la tendance générale ([u'il faut surtout rechercher et approfondir.

« Une b(mne administration se compose d'un système régulier d'impols, d'un mode prompt ot égal pour les percevoir, d'un système de finances (pii assure le crédit, d'une magistrature considérée, qui fisse respecter la loi ; enfin d'un système de rouages administratifs qui porte la vie du centre aux extrémités cl des exiré.milés au centre. Mais ce qui distingue surloiit une bonne administration, c'est lorsqu'elle fait appel à tous les mérites, à loutes les spécialités, pour é('lairer sa marche et mettre en pratique tous les perfectionnements; c'est lorsqu'elle réprime avec force tous les abus, qu'elle améliore le sort des classes pauvres, qu'elle éveille loutes les industries, et qu'elle lient une balance égale entre les riches et les pauvres, entre ceux qui travaillent et ceux (pii font travailler, entre les dépositaires du pouvoir et les administrés. »

Tels furent précisément les caractères de l'administration de l'Empereur. Par la création des préfets, souspréfets, maires et adjoints, il facilita l'exercice du pouvoir. 11 avait institué un ministre du ircsor et nu ministre secrétaire d'Etat. Le premier concentrait toutes les ressources et contrôlait loutes les dépenses de l'ijupire. Du ministre secrétaire d'Etat éman lient tons les actes : c'était le ministre des ministres donnant ta vie à loutes les actions intermédiaires, le grand notaiie do l'Empire signant et légalisant Imiies les pièces.

Un sait (piel ordre et (pielle économie furent introduits dans la perception des impôts et dans le maniement des finances, et combien, à cette époque, le budget était modéré. L'Empereur estimait qu'il lallait à la France un budget de 800 millions pour l'état de guerre, et de GOI) millions pour l'état de paix. Il créa

la Cour des comples pour examiner et contrôler la comptabilité générale de l'Etat. La Banque de France reçut aussi de l'Empereur un appui considérable. Enfin, grâce aux mesures énergiques que prit Napoléon, le crédit public se releva rapidement.

L'ordre judiciaire attira é;.:aleinent sou alicntion et subit une modification importante par la création des Cours impcrialrs. Comme, preuve de la bonté des institutions judiciaires sons l'Empire, l'aulenr (iiit remarquer que les crimes allèrent toujours en diminuant, et que le nombre des prisonniers d'Etat, qui était de neuf mille au 18 brumaire, se trouva réduit à cent cinquante en 1814.

Les institutions de l'Empereur, en vue de l'aiiKilioralion des classes pauvres on souffrantes, rcxtension et rimporlaiicc qu'il entendait donner aux administrations communales, ses encouragements à l'agriculture, à l'industrie, aux travaux publics, au commerce extérieur, forment autant d'articles oii l'auteur des Idi'cs napoléoniennes fait ressortir la grandeur des conceptions de Napoléon.

L'insiruction publique était faible et fort restreinte à l'avènement de l'Empire. Napoléon, en créant l'Universiié, ouvrit des établissements et des écoles où chacun put acquérir librement les counai*sances nécessaires à ses besoins on à ses projets d'avenir. On a regardé comme un chcf-d'œuvro l'ordre hiérarchiipie qui élait la base du système de l'Université impériale. On a aussi reproché à ce système d'entraver la liberté; «mais, comme le dit encore l'auteur des Idées, le temps de la liberté n'était pas venu; et lorsqu'un gouvernement se trouve iilacé .à la Iftte d'une nation qui vient de s'affiauchir de toutes les idiies du passé, il est de sou devoir, nou-seulemenl de diriger la génération présente, mais d'élever In génération qui surgit dans les principes tpii ont fait triompher celle Révolution. » Quoi qu'il en soit, il est certain que l'I'niversilé créée par l'Empereur élait un magnifii|u<' et solide monument, parfaitement en harmonio avec l'ensemble do l'organisation impériale, qui s'adressait à tontes les capacités, frayait le chemin, lo trai,'ait avec piécision, en faisant disparaître les entraves qui auraient empêché de le parcourir; et, après la chute de l'Empire, on s'en souvient, ce sont les élevés des lycées qui ont contimu'! dans les arts, les sciences et les lettres, la gloire de la France.

Pour dire un mot de l'armée, l'auteur regarde la conscription, qui, malheurensemeut, dil-il, pesa tant sur la France, à cause de la prolongation de la guerre, comme une des plus grandes instiiulions tUi siècle. Nonscnlementelle consacrait le principe d'égalité, mais elle devait être, suivant l'observation du général Fov, le palladiinn de notre indépendance, parce que, niellant la nation dans l'armée et l'armée dans la nation, elle fournil à la défense des ressources inépiiisalilcs. Au reste, le principe qui avait présidé à rinstitutlon de la loi sur la conscription devait recevoir de pins grands développements. Il ne suffisait pas que rarinée lill recrutée dans la nation, il fallait que toute la nation |:i1i, dans un cas de mallicnr, servir de réserve à l'ai ruée. Mais les guerres continuelles ne permirent pas de créer celle vaste organisation. Cependant le n'Ialilisseuienl de la garde nationale, en 180(i parut monirer un coin du réseau niilitairi! dont Napolcion songeait à couvrir la France, n A la paix, disait-il, j'aurais amené tous les souverains it n'avoir plus que leur simple garde; j'aurais procédé à l'organisation de la garde nationale, de manière à ce que chaque citoyen coiiiiûi sou poste au

LOUIS-NAPOLÉON

besoin; alors, ajou(ait-il, on anrnil eu viaimenl une nation maçonnée à elianx el à sable, capaltle de délier les siècles el les hommes. »

Arrivant à l'organisiiiion politique de l'Emiiire, Louis- Napoléon comnieucc par gouriiiander les Traneais pour la manie qu'ils oui de copier les consliliiiions des pciq)Ics étrangers, comme s'ils n'avaient pas leur nationalilé propre, leurs moeurs parlirnlicres, qui exigent des inslilutions spéciales. « Sous la République, dit-il, ou élait Romain; puis la conslilulion anglaise a paru le clief-d'œuvre de la civilisation; les litres de noble pair eld'hn7wrable f/(7)M<c ont semblé plnslibéraux que ceux de Iribun et de sén;itrur... Enfin, plus lard, a surgi l'école américaine. Ne serons-nous donc jamais nousmêmes?... Une conslilulion, ajoiuc-l-il, doit être f.iiic uniquement pour la nalion à laquelle on veut l'adapler. Elle doit être comme un vêlement qui, pour être bien fait, no doii aller qu'à un seul homme. »

L'auleur fail remarquer d'abord que, sous le rapport poIili(pie, l'Emporcur n'a pu organiser la France que provisoirement; mais que toutes ses instilulions renfermaient im germe de i)erroclionnement qu'il cûl déve- Iop|ié à la paix.

L'idée dominante qui présidait aux établissements do l'Empereur, à l'iniérieur, c'éiait de fonder un ordre civil. « Jusqu'à présent, disait-il lui-même, il n'y a eu dans le monde que deux pouvoirs : le militaire el l'ecclésiaslique ; je veux conslilner eu France l'ordre civil. » En effet, l'armée élait forlenienl orgauis('e; le riorgo avait de même sa puissante liiérarcliie; il Aillait organiser le pouvoir civil en le biérarcliisanl, pour ainsi dire, démocratiquement.

L'auteur explique alors le mécanisme do l'ordre civil institué par Napoléon.

L'empereur est le chef suprême de l'Etat, l'élu du peuple, le représenlaul de la nalion. Le pouvoir in)]!éii:d seul se (ransmel par droit d'hérédité. Il n'y a point d'aulre emploi hérédilain; ; tous sont accordés à l'élocliou ou au mérite. Il y a deux chambres, le Sénat ci le Corps législatif. Le Séu;il, dont le nom paraissait plus populaire que celui de chambre des pairs, était composé des membres proposés parles collèges élecloraux: un liers seulement était choisi à la nomination de l'Empereur. Après le souverain, le Séu:a élall le premier pouvoir de l'Etat; l'Empereur a.ail cli(i< lié, aulanl que les circonslances le perniellaient, à lui donner une grande imporiauce ; il veillait au maintien de la constiiuiiou; il était garant de la liberté individuelle et de la liberté de l:i presse. Pour rendre les sénateurs indépendants cl les atlacher au sol des [u-ovinccs, on élablil, dans chaque arrondissement de cour d'appel, une séualorerie rapportant au sénateur titulaire vinglà vingtcinq mille francs de renies à vie.

Le Corps législatif était nommé par les collèges élecloraux des déparlemenis; les membres de ce corps élaieul rélriliués pendiuil les sessions. L'Empereur avait considérablement élargi le cercle électoral, en clablissant des assemblées de canton composées de tous les citoyens domiciliés dans le canton seulement. L'élection n'élant pas directe, ces assemblées cantonales nommaient les membres des collèges électoraux darroudisscment et de département, où se faisaient les élections des députés, qu'on devait choisir généralement parmi les plus imposés du département. ïoulefoi'i. alin de ne pns fermer la carrière au talent et au génie, on pouvait ajouter aux collèges d'arrondisseinenlsdix membres, et aux collèges diî déparlemciits

vingt membres non propriélaircs, pris parmi les membres de la Légion d'honneiu' ou (larmi les hommes qui avaient rendu des services.

« En examinant l'esprit qui dicta ces lois, à une époque oij l'on sortait de violentes dissensions et où la gurnc était toujours menaçante; alors même que les amis les plus sincères de la liberté voyaient la nécessité de restreindre les droits éleeloranx, on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'inlention de l'Empereur était de rétablir l'élection sur les bases les plus larges.

'( Le conseil d'Eiat était un des premiers rouages de rEni|iire. Composé des hommes les plus dislingiiès, il formait le conseil privé du souvcr.ain... Les orateurs du conseil d'Elat devaient porter à l'acceptation des Chambres les lois qui avaient été préparées dans son sein.

« L'Empereur créa des auditeurs au conseil d'Elat; leur nombre fui porté à trois cenl cinquante ; ils furent divi-^ès en trois classes et allacbès à toutes les administrations. Le conseil d'Elat formait ainsi une pépinière d'Iioinmes instruits el éclairés, capables de bien administrer le pays, ii

Il ;ivait insliluè le conseil du contentieux comme tribunal spécial pour le jugement des fonctionnaires publics, pour les appels des conseils de piérectnre, pour les questions relatives à la fourniture des subsistances, jiour violation des lois de l'Etal, etc.

Dans la vue de relever les corps poliliipips, il crée n.i grand électeur, il donne une gade d'honneur au pio>ident du Corps législatif. L'onverliirc de la session n'clail pas nue vaine cérémonie : rEinpcreur y venait re::ilre compte de ses actes et faire, debout, l'exposé détaillé de l'état del'Empire.

Dans le choix des fonctionnaires, il consultait seulement la capacité, el ne s'inqnièlail point de la nuance politique; Cl quand un homme lui paraissait à sa phice, il l'y conservait invariablement : Gandin, entré an ministère des finances sons le Consulat, n'en est sorti qu'en 1814.

L'Empereur se faisait rendre compte de tout. La cour de cassation, chargée de faire pour bs lois ce que rinslitiit accomplissait pour les sciences, devait lui présenter tous les ans un étal des amélioralions dniil les diverses parties de la législation étaient susceptibles, et f.iire connaître les vices el les déf^iuls que l'expérience avaii constatés.

On sait les heureux effets que produisit le Code Napoléon; eh bien! ce Code ne répondait pas encore à loiiles les vues de l'Empereur : il voulait nn Code universel, afin qu'il n'y eût plus d'autres lois que celles inscrites dans ce seul iode, et qu'on pùl déclarer nul ' el non avenu ce qui n'y serait jias compris. « Avec quelques vieux édils de Cbilpéric ou de l'baramond.* déterrés an besoin, il n'y a personne, disail-il, qui puisse se dire à l'abri d'être dûment et légalement pendu. )>

Il serait bien à désirer que l'idée de ce Code universel pùl se réaliser. Grâce aux travaux légiférants de nos Assemhlèes, depuis 1815, noire arsenal de lois est aujourd'hui un labyrinthe où le plus habile s'égare; comment le premier venu pnurrail-il s'y reconnailre'? Et pourtant la loi doit être connue de tous. Le Code universel, dont Napoléon avait conçu le plan, Code qu'on ' réviserait et complélerail tous les cinq ans, serait une | création éminemment utile et des plus urgentes.

« Pour réMimer le système impérial, continue l'.aulcur des Idées mipoléonicnnes, on peut dire que la ba^^e en est (lémorraliqne, puisque tous les pouvoirs viennent

LOUlS-NÂrOLÉON.

du pcii|ilc; tandis que l'organisalion est hiérarchique, puisciii'il y a dans la société des degrés différents pour stimuler toutes les rapacités...

(1 Napoléon était, en quelque sorte, le foyer autour duquel venaient se grouper toutes les forces nationales. Il avait divisé la France administrativement par les arrondissements communaux et les préfectures; politiquement, par les collèges électoraux et lessénatoreries; militairement, par les divisions militaires; judiciairement, par les cours impériales; religieusement, par les évêchés; philosophiquement, par les lycées; moralement, par les arrondissements de la Légion d'honneur.

« Le corps politique, comme le corps enseignant, comme le corps administratif, avait ses pieds dans les communes et sa tète dans le Sénat.

« Le gouveruemeut de l'Empereur était donc, pour nous servir d'une comparaison, un colosse pyramidal à base large et à tête haute. »

L'auteur fait remar(|uer justement que la plupart des institutions fondées par l'Empereur se sont maintenues, malgré la Restauration; c'est par elles que l'administration a pu avoir quelque force ; seulement, sous l'Empire, toutes les intelligences, toutes les capacités de la France, étaient appelées à concourir à un seul but, la i)rospérité du pays. Depuis, au contraire, toutes les intelligences n'ont été occupées qu'à lutter entre elles, qu'à discuter sur la route à suivre, au lieu d'avancer.

Louis-Napoléon répond péremptoirement à l'imputation de despotisme qu'on a (luelquefois lancée contre l'Empereur. « Sa puissance, il est vrai, avait, dit-il, toute la force nécessaire pour créer; elle était en proportion de la confiance que le peuple avait eu lui. » — « Avec Napoléon, dit le général Foy, qu'on ne peut, certes, accuser de partialité, on ne connaissait ni les vexations des subalternes, ni l'intolérance des castes, ni l'intolérable domination des partis. La loi était forte, souvent dure, mais égale pour tous. » ,

Etait-ce un despote, le souverain qui ne prononçait j jamais de destitutions sans une enquête, sans un rapport ' préalable, et rarement sans avoir entendu le fonctionnaire inculpé? Etait-ce un despote, celui qui s'entourait sans cesse de conseils, car jamais souverain n'en demanda autant que l'Empereur, parce (pi'il ne cherchait qu'une chose, la vérité? Ponvait-il èlrc despoie par système, celui qui, par ses Codes et son organisation, tendit constamment à remplacer l'arbitraire par la loi?

Eu 1810, on le voit manifester son mécontentement de ce qu'il n'avait pas été fait de loi sur la presse. « La presse, qu'où prétend libre, disait-il, est dans l'esclavage le plus absolu ; la police cartonne, supprime, comme elle veut, les ouvrages; et comme ce n'est pas le ministre qui juge, il est obligé de s'en rapporter à ses bureaux. l\icn de plus irrégidier, de plus arbitraire que ce régime... Je ne veux pas, ajoutait-il, que ce pouvoir reste à mes successeurs, parce qu'ils pourraient en abuser. »

N'oublions p.is que les guerres continuelles qu'eut à soutenir l'Empereur exigeaient (lu'il s'armât d'un pouvoir extraordinaire. A l.i |iaix, nul doute que les institutions libérales n'eussent pris un grand essor. Puissant, respecté, adoré, couunc il l'était, qu'aurait-il eu à craindre de l'expansion de la liberté? Telle était sa coufianre dans le peuple, que, pendant qu'il était à Vienne, Paris n'avait pas plus de douze cents hounnes de garnison. 11 se [irouionait an milieu de la fouh; qui

couvrait le Carrousel, ou dans le parc de Saint-Cloud, dans nue calèche à quatre chevaux, an pas, avec l'Impératrice et un seul page, au milieu de cent cinquante mille spectateurs, se pressant autour de sa voiture.

L'éloge de l'Empereur est dans tous ses actes ; ses détracteurs n'en détruiront pas l'influence ; mais, comme dans les époques de transition l'esprit de parti défigure les grands faits historiques, il n'était pas inutile de rappeler aux masses, qui ont tant d'admiration pour l'Empereur, que leur vénération n'est pas basée sur l'éclat trompeur d'une vaine gloire, mais sur l'appréciaiiim exacte d'actions qui avaient pour but le bien-être de l'humanité.

La question étrangère forme l'objet d'un quatrième chapitre, dans lequel l'auteur examine la politique napoléonienne à l'égard des gouvernements élrangers. Il ne voulait ni jeter le gant à l'Europe et détrôner les rois, ni acheter l'amitié des souverains aux dépens de l'honneur et des intérêts du pays. Ce qu'il se proposait, c'était d'offrir franchement l'alliance de la France à tous les gouvernements qui voudraient marcher avec elle dansdcsintérêts communs. Si Napoléon a succombé en soutenant cette politique, sa chute tient à des causes qui seront expliquées plus tard. Ce qu'il est bon de remarquer, c'est qu'on ne peut l'accuser d'avoir été l'agresseur; il eut, au contraire, à repousser sans cesse les agressions et les coalitions de 1 Europe.

L'auteur des Idées passe en revue les campagnes et les succès de I Empereur. Si Mapolcon, après ses victoires, incorpore des provinces à la France, c'était, le plus souvent, des moyens d'échange qu'il niellait en réserve jusqu'à la paciticalion délinitive. Afin qu'on ne suppose point qu'il veuille établir une monarchie universelle, il fonde des royaumes <iui ont une .apparence d'indépendance, et il en donne quelques-uns à ses frères, parce qu'eux seuls pouvaient, quoique rois, être soumis à sa volonté et se résoudre, suivant les nécessités de la politique, à quitter leurs trônes pour redevenir princes français. C'est, en effet, ce qu'on a vu dans plusieurs circonstances. Le but de Napoléon était incontestablement la régénération complète de l'Europe, dans l'intérêt de tous les peuples. Les réformes précieuses qu'il introduisit chez les nalious vaincues attestent la grandeur de SCS plans. MalliciMcusement, la rivalité funeste de l'Angleterre, en le forçant à tenir coniinul'ljemeut l'épée hors du fourreau, l'enq)ècha de réaliser son généreux projet.

« L'Angleterre, dit avec raison le neveu de l'Empereur, ne voyait peut-être dans Napoléon qu'un despote qui opprime sou pays, et qui en épuise les ressources poiu' satisfaire son ambition guerrière; elle no savait pas reconnaître que l'Empereur était l'élu du peuple, dont il représentait tous les intérêts matériels et mor.iux, pour lesquels la France avait combattu depuis 1789. On pourrait de même avancer que le gouvernement français, confondant l'aristocratie éclairée de l'Angleterre avec l'aristocratie féodale qui pesait sur la France avant la Révolution, croyait avoir affaire à un gouveruemeut o|)pressenr. Mais l'aristocratie anglaise est comme le Briaréc de la fable : elle tient au peu|)lc par cent mille racines ; elle a obtenu de lui autant de sacrilices que Napoléon a obtenu d'efforts de la nation française. »

Louis-Napoléon fait alors un tableau des institutions libérales que l'Empereur introduisit dans les pays qu'il parvint à soumettre, notanuneut en Italie, où il eut la sagesse de détruire ces petites Républiques qui, sni-

LOUIS-NAPOLÉON

vaut l'observation de Monlesquieu, ne devaient leur existence qu'à la peipétuilo de leurs abus. Il avait bien réuni à sou empire le Piémont, ainsi que Rome et Florence ; mais, une fois les guerres finies, il aurait rendu ces Etats à la mère pairie, car son intention formelle avait été de créer une Italie libre et indépendante.

Ce qu'il fait en Suisse par VÀcte de médiation, dans l'Allemagne méridionale par l'établissement de la Confédération du Rhin, en Weslplialie où il supprime toute espèce de servage, en Bavière où il l'ait détruire les privilèges féod.uix, d.ins les graiids-ducliés de Bade et de Berg, etc., où il obtient l'aboliliou des mûmes droits, en Saxe, où il f lit entrer la liberté de conscience , en Pologne, où il érige le ducbé do Varsovie, qui doit servir de noyau à une nationalité complète, et où il établit des institutions largement libérales; tout obtient justement l'éloge de l'auleur des Idées napoléoniennes.

Napoléon aurait fait de l'Espagne un royaume puissant et heureux, si les Espagnols, moins fanatiques, eussent été préparés à subir un changement social.

« Si la guerre est le Iléau de l'humanité, ajoute l'auteur, ce fléau perd une grande partie de sa malheureuse influence quand la force des armes est appelée à fonder, au lieu de déiruire. Les guerres de l'Empire ont été comme le débordement du Nil : lorsque les eaux de ce fleuve couvrent les campagnes de l'Egypte, on pourrait croire à la dévastation; mais, à peine se sont-elles retirées, que l'abondance et la fertilité naissent de leur passage. »

Dans le chapitre V, intitulé : But oii tendait l'Empereur, Louis-Napoléon fait voir que ce grind homme songeait à consliluer l'Europe en une vaste association de peuples unis enirc eux par l'inlérèt et par la confiance, en remplacement de cette agglomération informe de petites nations rivales ou jalouses qui la couvraient.

« L'Europe napoléonienne fondée, l'Empereur eut procédé en France aux établissements de paix. Il eût consolidé la liberté; il n'avait qu'à détendre les fils du réseau qu'il avait formé...

