‹ Abraham Lincoln;Chapitre 2 sur 24 · NAISSANCE DE LINCOLN. LES QIAKERS. LES PIONNIERS · texte numérisé non relu

NAISSANCE DE LINCOLN. LES QIAKERS. LES PIONNIERS

Ahraham Lincoln naquit le 12 février 1809, dans une cnndiiion des plus humbles. Ses ancêtres, établis dans le comté de Hardin (Keu(ucky), appartenaient à la secte des quakers, secte qui prend le nom, parmi les initiés, (le Société chrétienne des amis. Georges Fox en avait été le fondateur eu Angleterre vers l'an 1637. Les persécutions exercées par le fameux protecteur Cromwell ]30ussèrent à l'émigration la majeure partie des adeptes, qui débarquèrent, l'an 1650, en Amérique. Trente ans plus tard, Guillaume Penn, converti à la doctrine de Fox, échangea une créance de 400,000 francs que lui devait le gouvernement anglais contre la propriété et la souveraineté du vaste territoire contigu à New-Jersey à l'ouest de la Delaware. Ce territoire, entre les mains des quakers, devint l'Etat de Pensylvanie. Là, libre de toute entrave gouvernementale, Penn appliqua le premier principe politique de la secte. Il voulut que les indigènes donnassent leur sanction au nouveau gouvernement, et il admit les hidiens pour un quart dans la représentation nationale. Le nouveau colonisateur, comme il le dit lui-même, « cherchait à donner force au pouvoir par rapport au peuple , et à garantir le peuple de tout abus de pouvoir, afin qu'il fût libre par l'obéissance légale ; car la liberté sans l'obéissance est confusion, et l'obéissance sans liberté est l'esclavage. »

Quand on étudie un homme de l'importance politique de Lincoln , il est nécessaire de connaître quels principes il a sucés avec le lait, quelles sont les

doctrines (jui, s'iiii-iilquaiit clans le cerveau de l'entant , ont dirigé le caractère de l'homme mvlr. En analysant la foi politique et religieuse des aïeux du jeune Abraham , il sera plus facile de saisir la vigoureuse et droite nature de l' ex- Président des Etats-Unis.

Dans kl vie ordinaire comme dans la carrière d(î Ihomme d'État, nous verrons reparaître, transformées peut-être, mais identiques quant au germe, les idées inspirées par Fox et ses disciples.

Ainsi par la constitution de Penn , résumée par lui-même en une phrase (jue nous venons de transcrire , il ressort clairement que les quakers devaient être les ennemis naturels du despotisme. L'histoire nous apprend en eflet qu'ils furent les premiers à se soulever contre l'Angleterre, lorsque éclata la guerre de rindépendance. Leur croyance religieuse leur défendait bien de prendre les armes et de verser le sang humain, mais, dans cette circonstance, l'amour de la liberté domina le sentiment humanitaire. Plus loin, nous verrons Lincoln faire le sacrifice à la nécessité de son horreur pour le sang, marcher un moment contre les hidiens, mais se hâter do rentrer dans la vie privée une fois l'expédition finie. Le métier de soldat lui a toujours été antipathique. Evidemment cette répulsion lui venait de son éducation première.

La grande idée qui a dominé Lincoln toute sa vie est celle de l'abolition de resclavagc. Les principes abolitionistes ont pris naissance chez les quakers. Un publiciste anglais nous apprend que « la traite des noirs fut toujours odieuse à la Société chrétienne des amis et que ce fut de l'Amérique du Nord, imbue des doctrines des quakers, que partit le signal de la giande croisade conhv l'esclavage. « Ils en demandèrent l'abolition dès 178.'î.

Le caractère distinclif des quakers est la bonhomie, riutelligence industrielle. Le nom donné à Lincoln par le peuple américain, qui l'appelait familièrement 01(1 Al>r (le père Abraham) , témoigne assez de la douceiu' de caractère (jue tous reconnaissaient au Pn'sident. L'iuteUi,i:ciice induslru'lle de sa race, il la possédait également, puisque, parti de rien, il était arrivé successivement à être bûcheron, épicier, maître d'école, avocat.

Ce sont encore les quakers qui pousseul l'idéal de Ibonnêleté jusqu'à prosci'ire le serment comme une chose illégitime et qui ont inscrit dans leurs dogmes qu'une simple déclaration négative ou affirmative suffit.

Le fond du caraclère de Lincoln a été l'honnêteté, et celle vertu était ini article de foi pour la secte dans lacpielle vécurent ses ancêtres, tous pionniers.

Le Yankee se fait naturellement pionnier. Cette appellation, dont l'Amérique possède aujourd'hui l'usage presque exclusif, est d'origine toute française. Ou désignait sous ce nom, du temps de François 1", les soldats chargés d'exécuter les travaux matériels qu'exigeaient l'attaque et la défense des places. En 180;{. Bonaparte, premier consul, fit des militaires noirs et de couleur, provenant de nos colonies, un bataillon de pionniers qu'on nomma les pionniers noirs. Les soldats et les sapeurs du génie sont aujourd'hui les pionniers chargés, lorsque

LIÎVCOLN. M

lurmée est eu marche, de cuuper les haies, d'aplanir les lusses et de lïayer un passage dans les lieux sans routes ni communications. L'analogie a fait donner ce nom aux hardis travailleurs qui, dans FAmériqiie du Nord, s'avancent dans les immenses forêts vierges pour les défricher et y apporter la culture et la civilisation.

Le pionnier américain est forcé de ne compter (pie sur hii-nième. Armé de sa hache, il est assez fort pour mépriser les obstacles et dompter la nature. Arrive-t-il dans un lieu désert , il se fait ouvrier et ingénieur. En cinq ou six heures il s'est construit un abri pour lui et sa famille. Quelques branches darbre lui ont fourni les murailles et le toit de sa cabane. Le lendemain il incendie la forêt et crée un champ dans lequel il sème du maïs et des pommes de terre. 11 éclaircit les environs le plus cpi'il le peut, car, dans cette vie toute de hasards dangereux, il faut voir venir de loin Fennemi. Outre les bêtes fauves, il y a surtout à redouter l'Indien , l'ennemi implacable du blanc, de cet envahisseur acharné qui chaque jour le repousse plus loin. Le pionnier se regarde comme légitime possesseur du sol qu'il défriche ; l'indigène, lui, se croit le propriétaire naturel de ce sol envahi. De là une guerre atroce entre colons et Indiens, qui dure depuis la découverte de l'Amérique.

Dans cette vie où tout est danger, le Yankee, abandonné à lui-même, n"ayant pour protecteur que son rifûc, apprend le courage et la prudence à chaque pas. Souvent même, malgré ce courage et cette prudence, il succombe sous les coui)s de ses ennemis, qui guettent chez lui un instant de défaillance, un moment d'oubli. C'est dans une minute de confiance fatale que le grand-père d'Abraham Lincoln, l'un des premiers pionniers du Kentucky, fut surpris et tué parles Indiens, pendant qu'il était à la chasse. Sou petit-fds, qui pendant quelques années mènera conmie lui la vie de pionnier, échappant à la haine des Indiens, devait tomber frappé par une Italie américaine.

La famille Lincoln, privée de son chef, se décida à quitter le Kentucky cl à chercher dans l'Indiana les ressources nécessaires. EUe se fixa dans le conili'de Spencer, qui était alors une solitude pvescpie inhabitée. Le père d'Abraham vit, comme avant, la misère s'attacher à ses pas, et une mort prématurée, arrivée en 1819, vint l'enlever à sa femme et à ses truis enfants, qu'il laissait sans ressources.

Alâraham Lnicoln a\ ait dix ans.

KDl CATIiJ.N DE LINCOLN. SES PREMIKr.ES ANXÉES.

Le jeune Lincoln se trouvait, dès ses premiers ans, l'unique soutien de sa mère malade, d'un frère et d'une sœur plus jeunes que lui. Pour venir en aide à cette famille abandonnée, Abraham n'avait que des bras aux muscles à jieine formés. Mais Lincoln, élevé par des pionniers, dans la sobriété et la fermeté d'âme des (^uâliers , avait une volonté de fer. On lui avait enseigné, à lui tout enfant,

12 LhXCOLiN.

ce qu'il devait pratiquer comme homme. Ses aïeux et son père lui avaient appris l'homogénéité des idées, la consistance du caractère.

Les pères américains s'étudient à faire des hommes. Ils prennent à cœur leur devoir et n'abandonnent pas aux hasards d'une éducation mercenaire le soin d'élever leurs enfants. Le Yankee se réserve toute la responsabilité que lui impose le devoir. Comme le Français, par exemple , il n'accepte pas la paternité facile.

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J. IpefU

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Mort du père d'Abraham Lincoln.

Chez nous tout cela est bien différent.

Il ne faut pas qu'une vertu embarrasse notre existence. Nous sommes légers, on nous le dit tous les jours, et nous en tirons vanité comme s'U y avait de quoi. Oubliant volontiers qiie Xoblujation est l'expression nécessaire du droit , notre instabilité rationnelle nous a dotés d'une conscience bon -enfant, qui nous bourrelé doucement de remords émoussés et nous laisse vivre notre vie sans nous en douter, absolument comme M. Jourdain faisait de la prose.

Dans le rôle de père , comme dans tous ceux que nous imposent les lois civiles et morales, nous admettons le plaisir, nous n'acceptons pas la gène.

Aussi, que faisons-nous de nos enfants? — Des impuissants, des inutiles.