« La liberté eût affermi sa puissance, parce que Napoléon avait élahli en France tout ce qui doit précéder la liberté; parce que son pouvoir reposait sur la masse entière de la nation; parce que ses intérêts étaient les mêmes que ceux du peuple; parce qu'enfin la confiance la plus eulière régnait entre les gouvernants et les gouvernés. »

D'où l'auteur conclut que l'Empereur aurait élargi démesuiémentle cercle des élections; qu'il aurait donné aux Chambres la plus large liberté de discussion, et qu'enfin la presse eût été affranchie de toutes ses entraves. « Ce n'était pas, dit-il, un gouvernement resplendissant de lauriers civils et militaires qui pouvait redouter le grand jour. Plus une autorité a de force morale, moins l'emploi de la force matérielle lui est nécessaire; plus l'opinion lui confère de pouvoir, plus elle peut se dispenser d'en faire usage. »

Nous enregistrons volontiers cette dernière maxime, car nous aurons peut-être occasion de la rappeler quelque part et de l'invoquer connue point d'appui dans l'une de nos appréciations.

« Hommes de la liberlé qui vous êtes réjouis de la chute de Napoléon, s'écrie le neveu de l'Empereur, votre erreur a été funeste! que d'années s'écouleront encore, que de luttes et de saerilices avant que vous soyez arrivés au point où Na|)oléou vous avait l'ait parvenir!

« Et vous, hoLUuies d'Etat du congrès de Vienne oui

ayez été les maîtres du monde sur les débris de l'Empire, votre rôle aurait pu être beau, vous ne l'avez pas compris! Vous avez ameuté, au nom de la liberté et même de la licence, les peuples contre Napoléon; vous l'avez mis au ban de l'Europe conune un despote et un tyran; vous avez dit avoir délivré les nations et assuré leur repos. Elles vous ont cru un moment; mais on ne liàtit rien de solide sur un mensonge et sur une erreur! Napoléon avait fermé le gouffre des révolutions; vous l'avez rouvert en le renversant. Prenez garde que ce gouffre ne vous engloutisse ! »

Le chapitre suivant, le sixième, est fort court; l'auteur y indique suecinclement les causes de la chute de l'Empereur. Ou a dit et répété, sur tous les tons, que l'Empereur avait succombé, en 1814, parce que sa puissance n'avait point de racines dans le cœur des Français. La nation, ajoutait-on, a bien su, en 92, tenir tête à toute l'Europe, parce qu'il y avait dans les âmes une ardeur patriotique qui enfantait des prodiges; mais l'Empereur ayant étouffé le patriotisme, pour ramener tout à sa personnalité, l'élan salutaire manqua le jour de l'invasion : un peuple libre a dans les veines un germe qui double ses forces au moment du danger; un peuple esclave s'affaisse lâchement, ou s'il montre parfois un éclair de courage, l'indifférence éteint bientôt celle lueur passagère.

On a prétendu aussi que les faveurs dont l'Empereur avait comblé ses chefs militaires, les avaient énervés en développant excessivement chez eux la fibre de l'égoïsnie. Les maréchaux, les ducs, les princes, de sa créalion, furent, disait-on. les premiers à le trahir; ils voul.iient, avant tout et même aux dépens de leur bienfaiteur, sauver leurs titres et leiu' lortune.

L'auleur des Idées napoléoniennes ne s'amuse pas à réfuter ce double reproche, non moins absurde que banal. Il a démontré que l'Empereur éla t le véritable représenlant de la nation française. Le défendre on l'attaquer, c'était attaquer ou défendre la France. Le culte dont il était l'objet, de la part du peuple entier, et le dévouement, fondé d'ailleurs sur leur propre inlérèl, que lui portaient ses généraux, auraient, mieux qu'un vain patriotisme, enfanté des prodiges, si le temps des prodiges n'eût pas été passé.

« L'Empereur, dit-il, est tombé parce qu'il a achevé trop tôt son ouvrage, parce que les événements se pressant avec trop de rapidité, il vain(|uil, pour ainsi dire, trop promptcment. Devançant, par son génie, et le temps et les hommes : heureux, on le crut un Dieu; malheureux, on ne vit plus que sa témérité. Emporté par le flot de la victoire, Napoléon ne put être suivi dans son rapide essor par les philosophes, qui, bornant leurs idées au cercle étroit du foyer domestique, pour un rayon de liberté, aidèrent à étouffer le foyer même de la civilisation.

« D'un autre côté, les peuples étrangers, impatients des maux momentanés de la guerre, oublièrent les bienfaits ipie Napoléon leur apportait, et, pour un mal passager, ils repoussèrent tout un avenir d'indépendance. C'est qu'il n'était pas donné, même au plus grand génie des temps modernes, de pouvoir, en quelques années, détruire à l'étranger toutes les préventions, persuader toutes les consciences.

« La France avait trop graiidi par la Révolution pour ne pas éveiller des rivalités et des haines; pour les calmer, il eût fallu descendre dès le commencement de l'Empire. Ces mêmes rivalités firent, au contraire, monter Napoléon jusqu'à l'apogée de sa puissance ;

quand ensuite il fut obligé de descendre, il ne lui fut plus possible de s':irrèier.

« Le lenips n'ayant point cimenid ses alliances, ni effacé le souvenir de rancunes trop récentes, au premier échec, ses alliés se lounifcrent contre lui. Trompé dans ses prévisions, l'Empereur no voulut plus adhérer à des propositions qu'il ne croyait pas sincères ; les étrangers, de leur côté, en voyant Napoléon toujours plus hcr après une défaite, pensèrent qu'il ne consentirait jamais à une paix définitive.

« Na|)oléon n'est tombé que parce que ses projets, s'agrandissant en proportion des éléments qu'il avait à sa disposition, il voulut, en dix ans d'Empire, faire l'ouvrage de plusieurs siècles.

« Ce n'est donc pas par impuissance que l'Empereur a succombé, mais par épuisement; et, malgré des revers effroyables, des calamités ssns nombre, le peuple fran^'ais l'a toujoins affermi par ses suffrages, soutenu par ses efforts, encouragé par son attachement.

« C'est UÈie consolation pour ceux qui sentent le sang du grand homme couler dans leurs veines, ipie de penser au\ regrets qui ont accompagné sa disparition. Elle est grande et enorgueillissante la pensée qu'il a fallu tous les efforts de l'Europe combinés pour arracher Napoléon à cette France qu'il avait rendue si grande I Ce n'est pas le peuple français en courroux qui a sapé son trône, il a fallu, à deux fois, douze cent mille étrangers pour briser le sceptre impérial.

(I Ce sont, pour un souverain, de belles funérailles (pie celles où la patrie éplorée et la gloire en deuil l'accompagnent à son dernier séjour ! »

Nous n'avons pas voulu alfaiblir, par une froide analyse, la force de ces appréciations ; elles sont concises, d'une inconleslable justesse, et, à ce double litre, il nous a paiu (pi'elles méritaient d'être présentées texliiellenicnl.

Dans nu dernier chapitre, le septième, intiltilé : Conrhisiun, l'anUiir exprime cette vérité, que, malgré les revers de l'Empereur, malgré le triomphe du vieux système européen sur le système napoléonien, les idées de ce puissant génie ont germé partout, et ce sont elles r|ui inspirent ce qui s'exécute de grand, non-seulement en France, mais même chez les diverses nations île l'Europe.

Il Répélons-lc en terminant, dit-il, l'idée napoléonicnne n'est point une idée de guerre, mais nue idée sociale, iaduslrielle, <ommerciale, hnuiaiiilnire.Si pour quehpies houiines elle apparaît toujours entourée de la foudre des combats, c'est qu'elle fui, en effet, tr<ip longtemps enveloppée par la fumée du canon et la poussière des batailles. Mais aujourd'hui les nuages se sont dissipés, et ou enirevoit à travers la gloire des armes une gloire civile plus grande et plus durable. »

Tel e-l le livre des Idées napolconicnncx. On voit, par l'analyse que nous venons d'en faire, cond)ien, dans les conjonctures présentes, cet ouvrage a d'iuqiortance; si nous avons ouvert une large place aux citations texluclles, c'est qu'on doit y trouver l'exinession des conviclions les jilus profondes et les mieux arrêtées de l'anlenr, et le fond de la pensée qui l'a guidé jusqu'à présent et qui le dirigera sans doiile constamment dans la ligne politique qu'il se propose encore de suivre.

La publication de cet ouvrage, dans le courant de l'année 1850. ranima le zèle des partisans avoués du prince, et donna nue énergie nouvelle aux sciiliniculs d'admiration et de reconnaissance (\\u: les It. nc.ais

conservaient au fond de leur cœur pour l'immense génie qui avait fait leur patrie si grande et si honorée.

A la même époque des amis de Louis-Napoléon fondèrent le journal le Capitale, dans la vue de soutenir et de propager les principes du gouvernement napoléonien, et de l'aire prévaloir les institulions de l'Euqùre sur celles qui avaient été inaugurées en 1815 ou en août I8")0. Le prince, séduit par la grandeur apparente du but qu'on lui annonçait, se laissa attirer dans cette entreprise, qui lui absorba des sommes considérables. La publication se continua quelque temps; mais, soit défaut dans l'adunuisiralion, soit faiblesse dans la rédaction, soit tout autre motif, elle ne répondit pas complètement à l'attenle des fondateurs, et surtout aux intentions du neveu de l'Empereur.

Ses confidents lui proposèrent alors de publier, de piélérence à un joiniial quolidieu, une revue inensnelle ou hebdoinadaire, dont le premier numéro parut en juillet 18'(0, sous le titre de : L'Iilà napolconimnc. Mais une nouvelle entreprise, d'une tout auire nature, enq)ècha le second numéro de p:irailre, et arrêta court celle revue.

Louis-N;q)olé(in pressentait le rôle élevé ([ue lui réservait le dieu de la France; il attendait son heure en se préparant, par des travaux sérieux, comme nous l'avons vu sans cesse, aux fonctions élevées que, suivant ses conviclions, il devait avoir prochainement à remplir. Mais il se serait bien gardé d'agir avant le moment ipi'il ciowiit marqué, .\insi, lors de l'iusnrrectioii de liarbès, en mai 1859, ou prétendit qu'il avait eu part à cette émeute. Il n'eu était rien. D'abord, l'entreprise de Barbés, toute démagogique, avait pris naissance dans les sociétés secrètes. Ses principes et son but n'auraient pu concorder avec les vues et les idées napoléoniennes. Ensuite, si la tentative eût eu pour objet les intérêts du prince, on l'aurait vu lui-même à la lête du mouvement. C'est ce qu'il déclare neitcnieiit dans une lettre adressée par lui au Times, l'un des principaux organes de la presse anglaise, pour repousser cette imputation.

« .le vois avec peine, écrit-il au journaliste, par voire correspondance de Paris, qu'on vent jeter sur moi la n spousabilité de la dernière insurrecliou. Je comple sur votre obligeance pour réruter cette insinuation de la manière la plus foriiielle. La nouvelle des scènes sanghinles qui ont eu lien m'a autant siir|}ris (praflligé. Si j'rtiii.^ l'âme d'un complot, j'en serais mtssi le chef le jour du danger, et je ne le nierais pas après une défaite. »

Celte franche décl ration e^t inconteslablemeut conforme à la vérité, et la conduite de Louis-Napoléon a toujours été conséipiente avt'c ces paroles. Quand il a fait agir ceux qui lui étaient dévoués, il s'est mis réso lùnient À leur tête, ci, le premier, il affronlait les dangers de ses entreprises. C'est ce ipii devint encore évident lors de la tentative de Boulogne, qui eut lieu, ciiinine on le sait, en 1851).

A celte époque, les circonstances ponvaienl, jusqu'à un certain point, paraître assez favorables pour une entreprise de celle nature. Les souvenirs du peuple et sou admiration pour Napoléon avaient élé prolondément ravivés par la politique même du gouvernement de Juillet. Une loi, votée récemment par les chambres, avait prescrit que les restes du grand homme, encore en dépôt à Longwood. seraient rapporlés en Fiance, et l'un des fils du roi, le prince Je Joinville, avait élé désigné pour remplir l'honorable mission de les prendre à

LOUIS-NAPOLÉON

Sainle-IIélène, et de les ramener uiix Invalides, où un riche nioMiinienl devait être élevé pour les recevoir. La frésaîe la Belle-Poule allait èlrc éfiuipée dans cetle vue.

Celte résolution agitait toutes les têtes ; les organes de la presse de Paris et di's départements ne cessaient de s'en occuper, il semblait (pion dût bientôt revoir l'Empereur en personne, et l'on comptait impatiemment les jours cpii devaient encore s'écouler avant l'arrivée de ces précieux débris de l'exilé de Longwood.

Tel était l'état des esprils; Louis-ÎNapoléon pouvait, ce semble,' sans trop de présomption, fonder quelques espérances s>ur un enthimsiasme dont l'expression, ausîi vive qu'unanime, paraissait, en délinilivc, ouvrir la voie à ses projets.

Il résolut d'agir.

Dans le milieu de la nuit du mercredi au jeudi, 6 août 1840, un sous-brigadier des douanes, nommé Audinel, qui faisait son service avec deux préposés, aperçut devant le poste, à environ un qu:irt de lieue, en mer, un bateau à vapeur mouillé. C'était le pa(piebot le Chdtean-cV Edimbourg . La situation de ce navire n'excita pas autrement son attention, (larcc qu'il était, depuis quelques jours surtout, habitué à voir des pa(|nebols, soit au mouillage, soil louvoyant de Boulogne à un point de la côte connu sons le nom de la Pointe-auxOies, pour ailendre des dépêches ; mais ayant vu, vers deux lieures du malin, un canot, qui lui sembla plein de passagers, se détacher de ce bateau, Aiulinet se porta rapidement en avant vers l'endroit où l'enibarcalion paraissait vouloir atteindre. Le canot ayant louché à vingt-cinq pas de lui, il le héla. On lui répondit : — « Nous sommes des iiommcs du -M" de ligue, et nous allons de Dunkeiqne à Cherbourg ; mais une roue de noire paquebot s'est brisée, voilà pourquoi nous débarquons. »

Le brigadier remarqua alors que le canot était elîectivemenl monté par une quinzaine de militaires de différents grades, qui sautèrent à terre. La pensée qu'on le trompait ne lui vint pas dans ce moment ; il ne conçut de soupçons que cpiand plusieurs des individus débarqués, menaçant les douaniers de leurs baîonneiles, leur dirent : — « Ne vous opposez pas au débarquement, ou vous serez traités conmie des Bédouins.» Mais un officier reprit : — « C'est de la douane, ne leur faisons pas de mal. »

Aussitôt, les trois douaniers furent entourés par les inconnus bien armés; puis le canol retourna au paquebot, et fit trois voyages successifs pour amener à terre le reste de la troupe. Dans l'intervalle, cinq autres employés des douanes, occupés à faire leur ronde, furent également arrêtés. Aucun d'eux ne fut maltraité ni même désarmé.

l'endanl que le débarquement s'effectuait, quatre individus, venant de Boulogne, arrivèrent à la plage, embrassèrent plusieurs des mililaires débarqués, et deux de ces hommes reçurent des uniformes d'officiers dont ils se revêtirent iniuiédialement.

Sur ces entrefaites, le lieulenanl des douanes Bally fut prévenu, vers trois heures et demie, de la présence du paquebot. Il se rendit à Vimereux, village voisin du point de débarquement, persuadé qu'il s'agissait seulement d'une infraction aux règlements sanitaires. An moment où il arrivait sur la place de ce village, cinq ou six officiers s'avancèrent vers lui, en lui demandant qui il était. Sur sa réponse, qu'il était le chef de la douane du lieu, on le somma de guider le délai hement jusqu'à Boulogne. Le détachement élaii composé d'une trentaine

d'hommes portant l'uniforme et le numéro du 40* de ligne, et d'mie trentaine d'inilividns revêtus d'insignes et d unilornies d'olliciers de tous grades.

An momenl du départ, il y eut dans le groupe des officiers quelques discussions sur le chemin qu'il convenait de suivre ; il fui d'abord question de prendre la falaise; mais les personnages arrivés de Boulogne ayant indiipié le choinin de la (jjlonne, leur avis prévalut. La troupe se forma, et l'on se mit en marche. Les débanpiés placèrent séparément, et à distance, les employés qu'ils prenaient pour guides, ou plutôt qu'ils enlevaient, afin de ne rien laisser d'inquiétant derrière eux. Leur chef, le lieuteuant Bally, exprima vainement le désir d'êlre laissé à Vimereux; il sévit contiaint de maicher comme les autres. On fit plusieurs haltes, et l'on raconte que, dans l'une d'elles, de coj)ieuies libations de vin de Champagne cl d'eaude-vie eurent lieu de l,i pail des insurgés.

La troupe élant arrivée à la hauteur de la Colonne, fil à ce monument le saint du drapeau, et continua sa marche en la laissant à droite. Alors un officier général, ayant vu le lienlenant Bally parler à un de ses prépoés dont il s'était rapproché, vint à lui, et après lui avoir défendu de causer : — « Savez-vous bien, lui dit il, que c'est le prince Louis-Napoléon Bonaparie qui est à notre tête ' Boulogne est ,î nous, et dans peu dé jours le prince sera proclamé empereur par la nation, qui le désire, et par le ministère français, qui l'attend. — Ce que vous m'apprenez là, répondit le douanier, rend ma position et celle de mes employés bien plus critique que je ne l'avais pensé d abord; je vous en prie, inainienant que vous voyez Boulogne et le chemin direct, laissez-moi retourner à mon poste avec mes hoimnes. »

Le général s'y refusa en disant qu'il fallait aller encore plus loin. Un quart d'heure après, à deux cents pas du bureau de l'octroi, l'officier douanier renouvela sa demande en s'adressanl au prince lui-inênie, qui lui répondit alors : — « Je veux bien (jue vous retourniez à Vimereux, mais à condition que vous vous y rendrez directement, et que vous ne direz mot de ce qui vient de se passer. »

Les douaniers se réunirent donc et repariirent avec leur lienlenant; (pialre hommes armés les siiivirenl, les tenant en observation jusqu'à la Colonne. Au momenl de se séparer d'eux, un officier supérieur s'éiait approché du lieulenanl Bally et lui avait offert une poignée de pièces d'argent; celle offre fut vivement refusée. Des tentatives de séduction du même genre avaient été faites auprès des préposés ; un seul y prêta l'oreille, et sa faiblesse entraîna bienlôi sa destitution.

Cependant les conjurés, à la tète desquels marchaient constamment deux hommes revêtus de l'uniforme de lieutenant général, et un autre, pins pelit de laille et vêtu du costume habiiuel de l'Empereur, déployant un drapeau tricolore surmonté de l'aigle impériale, se présenlèrent à l'entrée de la ville par la porte de la Grande- Rue. Ceux qui composaient le rassemblement commencèrent à pousser le cri de : Vive l'Empereur! et se dirigèrent vers la caserne, occupée en ce momenl par une partie du 42'" régiment d'infanterie de ligue.

Le prince Napoléon-Louis (on sait que c'était luimèine qui reproduisait, sur un autre théàire, la tentative de Sirasboiirg), accompagné, cette fois, du général comie Montholoii, du colonel Voisin du colonel Bouflé- Montauban, du fidèle coniniandanl Parquin, de M. de Persigny, et d'une cinquantaine d'individus tous eu uni-

LOUIS-NAPOLÉUN.

forme, arriva ainsi jusqu'au (imirlier du 42'. Là, il fui donné lecture d'une proclamation adressée par le prince a l'armée, et dont voici la copie textuelle :

«Soldats! la France est faite pour commander et elle obéit. Vous êtes l'éliie du peuple, et on vous iraile comme un vil troupeau... Vous êtes faits pour proléger riionncur national, et c'est contre vos frères qu'on tourne vos armes. Ils voudraient, ceux qui vous gouvernent, avilir le noble métier de soldat! Vous vous êtes indignés, et vous avez cherché ce qu'étaient devenues les aigles d'Arcole, d'.\usterlitz, d'Iéna. Ces aigles, les voilà ! je vous les rapporte, reprenez-les ; avec elles, vous aurez gloire, honneur, fortune, et, ce qui est plus que tout cela, la reconnaissance et l'estime de vos concitoyens.

« Soldats! entre vous et moi il y a des liens indissolubles; nous avons les mêmes haines et les mêmes amours, les mêmes intérêts et les mêmes ennemis.

« Soldats ! la grande ombre de Napoléon vous parle par ma voix. Ilàtez-vous, pendant qu'elle traverse l'Océan, de renvoyer les traîtres et les oppresseurs, et montrez-lui, à son arrivée, que vous êtes les dignes (ils de la grande armée, et que vous avez repris ces emblèmes sacrés qui, pendant quarante ans, ont fait trembler les ennemis de la France, parmi lesquels étaient ceux qui vous gouvernent aujourd'hui.

« Soldats! aux armes! Vive la France! »

Celle proclamation était signée Napoléon, et contresignée par le général Montiiolon, faisant fonctions de major général ; le colonel Voisin faisant fonctions d'aide major général ; le commandant Mêso>ap, chef d'élaimajor.

En même temps que cette lecture avait lieu, des tentatives d'embauchage étaient pratiquées auprès des sous-officiers et des soldats; de l'argent était offert, des grades et des décorations promis. Un officier du 42*, le lieutenant Aladenize, dont on s'était assuré d'avance, et qui, la veille même, était revenu de Sainl- Omer pour coopérer à l'entreprise, se joignit aux insurgés. Son exemple pouvait devenir contagieux, lorsqu'un capitaine du régiment, voulant mettre un terme à ses provocations, intima à quelques soldats l'ordre de s'emparer du chef du mouvement.

Voici, au surplus, comment cet officier, nommé Col- Puygellier, raconte lui-même ce qui s'est passé:

(( Ce malin, vers six heures moins un quart, M. Aladenize, lieulenant de voltigeurs au 42" régiment de ligne, est arrivé, très-empressé, à la caserne, et a dit au sergent-major Clément: « Allons, vile, aux armes! que les grenadiers et voltigeurs descendent lestement. » Pendant que le détachement descendait, le prince Louis, a-t-il dit, est entré avec un nombreux état-major et une quarantaine d'hommes armés, militairement habillés et coiffés de shakos portant le numéro 40. M. Aladenize a aligné les deux compagnies, et appelé les sous-odiciers...