LL\COLiN. 13

Abraham Lincoln ne devait ôtre ni l'un ni l'autre. Elevé à l'école du travail, il accepta vaillamment le devoir de travailler. Ses ancêtres et son père lui avaient appris la dignité humaine en lui inculquant , comme premier principe , que l'homme ne doit compter que sur lui-même; il ne chercha que dans sa volonté et son énergie le moyen de gagner son pain et celui de la lamille. 11 se fit successivement garçon de charrue dans une ferme, manœuvre dans une scierie, apprenti charpentier.

La vie était dure, mais il se battait 'contre la vie. 11 mena cette dillicile exis-

Liiicola, tloUeur da bub, deuctiuiiaut la rivière Wuubaeli.

tence jusqu'à l'âge de vingt et un ans, dans l'Indiana. En 1830, il se sentit pris de ce besoin de mouvement qui est, chez le Yankee, un besoin nécessaire, impérieux. L'idée lui vint de sauter à quelques centaines de lieues, dans l'ouest, pour y faire fortune ; il émigra dans l'Ulinois, sur les bords du Mississipi.

IL EMIGRE DANS h ILLINOIS.

L'Ulinois est un pays plat, semé de bois, de marais, de prairies. Son sol trèsfertile, son chmat très-doux, sa position entre les rivières le Mississipi, l'Ulinois, le Kaskaskia, l'Ohio, le Wasbach, le Muddy-River et le Rock, en font un des plus beaux pays de l'Amérique. Les fleurs sauvages que l'on rencontre partout, au

liorcl des grandes routes, dans les champs , et principalement au milieu des prairies, forment, par leur variété et le luxe de leurs couleurs, le plus bel échantillon de la flore des deux mondes. Les grands arbres ol les longues lentisquosqni iroisscnt le. long des grandes rinères dénotent une puissance de végétation devant lacpielle la jiensée humaine ne peut .s'empêcher de s'incliner.

Si, maintenant, on remonte le passé liislorique de l'illinois, on rencontre les ]ieiiplades indiennes occupant le pays, élevant cà et 1;\ quelques huttes de peaux de bêtes et vivant dans leur indolence primitive. La civilisation arrive aA^ec des Français venus du Canada en 1.593. Ces Français .se groupent et bâtissent au sud le fort de Chartres. Ce fort n'était pas alors une redoutable citadelle. Son CMceinie quadrangulaire occupait à peine deux arpents. Aujourd'hui, il est moins qu'une ruine, car les fermiers du voisinage ont pris toutes les pierres du fort de Chartres pour en faire les murailles pacifiques d'une bergerie ou d'une étable à bœufs. 11 faut couper les arbustes et les A'ignes sauvages qui la recouvrent pour reconnaître l'empreinte guerrière que la France a laissée à cette place.

Ce fut encore un Français, le père Gravier, qui fonda la première ville dans l'illinois. A quelques lieues du fort, une station de mi.ssionnaires créa la cité de Kaskaskia qui fut longtemps la capitale du pays, et ipii n'est plus à l'heure qu'il est qu'un pauvre village de 4 à 500 habitants. Un autre père missionnaire français, Pinet,fondala seconde ville, qui prit d'abord le nom deCahokia, transformé plus tard en celui de Cahos, mieux approprié à l'état du pays plein de marcs d'eau, d'accidents de terrain, de constructions sans .symétrie élevées à la diable, et dont les propriétaires semblaient s'être ddinié lo mot pour faire un assemblage étrange.

Ce fut l'astucieux et entreprenant Mazarin qui désigna Tlllinois aux colons français. Le malin cardinal avait un plan , celui d'enserrer les Anglais , avec lesquels nous étions en guerre, dans un réseau de colonies françaises qui, se resserrant de ydus eu plus, auraient fini par les refouler sur les plages de l'Atlantique.

Malheureusement., Mazarin mourut sans avoir pu fortifier ce système de colonisation agressive, et, deux ans après sa mort, eu 100,3, le honteux traité de Fontainebleau se signait et la France cédait à l'Angleterre le Canada et la Louisiane occidentale comprenant alors l'illinois, le Missouri, etc. L'Amérique reprit à l'Angleterre ce territoire, comme le reste des litats-Unis, lors de la guerre de l'Indépendance en 1783.

Un rapport du capitaine anglais Pittman, à la date de 1710, fait connaître qu'à cette é[)oque l'illinois était le plus important grenier d'abondance des deux hémisphères. D'après ce statisticien, qui nous semble sacrifier un peu trop à l'enthousiasme, un fermier de l'illinois fournissait à lui tout seul une quantité de farine suffisante pour nourrir pendant une année les troupes d'Angleterre. 11 est vrai qu'à cette époque, pas plus chez nos voisins que chez nous, les né-

LINCOLN. la

ressités de la guerre ne créaient pas, comme de nos jours, un besoin aussi développé de régiments et d'escadrons, el que, dans cette circonstance, le capitaine Pittman n'a voulu parler que des troupes anglaises qui occupaient le pays. Un tait non moins curieux que rapporte le même auteur est celui-ci : « L'abondance élait telle dans ces régions fertiles, et la main-d'œuvre si rare qu'un ouvrier était nourri et entretenu pendant le cours d'une année, pourvu qu'il donnât deux mois de travail à la terme, l'un à l'époque des semailles, l'aulre à relie des moissons. »

Ces temps-là étaient bien changés au moment où Lincoln arrivait dans Flllinois. Abraham reprit d'aburd son métier de garçon de charrue dans une ferme oîi on demandait un long travail poiu^ un faible salaire. L'énergie américaine avait peuplé largement le pays ; les bras des travailleurs ne manquaient pas et la concurrence était assez forte pour empêcher les ouvriers de la campagne de devenir siibitement millionnaires.

Au milieu du paisible et monotone travail auquel la destinée le condamnait, Lincoln rêvait à l'indépendance un peu sauvage de ses premières années. A l'arrière de cette charrue qui se traînait péniblement dans le sillon, il se rappelait la libre existence de pionnier qu'avaient menée son grand-père et son père. Cette rude vie de défricheur oii on est exposé tous les jours à tomber sons la flèche invisible de l'indien, où l'on se bat corps à corps avec la nature, n'avait que des attraits pour lui. Le joug de la domesticité lui pesait aussi lourdement que celui sous lequel se courbait l'encolure puissante de ses bœufs. La dure loi du besoin avait beau s'imposer à lui fatale et impérieuse, il ne pouvait étouffer ses aspirations d'indépendance; il voulait bien subir la misère, mais il demandait la liberté dans la misère. Enfin, par un beau jour de généi'eux soleil, par une de ces matinées où les oiseaux voyageurs ressentent l'irrésistible désir de locomotion et la soif de l'espace, dans la saison où la caille, par exemple, se brise cpielquefois le crâne contre le plafond de sa cage, parce que des barreaux rendent impuissants les efforts acharnés de ses ailes, par une aurore de printemps enfin, Abraham Lincoln sentit se l'éveiller en lui l'instinct national, le besoin des grandes solitudes de l'ouest. Il partit pour la frontière qui sépare l'Illinois des territoires indiens. Là il vécut de sa chasse et de sa culture comme avaient vécu ses pères.

Il mena pendant deux ans ce qu'on appelle la rude de fie frontière. Dans ce genre d'existence où pourvoir à ses besoins matériels est le premier soin, Lincoln cultivait du maïs, se livrait à la chasse dans les bois et les prairies. Mais la chasse devient de plus en plus difficile. La chair ou la dépouille des animaux sanvages est ardue à conquérir. Les fauves, traqirées d'un côté par les Indiens^, par les colons de l'autre, s'enfoncent de plus en plus dans les forêts. Il faut souvent de longues courses j)our les atteindre; le plus souvent il faut échanger un coup de carabine avec l'indigène qui les poursuit comme le traqueur. C'est dans ce moment et sur le terrain de chasse que la haine innée entre Américain et Peau-Rouge éclate. Un duel de ruse et de courage se livre dans ces vastes soli-

Ifi LINCOLN.

Indes où riiomme pâle est souvent la victime. Rien ne peut l'éconcilier ces deux ennemis qui sur la frontière se disputent le même butin.

Lincoln devait avoir non-seulement du courage, mais de bons yeux. Celte vie de pionnier devait forcément lui apprendre la circonspection, car tous les jours sa vie était menacée et il fallait la défendre contre la ruse des sauvages qui lui avaient appris, en tuant son grand-père, que, pour un traqueur, la plus légère imprudence est le suicide. Tout en développant ses forces pliysitiues, Abrabani lortifiail sou caractère déjà si bien trempé. A cette école de laborieuse mais d'attrayante liberté, il apprenait la prudence.

IL SE FAIT BATELIER SUR l'oIIIO.

Il est bien rare que l'on s'enricbisse dans la rude vie de frontière. Pas plus que ses ancêtres, pas plus que son père, Abrabam n'avait amassé quantité de dollars dans l'existence à demi sauvage de pionnier. Pour les siens et pour lui-même, le coureur de bois voidait acquérir. 11 ne rechercbait pas la fortune en avare, il ne plaçait pas le bonheur absolu dans une pépite dor. Non. Dans l'aisance qu'il enviait, Lincoln n'aspirait qu'à l'indépendance. Il savait que dans un pays libre comme l'Amérique , il n'y avait que la pauvreté qui pût vous forcer à abdiquer jusqu'à un certain point cette liberté, en vous plaçant sous l'autorité d'un autre. 11 savait aussi qu'il n'y a pas aux États-Unis de sot métier, et que les bras et la volonté étaient un capital facile à placer; il pouvait comme tant d'autres en tirer parti.