(( Pendant ce temps, un grenadier s'était échappé et était venu me prévenir. Je suis accouru, mais la porte de ma caserne était fortement occupée par ces individus qui sont tombés sur moi cl (|iii m'ont dit : « Prisonnier ! )i (entre autres un grand colonel). J'ai mis sabre en main et me suis vigoureusement prononcé pour arriver à mes soldats qui étaient dans 1 1 cour de ma caserne. Le prince Louis s'est présenté, et m'a dit : Capitaine, soyez des nôtres, et vous aurez tout ce que vous voudrez, etc. » Je lui ai dit : « Prince Louis ou non, je ne vous connais point; Napoléon, votre prédé-

cesseur, avait abattu la légitimité, et c'est à tort que vous voudriez ici la réclamer; qu'un évacue ma caserne. » Tout en luttant et criant ainsi, je m'approchai de mes soldats, qui, sitôt qu'ils m'ont aperçu, sont accourus et ont repoussé hors de la porte ce groupe ennemi. Tous les oflicicrs du délacliement se trouvaient alors près de moi. et pendant que j'ordonnais ma troupe, le groupe a voulu rentrer et parlementer; mais alors, je lui ai signifié de se retirer ou que j'allais employer la force. Comme je m'adressais particulièrement au prince Louis, il m'a tiré un coup de pistolet, dont la balle a atteint un grenadier à la bouche. Aussitôt, j'ai l'ail refouler le groupe et refermer la porte... u

Une circonstance que le capitaine Col-Pnygellicr ne raconte pas, c'est que le pistolet du prince partit dans un mouvement involontaire, et que le lieuienanl Aladenize, craignant un engagement meurtrier, s'écria, en voyant le mouvement qui se manifestait : « Ne résistez pas, le prince défend qu'on fasse usage des armes; respectez les officiers, ménagez les soldats; qu'il n'y ait lias de sang répandu. »

Pendant que cette scène se passait, un appel était fait aux hahilanls de Boulogne, au moyen d'une proclamation répandue à profusion parmi ceux qui, à celle heure matinale, circulaient déjà dansles rues, éveillés et attirés par les clameurs, (lotie proclani:aiou était ainsi conçue :

« Habitants du déparleinciit du Pas-de-Calais cl de Hoiilogne ! Suivi d'un petit nombre de hr.ivcs, j'ai débarqué sur le sol français, dont une loi injuste m'interdisait l'entrée. Ne craignez pas ma léinéiilé; je viens assurer les destinées de la France et non les coniproinettre. J'ai des amis puissants à l'extérieur comme à l'intérieur, qui m'ont promis de me soutenir. Le signal est domié, et bientôt toute la France, et Paris surtout, se lèveront en masse pour fouler aux pieds dix ans de mensonge et d'ignominie; car toutes les villes conmie tous les hameaux ont à demander conque au gouvernement des intérêts particuliers qu'il a abandonnés, des intérêts généraux qu'il a trahis.

« Voyez vos ports presque déserts; voyez vos barques qui languissent sur la grève, voyez votre population laborieuse qui n'a pas de quoi nourrir ses enfants, parce que le gouvernement n'a pas osé protéger son commerce, et écriez-vous avec moi : Traîtres, disparaissez ! l'esprit napoléonien, qui ne s'occiqie que du bien du peuple, s'avance pour vous confondre.

« Hahilanls du Pas-de-Calais, ne craignez pas que les liens (pii vous atlaehenl à vos voisins d'onire-nier soient rompus. Les dépouilles mortelles de l'Empereur et l'aigle impériale ne reviennent de l'exil qu'avec des senliments d'amour et de réconciliation. Deux grands peuples sont faits pour s'entendre, et la glorieuse colonne qui s'avance fièrement sur le rivage, comme un souvenir de guerre, deviendra un monument expiatoire de toutes nos haines passées.

« Ville de Boulogne, que Napoléon aimait tant, vous allez être le [iremier anneau d'une chaîne qui réunira tous les peuples civilisés; voire gloire sera impérissable, et la France votera des actions de grâces à ces hommes généreux qui, les premiers, ont salué de leurs acclamations le drapeau d'Ausleililz.

« Habitants de Boulogne, venez à moi, et ayez confiance dans la mission providcnlielle (pie m'a léguée le martyr de Sainte-Hélène. Du haut de la colonne de la Grande-Armée, le génie de ri!inpereiir veille sur nous et applaudit à nos efforts, parce (pi'ils n'ont ipi'un but, le bonheur de la France. »

LOUIS-NAPOLEON

Le général de Saiiil-ArnauJ.

Cet appel ne fui pas niieii\ ncciieilli des liabilaïus de la ville que ne l'avait élé celui qu'on avait adressé à la garnison, cl déjà les gardes nationaux, revêtus de leurs uniformes, comuiençaient à se réunir et à se former en bataillons, lorsque le prince Louis et ses adhérents, convaincus sans doute de l'inutilité de leurs efforts, abandonnèrent la ville en descendant la principale rue, et se dirigèrent vers la colonne de la Grande-Armée, où ils plantèrent leur drapeau et tinrent une es|)éce de conseil, comme s'ils attendaient l'elTet des i)roincsses sur lesqnelles ils comptaient, on pour délibérer sur le parti à prendre, après la mauvaise issue de leur tentative.

Cependant, dans la ville, on était revenu de la première émotion causée par la bardiesse et l'étrangcté de

celte cnireprise. La garde nationale avait pris les armes, la brigade de gendarmerie s'était réunie, les compagnies du 42'^ se montraient fermes dans leur fidélilé au gouvernement du roi; l'ordre fut immédiatement donné de se mettre à la poursuite des conjurés, que l'on ne tarda (las à rejoindre sur la falaise qui domine le monument de 180!).

A l'arrivée des forces qui se présentaient, le rassemblement, sans faire une résistance dont l'inutilité était manifeste, se dissipa dans toutes les directions, la plus grande partie se dirigeant vers la mer pour cberchcr sans doute à se jeter dans quelque bateau de pêcheur ; mais ce mouvement avait été prévu, et la gendarmerie, en contournant le chemin, s'était placée entre la colonne et la mer. Le prince Louis, alors, le général Voi-

siii, ei (juelqucs aiiires, se jet-.int à travers champs, cherclièrciu à anivcr jusciu'i réUiblissemoiU des bains, dislaiit d'une lieue euviroii. Ils y parviureul, liar<elés par la gciularinerie el les soldats du 'fi.' (pii les |)0»rsuivaieul; déjà le prince s'était précipité, avec quelques autres, dans le canot de sauvetage de rétablissement des bains, qu'ils s'elTurçaient de mettre à la mer, lorsqu'mi officier du 4-2'. suivi à quelque distance d'un dé tacliement. les rejoignit. Une sorte de collision s'engagea alors, et les soldats du 4-2', soit qu'ils crussent leur officier en danger, soit plutôt qu'ils obéissent à un zèle un peu excessif, pour ue pas dire sauvage, firent feu sur le canot, quoique parfaitement inoffensif. L'un des compagnons du prince fui tué; c'était un intendant militaire nommé Faurc; plusieurs se jetèreul dans la mer où l'un de"" péril, il se nonnnalt d'iluiiin; te colonel Voisin fut gravement blessé de trois coups de feu; un Polonais, nommé Owenski, fui aussi atteint à lépanle ; il dut plus tard subir l'amputation, el la mort en fut la suite.

Le prince, le général Voisin, le colonel Bouffé-Montauban, M. de Persigny, et la plupart des autres adliérenls, furent alors arrêtés, au milieu de la mer, sur la grève, cou\erie à peine de douze à treize décimètres d'eau. Tous furent transférés au chàleau-fort.

Le général Montholon el le commandant Parquin furent arrêtés dans la ville, où ils étaient restés.

Pre-que tous les individus arrêtés, au nombre de cinquante-deux, se déclarèrent étrangers; les autres, interpellés sur leur patrie, répcmdirenl qu'ils étaient serviteurs du prince Louis. En effet, le prince avait revêtu d'un uniforme tous les domesticiucs att.icliés à son service.

Dans le même lenips, les ofliciers de la douane saisirent le bAtimeni à vai)eur qui avait amené les conjurés; ou y trouva deux voitures, dix chevaux, un aigle vivant, u\H\ sdumie d'argent assez considéiable, près d'un demi-million, et environ mille fusils de fabrique anglaise.

Ce bâtiment apparlenait à la compagnie commerciale de Londres, qui, pour inslriidions, avait dit au capitaine : (î Nous ne savons pas où vous irez ; mais, quel que soit le point sur lequel on vous dirige, vous vous y rendrez. Préparez-vous à recevoir cimiuantc à soixante pass.igers. » La compagnie ignorait probablement le but du frètemcnt de sou navire. La location de son b;iliinenl lui avait été faite, non |)ar le prince Louis, ni par aucun de ses adhérents ou amis conmis, agissant pour son compte, mais par un courtier de la Bourse, ayant un bureau d'affaires Irès-accrédité. Le navire était frété, disait-on, pour conduire plusieurs amis à une excursion dans le canal et sur les côtes d'Angleterre.

La nouvelle de ces événements parvint à Paris dans la matinée du 7 août, par la voie du télégraphe. Aussitôt l'administration se mil en mesure de rechercher si la nouvelle tentative du prince Louis-Napoléon avait, ainsi qu'on pouvait le supi)oscr, des ramifications dans la capitale. Plusieurs mandats furent provisoirement déccrués contre des persoimes précédemiiieiii signalées comme bonapartistes, et notamment contre nue dame de la hante société, madame Salvage de Fagerolles, ancieimc dame d'honneur de la reine Hortense, réccmmenl arrivée de Londres; mais celte dame fut remise en liberté le lendemain.

Tous ces mandais reçurent leur exécution. Un seul, celui lancé contre le colonel Vaudrey, demeura sans ré-

sultai par une circonstance bizarre. Le commissaire de police, porteur de ce mandai, se présenta au domicile de M. Périer, beau-frère du colonel, rue de Tournon, où l'on savait que celui-ci demeurait. Le fonctionnaire publie, après avoir décliné sa qualité, fut introduit dans une chambre où se trouvait madame Vaudrey avec un homme que le commissaire prit d'autant mieux pour son mari, (pi'il était près d'elle en cbemise, et que son signalement paraissait concorder assez exactement avec celui dont il était porteur. Le conmiissaire ayant exposé la mission qu'il avait à remplir, demanda positivement à la personne près de laquelle on l'avait introduit si elle était le colonel? — Voyons voire mandat, monsieur, répondit l'incomiu sans répondre directemeul à la question. Après avoir examiné le mandat d'arrestation : « Je suis pièt, » dit-il. Ou descendit l'escalier, on moula en voiture, et ce ne fut qu'au moment d'entrer à l'iiùtol de la préfecture que le prisonnier expliqua qu'il n'ét lil pas le colonel, mais bien M. Périer, frère de inad;une Vaudrey. Le commissaire n'en (it p.is moins éerouer son prisonnier. Le colonel \audrey, ((ui, en euieiidanl le connnissaiî'e, avait passé dans un cabinet aliénant à la pièce dans laquelle ce fonctionnaire avait été introduit, eut le temps de s'évader. Il se cacha et ne pul être découvert. Au surplus, il ne pouvait, en aucune fa(,on, être incriminé pour cette affaire.

On faisait aussi courir le bruit que M. Laity, auquel la p.irt qu'il avait prise à la tentative de Strasbourg el sa récente condamnaiion devant la Cour des pairs, avaient valu inn' sorte de célébrité, avait également été arrêté à Boulogne. C'était nue erreur : M. Laily avait obtenu de l'administration la permission de si)rtir momentanément de la prison où il était détenu, en vertu de l'arrêt de la Cour, pour aller recueillir, à Lyon, le legs de 20,000 francs de rentes (pi'un ancien niililaire, au moment de mourir, avait fait en sa faveur. Il se trouvait, en consé(picuce, à Lyon depuis trois jours, cl il était assez bien aci ompagné pour qu'on cûl lieu de croire (pi'il n'avait pas pris une aulie direction.

Bevenons inaintenant à Boulogne.

Indépendaunncnl des i)roclamaiions déjà rapportées, les conjurés avaient eu soin de répandre deux autres pièces qui indiquaient plus spécialement les xues el les projets du chef de l'entreprise. La première de ces pièces est une proclamation au peuple français ; elle élait ainsi conçue :

« Français!

(I Les cendres de l'Empereur ne reviendront que dans une France régénérée 1 Les m;ines du grand homme ue doivent pas être souillées jiar d'impures el d'hypocrites homniagcs.il faut (pie la gloire el la liberté soient debout à côté du cercueil de Napoléon' Il faut que les traîtres à la patrie aient disparu !

« Banni de mon pays, si j'étais seul mallieureiix, je ne me plaindrais pas; mais la gloire el l'Iionneiir du pays sont exilés comme moi; Français, nous rentrerons ensemble! Aujourd'hui, comme il y a trois ans, je viens me dévouer à la cause populaire. Si un hasard me fit échouer à Strasbourg, le jury alsacien m'a prouvé ipie je ne m'étais pas trompé.

« Qu'onl-ils fait ceux qui vous gouvernent pour avoir des droits à votre amour? Ils vous ont promis la paix, et ils ont amené la guerre civile cl la guerre désastreuse d'Alrique; ils vous ont promis la diminution des impôts, et tout l'or que vous possédez n'assouvirait pas leur avidilé. Ils vous ont promis une administration

LOUIS-NAPOLÉON

intègre, et ils ne régnent que par la coiiiiplioii; ils vous (inl promis la liberlé, et ils ne prolégoiil que privilèges et abus; ils s'opposent à toule réibrine ; ils n'ciifuiitciit f|u'ai'bilraire et anarchie ; ils oui promis la stabilité, et depuis div ans ils n'ont rien établi. Eufm, ils ont promis qu'ils défendr.iient avec conscience notre honneur, nos droits, nos intérêts, et ils ont jiartout vendu noire honneur, abandonné nos droits, trahi nos iniérèts! 11 est temps que tant d'iuiipiiiés aient leur terme; i| est temps d'aller leur demander ce qu'ils ont f;iit de celte France si grande, si généreuse, si unanime de 18301

« Agriculteurs, ils vous ont laissé pendant la pai\ de plus loris impôts que ceux que Napoléon prélevait pendant la guerre.

« Industriels et conmierçants, vos intérêts sont sacrifiés aux exigences étrangères; on emploie à corrompre l'argent dont l'Empereur se servait pour encourager vos efforts et vous enrichir.

(( Enfin, vous toutes, classes laborieuses et pauvres, qui êtes en France le refuge de tous les sentiments nobles, souvenez-vous que c'est parmi vous que Napoléon choisissait ses lieutenants, ses maréchaux, ses ministres, ses princes, ses amis. Appuyez-moi de votre concours, et montrons au monde que ni vous ni moi n'avons dégénéré.

« J'espérais connue vous que, sans révolution, nous pourrions corriger les mauvaises inlluences du pouvoir; mais aujourd'hui, plus d'espoir; depuis dix ans, on a changé dix fois de ministère; ou en changenit dix fois encore, que les maux et les misères de la patrie seraient toujours les mêmes,

« Lorsqu'on a l'honneur d'être à la tête d'un peuple comme le peuple français, il y a un moyen infaillible de faire de grandes choses, c'est de le vouloir.

« Il n'y a en France, aujourd'hui, que violence d'un côté, que licence de l'autre; je veux rétablir l'ordre et la liberté. Je veux, en m'entouranl de toutes les sommités du pays, sans exception, et en m'appuyant uniquement sur la volonté et les intérêts des masses, fonder un édifice inébranlable.

« Je veux donner à la France des alliances véritables, une paix solide, et non la jeter dans les hasards d'une guerre générale.

« Français ! je vois devant moi l'avenir brillant de la patrie. Je sens derrière moi l'ombre de l'Empereur (pii me pousse en avant; je ne m'arrêtend que lorsque j'aurai repris l'épée d'Austerlitz. remis les aigles sur nos drapeaux et le peuple dans ses droits.

« Vive la France!

« Boulogne, le 18i0.

« Siijné Napoléon. »

Cette pièce, lue aujourd'hui (1832), est extrêmement remarquable; elle renferme une sorte de programme qui est de nature à inspirer une grande conliance; l'énuméralion des maux qu'on voudrait effacer et l'indication du bien qu'on désirerait faire, si on en avait le pouvoir, voil;i des engagements qui lient pour l'avenir. iN'.ii>sance oblige, dit-on; mais le passé aussi oblige. Le prince Louis-Napoléon le sait trop bien pour l'oublier jatnais.

La pièce suivante renferme encore un engagenn'nt que nous avons vu remplir de nos jours.

Dl'CRET.

« Le prince Napoléon, au nom du peuple français, { décrète ce ([ui suit : !

« La (lyua-lie des Boin'bons d'Orléans a cessé de régner.

;( Le peuple français est rentré dans ses droits. Les troupes tout déliées du serment de fidélité. La Chambre des pairs et la Chambre des députés sont dissoutes.

« VncoH^vh national sera convoque des l'arrivée du prince Napoléon à l'aris.

« M. Tim:ris, président du conseil, est nommé à Paris président du gouvernement provisoire.

« Le nu»récli;il Clausel est nommé commandant en chef des troupes rassemblées à Paris.

(( Le général Pajol conserve le cumniandement de la 1'« division militaire.

«Tous les chefs de corps qui ue seconloinieraientpas sur-le-clianq) à ses oidres seront remplacés.

i( Tous les officiers, sous-ofllciers. et soldats qui montreront énergi(|uement leur sympathie pour la cause nationale, seiont récompensés d'une manière éclatante au nom de la patrie.

« Dieu prolége la France 1

(( Signé N'.rûLKu.N. I)

Aussitôt ([lie le gouveinenient fui informé de la tent.ilive de Boulogne, il donna l'ordre de transférer le prince Louis Bonaparte au château de Uaiu, et, dès li; 8, la translation fut opérée sous la garde d'une escorte.

lin même temps, quatre voitures de poste, expédiées de l'aris avec des officiers de paix et de nombreux agents, partirent pour Boulogne et en raiiieiièrent tous les conjurés arrêtés, qui furent écroués d.ms nue des prisons de la capitale.

Le but de ces diverses translations était de mieux assurer la garde des prisonniers et de priver le prince de toute communication avec ses complices; mais il était bien entendu que cette fois il demeurerait com|u-is avec eux dans une insiruction commune. Le gouvernement voulait laisser à la justice son libre cours ;i l'i'gard de tous les prévenus, i ependani, au lien de les traduire devant la ( our d'assises du Pas-de-Calais, suivant ce qui avait eu lieu pour l'affaire de Strasbourg, il fut décidé qu'on les livrerait à la juridiction exce|)t!oiinelle de la Cour des pairs. Une ordonnance du roi, qui qualiliait l'éviMirment de Bouli)gne d'attentat contre la sùretc de l'Etat, fut rendue le 9 août pour convoquer la Cour des pairs et la saisir de l'affaire.

Le 18, la Cour se réunit sous la présidence du chancelier Pasipiier, pour se constiluer, recevoir l'oidonnance, entendre le réipiisitoire du procureur général et nommer une ciimmission d'instruction. Les commissaires désignés étaient MM. de Bellemare, Cesson, de Camhacérès, le vicomte de Caux, le comte fliiiaillis, le baroLiFeutrier, le binm Fréleau del'eny, le comte Ueudelct, Odier, Hossi, le chevalier Tarbé de Vauxclairs, et Viliemain. L'assemblée était fort nombreuse; plus de cent trente |)air3 s'y trouvaient présents.

Le chancelier délégua, en outre, pour l'assister dans l'instruction, M.M. le duc Decazes, le comte Portails, le baron Girod (de l'Ain), le maréchal comle Céiard, et Persil.

Le 15 septembre, la Cour des pairs se réunit de nouveau pour entendre le rapport de l'instruciion. C'est M. Persil qui, en qualité de rapporteur, donna lecture de ce faclum.

Les principaux incriminés sont : MM.

1" Le prince Charles Louis-Napoléon Bonaparte, âgé de trente-deux ans.

LOUJS-NÂPOLÉON.

2" Le comte de Monlliolnn, maréchal Je camp en dispoiiibililé, ciuqiiante-lmil ans.

5» Le colonel Voisin, officier de cavalerie en rciraiie, soixante ans.

r Le Dnff de .Mésonan, chef d'escadron d'état-major en retraite, ciminanlc-sept ans.

5° Denis-Cliarles Parqnin, attaclié au prince, demeurant chez lui à Cailslon-Garden (Londres), cinquantecinq ans.

0° Boulîet de Monlaid).in, ancien colonel au service de Colombie , ex-général des volontaires parisiens en ■lîSôO et 1851, quarante-six ans.

7° Etienne Laborde, lieutenant colonel en retraite, cinquante-huit ans.

8» Jules-Barihélemy Lombard, officier d'ordonnance dn priiKC Louis-Napoléon, trente et un ans.

9" Henri Conneau, docteur eu médecine, irente-seï t ans.

10' Fialin de Pcrsigny, attaché au prince Napoléon, trente et un ans.

Il" Alfred d .Mnibert, secrétaire intime du prince, vingt-sept ans.

1'2" Joseph Orsi, négociant italien, demeurant à Londres, trente-denx ans.

15" Alexandre, dit Desjardins, capitaine en retraite, cimpiante et un ans.

IV'Malliicn Calvani, sous-inlendant militaire en réforme, einqnanle-qnatre ans.

Vi" Napoléon Ornano, ancien officier, trente-quatre ans.

10" Jean-Baptiste-Théodore Forestier, négociant, vingt-ciiui ans.

17" Martial-Eugène Bataille, ingénieur civil, vingtcinq ans.

18" Jean-Baptiste-Charles Aladenize, lieutenant de voltigeurs, vingt-sept ans.

19" François Bure, connnisniarehand, trente-trois ans.

20» De Querelles (absent), lieutenant d'infanterie en non-activité, trente et un ans.

21" Flandni-Vonrlat (absent), rentier à Boulogne. Us sont accusés d'avoir, le 6 août 18i0, commis, à Boulogne, un attentat dans le but, soit de détruire on de changer le gouvernement, soit d'exciter les citoyens on habitants à s'armer contre l'autorité roy;ilc, soit d'exciter la guerre civile en armant ou en portant les citoyens ou habitants à s'armer les uns contre les autres.