Il se décida donc à rentrer dans la vie civili-sée et repassa la frontière de rillinois. Il accepta un compromis entre son besoin d'indépendance et la nécessité: il se fit batelier surl'Ohio et le Wasbach.Tout en descendant ces grandes rivières, soit sur un radeau, soit sur des bateaux chargés de farine, Lincoln, en véritable Anglo-Saxon, ne perdait ])as son temps. Son esprit positif, comme celui de tous .ses compatriotes, ne se laissait pas aller à la rêverie, à la ((infemplation de cette luxuriante nature. L'idée de l'art et du beau n'est pas ce qm entlamme d'ordinaire les intelligences américaines. Le Yankee qui a pris pour devise : Ti/Jics « money, n'est pas contemplatif comme un Oriental. Il a tout un monde à défricher, à civiliser; il n'a pas le loisir de s'abîmer dans des rêveries improductives. Il faut du pratique en tout à ci'tte nation (jui a une sainte horreur de la concentration. Lincoln était de son pays et de son époque : non pas pour tuer le temps, mais pour l'utiliser, il lisait sur son radeau.

La littérature américaine reflète nécessairement le caractère national. « C'est , « dit M. Phdarète Chasles, une Uttérature aussi éloignée que possible du repos (c classique. C'est une littérature d'informations, de renseignements; éminem- « ment périodique , éminemment journalière, changeante, cherchant l'avenir, « voulant .s'enquérir du présent et ne comprenant pas la quiétude de l'artiste te qui demande à de longues veilles la reproduction exacte , savante , absolue de « .sa pensée. La variété, le ren.seignement , la nouveauté, l'éclat et même là

« tapage remplissent tout l'espace; tout est mobile et jn'esst^; tout tait, tout se « transforme. L'écrivain classique ressemble au sculpteur qui veiit graver sur la « pierre, et pour l'avenir; la nouvelle littérature américaine est un télégraphe

l/„,ul„ UuU.n-un (nui si.,lln).

« éleclricp,ie dont le seul emploi est de iransniettrc r;i[)id emeul In nouvelle « l'image et l'idée- »

Ce genre de littérature , qui est surtout colle du journalisme, aide puissamment l'activité nationale. Par leur multiplicité et leur bon manlié, les journaux.

i8 LINCOLN.

qui Ihviit à plus do riu({ cfuls millions d'exemplaires par an, pénètrent rlans toutes les classes de lasociétt'', initient chacun ;ila vie politique, entretiennent chez tous cette ardeur civique qui fait que le Yankee ne se laisse point aller aux hébétements de l'indifférence. Dans les natures élevées comme celle de Lincoln,

a périodicité, cfui effleure tontes les questions, éveille le liesoin de connaître et

'excite.

Abraham le batelier, sollicité dans son ardeur d'apprendre par les excitations salutaires des publications à bon marché, s'attacha à connaître la science vers laquelle le portait plus particulièrement la tendance de son esprit. 11 médita les lois, étudia la politique et les principes du gouvernement de son pays. Tout en amenant .ses trains de bois ou ses chargements de farine dans le Mississipi . le i\itur li(mime d'Ftat uu'u'issait son esprit dans l'étude de la Constitution et du Code américain.

Son intelligence ({ui, sous une responsabilité précoce à la mort de son père, avait pris de la fermeté, s'était as.souplie à la prudence dans ses épreuves de pionnier, sliabihiaif aujourd'hui .'i la méditation. Aliraham Lincoln se faisait homme.

LINCOLN AIU'EXTEIU, ITCnF.UON , ÉI'ICIKU, M.viïllE n" ÉCOLE, AVOC.iT.

Oui'lqiies livres de géométrie élémenlaire attirèrent pins particidièrement latlcution d'Abraham. Ces études absorbèrent un moment les aptitudes de .son esprit positif. Son génie pratique lui lit bientôt comprendre tout le parti qu'il pouvait tirer de l'art qui consiste à mesurer les lignes droites ou les angles. Le jour où il comprit que son éducation était faite en géométrie, il songea à applirpier pratiquement cette science et il s'écria courageusement : Go heaJ! en avant ! Une fois que le Yankee a prononcé ce mot qui préside à toutes les phases de sa destinée, il ne roi:ule jilus. 11 manche liravemeni là oîi sa résolution le conduit. Lincoln se lit arpenteur. 11 était alors dans le comté de Sangamon. Cette profession commençait à apporter cpielque petit Inen-ètre à sa condition , lorsque éclata, en 1837, la crise financière qui enleva aux propriétés toute leur vaièUt. Les ventes ou les échanges de terrains furent suspendus et le nouveau métier d'Abraham devint une sinécin-e ruineuse. Peu à peu ses ressources s'épuisèrent, et un jour il en l'ut réduit à veudre ses instruments, ses jalons, ses fiches, sa chahio d'ari)entage , son grapliomètre.

Y'oilà donc encore une fois le pauvre Lincoln réduit à la misère. Mais il était fort, il était robuste. La vie à demi sauvage qu'il avait ineuée, soit sur la tronlière en face des .Inwa , des Kan, des Nébra.ska, soit comme batelier sur rOhio et le \A'asbach, avait fortifié ses muscles et lui avait fait une solide coustitution.

Kii effet, pour que ré(hicalion soit fructueuse et complète, il faut qu'elle pri'iuic l'cufaut an berceau. Pour i l'c'er uu homme aussi conqilet que possible.

dont les facultés physiques soient en harmonie avec les facultés morales, il faut le cultiver ab ovo, le prendre dans l'œuf, comme dirait Sterne.

Si, au lieu d'être élevé dans le travail quotidien, par un père pionnier; si, au lieu d'avoir accepté dès l'âge de dix ans la responsabilité de nourrir sa mère , sa jeune sœur et son jeune frère , Lincoln eût été fils de bourgeois et eût reçu l'éducation de nos collèges français, sous une discipline faitepour annihiler sa nature physique, il aurait, comme (ant d'entre nous, payé de l'énervement de son corps , de la virilité de son énergie morale , et du tiers de son existence, le mince bagage intellectuel dont l'Université dote ses élus.

Le premier devoir de l'homme est de se bien porter. Lincoln était riche d'une santé robuste. Aussi n'hésita- t-il pas un seul instant à reprendre son ancien métier. Ses bras, habitués à manier la liache du biicheron, firent de nouveau évoluer l'instrument dont chaque coup ébranle ces vieux géants des forêts du nouveau monde. l{edevenu ra/'l spitter , il se mit à débiter des traverses pour les chemins de fer. Comme il était déjà un peu connu dans l'Illinois par son intelligence et les quelques applications qu'il avait pu faire de ses connaissances, le sobriquet de rail spitter fut accolé à son nom de Lincoln et lui est resté jusqu'à la iin.

Il trouva encore l'occasion de s'engager comme portefaix et manœuvre sur les bateaiix à vapeur du Mississipi qui font le service de la Nouvelle -Orléans. Comme quelques années auparavant, les pérégrinations fluviales ramenèrent l'ardeur de la lecture. Ses épargnes lui servaient à acheter des revues et des livres à bon marché, dans lèscpels il s'absorbait lorscpie la manœuvre lui laissait quelque repos.

Les économies momentanées qu'il avait réalisées dans la profession d'arpenteur lui avaient donné du goût pour les positions indépendantes. Il avait compris qu'à lui, tout comme aux autres, il pourrait lui arriver, avec quelques efforts, de sortir de la subordination à laquelle, pour la quatrième fois, l'assujettissait la misère. Il résolut de tenter encore la fortune, aliandonna la batellerie et vim s'installer épicier dans la petite A'ille de Decatur.

Toujours ambitieux de s'élever, Abraham chercha à utiliser les connaissances dont la lecture avait meublé sa mémoire, et une fois son magasin d'épicerie fermé à la nuit tombante, il appelait à lui les petits enfants et les adultes et leur enseignait un peu de ce qu'il avait appris tout seul. Pour parler plus simplement, il se fit maître d'école. Il inculqua à ses élèves les principes de cette religion sobre et sans faste que lui avaient enseignés ses pères. Avec cet esprit lucide, cette diction claire qu'il apporta dans la suite à l'exposition des questions les plus ardues, il développa devant les enfants et devant les jeunes gens qu'on lui confiait les idées saines et droites qui ont fait la gloire de sa trop couiie carrière. En instruisant les enfants, il cherchait à faire des hommes.

Dès que ses élèves savaient lire, il leur faisait étudier les articles de la Constitution américaine et leur expliquait les droits et les devoirs du citoyen.

2>(J LIKCOLN.

I iomljion les hommes qui ont appris à lire sous Lincoln doivent être fiers aujourl'hui d'avoir reçu les leçons d'un pareil maître! Quel exeifiple de persévérante énergie il a légué à ses disciples de Flllinois!

De maître d'école à procureur il n'y a que l'épaisseur du code. La distance éta'.t à moitié franchie par Lincoln qui avait déjà étudié les lois de son pays. Le hasard lui fournit le moyen de passer de la chaire du pédagogue au bureau de l'avocat. Une place de clerc se trouvait vacante chez un de ses voisins, propriétaire d'un office. 11 remplaça le clerc et se fit homme de loi. Par son travail et sa ]iersévérance , il acquit une connaissance approfondie du droit. Il s'établit pour SI m compte et bientôt son instruction solide, sa grande réputation de droiture, ses manières afi"ables lui valurent une clientèle importante. Il quitta la petite ville de Decalur pom- Springfield, et là, sa renommée le suivant, il devint l'avocat le plus distingué du barreau. Il avait alors 26 ans (1837) et e.xerçait sa profession de concert avec son associé John T. Sewart.