Voici comment on exposait à la Cour le signalement du princip;il inculiié : « Charles-Louis-N.ipoléon Bonaparte, âgé de irente-dcux ans, né à Paris, demeurant à Londres, taille de un mètre soixante-huit centimètres, cheveux et sourcils chàlain-hlond, front ordinaire, yeux gris, nez fort, bouche moyenne, menton rond, visage ovale. »

Nous allons donner ici une analyse du rapport des commissaires qui avaient été chargés de l'insiruclion. Nous ferons cette analyse assez détaillée pour qu'elle tienne lieu de toute autre pièce du même genre.

(( Que ne peut-on pas croire, disait le commissaire rapporteur, de ceux qui, par une surprise sur Boulogne, avec qiiclipies officiers, en retraite pour la plupart, avec quclipK's honnnes sans nom, inconnus à la France, et nue irenlaii»' de soldats déguisés en domestiques, ou de domestiques déguisés en soldats, ont conçu la pensée de s'emparer de la France, et d'y rétablir, an nom du peuple et de la liberté, sous l'égide d'une renonmiée trop

haut placée pour qu'il soit donné à personne de lui succéder, un système de gouvernement qui nous a fait, il est vrai, recueillir d'amples moissons de gloire, mais que ne signalaient à notre reconnaissance ni un ardent amour de la liberté et de l'égalité, ni un profond respect pour les droits des citoyens?... D'antres temps, d'autres besoins : ce qui pouvait être un bien, ce ipii a pu être commandé par une inexorable nécessité dans les premières années du dix-nenvicuie siècle, alors que les dissensions intérieures et le fardeau de la plus vaste guerre qui se soit jamais soutenue accablaient le pays, serait aujourd'hui un insoutenable anachronisme. La civilisation est en progrès et sa marche veut être éclairée par la liberté, par le respect des droits de tous, cl par des institutions (pii rendent impossibles l'arbilraire et le despotisme. »

Ne dirait-on pas, à entendre M. Persil, qu'il était un ardent ami de la liberté et de l'égnlité'? mallienrcusenient on sait que c'était, au contraire, un des pins chauds partisans dn privilège. Les belles phrases qu'il aligne dans son rapport ne sont donc pas autre chose (pie des déclamations.

Le rapporteur rappelle la part que Louis llonapaile eut à la brochure du lieutenant Laity, condamné par la C(inr en jni[i 1858; il représente le prince connue clicrcliani, dès le mois de lévrier précédent, à se recruter des adhérents, et écrivant en conséquenctî au connnandant Mésonan, qui venait d'être mis à la retraite et dont le méconlentement s'était exhalé dans les journaux. « A celte époque, continue-t-il, Louis Bonaiiarle n'élait pas encore rentré en Suisse, et le gouvernement n'avait pas pu demander son expulsion ; il ne s'y décida que longtemps après la révélation des nu'nées auxquelles Louis Bonaparte contiimait à se livrer dans cet l'état voisin de la France. L'échec de Strasbourg ne l'avait point découragé. Aussitôt après son retour en Europe, il ne négligea rien pour renouer les fils de ses criminelles trames, et il reconimença à s'occuper de ses anciens projets... »

M. Persil parle ensuite de l'appui que le prince cherchait dans les journaux pour la réalisation de ses plans. Il explique comment M. Crouy-Chanel fonda le Capitnle en 1859, an moyeu d'une somme de 10,000 francs, qu'il av.iit reçue de Louis Bonaparte; le rapporteur ajoute que cette publication n'eut qu'une assez courte existence, et que les relations de Crouy-Clianel avec le prince ne durèrent pas longtemps, parce (jne celui-ci n'avait pas grande confiance dans le jugement du premier.

Indépendamment des journaux, des brochures de (ouïe espèce élaienl répandui^sdans les populations. Le commissaire rapporteur, outre la brochure de Laity, ciie les Idées napoléoniennes, les Lettres de Londres, n Tous ces écrits, dit-il, respirent les mêmes prétentions, et tendent aux mêmes efforts pour créer des partisans à Louis-Napoléon et les ranger activement sous sa bannière. Toutes les mesures étaient prises, toutes les précautions employées pour répandre utilement ces éciits... On choisissait de préférence les contrées oii se trouvaient d'anciens militaires, tous naturellement renq)lis des merveilleux souvenirs de l'Empire, et les dépôts de nos jeunes soldats, toujours disposés à écouter avec avidité les récits presque fabuleux, malgré leur réalité, de notre vieille gloire militaire. »

Le rapporteur raconte avec détail les démarches du commandant Mésonan poiu' séduire le maréchal de camp Magnan, qui connnandait alors la place de Lille

Cl le dcpnricmcnt du Nord. Il esl évident que si cel oflicier général eût pu êlre gagné, ou se serait trouvé maître de la frontière et de la côte où devait s'opérer le débarquement, car les nombreuses garnisons placées sous ses ordres auraient infailliblement suivi son exemple.

Mésonan, interrogé si, pendant les tournées qu'il avait faitesdanslesdépariementsdu Nord, il n'avait pas adressé à quelques officiers généraux des ouvertures de la part de Louis Bonaparte; si, notamment, il n'avait pas montré à un, général une lettre qu'il disait venir du prince: « Non, répond-il, j'ai causé longuement politique avec im général; il m'a ouvert son cœur, qui était froissé par quelques promotions qui avaient eu lieu ; il s'est même exprimé à ce sujet avec beaucoup de chaleur. Je ne lui ;ii pas caché que j'allais en Angleterre, que j'y verrais le prince, mais je ne lui ai fait aucune ouverture de sa part... Ce général est le général Magnan. »

Le général Magnan, interrogé à son tour, rendit compte de quelques démarches insignifiantes que les accusés Lombard cl l'arquiii auraient faites en mars et avril dans la ville de Lille. « Vers la même époque, continua-t-il, et au mois de février dernier, autant que je me le rappelle, le commandant Mésonan arriva à Lille; il se présenta chez un ancien ami à lui, le chef d'escadron Cabour-Duhé, attaché à l'élal-major de la division; il fut aussi chez le colonel du 60= régiment, ■\ Lille, un de ses amis. Ce colonel lui dit : « Je ne puis pas te donner à diner, parce que je dîne chez le général Magnan; le connais-tu? Va le voir, il l'iuvitera sans doute à dîner, et nous nous trouverons ensemble. » Le commandant Mésonan se présenta chez moi, je l'avais connu à Brest, en 1829, aide de camp du lieutenant général comte Bourke, inspecteur général du régiment que je commandais alors. J'avais conservé une grande reconnaissance à M. le comte Bourke pour ses bontés pour moi et mon régiment, comme inspecteur général ; j'avais pour son aide de camp beaucoup de bienveillance. Je ne l'avais pas vu depuis 18-29; j'étais heureux de le revoir; je l'invitai à dîner. Il accepta, et dîna chez moi avec M. le lieutenant général comte Corbincau, le vicomte de Saint-Aignan, préfet du Nord, le colonel du GO" de ligue, et plusieurs officiers supérieurs de la garnison. Après le diner, dans mon salon, et en présence de tout le monde, je demandai an commandant Mésonan ce qui l'amenait à Lille et où il allait. 11 me répondit qu'il allait à Gaud, voir d'anciens amis qu'il y avait faits en 1809, me demanda des renseignements sur quelques personnes de cette ville, on j'avais eu mon quartier général comme commandant de la division des Flandres, alors que j'étais eu mission en Belgique. Je les lui donnai. Il me dit aussi qu'il irait à Bruxelles voir un ancien négociani, son compagnon de captivité en Angleterre. Je le présentai à .M. le lieutenant général commandant la division et au préfet. Les parties de whist s'organisèrent, et je ne parlai plus à Mésonan, qui se retira avec tonte la société.

({ Le lendemain, Mésonan vint chez moi; il fut introduit dans mon cabinet par mon aide de camp; il me parla de sa mise à la retraite au moment où, disait-il, on lui avait promis de l'avanccmeni et le grade de lieutenant-colonel ; il me parla des services qu'il avait rendus à Paris en 1850, au moment de la Bév(dution de juillet, où il devint aide de canq) du général Maurin, commandant la première division; il m'entretint trcslougucment de ses services à Lyon, sous M. le lieutenant général Aymar, au moment on éclata le mouvement

républicain dans cette ville. Je vis en lui un homme mécontent; mais il ne me parla nullement de sa liaison avec le prince Louis. Il me remit une petite brochure insérée, dans le temps, dans le journal le Courrier de l'Europe, et qui était l'expression de son mécontentement et de ses plaintes. Je jetai la brochure sur mon bureau, et lui dis que j'avais lu tout cela dans les journaux, étant en Belgique; j'ajoutai : « Si vous voulez, mon cher Mésonan, que je vous donne toute mon opinion sur cette affaire, je vous dirai que je vous ai blâmé eu Belgique, et que je vous blâme encore : vous êtes garçon, vous n'avez pas de charges, pas d'enfants, vous avez un peu de fortime, vous êtes trop heureux d'être à la retraite ; qn'auriez-vons gagné à être lieutenant-colonel? cinquante ou soixante francs de pension de plus. »

« Mésonan me quitta ; il revint plusieurs fois à Lille, se présenta chez moi, ne me trouva pas, parce que j'étais en inspection trimestrielle. Cependant, ces allées et ces venues me parurent suspectes. Je demandai au commandant Cabonr ce que faisait sans cesse à Lille M. Mésonan. Le commandant Cabonr me répondit que c'était pour une femme, et je le crus. Dans les derniers jours de juin, le commandant Mésonan revint encore à Lille, me fit de nouveau sa visite, et de nouveau je l'invitai à dîner... C'était, je crois, le 22 ou le 23 juin. Pour le même jour, j'avais invité M. le capitaine Gneurel, du JiO" de ligne, qui était venu à Lille déposer dans mie affaire du conseil de guerre. Ces deux messieurs, ma femme et moi, nous fûmes tous les quatre ensemble, après le diner, nous promener sur l'esplanade; je les <iniltai, ainsi que ma femme, sur les huit heures, et pris congé du capitaine Gueurel et de M. Mésonan, qui partaient tous deux le lendemain. Sur l'esplanade, en me quittant, Mésonan me donna un petit livre en me priant de le lire; je crus que c'était encore l'affaire de sa polémique ; je le mis dans ma poche et fus à la Préfecture. (I \.c lendemain de ce dîner, Mésonan, que je croyais parti, entra dans mon cabinet après s'être fait annoncer comme de coutume par nmn aide de camp; je lui trouvai un air embarrassé; je lui demandai comment il n'était |)as parti. 11 me répondit qu'il avait une lettre i\ me remettre. « Et de qui? — Lisez, mon général. » Il me remit celte Iciirc, qui avait pour suscripiion : A M. le commandant Mésonan. Je la lui rendis en lui disant: « Vous vous trompez, monsieur, elle est pour vous et non pour moi. » 11 me répondit : « Non, elle est pour vous. » J'ouvris la lettre et je lus les premières phrases, que je crois pouvoir me rappeler parfaitement : « Mon cher commandant, il est important que vous voyiez de suite le général en question ; vous savez que c'est un homme d'exécution, et que j'ai noté comme devant être nu jour maréchal de France. Vous lui offrirez KM), 000 francs de ma jiart, et 300,000 francs que je déposerai chez un banquier à son choix, à Paris, dans le cas où il viendrait :i perdre son commandement... )i Je I m'arrêtai, l'indignation me gagnant; je tournai le feuil- ! let, et vis que la lettre était signée Napolcon-Louis. Je ! remis cette lettre au commandant, en lui disant (|ue je ! croyais lui avoir inspiré assez d'estime pour qu'il n'osât pas me faire une pareille proposition ; (|ue ma devise j était : Fais ce que dois, advienne que pourra; que jamais je n'avais trahi nu serment, même en 1813; puis- I que, n'ayant pas voulu servir la première Bestauration, je suis devenu clerc de notaire, de capitaine de la garde impériale et d'officier de la Légion d'honneur que j'étais: i que mon culte pour la mémoire de l'i'^ujperciir ne me

SG

LOUIS-NAPOLÉON

ferait jamais trahir mes scrmcnls; que lui, Mésonaii, était fou de se melire du parti du neveu ; que c'était uo parti ridicule et perdu.

« J'ajoutai : « Etcpiandje serais assi'zlàclie, assez misérable, pour accepter les 400,()0U fraucs du |iriuce, je les lui volerais; car, si domain je inc présentais devant la garnison de Lille pour lui parler un antre langage que celui de la lidolilé aux devoirs et aux serments, le dernier des ca|iOian\ me nicitrail la main sur le collet et nj'aiii'lerail, lant l'armée a le sentinieul du devoir et de riioniK'ur. » Je dis à Mésonau : « Je devrais vons faire arréler et envoyer voire lettre à Paris; mais il est indigne de moi de dénoncer l'homme que j'ai reçu à ma taille; je ne le ferai pas. Sauve/.-vons, il en est temps encore; conservez, en renonçant .i vos projets, l'estime de vos camarades, cl que l'armée ignore ce que vons avez voulu tenter. » Mésonan voulut répliquer; j'ouvris la porte île mon cidiluet et le mis dehors en lui disant : « Allez vous faire peiulie ailleurs. )) En le congédiant, je lui promis que, s'il parlait de Lille et s'il n'y revenait pas. je ne donnerais aucune suite à ses infâmes proposiiKins. L'ariairc m'élait personnelle : je pouvais agir aulremenl <\\n'. je ne l'aurais f lit, si un de mes subordonnes élail venu nie pin 1er plainte en subornation. Mésouau me dit qu'il parlail le soir et qu'il ne reviendrait plus.

« Apres son départ, je me rappelai le livre qu'il m'avail donné la veille; je le demaiulai à mon domestique, car il élait rcsié dans ma porbe, et je vis que ce livre était intitidii : lettres de Londres. »

Le général Magnan prit des informations pour savoir si ce livre avait été répandu dans les régiments qui se trouvaient à Lille. Il apprit tpie cet ouvrage avait été répandu, des la veille, d ms la caserne du 4tj"' régiment de ligne. Il écrivit aussitôt aux treize commandants de place sons ses ordres, pour les pr.ivenir contre les einhauchiiges homipnrtistrit ; ce sont ses expressions. Pensant qu'il inqmrtail. dans ces circonstances, de visiter ses troupes, il partit pour celle inspection. Pendant son absence, Mésonan s'était présenté chez lui, se plaignant de ce (pi'il était sin'veiUé. Kn apprenant celte démarclu!, le général, indigné, le consigna d'une manière formelle à sa porte. « Lu même temps j'appelai, dil le général, le commandant de la gendarmerie, je lui signalai Mésonan connue l'agent du prince Louis, et lui donnai l'ordre de le rechercher et de le faire arréler. Je fus moi-même chez le procureur du roi lui signaler Mésonan, cl j'eus rhonneur d'écrire le môme jour, c'éliit le 5 juillet, an minislre de la guerre... J'étais à peine rentré chez moi et assis dans mon cabinet, que Mésonan, sans se faire annoncer par mou aide de camp, sans se faire connaître au plauKui, entra Innivement dans mon cabinet: je me hivai, marchai à lui, et lui dis : « Vons ne renverserez pas le gouvernement, mais vons perdrez la lële, ou iiluiôt vinis l'avez déjà perdue. Vous êtes fou; sortez, parlez, la gendarmerie vous cherche; sanvez-vons. D'ami ipie j'étais pour vous, je deviens votre cmiemi ; vons voidcz renverser le gouvcrneinenl que j'ai juré de défendre, séparons-nous. » Il sortit, et je ne le revis plus. »

Cette déclaration du général Magnan alicsle combien ce brave oflicier é ait lidèlc à ses devoirs et à ses serments; mais la suite des evéncmenls a prouvé ipi'il appréciait assez mal la force du scutinicnl populaire à l'endroit du neveu de riàiqicrcnr. l'.icn ipiil regardât celle cause comme perdue, et qu'il traitât de fous ceux qui s'en déclaraient les partisans, il n'en est pas moins

aujourd'hui l'un des gcuéranx les plus dévoués an système politique de Louis -Napoléon. Cette conversion prouve aussi que le jeune prince, en faisant sonder les dispositions du général, sentait qu'il y avait dans ses souvenirs et dans son cœur un principe qui le ramèuerail un jour au parti napoléonien, même avant que ce parii fût devenu celui de la France entière. iSapoléon, connne Louis XIV, comme (Jharlemague, comme Auguste, comme tons les grands chefs d'empires, avait l'art de deviner les hommes et de s'attacher ceux en qui il avait reccunui nn véritable isiérile. Louis-Napoléon fait mieux encore : n in-senicmeul il devine les généraux (|ui devront lui former un glorieux cortège, mais aussi, loin dj leur témoigner du rcssoutiincnt de ce qu'ils oui jadis mal auguré de son avenir, il ne veut se souvenir de leur résistance passée ipic pour les honorer davantage aujourd'hui.

Au reste, le poinl le pins grave de la déclaiatiim du général, c'est la lettre oii on lui faisait ces m.ignitiipics propositions, qu'il a rapportées de mémoire; Mésonan nia avoir montré une lettre contenant de pareilles propositions, et le prince, interpellé stu' la même circonstance, répondit qu'il n'en avait aucun souvenir.

Le coinmissiire rapporteur voudrait pénétrer les motifs qui ont déterminé le prince et ses adhérents à presser l'exécution de leur entreprise. Mais l'instrurtion a vainement clierché à percer ce mystère: rien n'.i pu la mettre sur la voie. « l.c cliantp, dit M. Persil, et donc resté aux conjectures. Loni^ Napoléon et ses con\ jilices ont ils> réellement pensé, sincèrement cru qur leurs forces, bien peu considérables, puisqu'elles n ■ s'i'levaiont pasaii delà de cinquante à soixante bonnncs, snl'firaienl, en leur réunissant les partisans ipic les intrigues des trois dernières années leur auraient procures, pour vaincre tonle résistance et les amener trioinpli:iiUs au sein de la capitale? La couri)iino devaitelle être le prix d'une seule victoire ou d'une suite de combats plus on moins disputés? Le caractère que dans le cours de cette instruction a montré Louis Bonaparte ne semblerait autoriser ni l'ime ni l'antre de ces coujcctincs. Ce (pi'il a le plus tenu à manifester, c'est la résolulion bien arrêtée de ne pas faire couler le sang français; il n'apportiit pas, a-t-il dit, la guerre civile dans le royaume.

« Si tel a été, en effet, rc-.pril qui l'animait, il faudra chercher, ;i son départ prciipilé de Londres, à la résolution d'uni! attaque si clrangomcnt coiidiinee du territoire de la France, des molils, une cause (pii jusqu'ici n'ont pas éli^ p 'm'irés.

(I Nous avons d''jà fiitreinarquci-, en parlant de la brochure de I.aity. celle iusoulenalilc opinioir ipie « l'acquitlcmeut des accusés de Strasbomg était une preuve (le la sympatliie de loule la popuhition pour la cause n;ipoli'onieunc. » Louis Bonaparte |>i)urrail bien avoir celle conviction : l'histoire ne nous ;q)prcnd-elle pas (pie c'est la faiblesse de tous ceux qui ont Joué le rôle de prétendant, de se croire ardennnenl désirés parla nation au-dcvani de laquelle ils s'avancent, et qui, se disent-ils, n'attcuil (pic leur présence pour secouer le joug sous lequel ils la supposent opprimée? A entendre les complices dont Louis lîonaparle était entouré, la iVancc élait couverte de inéconlents, que le grand nom de l'Kuipcrcin' aurait bientôt ralliés autour de celui (pu eu était le plus digne représentant. L'einpereiir Nalioli'ou, prisonnier à File d'KIbe, eiilonré de qnelipies braves seulement, qui servaient de cortège :'i sa vieille gloire, n'esl-il pas arrive à Paris sans tirer l'épée? Et

pourquoi celui qui portait son nom, qui se présenl;iit comme l'iiéritier de ses droits, n'aurait-il pas le même bonlieur? »

Suivant le rapporteur, il est inutile de dire tout ce qu'une telle comparaison a d'étrange et d'insoutenable. En 1848 et depuis, ces puritains incrédules ont vu si la confiance de Louis-Napoleou dans la magie de son nom et dans la puissance de ses litres était fondée; le temps s'est chargé de réfuter cruellement le rapporteur de la Cour des pairs

t( Revenons, reprend le rapporteur, à la marche des faits, et plaçons-les soigneusement dans l'ordre où ils se sont produits.

« Vers la fin de juillet, les conjurés étaient réunis à Londres ou aux environs. Ce fut à cette époque que se durent définitivement arrêter le plan, les moyens d'attaque, le lieu de débarquement et la conduite ultérieure. Enirc quelles personnes nnc délibération si capitale a-t-ellc dll s'établir? A qui Louis Bonaparte s'est-il jilus particulièrement confié? Interrogé à ce sujet par M. le chancelier, il a persisté .à déclarer qu'il n'avait fait de confidence positive à personne. Dans une occasion, cependant, où il lui était impossible de nier qu'il ne se fût plus ou moins ouvert à quelques-uns de ses adhérents, voici comment il s'est ex|)rimé :

« Je dois ajouter, parce qu'il ne faut pas compro- « mettre des personnes innocentes, et de cela je vous « donne ma parole d'honne^ur. que le colonel Vaudrey « et M. Bacciocbi, dont les noms ligurcnl dans la pro- « cédure, avaient refusé de marcher avec moi. »

« Par intérêt pour ceux qui l'ont suivi, continue M. Persil, d ins l'intention d'a<loucir leur sort, et sans doiiic aussi par un sentiment d honneur et de délicatesse, 1 ouis Bonaparte ne dit pas ici toute la vérité, et il en fournit lui-même la preuve en ne pl.içant sous la garantie de sa parole d'honneur que le colonel Vaudrey et le sieur Bacciocbi.... Tous ceux qui ont pris part à l'enlreprise de Boulogne connaissaient, il en convient, ses intentions de renouveler ses attaques sur la France, mais tous n'avaient pas été également informés à l'avance du moment de l'exécution : les domestiques, par exemple, il les faisait sans doute marcher sans avoir besoin de leur rien communiquer de ses desseins; à d'autres, sur le dévouement desquels il croyait pouvoir compter, il lui suflisait de dire : « Faites cela! » et ils le faisaient sans savoir jusqu'où cela pourrait les conduire. »

Le ministère publie soutient, malgré toutes les affirmations contraires , que quelques-uns des amis du prince avaient reçu ses conliilences les plus intimes; ils devaient avoir été consultés; ils connaissaient tous les plans et avaient participé aux préparatifs.

« Le lieu du débarquement étant choisi, tout ce qu'il faudrait faire ensuite fut soigneusement prévu dans des ordres de services écrits de la main du colonel Voisin.

« Des armes avaient été réunies. On avait fait confectionner en Angleterre des uniformes d'officiers généraux, cl on avait acheté en France des habits de soldats. Les boutons seuls manquaient : la fabrique de Londres en avait fourni sur lesquels était le n" 40. C'ét.iit le numéro d'ini régiment qui tenait garnison dans le voisinage du port de débar(piement.

« Enfin, dans la supposition que la troupe attaquante 1. rendrait possession de Coulognc, des lieux environnants et presque de la France entière sans coup férir, tcut avait été disposé pour organiser immédiatement les régiments, la population, la force armée, et le gou-

vernement lui-même. Des ordres en blanc, écrits à la main, désignaient ceux qui devaient être chargés de recevoir les objets indispensables à l'armée, tels que chevaux, selles, brides, etc.... »

Le ripiioricur donne lecture de ces pièces, qu'on avait saisies dans le portefeuille du colonel Voisin; il communique également les proclamations et le décret que nous avons rapportés plus haut; puis il continue ainsi :

« Il ne restait plus qu'à s'embarquer et à f.iire voile vers la France. Tout était prêt le 5 aoilt. Un bateau à vapeur, le Châtcau-d' Edimbourg, avait été loué à la compagnie commerciale de Londres par l'intermédiaire d'un courtier... Rien n'a donné lieu de croire que ni la compagnie, ni le capitaine, ni l'équipage, eussent coniiaissance de la destination qui lui était réservée....

(( Dès le 3, tous les bagages avaient été chargés sur le bateau. Deux voitures et neuf chevaux en f lisaient partie. Les hommes qui devaient composer l'escone du prince avaient été divisés par petits pelotons et embarqués en des lieux divers, afin de ne pas trop attirer l'attention. Les mis sont partis de Londres, les autres de Gravesend, où se trouva un pilote français, destiné à diriger le bàiiuient lorsqu'il approcherait des côtes. Ce pilote a disparu. Les derniers embarqués furent pris ùMargate; c'est de là que l'expédition se dirigea sur Viniereux. à sept kilomètres environ de Boulogne, le mercredi H août. Comme les conjurés ne voulaient pas arriver de jour, le bateau louvoya irès-longiemps; des témoins ont déclaré l'avoir aperçu de Boulogne dès la veille.

« .liais le temps ne fut pas perdu sur le bâtiment : on l'employa à faire apporter et à revêtir les uniformes, chacun suivant son grade, à distribuer les armes, à lire les proclamations, les ordonnances et arrêtés, à distribuer de l'argent, car nous avons omis de ranger parmi les objets embarqués, environ 400,000 francs en billets de banque d'Angleterre, en or ei en argent, appartenant à Louis Bonap:irte, et provenant, suivant sa déclaration, de la vente d'une partie des valeurs qu'il a recueillies dans l'héritage de sa mère.... »

Le rapporteur rend compte de ro|iération du débarquement, des incidents, dif trajet vers Boulogne, et de l'arrivée dans cette ville. Nous avons relaté tous ces faits avec détail. M. Persil, en les racontant, les accompagne de commentaires dont nous faisons grâce au lecteur. Voici, toutefois, comment il décrit la scène importante qui s'est passée à la raserne.

« Le sous-lieutenant de Maussion venait de rencontrer les conjurés et avait refusé de les suivre malgré l'insistance du prince lui-même. Il s'était aussitôt rendu chez le capitaine C(d-Puygellier. et celui-ci volait vers la caserne. Un grenadier portant le numéro du 40'^ veut l'arrêter ; il l'écarté en disiuit ipie ce n'est pas le 40" qui fait la police. Il arrive à (pielques pas de la porte, ohslrni'C plutôt que gardée par les nouveaux venus. Un houHiie portant l'uniforme et les insignes de chef de bataillon, va droit à lui et s'écrie ; « — Capitaine, le (( prince Louis est ici; soyez des nôtres, votre fortune « est faite. » Le capitaine lui répond en mettant le sabre à la main, et manifestant vivement, par ses gestes et par ses paroles, la résolution d'arriver à sa troupe. 11 est saisi de toutes parts : plusieurs |)ersonnes s'emparanl de son bras armé; il pousse et résiste de tous côtés pour se débarrasser des oli-lai les et arriver à ses soldats. Avant d'y parvenir, et tout en continuant ses

LOUIS-NAPOLÉON

Vue (lu cli'ilcnu lie linrn, cl.'(Mrlcmcnl do In Somme.

v:iU'iirciix efforts, il ospayc d'cclairci- les roiijiircs ciixiiiùiiics. « — On vous uoiniie, disait-il; apprenez, (in'on « vous porte à trahir. » Sa voix est couverte par les rris (le : l'irc le prinrr ÏMiih ! « — Où est-il donc? » s'écric-l-il à son tonr. Alors se présente à lui un lionime d'une petite taille. Moud et paraissant avoir trente ans, rcuvcrt d'un cliapoau, portant des épanlettcs d'officier supérieur et un rracliat. Il lui dit : « — Ca|>i(aine, nie « voilà, je suis le prince Louis; soyez, des nôtres, et (( vous aurez, tout ce (pie vous voudrez... » Le capitaine l'interrompt : « — Prince Louis ou non, je ne vous ( connais pns; je ne vois cuvons qu'un conspirateur.... « Qu'en évacue la caserne! n Tout en s'exprimant ainsi, M. Col Puygellicr continuait ses effort^. Ne pouvant parvenir à ses soldats, il veut au nmin-; css.iyi'rdc

s'en faire enlendrc : « — F.li bien! s'éciic-t-il, assassi- « nez-moi, ou je ferai mon devoir. » Sa voix parvient alors à Aladenizc, qui accourt, et, le couvrant de ses bras, s'écrie éncrgiquciueiit : « — Ne tirez pas, res- (( pi'ctez le capitaine, je réponds de ses jours. » Cette action niériie d'être ici consignée; elle fait regretter que ce jeune officier n'ait pas nionlré dans cette affaire autant de respect pour la religion du serment (pic d'Iiumanilé et d'altaclienient pour ses camarades.

« dette bruyante et vive altercation adiie enfin l'at- IcntioM des deux compagnies du H". Les sons-oflicicrs accourent à la voit de leur chef; ils l'aident à se dégager des mains des conjurés, qui fout un niouveinenl eu arrière. M. le capitaine Piiygcllier, d'une voi\ forle, s'écrie : n — On vous irnmpc : Vive le rai! » !\lais

: 1 .u II. UiUoI, Mesuil iLui'c), iur lu cliclics ilos liù:>eui'a

LOUIS-NAPOLÉON

Et de sa main il alUclia la croix sur la poitrine ilu jeune lieutenant. — page 99,

l'ennemi rentre à rangs serrés, Louis Bonaparte entête. M. le capitaine Puygellier se porte vivement à sa rencontre, lui signifie de se retirer, ajoute cpi'il va employer la force, et, pour toute réponse, lorsqu'il est tourné vers sa troupe, il entend la détonation d'un pistolet que Louis Bonaparte tenait à la main, et don! la balle va frapper un de ses grenadiers à la ligure... »

En comparant ce récit avec les détails de la même scène que nous avons déjà donnés plus haut, nous soupçonnons fort le commissaire rapporteur ou le capitaine l'uygellier d'avoir, lors des interrogatoires, brodé un peu la première version. Ce qui va suivre, du moins, justifie l'observation que nous avons faite, en considérant l'affaire du coup de pistolet comme un accident.

« Soit que les conjurés, ajoute M. Persil, aient été alors bien convaincus de la ferme résolution du capitaine d'employer la force dont il disposait, soit que le coup de pistolet attribué d'abord au hasard, à un accident, à un mouvement involontaire, plutôt qu'à la préméditation, eût changé leurs dispositions, ce coup de feu devint le signal de leur retraite de la caserne... »

Le rapporteur raconte les faits qui suivirent le départ de la caserne, de manière à glorifier, bien entendu, la conduite des habitants de Boulogne, le dévouement du sous-préfet, celui des gardes nationaux et la fidélité des troupes commandées par le capitaine Col-Puygellier. M. Persil cherche à atténuer l'acte barbare des soldats et des gardes nationaux, qui firent une décharge sur des hommes désarmés et se débattant au

fiO

LOUIS-NAPOLÉON

milieu des eaux après le chavirement du canot dans le(|iiel ils s'étaient précipitainnieiit réfugiés.

« Ceux qui s'étaient enfuis vers le rivage, dit-il, parmi lesquels étaient Louis Bonaparte, le colonel Voisin, Faure, Mésonan, Persigny, d'IIunin, parvinrent à entrer dans un canot qu'ils s'efforcèrent de pousser au large. Ils ne voulurent pas s'arrêter sur l'ordre (pii leur eu fut donné : on lira sur eux quelques coups de fusil qui blessèrent le colonel Voisin et tuèrent le sieur Faure. Le mouveuient qui s'opéra alors dans le canot le fit chavirer. D'IIunin se noya. Les autres se mirent en devoir de gagner à la nage le paquebot; mais le commandant du port, Pollet, qui avait élu dépêché poiu' les saisir, les ayant aperçus, les relira de l'eau et les fit prisomiiers. Presque Ions ceux qui s'étaient sauvés dans les rues de la ville ou dans les campagnes, éprouvèrent le même sort. Au total, on arrêta cin(|uanle-sept personnes... »

Le rapporteur explique ensuite la part que chacun des inculpés était supposé avoir prise à celle Icnialivc. Cet exposé fut nécessairement accompagné de commentaires et d'appréciations qui doivent en altérer la vérité. Une analyse des débats nous présentera les faits plus simplement en laissant à chaque personnage le rôle qu'il a réellement rempli.

(i'est le lundi '28 septembre que le procès s'ouvrit devant la Cour des pairs. Louis-Napoléon et ses amis n'auraient pu choisir un tribunal plus élevé, lui tribunal plus favorable pour l'exposition des plans et des projets importants du chef de l'entreprise. Quel reteiuissement allaient avoir des débats agités sur un Ihéàlre si élevé! Connue les professions de foi et les doctrines que les accusés seraient nécessairement appelés à proclamer pour leur défense descendraient de haut dans les masses et y laisseraient une impression ineffaçable! Le gouvcrneTuent était assez aveugle pour ne pas voir cet immanquable résultat de la célébrité dont il entourait une affaire de cette nature. 11 exposait à tous les regards le prétendant qu'il voulait abattre; il préparait une ovation à celui qu'il désirait humilier. On ne saurait trop le répéter : Quos vuH perderc, (OS Jupiter demental. « Dieu frappe d'aveuglement ceux qu'il veut perdre!... »

Il doit être curieux de connaître aujourd'hui ceux qui ont siégé comme juges dans ce grave procès. Voici leurs noms dans l'ordre de l'appel qui eu fut fait ainsi que le Moniteur les a publiés.

C'est d'abord le chancelier Pasquier, président ; puis MM. le due de Broglie, le maréchal duc de Rcggio, le duc de Castries, le marquis de Guichc, le comte d'IIaussonville, le marquis de Louvois, le comte Mole, le comte de la liochc-Aymon, le duc Decazes, le comte d'Argent, le comte Raymond de Bérenger, le comte Claparède, le marquis de Dauqiierre, le vicomte d'Iloudeiol, le baron Mounicr, le comte Mollien, le comte de Poulécoulaul, le comte Reille, le manpiis de Talhouet, le comte de Cerminy, le baron Dubroton, le comte de Easiard, le marquis de Pange, le comte Portalès, le due de Praslin, le duc de Crillon, le duc de Coigny, le comte Siméon, le comte de Sainl-Priest, le maréchal comte Molitor, le comte Bourkc, le comte d'Ilaubersaèrt, le comle de Brelcuil, le comte Dcjcan, le comte de Richebourg, le vicomte Dode, le duc de Brancas, le comle de MoiUalivel, le comle Cholel, le comte Laujuinais, le marquis de Laplace, le vicomte do Si'uur-Lamoignon, le comte Abrial, le comle de Sémir, le comte ilc Bmidy, le baron Davillier, le c(Mnte Cilbcvt des Voisins, le

comte d'Auihouard, le comte Excelmans, le vice-amiral comte Jacob, le comte Pajol, le comte Philippe de Ségur, le comte Perregaux, le comle Rogucl, le comte de la Rochefoucauld, le baron Girod (de l'Ain), le baron Athalin, Aubernon, Berlin de Vaux, Besson, le président Doyer, le vicomte de Caux, le comte Desroys, le comte Dutaillis, le duc de Fezensac, le baron de Frévillo, Gautier, le comte lleudelel, lo baron Malouct, le comle de Moniguyon, le baron Thénard, le comle Tnrgot, Villemaiu, le baron Zangiacomi, le comte de llam. le comte Bérenger, le baron Berthezène, le comle de Colberl, le comle de la Grange, le comle Daru, le comle Baudiand, le baron Ncigrc, le maréchal comte Gérard. le baron Diival, le comle de Beaumont, le baron deReinach, le comte de Rnmigny, Bartlio, le comle d'Astorg, le comle de Gasparin, le comte d'IIédouvilhî, le baron Aymard.deCambacérès, le vicomte de Chabot, le comte Corliincau, le baron Feutrier, le baron Fréleau do l'cuy, le comte Pernely, de Ricard, le marquis de Rochamhoau, le comle deSaint-Aignan, le vicomte Siméon, le comle de Rambuteau, le comle d'Alion-Shéc, de Bellemare. le marquis d'Audigné de la Blanchaye, le comte de .Monthion, le marquis de Belbeuf, (^bevandier, le baron Darriule, le baron DcJorl, le baron Dupin, le comte Durosnel, le comle d'IIarcourt, le viconUe d'Abancourl, lliimann, le baron Jacquinot-Kéralry, le comte d'Audenarde, le vice-amiral Ilalgan, Mcrilbou, Odier, Paluile, le baron de Vandœiivre, le baron Pelet, Périer, le baron Petit, le vicomte de Préval, le baron de Schonen, le chevalier Tarbé de Vauxclairs, le vicomte Tirict, le vicomle de Villiers du Terrage, le vice-amiral Willaiiniez, Bourdeau, le baron de Gérando, le baron Roliaidi de Flcury, Rouillé de Fontaine, le baron de Daunaut, le mar([uis de tlandjisd'drsan, le comle llarispe, le vicomte d<! Jessainl, le baron de Saint-Didier, le baron Voirol, Maillard, le due de la Force, le baron Duponl- Delporle, le baron Nau de Champlouis, Gay-Lussac, Auberl, le marquis de Boissy, le vicomte Borelli, le vicomte Cavaignac, Cordier, Ftieime, le comte Jules de la Rochefoucauld, Lebrun, le marquis de Lusiguan, le comte Eugène Merlin, Persil, le comte de Sainte-Hermine, le baron Teste, de Vaiideul, Viennet, Rossi, le comte Sériirier.

Nous n'attachons, bien entendu, aucune idée de blâme ni d'éloge à la publication des noms de ces divers personnages. Quelques-uns ne sont plus ; la plupart ont disparu, pcul-êlre ])iinr toujours, de la scène poliiique; plusieurs se sont ralliés au gouvernement inauguré le 2 décembre ; tous ont prononcé et voté dans l'affaire en leur àme et conscience; c'est incoiiteslahle. Nous publions donc cette liste uniquement comme lui document liistori(pHî dont les éléments, qui s'éclipNcnt ou s'évanouissent de jour eu jour, ne seront bientôt |)lns (ju'un souvenir.

Le ministère public élait représenté par le pr()( nrenr général Franck-Carré, assisté de l'avocat géiicjal Boucly et des substituts Nouguicr et Glandaz, <|ni occupaient tous ensemble le bureau du parquet.

Le procureur général lit son acte d'accusation, qui relate tous les faits ei rappelle la part de chacun des accusés dans l'eutrepriso.

Après celle lecture, le prince Louis-Napoléon obtient la parole et s'exprime en ces termes :

« Pour la première fois de ma vie, il m'est enfin permis délever la voix en France, et de parler librement à des Français.

« Malgré les gardes qui m'entourent, malgré les ac-

LOUIS-NAPOLÉON

ciisalions que je viens d'entendre, plein des souvenirs de ma première enf:\nce, en me iroiivanl dans celle enceinte du Sénat, au milieu de vous que je coiniais, messieurs, je ne puis croire que j'aie ici besoin de me justifier, ni que vous vouliex être mes juges. Une occasion solennelle m'est ofterle d'expliquer à mes concitoyens ma conduite, mes inlenlions, mes projets, ce que je pense, ce que je veux.

« Sans orgueil comme sans faiblesse, si je rappelle les droits déposés par la nation dans les mains de ma famille, c'est uniquement pour expliquer les devoirs que ces droits nous ont imposés à ions.

« Depuis cinquante ans que le principe de la souveraineté du peuple a été consacré en France par la plus puissante Révolution qui se soit faite dans le monde, jamais la volonlé nationale n'a été proclamée aussi solennellemcnl, n'a été constatée par des suffrages aussi nombreux el aussi libres que pour l'adoption des conslilntions de l'Empire. La nation n'a jamais révoqué ce grand acte de sa souveraineté, et l'Empereur l'a dit : « — Tout ce qui a été fait sans elle est illégitime. »

« Aussi, gardez-vous de croire que, me laissant aller aux mouvements d'une ambition personnelle, j'aie voulu tenter, en France, malgré le pays, une restauralion impériale. J'ai été formé par de plus haulcs leçons, et j'ai vécu sous de plus nobles exemples.

« Je suis né d'un père qui descendit du trône sans regret le jour où il ne jugea plus possible de concilier, avec les intérêts de la France, les intérêts du peuple qu'il avait été appelé à gouverner.

« L'Empereur, mon oncle, aima mieux abdiquer l'Empire que d'accepter par des traités les frontières restreintes qui devaient exposer la France à subir les dédains et les menaces que l'étranger se permet aujourd'hui. Je n'ai pas respiré un jour dans l'oubli de lels enseignements. La proscription imméritée et cruelle qui, pendant vingt-cinq ans, a traîné ma vie des marches du trône sur lesquelles je suis né jusqu'à la prison d'où je sors en ce moment, a été impuissante à irriter connue à fatiguer mon cœur; elle n'a pu inc rendre étranger im seul jour à la dignité, à la gloire, aux intérêts de la France. IMa conduite, mes intérêts s'expliquent.

« Lorsqu'en 1830, le pcu|ile a reconquis sa souveraineté, j'avais cru que le lendemain de la conquête serait loyal comme la conquête elle-même, et que les destinées de la France étaient à jamais fixées; mais le pays a fait la triste expérience des dix dernières années. J'ai pensé qne le vote de quatre millions de citoyens, qui avait élevé ma famille, nous imposait au moins le devoir de faire appel à la nation et d'interroger sa volonlé; j'ai cru même que si, au sein du congrès national que je voulais convoquer, quelques prétentions pouvaient se faire entendre, j'aurais le droit d'y réveiller les souvenirs éclatants de l'Empire, d'y parler du frère aine de l'Knipereur, de cet homme vertueux qui, avant moi, eu est le digne héritier, et de placer en face de la France, aujourd'hui affaiblie, passée sous silence dans le congrès des rois, la France d'alors, si forte an dedans, au dehors si puissante et si respectée. La nation eût répondu : République ou monarchie, empire ou royauté. De sa libre décision dépend la fin de nos maux, le terme de nos dissensions.

« Quant à mon entreprise, je le répète, je n'ai point eu de complices. Seul, j'ai tout résolu; personne n'a connu à l'avance ni mes projets, ni mes ressources, ni mes espérances. Si je suis coupable envers quelqu'un,

c'est envers mes amis seuls. Tonlefois, qu'ils ne m'accusent pas d'avoir abusé légeremenl de courages et de dévouemenls comme les leurs. Ils comprendront les motifs d'Iionni'ur el de prudence qui ne me permellaienl pas de révéler à eux-mêmes combien étaient étendues et puissantes mes raisons d'espérer un succès.

« Un dernier mol, messieurs. Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite : le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, celle de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la cause, vous l'avez servie; la déf;iito, vous voulez la venger. Non, il n'y a pas désaccord entre vous et moi, el je ne veux pas croire que je puisse être dévoué à porter la peine des déïections d'aulrui.

« lieprésentaul d'une cause politique, je ne puis accepter comme juge de mes volontés el de mes actes, une juridiction politique. Vos formes n'abusent |)ersonne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qn'iui vainqueur et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous, el je ne veux pas de générosité. »

Il sérail superflu, sans doute, de faire remarquer la noblesse et la haute raison qui régnent dans ce discoiu's; il suffit de le lire sans prévention pour admirer tout à la fois la dignité du langage el la beauté du calaclère de l'accusé. Qu'on songe qu'alors, le prince avait seulement trente-deux ans, el (pie douze années se sont encore écoulées depuis, pendani lesquelles son g 'uie s'est nu'iri d'abord dans les méditations d'une retr.iiie forcée; puis dans les difiicultés d'un gouvernement où les partis ne lui ont pas ménagé leur mauvais vouloir.