Par sa seule volonté, par sa ténacité dans une noble ambition, le simple rail spitter est devenu l'homme distingué à qui tous les plaideurs de l'IUinois veulent confier leurs causes. Il a dignement captivé la considération, cette considération si enviable qui va le lancer dans la vie politique.

C'est ici que la grande histoire d'Abraham Lincoln commence; c'est maintenant que nous allons le voir aux prises avec les difficultés d'un tout autre ordre. Mais Lincoln sera toujours le même homme, il ne variera ni d'allures ni de sentiments : le travail et la misère, le quakerisme et l'étude en avaient fait un homme complet. Il était prêt pour ses hautes destinées.

VIE POLITIQIE nr. I.nTOI.N. — I.V f.ONSTITlTION DES KTATS-VMS. — nÉPIBLICAlNS ET DÉMOCRATES.

Pour apprécier les événements, pour juger les hommes, il est essentiel de connaître le milieu politique dans lequel ils se meuvent , dans lequel ils vivent. Le document national qui résume le caractère d'un peuple, son passé, ses aspil'ations vers l'avenir, c'est la constitution de ce peuple. On a dit, et avec raison : M Une nation n'a que le gouvernement qu'elle mérite. » Voyons donc, avant d'étudier l'homme politique dans Abraham Lincoln, quelles sont les bases sur lesquelles le grand fondateur de la répubhque américaine avait posé l'édifice social et politique des États-Unis. Étudions sa Constitution.

En Amérique, la commune existait avant l'Etat, et la république étant l'image de la famille, qui n'est qu'une commune en petit, devait être fatalement la forme d'un gouvernement librement discuté et facilement accepté. La commune, aux États-Unis, est un individu distinct dans l'Etat. Elle est complètement maitresse de prendre toutes les mesures qui lui paraissent convenables sans que le irouvernement central ait à intervenir. Il est d'axiome politique que chaque individu est le meilleur jvige , eu ce qui ne touche que lui-même , de ce qui lui

convient ou ne lui convient pas. Aussi la souveraineté réside-t-elle dans le peuple qui nomme ses select-men, magistrats auxquels est confié le soin de la commune, et qui ne représentent que le pouvoir exécutif chargé d'appliquer les mesures votées par tous les éle(;teurs réunis.

Le peuple nomme également les officiers publics chargés de prélever les taxes, ceux dont les attributions sont de faire exécuter les règlements de police; il nomme même le greffier et le caissier de la commune. Une indemnité est allouée à chacun, et nul ne peut, sous peine d'amende, refuser l'emploi dont l'a honoré la confiance de ses concitoyens.

L'Etat a cependant une certaine action, mais bien limitée, sur la commune. Si la législature vote des travaux et la perception d'un impôt, la commune est forcée d'obéir. Mais la manière dont cet impôt est perçu ne regarde pas l'État. On lui envoie l'argent que la loi a décrété, il n'a pas à exiger davantage.

Tout est combiné, dans l'organisation de la commune, pour laisser à chacun son indépendance aussi complète que possible. Aussi aux Etats-Unis l'homme est citoyen. « Cette préoccupation de l'indépendance personnelle , dit M. Bclloc, a fait que l'autorité des magistrats a été restreinte autant que possible. Pour cela on a employé deux moyens : d'abord on n'a concédé les fonctions municipales que pour un temps extrêmement limité , une année, par exemple ; ensuite on a disséminé l'autorité dans un grand nombre de mains. Chacun s'accoutume à regarder la prospérité de la commune comme son propre ouvrage ; il y prend intérêt et l'aime en raison de l'importance qu'il y a acquise et de la somme de bien-être qu'il en retire. »

Au-dessus de la commune est YÉtat. tlhaque État a une existence propre. C'est une répul^lique indépendante dans la grande république. L'État a ses lois, ses administrateurs, qui ne relèvent d'aucune autorité supérieure. Dans chaque Etat, le pouvoir législatif est exercé par deux assemblées élues. L'une est le Sénat, l'autre la Chambre des représentants. Les représentants sont nommés pour un an, les sénateurs restent deux ou trois années en fonctions. La Chambre est renouvelée intégralement, le Sénat par tiers; de telle sorte que cette dernière assemblée renferme toujours des hommes habitués aux affaires.

Au sommet de l'édifice constitutionnel se trouve placé le Congrès, composé d'un Sénat et d'une Chambre des représentants. Tout le pouvoir législatif réside dans leurs votes. Le pouvoir exécutif est confié au Président des Etats-Unis qui, de même que le Vice-Président, est nommé pour quatre ans.