Cependant le chancelier commença l'interrogatoire et le prince désirant ne point répéter ce qu'il avait déjà déclaré, et ce que le rapport de M. Persil et l'acte d'accusation avaient d'ailleurs suffisamment rapporté, s'en rélérait constamment à ses premièresdépositions, en conliiuiant d'aflirmer qne lui seul avait eu le secret de son entreprise. Interrogé sur les événements de la caserne et nolaniment sur la scène du coup de pistolet : « — J'ai (lit précédemment, répondit-il, qu'il y a des momenis où l'on ne peut pas se rendre compte de ses intentions. Lorsque j'ai vu le tumulte conimincer à la caserne, j'ai pris mon pistolet; il est parti sans qne j'aie voulu le diriger contre qui que ce soit. »

\ des questions tendant à compromettre ses amis, h prince répond simplement qu'il croit devoir garder lé silence, parce qu'il n'entend pas clianger son rôle d'accusé en celui d'accusateur. Au surplus, sa plus grande pnioccupalion est de disculper ceux qui l'ont suivi.

« — Comment, lui dit-on, vous éliez-vous procuré les babils d'officiers que devaient revêtir et qu'ont revêtus en effet plusieurs des personnes qui vous ont accompagné ?

« — J'avais prié, répondii-il, plusieurs de ces messieins, sous prétexte qu'ils devaient m'accompagner à quelque bal. d'apporter chez moi leurs uniformes; c'est ainsi qne leurs babils se sont trouvés sur le paquebot sans que ces messieurs s'en soient doutés d'avance. ))

La générosité de cette réponse n'échappa à personne, on le comprend sans peine. Le président conliiiuanl ses questions :

« Je vous représente, dit-il, six pièces imprimées sous le litre de proclamations, décret, arrêté, ordre du jour; les reconnaissez-vous'?

— Je les reconnais.

LOUIS-NÂPOLÉON.

— Esl-ce vous qui avez rédigé ces pièces?

— (jertaiiiL'iiieiil.

— Ces proclainaiions portent, outre votre signature, celles du général Montlioloii, du colonel Voisin et du commandant Mésonan, sons les litres de major général, aide major général et chef d'état-major. L'ordre du jour qui fixe la position des officiers de divers grades est signé du général Monlliolon seul. Est-ce avec le consentement de ces personnes ou à leur insu que leurs signatures ont été apposées au bas de ces actes?

— C'est à leur insu.

— L'une des pièces dont il vient d'être donné lecture, et qui a le litre décret, proclame la déchéance de la dynastie régnante, la dissolution des Chambres et l'insiilutiou d'un Gouvernement provisoire. Des personnes qui occupent un rang élevé dans l'Etat sont nonnnées dans ces pièces ; comment n'avez-vous pas compris qu'il ne vous appartenait pas de vous emparer de ces noms et d'en faire un tel usage sans l'aveu des personnes qui les portent?

— En appelant aux fonctions les plus élevées des hommes qui n'avaient pas mes opinions, je donnais une preuve de mes sentiments; je voulais prendre comme chefs les hommes qui pouvaient bien servir le pays, n'importe leurs antécédents.... »

Le président adresse encore au prince un grand nombre de questions auxquelles celui-ci répond en général qu'il ne se rappelle pas ce qu'on lui demande, ou qu'il n'a rien à répondre.

— Vous avez déclaré, lui dit le chancelier, que vous vous étiez ouvert sur vos projets à quelques-unes des personnes qui vous accompagnaient, séparément, et au moment même de leur embarquement, et à toutes ensemble quelques heures seulement avant de débarquer. Nous rappelez-vous quelles sont les personnes auxquelles vous auriez confié vos projets au moment même de l'embarquement?

— Je ne me le rappelle pas.

— N'avez-vous pas embar([ué à Gravesend un pilote français qui devait diriger le bâtiment lorsqu'il approcherait des côtes?

— Oui, certainement; je dois dire que ce n'est pas M. Flandin.

— Ce pilote a-l-il, en effet, rempli la mission pour laquelle vous l'aviez appelé?

— Oui, nmnsieur....

— Quand le capitaine du paquebot a vu les passagers revêtir des uniformes et charger les fusils, est-ce (pi'il ne vous a pas fait quelques représentations?

— J'ai déjà répondu à cela. Certainement, il a fail des représenlations : il n'a pu s'opposer à la force.

— >"aviez-vous pas à bord une somme considérable en billets de la banque d'Angleterre, en or et en argent?

— Oui, monsieur.

— A combien s'élevait cette somme?

— Vous le savez mieux que moi. Cela a été enregistré; je ne m'en souviens pas.

— D'où |)rovenait-elle?

— De ma fortune.

— N'a-t-il pas été fait à bord une distribution d'argent?

— Oui, monsieur.

— Par qui cette dislrihution a-l-elle été faite?

— Par la première personne qui s'est trouvée auprès (le moi. J'ai fait donner de l'argenl à mes domesliqnes pour que personne n'en manquai.... »

Tel fut, en substance, l'interrogatoire du prince, qui sut conserver, en répondant à une foule de questions oiseuses, la dignité qui convenait à sa naissance.

Le général Monlliolon fut interrogé ensuite. D'après les pièces saisies, c'est lui qui, en raison de sa haiiic qualité militaire, devait avoir, comme elief d'élat-major, la direction des commandements. La maturité de son âge, il avait. cinquante-huit ans, son expérience et plus encore son dévouement envers l'Empereur, qu'il avait suivi à Sainte-Hélène, el son atiachemcnt à la famille de ce grand homme, tout se réunissait en lui pour faire supposer que son exemple el sa parole devaient avoir une puissante autorité sur l'armée et peut-être sur les masses. Maréchal de camp eu disponiliiliié, il avait, en outre, dans son intérêt, une forlc raison pour désirer le triomphe d'une cause avec laquelle il s'était identifié depuis son enfance, el qu'il n'avait jamais désertée. Ses affaires ou ses affections l'avaient appelé, depuis quelque temps, à Londres, où il entretenait naturellement des relations habituelles avec le prince Louis-Napoléon et avec les autres membres de sa famille, comme le comte de Survilliers, quand, par hasard, ils se trouvaient en Angleterre.

Le général Monlliolon devait donc être un des premiers inslrunicnts de l'entreprise, el il n'est pas douteux qu'il avait re<;u la confidence et les projets du prince... Cependant, si l'on s'en rapporte à son système de défense, il ignorait tout; il croyait s'être embarqué pour Ostende; ce n'est que Iors(pron fui éloigné de la cote ([u'il apprit que le Clu'itemi-d'Edim- /'ourjf faisait route pour la France; il n'élail plus temps de reculer, et il a suivi le prince pour le défeiidio et le sauver, an besoin. Les proclamations, l'ordre du jour (pii oui été imprimés à Londres, avec son nom an bas, ( omme s'il les eût contresignés, il ne les a connus qu'à Roulogne, au moment où ils lui ont été rcprésenlés.

Le colonel Voisin était aussi dans la plus complète ignorance des projets du prince. S'il a débar(pié à Vimcreux, c'était pour l'accompagner, l'aider, le secourir el le défendre, si besoin élail.

— De Viniereux, lui dit-on, n'avez-vous pas marché en armes sur la ville de Boulogne, et n'avez-vous pas accompagné Louis ISonaparle à la caserne?

— J'avais mon sabre au côté; voilà toutes mes armes.

— Là, n'avez-vous pas joint vos efforts aux siens pour engager la troupe à vous suivre?

— Je n'ai rien dit; j'ai suivi le prince.

— Eliez-vous près de Louis Bonaparte au moment où il a tiré un coup de pistolet sur le capitaine Piiygellier?

— J'étais dans la cour, j'ai entendu le bruit, mais je n'ai pas vu qui avait tiré.

— En sortant de la caserne, n'avez-vous pas accompagné Louis Bonaparte à la haute ville el à la Colonne?

— Oui, monsieur.

— Ne vous êtes-vons pas jelé avec lui dans un canot?

— Non, je ne suis pas monté à bord du canot. Seulement j'ai employé tous mes efforts pour mettre le canot à flot cl faire échapper le prince.

— N'est-ce pas à ce moment-là que vous avez été blessé?

— J'ai reçu Irois coups de feu successifs ; j'ai été renversé dans l'eau, où j'ai essayé de me noyer.

— Il est difficile de croire que vous ayez pu prendre pari à un attentai aussi grave, seulement pour suivre un individu; vous avez dû avoir d'autres motifs?

LOUIS-NAPOLÉON

— D'abord, permettez-moi de dire que Je prince est pins qu'un individu pour moi. J'ai beaucoup de respect et d'amitié pour lui ; je n'ai su son projet qu'à bord et trop tard pour reculer. En faisant qui.'lques oliservations au prince, j'en ai adouci les termes, eu lui disant : « .Mou prince, ne croyez pas que je reculerai ; je vous suivrai partout. »

Au surplus, dans tout ce qu'il a fait, le colonel Voisin n'a agi que par les ordres du prince.

Le commandant Mésonau et les autres accusés se renferment à peu près tous dans le même système de défense; les interrogatoires ne sortent pas du même cercle; les questions sont comme stéréotypées et amènent nécessairement des réponses identiques. Cependant les accusés Lombard et Persigny, loin de chercher à atténuer tous leurs actes, déclarent qu'en voyant la résistance brutale du capitaine Col-Puygollier, leur première pensée avait été de le tuer, et qu'ils auraient réalisé leur intention, s'ils n'en eussent été empêchés par le bruit du coup de pistolet, qui sembl.iit leur rappeler l'ordre d'éviter l'elTusiou du sang.

Aladenize, Forestier et Bataille convinrent qu'ils s'étaient trouvés sur la côte de Vimereux au moment où le prince avait débarqué avec ceux qui l'accompagnaient. Ils étaient venus sans armes, et ne s'attendaient point à être appelés à participer à une entreprise de la nature de celle qui a eu lieu. Toutefois, ils se sont revêtus des uniformes qui leur furent offerts, et suivirent les ordres du prince dans la suite de l'affaire.

Les dépositions des témoins confirment, avec une fastidieuse uniformité, les circonstances de l'entreprise. Quelques-uns, cependant, avancent des faits qui soulèvent les protestations et appellent les démentis de plusieurs accusés, notamment quand un témoin, un voltigeur du 42', prétendit avoir vu un oflicier d'étatmajor jeter de l'argent aux bourgeois pour leur faire crier : Vive VEinpereur! '

L'un des témoins les plus intéressants fut le grenadier Joseph Geoffroy : c'était le soldat qui avait été blessé à la bouche par le coup de pistolet. Il lui était encore difficile d'élever la voix. Après sa déposition qui n'offrit lieu de remarquable, le président demanda à Louis Bonaparte s'il n'avait pas quelque observation à faire.

— Je n'ai rien à dire, répondit le prince, si ce n'est que je regrette vivement d'avoir, par hasard, blessé un soldat français, et que je suis heureux que cet accident n'ait pas eu de plus fâcheux résultats.

Le major Col-Puygellier, car de capitaine son acte de fidélité l'avait fait élever au grade de major, répète ce qu'il a déjà déclaré par ses premières dépositions, eu modifiant toutefois d'une manière remarquable la partie relative aux scènes de la caserne.

.... « Je profitai, dit-il, d'un moment de répit pour m'avancer vers ma troupe ; mais on me pressa de plus près; je criai de manière à me faire entendre : « As- « sassinez-moi, mais je veux accomplir mon devoir. » On cria autour de moi : « Non, on ne vous assassinera (( pas. » Au même instant, M. Aladenize, qui était dans l'intérieur de la cour, reconnut ma voix et cria : (i Ne tirez point. » 11 accourut à moi et cria de nouveau avec toute l'énergie possible : « Respectez le capitaine, « je réponds de ses jours. »

« Je fis encore quelques pas, continue le même témoin; c'est alors que mes sous-officiers et grenadiers, me tirant par les bras et par les habits, m'arrachèrent des mains des conjurés. A peine fus-je entre les deux

troupes, que les conjurés firent nu mouvement rétrograde et se retirèrent jusque dans la rue. Mais comme je m'occupais des premiers soins à donner à ma troupe, à qui je disais : « On vous trompe : Vive le roi ! » j'aperçus les conjurés, l'état-major en tête, rentrer à rangs serrés. Je me rappelle qu'à la gauche de la ligne, sur ma droite à moi, était l'homme qui avait voulu me présenter au prince Louis, et, de l'autre côté, le général Montholon. Je m'avançai de quelques pas, et m'adressant directement au prince, je lui signifiai de se retirer, ou que j'allais employer la force. « Tant pis pour vous, n lui dis-je; et comme je prononçais ces derniers mots, faisant un mouvement sur ma troupe, j'entendis la détonation d'une arme à feu, et presque aussitôt je vis les conjurés faire un nouveau mouvement rétrograde. Je les suivis de près et prudemment jusqu'à la porte, et dès qu'ils en eurent franchi le seuil, je la fis vivement fermer.... »

Le témoin rend compte ensuite des mesures qu'il crut devoir prendre, de l'ordre qu'il donna de charger les armes, de la précaution qu'il eut d'envoyer le souslieutenant de Maussion avec vingt voltigeurs pour s'emparer du port; de l'empressement qu'il mit à poursuivre les conjurés avec le reste de sa troupe.

Le sous-lieutenant Ragou Laferrière raconte avec

détails ce qui s'est passé sur le rivage, et désigne avec

précision les auteurs des coups de fusil si inutiles et si

I barbares qui ont tué ou blessé plusieurs des compa-

gimns du prince.

« — Je marchai, dit-il, avec mes grenadiers, suivi à (pielques pas de gardes nationaux commandés par un officier décoré de Juillet. Nous prîmes à travers champs, et, arrivés sur la plage, nous vîmes, à une centaine de pas, du côté de la mer, environ cinfpianle hommes armés de fusils pour la plupart. Des habitants de Boulogne, que je ne connais pas, sont venus me dire que ces hommes étaient disposés à la résistance. J'ai avancé malgré cela : une partie des hommes que je voyais s'est emparée d'un canot et l'a poussé à la mer; trente d'entre eux environ sont restés sur la plage avec des fusils; je leur ai dit de se rendre, ce qu'ils ont fait sans difficulté en me livrant leurs armes. Je suis alors entré seul dans la mer jusqu'à mi-corps, en recommandant à mes dix hommes de ne fitire feu que sur mon exprès commandement. Le canot était plein de monde; il avançait très-lentement vers un bateau à vapeur qui était en rade à cent cinquante pas environ. J'ai sommé ceux qui étaient dans le b.iteaude se rendre; ils n'ont pas répondu. Ils n'avaient pas do fusils, du moins ostensiblement. An moment où je leur adressai ma sommation, des coups de feu sont partis... Aussitôt après ces détonations, le canot a chaviré. Je me retournai et je vis que des coups de feu étaient tiré» par mes soldats et les gardes nationaux; je leur dis de ne pas tirer, et le feu a cessé presque aussitôt.»

Ainsi, c'est par suite de la désobéissance des dix soldats que commandait ce sous-lieutenant, et par l'effet d'un excès de zèle de quelques gardes nationaux, que cet acte sanguinaire s'est produit, luette circonstance importante de l'affaire fut, devant la Cour, l'occasion d'im débat assez animé.

Le colonel Sausot, commandant de la garde nationale, avait prétendu justifier l'action cruelle dont nous venons de parler; il invoquait le témoignage du colonel Voisin, qui avait, disait-il, reconnu que, dans celte occasion, la garde nationale avait fait sou devoir.

« J'aurai l'hcmneur de faire observer, ri'pondil aussi-

LOUIS-NAPOLÉON

lot le colonel Voisin, que j'ai dit seulement que je ne rendais pas toute la garde nationale de Boulogne responsable de la faute d'une vingtaine d'individus; car il y avait là des gens qui n'étaient pas dignes d'en faire partie... Je n'ai jamais voulu dire, je n'ai jamais pensé, que la garde nationale, en lirant sur nous qui n'avions pas l'ait le moindre signe offensif, avait fait son devoir. »

Le chancelier président voulut soutenir, à son tour, que l'invasion à main armée, de la ville de Boulogne et de la caserne, justifiait l'emploi de tous les moyens qui étaient à la disposition des citoyens pour réprimer les crimes et en arrêter les auteurs. « De plus, ajoutat-il, il résulte de déclarations formelles, qu'avant que personne eût tiré sur le canot, un coup de pistolet était parti de celte barque.

LE coLo^EL VOISIN. — Jc puis jurcr, devant touie la France, qu'il n'est parti aucun coup de fusil ou de pistolet.

M. LE cDANCEi.iER. — Dans tous Ics cas, il est un fait qui ne doit jamais être perdu de vue, c'est qu'une agression des plus coupables a eu lieu... La garde nationale a fait son devoir avec courage, avec énergie. Personne n'a le droit de l'en blâmer; au contraire, tout le monde doit l'en louer.

M^ FEllDI^A^D babhoï. — Je demande à faire nue observation de convenance. Assurément les accusés ne veulent pas nier on diminuer l'héroïsme qu'a pu déployer la garde nationale... (Murmures sur les bancs de la Cour.) J'admets que la garde nationale a fait son devoir. Seulement, ce que constatent les accusés, c'est que, lorsqu'ils ont été frappés, lorsque l'un d'eux a été tué, lorsque mon client, le colonel Voisin, a reçu trois balles dans le corps, ils ne fiiisaient pas de résistance. (Nouveau mouvement.) 11 était tourne ; il les a reçues par derrière; il élait presque prisonnier. (Murmures, exclamations.) J'en suis bien fàcbé... mais...

M. LE cii.«cEMER. — Je recommande un profond silence... Vous avez la parole.

m' feubinand bawiot. — Lorsque la parole a été coupée par des protestations coum>e celles que j'ai entendues, la défense n'est pas libre, et j'y renonce. »

Malgré l'insistance du président, l'honorable avocat refuse de reprendre la parole et se rasseoit.

Le colonel Sansot ajoute encore que la garde nationale n'a pas tiré sur des hommes désarmés, mais sur des hommes qui fuyaient. Distinction subtile, qui ne saurait excuser un acte de zèle vérilablcment déplorable.

La déposition du général Magnan reproduit les détails qu'il a déjà donnés sur ses relations avec le commandant Mésonan. 11 proteste en outre, à la fin, contre une allégation du commandant, qui a prétendu que le général s'était plaint à lui de promoiions faites dans l'armée, en ajoulaut qu'il en avait le ca^iir ulcéré. « Je repousse cette déclaration, dit le général Magnan ; en pjireil cas, je ne me serais pas ouvert au commandant Mésonan, que jc connaissais à i)eiiic; et, d'ailleurs, je n'avais aucune raison pour me plaindre. Pas une carrière militaire n'a été plus heureuse ipic la mienne. » L'honorable général éiiumère alors les bontés de la Reslauralion qui l'a pris capitaine et l'a fait colonel ; puis celles du roi Louis- l'hilippc, qui l'a fait successivement, et presque coup sur coup, commandant de la Légion d'honneur, officier général, général de brigade, général de division, etc.

« Dcpnisdixans, dit-il, je n'ai jamaisété aux Tuileries que pour remercier le roi de ses bontés envers moi.

Et je me serais plaint! Et à qui? au commandant Mésonan'.' C'eût été de l'ingratitude, et jamais l'ingratitude n'est entrée dans mon cœur. Je dénie l'assertion du commandant. »

Cette dénégation si formelle n'empêche pas l'accusé Mésonan de persister dans sa déclaration.

Enfin, la liste des témoins est épuisée et le procureur général Franck-Carré prononce son réquisitoire, dans lequel il établit nécessairenient ht culpabilité de tous les accusés. Ce factum se termine par des réllexions auxquelles les événements que nous avons vus s'accomplir de nos jours donnent, ce nous semble, un vif intérêt de curiosité. Le procureur général flagelle, de toute la force de ses ijoumons, le parti napoléonien, qu'il déclare vain, insensé, sans portée et sans racines en France.

« En résumé, dit-il, un mot suffit pour expliquer les illusions et les mécomptes, l'audace et les revers de ces quelques hommes qui, groupés autour de Louis Bonaparte, composent le parti napoléonien.

« Ils se sont imaginé que les grandeurs de l'Empire et la gloire de l'Empereur étaient comme un p:itrimoine pour la famille Napoléon ; et le culte de la nation pour ses immortels souvenirs se transforme, à leurs regards, en un vœu populaire qui appelle cette famille à régner. Vingt-cinq années, cependant, se sont accomplies depuis que le trône élevé par la puissance d'un homme de génie s'est écroulé dans les débris de sa fortune, et ces vingt-cinq années ont été marquées par les efforts et par les progrès d'un grand peuple qui marchait vers la liberté avec le calme de la force et la sagesse de l'expérience. Récemment éprouvé par les malheurs de l'anarchie et par ceux que peut entraîner à sa suite l'esprit de conquête et de domination, il vou-lait des garanties pour ses droits; il voulait imposer à loas le respect de l'indépendance et de la dignité nationale... »

Après avoir fait la palinodie ordinaire de la Révolution de juillet, le procureur général continue :

« Et c'est dix années après cette grande Révolution, l'un des événements les plus mémorables et les pliLs féconds de notre histoire, que, sans être découragé par le déplorable dénoûment de deux tentatives insensées, Louis Bonaparte vient proclamer jusque devant vous, messieurs, nous ne savons quel droit d'anéantir nos institutions par ses décrets, et de convoquer un congrès national pour organiser, à nouveau, le gouveriicmont du pays. Ce n'est plus, aujourd'hui, la légitimité impériale qu'il revendique; ce n'est pas une reslauralion qu'il veut faire : c'est une dictature dont il se saisit de son chef, par devoir envers la patrie et pour la conduire, sous ses auspices, à de meilleures destinées.

« Mais, en vérité, s'écrie encore l'organe du ministère public, qui donc ôtes-vous, pour afficher de si extravagantes prétentions? Qui donc êtcs-vous pour vous ériger en- représentant de la souveraineté du peuple, sur cette terre où règne un prince que la nation a choisi, et auquel elle a donné elle-même le sceptre et répée?Qui donc êtes-vous, pour vous donner en France conmie un représentant de l'Empire, époque de gloire et de génie, vous qui étalez tant de misères dans vos entreprises, qui donnez par vos actes tant de démentis au bon sens?

« L'Empereur, apprenez-le, n'a pu léguer à personne le sceptre tombé de sa maiu puissante, avant que ses destin^ fussent accomplis; sa gloire est l'hériiage de la France, et, pour elle, les véritables représentants de

LOUIS-NAPOLÉON

l'Empire, ce n'est pas vous, ce ne sont pas les amis obscurs dont les hommages vous entourent et dont l'ambition intéressée exalte la vôtre; c'est le génie de l'Enipereur, vivant encore dans nos lois; ce sont leslionnnes dépositaires de ses traditions, et qui, à la tète de nos années ou dans les conseils, sont l'Iionneur du la patrie et l'appui de la royauté qu'elle a fondée de ses mains. »

Quel terrible démenti la France a donné aux apprécialions déclamatoires de M. Franck-tlarré ! Comme colui qu'il croyait abaisser et peut-être flétrir par ces exagérations de langage, jugeait mieux de la situation et des besoins du pays! Ce trône, dont il se complaît à vanter la solidité, allait bientôt être réduit en poudre, tandis que le prince, à qui il dénie les sympathies populaires, devait être chargé de sauver la patrie et de lui donner précisément les institutions que l'organe du ministère public critique avec tant d'amertume. Du reste, M. Franck-Carré comprend enfin qu'il est sorti des bornes d'une attaque légitime; il le recoimait et en fait, en quelque sorte, ses excuses.

(I Nous avons été sévères envers vous, {.rince Louis, dit-il; notre mission et votre crime nous en faisaient un devoir; mais nous n'oublierons pas, toutefois, que vous êtes né près d'un trône qui fut aussi national, que vous avez été élevé d;ms l'une de ces cours de l'exil où l'on ne peut interdire à l'espérance de consoler l'infortune, otj les regrets du passé s'adoucissent par les illusions de l'avenir... »

Ainsi la sévérité du magistrat est obligée de rendre hommage à la majesté de la naissance et de s'incliner devant l'injustice du malheur.

Le prince avait choisi pour son défenseur M" Berryer. L'habile avocat entra en matière par une observation admirable de justesse et d'à-propos. « Tout à I lienrc, dit-il, M. le procureur général s'est écrié : « Voilà un triste et déplorable procès ! » Et moi aussi, je n'ai pu assister à ce grave débat sans qu'il s'élevât de douloureuses réilexions dans mon cœur. (Juel n'est pas le malheur d'un pays oij, dans un si petit nombre d'années, tant de révolutions successives, violentes, renversant tour à tour les droits proclamés, établis, jurés, ont jeté une si profonde et si aflligeante incertitude dans les es pi ils et dans les coeurs sur le sentiment des devoirs 1 Eh quoi ! dans une seule vie d'hounne, nous avons été soumis à la République, à l'Empire, à la Restauration, à la royauté du 9 Aoilt. Cette acceptation de gouvernements si opposés dans leurs principes, si rapidement brisés les uns sur les autres, ne s'est-elle pas faite au grand détriment de l'énergie des consciences, de la dignité de l'homme, et je dirai même de la majesté des lois?... Pour la dignité de la justice, quelle atteinte, messieurs, ([uand elle se trouve appelée à condamner, comme un crime, ce que, naguère, il lui était enjoint d'imposer et de protéger comme un devoir ! »

Le défenseur, continuant de suivre cette thèse, déclare aux juges que, dans la position personnelle du prince Napoléon, après les grands événements qui se sont accomplis en France, et qui sont leur propre ouvrage; en présence des principes qu'ils ont proclamés et dont ils ont fait la loi du pays, les actes, l'entreprise du prince Napoléon, sa résolution enfin, ne présentent pas un caractère de criminalité qu'il soit possible de punir judiciairement. « S'agit-il donc, en effet, s'écriet-il, d'appliquer à un sujet rebelle et convaincu de rébellion des dispositions du Code pénal? Le prince a fait autre chose; il a fait plus que de venir attaquer le territoire, que de se rendre coupable d'une violation du

\ sol français : il est venu contester la souveraineté à la maison d'Orléans; il est venu en France réclamer, pour sa propre famille, les droits à la souveraineté; il

, l'a fait au môtne titre et en vertu du même principe po-

[ litique que celui sur lequel vous avez posé la royauté d'aujourd'hui.

« Le principe qui vous gouverne aujourd'hui, que vous avez placé au-dessus de tous les pouvoirs de l'Etat, c'est le principe de 91, c'est le principe qui régnait en l'an Vlll, c'est le principe en vertu duquel il fut fait appel à la nation pour qu'elle se prononçât et sur le Con-

I sulat et sur l'Empire. Par les votes constatés sur l'adoption des Constitutions de l'Empire, quatre millions de

j votes, en 1804, ont déclaré que la France voulait l'hérédité dans la descendance de Napoléon ou dans la descendance de son frère Joseph, ou, à défaut, dans la descendance de son frère Louis; voilà mon titre!... »

L'orateur convient qu'en 1814, cette hérédité a été abolie par le Sénat; mais il ajoute que la Chambre des représentants de 18IS a prolesté; que la France entière a prolesté, soit au Champ-de-Mai, soit en volant l'acte additionnel aux Conslituiions de l'Empire; et que pendant quinze ans la plupart de ceux qui l'écouteut ont également protesté en travaillant à rétablir le principe de la sonverainelé du peuple, que le retour de la maison de Bourbon avait effacé de nos lois.

« Est-ce donc un faniôme, messieurs, continue le défenseur, est-ce donc une illusion que l'établissement de la dynastie impériale? Ce qu'elle a l'ait retentit assez dans le monde et se fit sentir assez loin, non-seulement en France, mais chez tous les peuples de l'Europe. Non, ce ne fut pas un rêve que rétablissement de l'Empire.

« L'Empereur est mort, et tout a fini avec lui! Qu'estce à dire? ces dynasties, fondées, établies, jurées au nom de la souveraineté nationale, veut- on avouer qu'elles ne promènent de durée au pays que celle de la vie d'un homme? C'est ainsi qu'il vous faut attaquer Us garanties mêmes du pouvoir que vous venez défendre, pour repousser le droit qui avait été fondé par la consécration de la volonté nationale, consécration unanime, plus éclatante que celle de 1830, par la nation appelée tout entière à émettre son vote. »

Ces vérités étaient hardies; il fallait sans doute le nom et l'autorité de l'illustre avocat pour les faire passer sans murmures. C'est ce qui eut lieu. La Cour les entendit avec un calme profond.

« L'Empire est tombé! dit-il ensuite; mais alors a succombé le dogme politique sur lequel l'Empire ét:iit i fondé. Qu'avez-vous fait depuis? Vous avez relevé ce ' dogme, vous avez restitué cette souveraineté populaire qui a fait l'hérédité de la famille impériale. L'héritier est devant vous, et vous allez le juger; dans un pays où tous les pouvoirs de l'Etat sont sous le principe de la souveraineté nationale, vous allez le juger sans interroger le pays?... Tant qu'un reste de sang se transmettra dans cette famille, la prétention d'hérédité, appuyée sur le principe politique de la France, se transmettra également. Vous aurez des supplices affreux, injustes; vous serez usurpateurs dans l'exercice de la qualité de juges, et tout cela aura été complètement inutile. »

D'où l'orateur conclut que la question est toute politique, que c'est une question entre deux dynasties, et qu'elle ne peut être tranchée par des juges.

Le défenseur rappelle alors avec quelle persistance le gouvernement lui-même crut nécessaire de réveiller,

ffrt

LOUISvNM'OLÉON.

dans ces derniers temps, les scnlimenls bonapartistes. « La tombe du héros, on est allé l'ouvrir , on est allé remuer ses cendres pour les transporter dans Paris et déposer glorieusement ses armes sur un cercueil.

« Vous voulez jui;er et condamner la tentative de Louis-Napoléon, messieurs; est-ce que vous ne comprenez pas ce que de telles manifestations ont dû produire sur le jeune prince?...

« Ce besoin de ranimer dans les cœurs, en France, les souvenirs de l'Empire, les sympathies napoléo- j niennes, a été si grand, que, sous le règne d'un prince qui, dans d'autres temps, avait demandé à porter les armes contre les armées impériales et à combattre ce- | lui qu'il appelait l'usurpateur corse, le ministère a dit : « Il fut le légitime souverain du pays. »

« C'est alors que le jeune prince a vu se réaliser ce qui n'était encore que dans les pressentiments des hommes qui gouvernent. Il a vu signer le traité de [ Londres; il s'est trouvé au milieu des hommes qui ourdissaient ce plan combiné contre la France; et vous ne voulez pas que ce jeune homme, téméraire, aveugle, présomptueux, tant que vous voudtez; mais avec un | cœur dans leipiel il y a du sang, et à qui une àme a été ' transmise, sans consulter ses ressources, se soit dit : « Ce nom qu'on fait retentir, c'est à moi qu'il appartient; c'est il moi de le porter viv;intsur ces frontières! ! il réveillera en deçà la foi d.)ns la victoire, au deh'i la terreur dos défaites. Ces armes sont à moi; pouvez vous , les disputer à l'héritier du soldat?...

« Vous voulez le juger, et pour déterminer vos résolutions, pour (pie |ilus aisément vous puissiez vous constituer juges, on vous parle de projets insensés, de folle présomption... Eb! messieurs, le succès serait-il donc devenu la base des lois morales, la base du droit? (Juclle que soit la faiblesse, l'illusion, la témérilé de l'entreprise, ce n'est pas le nombre des armes et des j soldats qu'il faut compter, c'est le droit, ce scmt les principes au nom desquels on a agi. Ce droit, ces principes, vous ne pouvez pas en être juges; ce droit, ces principes, ils ne sont pas altérés, ils ne sont pas diminués par le ridicule jeté sur les faits et le caractère de l'entreprise. »

En suivant cette dernière idée, l'illustre avocat se livre à un mouvement oratoire qui excite une grave émotion dans l'Assemblée.

« Et ici. ditil, je ne crois pas que le droit au nom

duquel était tenté le projet puisse tomber devant le dé-

I dain des paroles de M. le procureur général. Vous

faites allusion ;» la faiblesse des moyens, à la pauvreté

de l'entreprise, au ridicule de l'espérance du succès;

Eh bien! si le succès fait tout, vous, qui êtes des

hommes, (pii êtes même les premiers de l'Etat, qui êtes

I les membres d'un grand corps politique, je vous dirai :

i « Il y a un arbitre inévitable, éternel, entre tout juge

et tout accusé; avant de juger, devant cet arbitre et à

la face du pays qui entendra vos arrêts, dites-vous,

j sans avoir égard à la faiblesse des moyens, le droit, les

I lois, la Constitution devant les yeux ; la main sur la

I conscience, devant Dieu et devant nous qui vous con-

; naissons, dites : « S'il eilt réussi, s'il cilt triomphé, ce

I droit, je l'aurais nié, j'aurais refusé toute participation

■îce pouvoir, je l'aurais méconim, je l'aurais repoussé. »

I Moi, j'accepte cet arbitrage suprême ; et quiconque

d'entre vous, devant Dieu, devant le pays, me dira :

« S'il ci'it réussi, j'aurais nié ce droit! » Celui-là, je

l'accepte pour juge, n

I Arrivant à la question de la peine, l'orateur dé-

montre qu'on ne peut appliquer ici la mort : le sentiment public le réprouve ; ni une peine infamante : on ne jettera pas de flétrissure sur ce grand nom : la Cour jugera donc comme corps politique, et fera un acte politique.

Eiilin le défenseur termine par de magnifiques paroles qui se trouvèrent être une prédiction :

(I En remontant à l'origine de vos existences, vous, marquis, comtes, barons; vous, ministres, maréchaux, à qui devez-vous vos grandeurs? à voire capacité reconnue, sans doute ; mais ce n'est pas moins aux munilicences mêmes de l'Empire que vous devez de siéger aujourd'hui et d'être juges... En présence désengagements qui vous sont imposés par les souvenirs de votre vie, des causes que vous avez servies, de vos serments, «les bienfaits que vous avez reçus, je dis qu'une condamnation serait immorale, et j'ajoute qu'il vous y faut penser sérieusement. 11 y a une logique inévitable et terrible dans l'intelligence et les instincts des peuples, et quironque, dans le gouvernement des ehnses humaines, a violé une seule loi morale, doit attendre le jour où on les brisera toutes sur lui-même, n

Ne dirait-on pas entendre l'anathème prononcé par le prophète des anciens temps? Et quand on sait de quelle manière celte terrible prédiction s'est accomplie!...

Après le plaidoyer de M' Berryer, le général Monlliolon prononça lui-même sa délénsc. Ce discours renlirm(^ (les détails biographiques qui ne manquent jias d'intérêt.

(( Messieurs les pairs, dit-il, j'étais en Angleterre, où des intérêts de famille m'avaient appelé. J'y vis souvent le prince Napoléon; souvent il me confia ses pensées sur l'état de la France, son projet de convoquer un congrès national, son espérance de rendre un jour aux j Français l'union politique que l'Empereur avait si glorieusement l'ondée. Toutes ses idées manifestaient un ardent amour de la France, un noble orgueil du grand nom qui lui a été transmis, et je retrouvais en lui un vivant souvenir des longues méditations de Sainle-llélène.

\ i( Hais jamais il ne m'a parlé d'entreprises prochaines, de préparatifs pour une expédition en France. Lorsque, I croyant aller ;i Ostende, je me trouvai à bord du paqne- I bot que montait le prince, et qu'il me lit connaître sa détermination, j'ai pu lui somnettre quelques observations; mais il était déj;t trop tard !... Je n'ai pas(|uilté le neveu de Napoléon, je ne l'ai pas délaissé sur les côtes de France.

« J'ai reçu le dernier soupir de l'Empereur; je lui ai I fermé les yeux. C'est assez expliquer ma conduite. Je me vois sans regret accusé aujourd'hui pour avoir pris une résolution dont la bonne opinion que j'ai des hommes me persuade que chacun de vous, messieurs les pairs, eût élé capable. »

Ces simples paroles, ce ton de franchise, semblent impressionner vivement les membres de la Cour. HP' Berryer ajoute quelques mots pour résumer et compléter la courte narration du général.

L'un des avocats qui déployèrent encore tm immense talent dans cette affaire, ce fut M" Ferdinand Barrot, qui s'était cliargé de défendre quatre des accusés, M5I. Voisin, Parquiu, Bataille et Desjardins. Son discours mérite, comme on va le voir, que nous en citions quelques passages.

« Assinénient, messieurs les pairs, dit-il après un exorde adroit qui lui dispose bien les esprits; assuré-

I,a lombe du liûrus, on est allt l'ouvrir. — page 'JIJ

ment je ne viens pns glorifier l'aclc de Boulogne; mais je viens lui restituer une pensée. Vous le verrez, c'est une pensée d'ordre, c'est une pensée généreuse qui a donné issue à une erreur que je déplore. Il y avait assurément beaucoup d'habileté, mais aussi quelque injustice, de la part du ministère public, à représenter l'entreprise du prince comme un fait d égoisme personnel. Est-il donc bien vrai que le prince Louis-Napoléon, en posant le pied sur le territoire français, soit venu réclamer les droits d'une dynastie, cl redemander un sceptre et une couronne? Eh! mon Dieu! messieurs les i;airs, qu'il me soit permis de le dire : quelle est donc h pauvre ambition que, de notre temps, peuvent tenter un sceptre et une couronne? llélas! vous le savez tons, c'est un lourd et dangereux fardeau; c'est un fardeau

qu'on n'accepte et qu'on ne supporte que par le sentiment d'un impérieux et irrésistible devoir.

({ Ce ne sont donc pas ces joyaux de la souveraineté qu'ambitionnait le prince Louis Bonaparte; M. le procureur général n'a pas bien inventorié la succession impériale, s'il n'y a vu que ces choses; en cherchant à côté, au-dessus, il y aurait trouvé la gloire nationale, nos frontières reculées, le pays respecté partout et don nant son avis à haute voix dans les affaires ilu monde : n'est-ce rien?... Oh! pourquoi aujourd'hui parler de gloire? Il n'en est pas temps encore; mais si un jour l'insulte faisait soulever la nation, alors ce serait bien le moment de rappeler le bruit de ce temps de fièvre héroïque, où nous allions frapper à toutes les capitales de l'Europe; alors, messieurs, héritiers ou non, saisis-

LOUIS -NAPOLEON

sons-noiis de celte part oubliée de la succession impériale. »

Pour couipreudre entièrement les paroles qu'on vient de lire, il faut remariiuer que l'orateur fait allusion à certaines diflicullés diplomaliques qui venaient de se nouer à l'époque où il parlait, et qui avaient fait naître quelques menaces de guerre. Il continue :

« Mais, allons plus avant. Il y a dans la succession impériale, dont le prince entendait se porter héritier, des ressources qui vont mieux peut-être aux idées positives de ce siècle. Notre régime de liberté, au milieu des avantages qu'il comporte, a des misères auxquelles il faut pourvoir et des nécessités menaçantes. 11 y a des esprits qui s'effrayent de cette arène toujours ouverte, où, depuis cinquante ans, les systèmes politiques luitent sans trêve et sans merci, trônaut tour à tour, prétendant, cliacun à son rang, apporter la forme normale et définitive; puis tous s'épuisant en efforts, et un jour, par hasard ou par raison, tombant sous la violence. » Ne dirait-on pas que l'orateur, qui proclamait ces vérités en 1840, faisait, par intuition, par prévision, l'histoire de nos quatre dernières années? Ecoutons : il va nous tracer maiuteuanl le programme du deux deceiribre.

« Lorsque ces hommes, messieurs les pairs, voient les systèmes déchus se reformer derrière la Révolution qui les a repoussés, s'organiser et prendre des positions patenles el puissantes dans toutes les voies de la société, ils appréhendent qu'il n'y ait là, pour celte dernière, des causes incessanles de désordre et de ruine, et redoutent que, sous la guerre intestine de celle république des partis, la base sociale ne vole en éclats. Ils pensent que ce qu'il faut aujourd'hui, c'est de restaurer le pouvoir, l'autorité, la loi. Ils se montrent préoccupés des destinées du pouvoir eu France; ils voudraient le voir marcher en avant et non au centre des iustilutions, alin qu'il n'absorbât point la force qui lui est propre dans les débals de ses limites chaque jour couiesiées; ils ne veulent pas que le pouvoir et la liberté vivent, |iour ainsi dire, coude à coude, car il y a à cluKiue pas, dans les voies politiques, des passages trop éiroits pour ((u'ils puissent s'y présenter de front. « (Jue faut-il donc metire entre le pouvoir et la liberté? C'est là une recherche à laquelle les esprits dont je parle se livrent avec ardeur. Que faut-il donc mellrc pour trouver la distance utile qui doit exister entre le jKiuvoir et la liberté? La force, l'énergique et sévère loi? tin l'a essayé; c'est trop et ce n'est pas assez. Ce qu'il faut y mettre, c'est mieux que l'autorité : le respect de l'autorité; c'est mieux que la loi ; le seniiminl de la loi. Il faut qu'on croie à l'autorité, aux institulions, à la loi ; il faut que l'on comprenne que la loi c'est l'cpée et le bouclier du droit!

« Cet état de choses, messieurs les pairs, sans repos el sans lendemain, a occupe les longues méJitalions du jeune prince Louis-Napoléon, et, dans les éludes de son exil il recherchait, dans les traditions de l'Empire, les éléments de force morale qui assurent au pouvoir le respect cl la confiance des peuples. «

Ainsi, le principe qui sert de base au gouvernement que nous avons vu fonder, le 2 décembre 1831, était proclamé comme nécessaire, et surtout connne l'idéal du prince Louis-Napoléon, dès l'année 1840, en présence de la Cour des pairs, c'est-à-dire à la face de la France entière.

« Enfin, mcssicursles pairs, ajoute l'habile défenseur, Louis Bonaparte est un prince français ; le canon de la

bien-venue a tonné à sa naissance, et nous nous sommes Ions inclinés devant son berceau. Aussi, moi qui le défends,, vous qui l'accusez, vous qui le jugez, nous serons tous heureux, au fond de notre àme, de pouvoir lui rendre ce témoignage, qu il n'a pas, ainsi qu'on nous le disait hier, outrageusement manqué à hi gloire du nom qu'il porte... Il n'est pas venu, dans un intérêt personnel, tenter une révolution. Il est venu demander à son pays le droit d'y vivre; et, enécliange, il apportait des idées, des principes d'ordre, de nationalité, de stabilité sociale, qu'il voulait jeter dans les voies tunmltueuses de notre civilisation. »

Après cet hommage rendu à la peubée de l'enlreprise cl au caractère du prince, W F. Barrot cnlieprend la défense du colonel Voisin. Il se contente de raconter la vie du brave et généreux oflicier (pie M. le procureur général, fait-il observer, semblait accuser avec regret, el sur lequel il n'a pu s'empêcher de laisser tomber quelques paroles bienveillantes.

Alors le défenseur présente son client entrant, en 1799, dans l'artillerie comme simple caimnnier; il le suit à Ausierlitz où il conquiert le grade de lieutenant; il le montre, en 1813, résistant, avec douze dragons, à un corps d'Anglais de 500 hommes ; tous les dragons furent tués ou blessés; Voisin, qui était lieutenanl-colonel, eut son cheval tué sous lui et reçut une blcssiu'e à la lêle. Sous la Restauration, il ne voulut pas prendre de service. En 1831, il fut nommé colonel d'un régiment de lanciers; mais, en 1837, on le mit à la retraite sous un prétexte injurieux pour son honneur. En 1840, au mois de mai, ses affaires l'appelèrent à Londres.

« Arrivé à Londres, couiinue l'avocat, le colonel Voisin voulut voir le prince. Le prince est affable, il se fait aimer el respecter de tous ceux qui rapprochent ; il sait parler, connne il faul parler à de vieux soldats, des souvenirs de l'Empire. Le prince, par ses manières, par son esprit, par le courage dont il a fait pnuve dans beaucoup d'occasions, gagna bientôt l'affecliou du colonel Voisin. Messieurs, je puis bien faire ici l'éloge du prince; il est dans une position où l'on peut être son courtisan sans honle, où la flatterie a pour lui peu de dangers.

« Le colonel Voisin se dévoua au prince; il entra daTis ses espérances : il eut, non pas la confidence, mais une vague indication de ses projets futurs. L'exilé pense toujours à la patrie, et l'exilé parlait constammentau colonel Voisindesa patrie, (pi'il voulait revoir; il lui parlait de ses projets, dont il espérait plus lard la réalisation.

« Le crime n'était pas là encore pour mon malheureux client; car il n'est pas permis d'imputer à crime les consolations, les encouragements que l'on porte aux douleurs et aux impatiences de l'exil. Mais, un jour, le prince dit au colonel Voisin : « Le général .Monlholon part pour Oslende; je l'ai chargé d'une mission : voulezvous l'acconqiagncr? » Il y consentit.

« Dans la sincérité de son àme, sous l'honneur de sa vie, le colonel Voisin vous a déclaré que telle est l'explication de sa présence sur le paquebot h Chùteaud' Edimbourg. Il se rendit donc à Margale, où il devait s'embarquer. Lorsqu'il y arriva, il trouva le prince, qui bientôt lui fit part des résolutions qu'il avait prises et qu'il était déterminé à exécuter. Le colonel Voisin avait à choisir entre la raison et le danger. Son dévouement ne pouvait pas balancer; son affection pour le prince ne permettait pas qu'il y eût deux résolutions possibles. Il fit quelques observations : elles

LOUIS-NAPOLÉON

furent sans succès. Que vous dirai-je?... il débarqua sur la plage de Boulogne, il accompagna le prince jusqu'à la caserne, et, lorsque l'entreprise eut échoué, il le suivit auprès de la Colonne, où, dans son désesjioir, le prince voulait mourir sous des balles françaises. Ce ne fut que par violence qu'on put arracher le malheureux prince à la résolution de son désespoir; il fut entraîné, porté plutôt sur le rivage ; et c'est en ce moment que le colonel Voisin, joignant ses efforts à ceux des amis qui entouraient le prince, essaya de lancer à la mer le canot qui pouvait le sauver; mais déj.i le lieutenant du port s'était emparé du paquebot. Les prisonniers devaient tomber nécessairement au pouvoir de l'autorité; il était certain, à ce moment, que la justice serait saisie de cette tentative, et ce[)endant le colonel Voisin reçut deux balles par derrière. Il se tourna alors et, présentant sa poitrine, il dit : « Ce n'est pas ainsi que meurt un soldat; « et une balle vint le frapper au milieu de la poitrine. »

Le défenseur, en considération de ces blessures et des souffrances qu'a endurées le colonel, invoque en sa faveur l'indulgence de la Cour ; puis il entre ainsi dans la défense de Parquia:

« Eu 1813, l'Empereur passait une revue. Un jeune lieutenant de ses chasseurs à cheval se présenta sur le front de baudière d'un régiment d'infanterie. Trois fois l'Empereur passa devant lui, l'interrogeant du regard comme il savait interroger; enfin le jeune lieutenant s'enhardit et adressa la parole à l'Empereur : « Sire, dit-il, j'ai vingt-cinq ans d'âge, onze années de service, onze campagnes, douze blessures; cela vaut bien la croix; je la demande, on me la doit. » L'Empereur répondit : « Assurément, etje ne veux pas qu'on me fasse crédit plus longtemps. » Et de sa main il attacha la croix sur la poitrine du jeune lieutenant. Ce lieutenant était Parquin.

(I 11 a de bien beaux états de service, continue le défenseur; mais les bulletins, les ordres du jour de la Grande Armée en contiennent bien davantage. Hier, M. le général Magnan vous disait combien était grande la réputation du commandant Parquin, combien il était estimé et aimé des anciens officiers.

u II n'y a qu'un seul fait que je veux citer dans cette vie glorieuse. Je ne veux pas m'occuper de ces drapeaux enlevés à l'ennemi, je ne veux pas même vous parler de la vie du maréchal duc de Raguse, sauvée sur un champ de bataille du Portugal ; je veux vous parler d'un fait qui doit vous toucher. Devant Leipsick, au mois d'octobre 1815, un de nos maréchaux était engagé dans un gros d'ennemis; sa vie était menacée; le capitaine Parquin se précipite sur l'ennemi, à la tête de quelques soldats, et délivre le maréchal de France. Il est assis parmi nos juges, et si je le nomme, ce n'est pas que je veuille troubler le devoir de sa conscience par le souvenir d'un service rendu; non, messieurs, si je prononce ici son nom, c'est que je veux vous faire comprendre qu'il a été donné à Parquin de conserver l'une des gloires les plus pures de notre époque. Que M. le maréchal duc de Ueggio me pardonne si j'abrite sous la gloire de son nom l'infortune du vieux soldat. »

L'énioiion qu'éprouve le défenseur l'empêche pendant un instant de continuer son discours, et quand le maréchal duc de Reggio s'écrie : Le fait est vrai I une vive sensation se manifeste dans tout l'auditoire. L'avocat démontre bientôt l'attachement, le dévouement aveugle de son client au prince Louis-Napoléon, qu'il a constamment suivi depuis de longues années.

Après la plaidoirie de son défenseur, l'accusé Parquin demande la permission d'ajouter quelques paroles à celles que la Cour vient d'entendre.

(( Messieurs les pairs, dit-il, j'avais promis à une illustre princesse expirant sur la terre d'exil, de ne pas quitter son fils dans la position difficile où le sort l'avait placé. Voilà ce qui explique ma récidive. (On se rappelle que Parquin était un des accusés de Strasbourg.) J'ai rempli ce pieux devoir. Et, si du haut du ciel, où l'ont fait monter sa religion, ses vertus et ses bienfaits, la reine Hortense jette un regard ici-bas et voit avec douleur sou fils devant vous, je serai aperçu, je l'espère, moi qui partage linfurtune de ce jeune prince, qui, depuis de longues années m'honore de son amitié, et à qui j'ai voué tout le dévouement dont je suis capable. »

M« F. Barrot, après avoir encore prononcé la défense de Desjardins et de Bataille, cède la parole à M' Delacour, défenseur de Mésonan. Celui-ci , comprenant combien la déposition du général Magnan était capitale contre son client, s'efforce d'en affaiblir la valeur en cherchant à y trouver des contradictions.

M. Persigny demande à présenter lui-même quelques explications.

« Messieurs les pairs, dit-il, il y a sept ans que des études approfondies sur la grande époque consulaire et impériale, opposée dans mon esprit à l'époque actuelle, me vouèrent au culte des idées napoléoniennes. Ce culte vous explique mon dévouement à l'illustre race qui personnifie ces idées et au noble prince qui en est ici le représentant.

« Pour assurer le triomphe de ces idées, qui promettaient dans ma pensée la gloire, la grandeur et les libertés de mon pays, je n'ai pas hésité à me faire le soldat d'un homme, d'une famille.

« A une époque où il n'y a en France ni véritable autorité ni véritable liberté, où les partis et le pouvoir sont également impuissants, faute d'une personnification vivante des grands intérêts du pays....

M. LE cDANCELiER. — Je iic puis Uiisscr passcr ces expressions.

— J'ai voulu dire, reprend l'accusé, que l'autorité n'était pas assez forte et la liberté assez étendue. Je crois que c'est là une doctrine, messieurs les pairs, que vous partagez en partie...

M. LE ciuNCELiER. — Prcucz garde à vos paroles; n'en prononcez pas qui aggravent votre position.

— Je vous assure, répond l'accusé, que ce n'est pas mon intention.

M. LE c^A^cELlER. — Vous VOUS êtes déjà trompé; vous pouvez vous tromper encore.

— A une époque, reprend M. Persigny, où tout le monde veut commander et personne obéir, je suis fier d'avoir compris l'obéissance et engagé ma liberté dans le but d'assurer et d'agrandir les libertés de mon pays. Je suis fier d'avoir pris la devise de ce généreux roi de Bohême, qui vint mourir à Crécy pour la cause de la France, cette devise modeste, mais qui a aussi sa grandeur : Je sers.

« L idée napoléonienne , coniiinic M. Persigny en exposant le plan du gouverneineiit de notre temps, l'idée napoléonienne qui fut l'expression la plus sublime de la Révolution française, qui rattache les siècles passés au nouveau siècle, qui, du sein de la démocratie la plus agitée, fit surgir l'autorité la plus gigantesque, qui remplace une aristocratie de huit siècles par une hiérarchie démocratique accessible à tous les

LOUIS-NAPOLÉON

mérites, à loiiles les venus, à tous les talents, la plus graude orgaiii?aliou sociale (|ue les hommes aient conçue; l'idée napoléoiiieime, qui, prodigue d'égalité, veut aussi assurer au^c peuples les plus grandes libertés, mais ne leur en accorde la jouissance complète qu'après les avoir étayés de solides institutions, associant ainsi les doctrines de liberté aux doctrines d'autorité; l'idée napoléonienne qui songe surtout au peuple, ce fils de sa prédilection, ([ui ne le llatte pas, mais s'occupe sans cesse de ses besoins, et place sa plus grande gloire dans l'extinction de la mendicité et dans l'organisation du travail; l'idée napoléonienne qui marche à la lète des voies industrielles que sa glorieuse épée débarrasse de tontes entraves, et appelle l'Europe à une confédération politique; l'idée napoléonienne, enfin, cette grande école du dix-neuvième siècle, légitimée par le génie, illustrée par la victoire, sanctifiée par le martyre; l'idée napoléonienne, vous la connaissez, messieurs les pairs, car vous avez servi à ses triomphes, vous qui l'ûtes les compagnons de gloire de l'Empereur !

« Il faudrait une voix plus éloquente et plus digne de faire entendre ici la parole napoléonienne, pour vous en dérouler les magnifiques grandeurs. Ce n'est donc pas à nu humble soldat de cette idée à s'en faire l'iqiùtre devant un si illustre auditoire. A lui seulement, comme à tout citoyen, de pleurer el de gémir sur les m:ilhcurs qui ont renversé son em|)ire. A lui, comme à tout soldat, de verser des larmes sur la gr;mde calamité de Waterloo!... »

M. de Persigiiy s'efforce de continuer la lecture de son discours; mais il est sans cesse interrompu par M. le chancelier, qui prétend que ce n'est pas une défense, mais une brochure. L'accusé alors renonce à la parole en protestant contre la violence du président.

M"' Barillon, du moins, complète la défense de M. de Pcrsigny. Son discours renferme des détails biographiques trop intéressants pour n'être pas recueillis.

« La destinée de l'homme, dit-il, dépend des i)remièrcs impressions qu'il reçoit an début de la vie. On peut dire que trois de mes clients, M.M. Persigny, Lombard el Conneau, devaient être fatalement enchainé-i aux souvenirs de l'Empire, car ils font partie de cette génération enfantée au bruit des victoires, au milieu des miracles de 1809 et 1810; car le premier cri populaire qui frappa leurs oreilles, hit le cri magique et pénétrant de : Vive l'Empereur! car leurs premiers regards rencontrèrent le nom du grand homme inscrit partout, dans l'alphabet, dans les prières de l'enfance, dans les fastes, sur les monuments, partout enfin. La Er;mce entière n'élait-clle jias pour l'enfance de cette épofpie un livre élixpieut dont le nom de Napoléon remplissait toutes les pages.... (lommcnl la jeunesse de la France impériale aurait-elle pu grandir indifférente à celle mythologie de notre histoire contemporaine?

« C'est à celle école, si féconde en inspirations vivaf es et ineffables, que furent élevés Lombard et l'ersigny; el quoique leur jeune cœur, tout plein des émotions de cette époque, ait eu le temps de se refroidir sous l'influence calmante de la Restauration, les premières inclinations de leur enfance prévalurent, étions deux se dirigèrent vers la carrière des armes, mais par dos chemins différents. Persigny, entré dès 1827 à l'Ecole de Saunuu-, en devint l'élève le plus brillant et le plus remarquable, puisqu'il en sortit avec im premier numéro pour prendre place, en 1829, dans les

rangs du 4'^ hussards, où il demeura fidèle à son service jusciu'à la fin de 1830.

« Libéré par mi congé définitif, il qi;;iic l'épée pour entrer dans les rangs de la presse et pour y prendre la plume, qui lui semblait l'arme la plus active dans ce siècle de controverse et de discussions politiques. Après avoir essayé ses forces dans cette nouvelle carrière, il devint, en 1854, le fondateur d'une revue mensuelle intitulée : l'Occident français, et coiisacrée à l'examen de l'Empire el du système impérial. Cette publication, qui se faisait remarquer p^r des aperçus philosophiques et des théories élevées, attira l'attention de tous ceux qui avaient admiré l'Empire, el lui valut surtout les félicitations de la famille Bonaparte, qui voyait dans celte brochure un honnuage rendu à une grande vérité hislorique longtemps obsciu'cie par l'espril de parti. Celte circonstance le mit en rapport avec le prince

« Ici, continue le défenseur, je m'arrête pour vous exprimer un sentiment que partagenl tous mes confrères et qui, révélé à cette barre, ne peut être accusé de flatterie.

« Les expéditions du prince Louis-Napoléon peuvent être diversement interprétées, diverscmenl jugées. Les uns peuvent y voir le signe d'un entraînement irrétléchi, les autres l'expression d'un caractère ferme et persévérant; mais ce qui n'est ni contestable ni discutable, ce sont les éminentes qualités ipji distinguent le prince, et dont nous pouvons parler comme témoins croyables, nous qui l'avons pour la première fois rencontré au fond d'une piison, dans une de ces gr;uules épreuves auxquelles l'hounue politique n'est pas toujours préparé: ce qui n'est pas contestable, t'est l'ascendant immense, irrésistible qu'il exerce sur tous ceux qui l'approchenl; e'esl cette attraclion secrète qui appelle et qui retient; c'est enfin celle cordialité qui n'exclut pas la dignité et qui commande l'affeelion autant que le respect; ;'» tous ces traits, ajoute/, ce regard de famille ipii fui une des puissances de Napoléon; à ce portrait enfin, ajoutez le nom de Napoléon luimême; ce nom (pii entoure comme d'une auréole une tête vivante, el vous aurez, messieurs, le secret de ce dévouement entier, absolu, aveugle, je dirais presque superstitieux, qui enchaîne tous les accusés aux destinées du iirince, el (pii est devenu l'unique drapeau de l'expédition de Doulogue. ji

Ici le défenseur, après avoir rappelé plusieurs irails honorables de la vie de M.M. Persigny et Lombard, fait une peinlure touchante des soins donnés par le docteur Connean à la reine llortense pendant la maladie (pii la conduisit au tombeau. « — Celle princesse mourante, iijoute-t-il, avait écrit dans son testament cette phrase qui associera élernellcmenl son fidèle médecin à l'existence du jeune prince : « Je désire que mon fils puisse « le garder toujours auprès de lui. » Ce dernier vœu, messieurs, a été religieusement observé; car sur ce banc de douleur, vous apercevez Conneau à côté du fils de sa bienfaitrice. )i

On comprend quelle impression celle circonstance dut produire dans l'assemblée. Il se manifesta, en effet, un mouvemenl de satisfaction; puis l'éloquent défenseur continua de présenter la justification de ses trois clients, le docteur Conneau, Lombard et Rouffet de Montauban. Il soutient qu'aucun des accusés ne connaissait le projet du prince, et termine par un rapprochement curieux.

% Lorsque Napoléon tenta, en 1813, son fabuleux

LOlJIS-NAPOLfiON.

débarquemeiil, lorsqu'il monta sur le brick VInconstant, et confia aux flots la fortune du nouveau César, avail-il réuni tous ceux qui devaient figurer dans cet événement extraordinaire, tous ceux qu'un dévouement inébranlable attachait à sa personne? Non, Caml)ronne l'a dit dans sa défense, et l'iiistoire après lui; excepté Bertrand et Drouoi, personne n'était dans le secret de l'Empereur. Ce ne fut qu'après le départ, alors que sa profonde et mystérieuse conception n'avait plus à craindre les remontrances de l'amitié, que, rassemblant sur le pont du navire ses fidèles serviteurs. Napoléon leur dit : « — Amis, ce n'est point en Italie, mais en France, « que je veux débarquer! » Et tous lui répoïKlirent par une de ces soudaines acclamations qui saluaient toujours les grandes pensées de Napoléon... Qu'ai-je besoin d'insister davantage? Le prince Louis-Napoléon n'est-il pas nourri des souvenirs de l'Empereur, et ce mémorable exemple a-t-il pu lui échapper lorscju'il a tenté le débarquement de Boulogne. N'a-t-il pas dû renfermer son secret dans son sein , et attendre, comme l'Empereur l'avait fait , le moment suprême pour le révéler à ses amis? « Cambronne, messieurs, « fut acquitté par les juges de la Restauration. Ah ! je « vous en conjure, ne nous faites pas regretter leur in- « dulgence! »

Les autres accusés, le colonel Laborde, Aladenize, Toveslier, Ornano, parent du prince Louis-Napoléon et neveu du lieutenant général Ornano, l'im des membres de la Chambre des pairs; Orsi, réfugié italien, l'un des partisans de Louis-Napoléon et de son frère en 1832; Galvani, ancien sous-intendant militaire; d'Alnibcrt, secrétaire intime du prince; Bure, frère de lait et intendant de Louis Bonaparte, sont successivement défendus par d'habiles avocats, M"* Nogent-Saint-Laurent, Favre, Ducluzeau et Liguier.

Lorsque les plaidoiries et les défenses sont épuisées, le procureur général reprend la parole pour répondre principalement à M. Berryer.donlle discours a été, dit-il, plutôt politique quejudiciaire.il refaitlonguement la glorification delà Révolnl ion de Juillet et l'éloge du gouvernement de Louis-Philippe; il conteste au neveu de l'Empereur ses prétentions dynastiques et convient, en terminant, que les gouvernements qui préparent leur ruine et qui ouvrent des voies à leurs ennemis, ce sontceux qui luttent avec effort contre les généreuses tendances de l'esprit public et qui s'usent à les comprimer. Vérité vulgaire que le gouvernement de Juillet a pourtant méconnue lorsqu'il a ob-tinément résisté à l'opinion publique qui réclamait l'élargissement de la liste électorale.

Le prince Louis-Napoléon se charge de répondre en peu de mots à la longue réplique du procureur général, qu'il veut bien appeler un éloquent discour.'; : « — M. le procureur général, dit-il, vient de prononcer un discours très-éloquent; mais il était inutile. En priant M. Berryer de vouloir bien expliquer ici mes intentions dénaturées, d'expliquer mes droits, j'ai voulu par là l'aire mon devoir envers ma naissance et ma famille. M. Berryer a admirablcmeni rempli mon attente. Mais maintenant qu'il ne s'agit (|ue de mon sort, je ne veux pas me mettre à l'abri d'une exception; je veux partager le sort des hommes qui ne m'ont pas abandoimé au jour du danger : je prie M. Berryer de ne pas continuer ces débats. »

M. Berryer s'incline devant une résolution si noblement exprimée. Les débats étant clos, la Cour se retire dans la salle de ses délibérations pour prononcer sur les réquisitions du ministère public.

Trois jours après, le 6 octobre, elle prononce enfin son arrêt par lequel le prince Louis-Napoléon est condamné à 1 emprisonnement perpétuel dans une forteresse située sur le territoire continental du royaume ;

Le général Montholou, le commandant Parquin, Lombard et son ami Fialin de Persigny à vingt années de détention;

Mésonan à quinze années, le colonel Voisin, Forestier et Ornano à dix années ; Bouffé-Montauban, Bataille et Orsi à cinq années toujours de détention;

Conneau à cinq années d'emprisonnement; Laborde à deux années de la même peine.

Alexandre, dit Desjardins, Galvani, d'Almbert cl Bure sont acquittés.

Ainsi se termina l'entreprise de Boulogne. Nous n'essayerons pas plus de la justifier (pie nous ne croirions possible de la blâmer. Cette expédition, comme celle de Strasbourg, était pour ainsi dire commandée au prince par sa nature, par son nom. Il valait mieux pour lui, [lérir dans une tentative avortée, que de vivre oublié dans une obscure retraite... Depuis et dans ces derniers temps, le prince a cru devoir qualifier sévèrement sa conduite dans ces deux entreprises. En juillet 1849, pour nous borner à une circonstance, Louis- Napoléon, alors président de la Bépulili(pic, lors d'une visiie qu'il fit à la forteresse de Ilam, où il était resté enfermé six ans, adressa au maire de la ville ces paroles remarquables :

(I Monsieur le maire, je suis profondément ému de la réception affectueuse que je reçois de vos concitoyens, .liais, croyez-le, si je suis venu à Ilam, ce n'est pas par orgueil, c'est par reconnaissance. J'avais à cœur de remercier les habitants de cette ville et des environs de toutes les marques de sympathie qu'ils n'ont cessé de me donner dans mes malheurs.

« Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un gouvernement régulier. Quand ou a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace d'atmr voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que, dans les lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays. »

Voilà, certes, un discours digne de la grande âme de celui qui le prononce. 11 n'en est pas moins certain que ces événements portaient sou nom, et, grâce à l'imprévoyance du gouvernement, propageaient la connaissance de ses belles qualités et de ses droits jusque dans les hameaux les plus reculés, (lui oserait dire que le souvenir de ces deux aventures n'ait pas contribué à rendre quelques années après, non plus son nom, mais sa personne infiniment populaire?

Le prince fut donc enfermé dans la forteresse de Ilam, non loin de Péronne (dé|>artement de la Somme). Au moment où le greffier lui donna lecture de l'arrêt qui le condamnait à l'emprisonnement |ierpét«el : « — Monsieur le greffier en chef, lui dit-il, on disait autrefois que le mot impossible n'était pas français; il en est de même, soyez-en srtr, du mot perpétuel. »

Le général Montholon, ce vieil ami de l'Empereur dans les souffrances de la captivité plus peut-être que

LOUIS-NAPOLÉON

dans les prospérités de l'Empire, ce généreux complice de la lémcrité du neveu, associé à sa fauie comme à son cliàliment, eut le privilège de partager la captivité du prince d:vns la forteresse qui lui était assignée pour prison. Le docteur Cunneau, bien que n'ayant à subir que eiiui ans d'emprisoiniemenl, obtint aussi, sur sa demande, d'être enrcrnié an château de llani avec le prince auquel il avait voué sa vie.

Les autres condamnés furent répartis dans différentes maisons de force.

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