C'est à la Constitution fédérale rédigée par Washington que les Américains doivent le développement exceptionnel qui , en soixante ans , a fait de leur nation une nation de premier ordre. La liberté est comme le soleil, tous les peuples aujourd'hui veulent se réchauffer à ses rayons. La Révolution française, en la faisant luire sur l'Europe, a été pour les États-Unis le plus puissant agent de colonisation. En Amérique, les colons trouvent plus de liberté , plus d'avantages matériels, plus de privilèges sociaux et politiques que ne leur en offre

]a leire iiataie : ils y omigreiit eu masse; la i;iien'e uièiiie n'a pas arrêté ce mouvement.

Dans ce pays, où l'individualité est laissée à toute son initiative, persuune ne rougit de sa position, quelque infime qu'elle soit. Tel marchand qui s'en va par les rues, traînant son baquet et criant des pomuKîs du Canada, sera millionnaire domain, ])oiu' redevenir pauvre qiudques mois après et refaire définitivement fortune si, au milieu de toutes ses péripéties, l'intelligence et la probité n'ont jamais été entamées. Les Orientaux regardent les choses les plus étonnantes sans être jamais surpris, mais ce n'est là que de rindifférencc apatliique; c'est réellement pour rAméricaiu que le poëte Horace a écrit sou proverbe : \il //liinri, ne s'étonner de rien. Le Yankee, qui ne doute de rien, ne saurait, par simple logique , avoir les dédains niais que les races aristocratiques professent pour ce qu'elles appellent ini honinic de rkn^ elles qui ne sont plus graud'chose. La réussite d'un hianme de volonté et d'intelligence n'a rien cpii étonne dans ce pays de liberté.

Les parvenus, dans cette démocratie, sont d'essence nationale.

Le succès d'Abraham Lincoln comme avocat n'a donc rien de surprenant aux Ktats-Unis. 11 était honnête, conciliant, ferme dans le droit comme dans ses devoirs, et aussi légiste qu'aucun avocat de Sprnigfield. Il avait alors treide ans. En politique il était rangé dans la fraction îles whigs avancés. Pour les ^\'lligs, l'unité de la république marche avant tout, l'n pour tous, tous pour un, voilà leur devise. Nous verrons combien Lincoln a été fidèle à ce principe sauveur qui, grâce à son énergie tenace , a été maintenu par un temps de guerre civile où l'indivisibilité des Etats-Unis a été si terriblement menacée.

Les whigs, plus rationnellement appelés républicains, forment le parti iqi- ])0sé à celui des démocrates, aiiuexionistes forcenés cp^ii poussent le libéralisme jusqu'à vouloir démocratiser tout le continent américain. Par uiu' étrange inconséquence, ces torys ou diMuocrates, si fanatiques de liberté, sont les soutiens des esclavagistes.

LINCOLN EST ENVOYÉ REPRÉSENTANT Al' CONGRÈS IIE WASIUMiTON . H. EST ÉLC l'RÉSIUENT

DES ÉTATS-ÎNIS.

Lincoln , qui avait siégé pendant trnis anm''es consécutives à la législature de son Etat, fut envoyé au Congrès, en 18i7, par le parti républicain de l'Illinois. Il entra pour la première fois à la Chambre des représentants, à "Washington , le premier lundi de décembre. Il fut un de ceux qui, dans cette enceinte, blâmèrent la guerre que les Etats-Unis venaient d'entrepreiulre contre le Mexique, n la désapprouva énergiquement comme injuste et ini^onstitutionnelle. Ce respect de la Constitution, qui éclate ici publiqueujent , nous le vernjus dominer sa vie politique.

L'abolition de l'esclavage troma en lui un iiide champion t't U ne laissa pas

échapper une occasion sans ulïirmer dans te sens sa C(jnvicti(iu île famille confirmée parles réllexions de Fâ^e niùr.

«Deux ans plus tard, » dit A. Malespine, riiomme de France qui connaît le mieux les Etats-Unis et qui a toujours si courageusement défendu la c^use du Nord, « Lincoln soutint, en 1858, contre le sénateur esclavagiste Douglas (Stephen) , une mémorable lutte oratoire. 11 le suivit de ville en ville , prenant la parole après lui devant le même public, traitant à fond la question de l'esclavage, et rélor(|uant tous ses arguments avec tant d'énergie, de netteté d'esprit et d'éloquence entraînante , rpril attira sur lui tous les regards et se plaça au premier rang des hommes politiques de son pays. Il faut surtout r(?chercher dans les discours de Lincoln , du tact , de la méthode , une logique serrée , une lionne humeur spirituelle. Un journal de Chicago disait de lui en 1858 , qu'il (truH une lucidité toute française. Lorsqu'il abordait une question, il l'épuisait; ses adversaires auraient pu , sans regret, rendre les armes avant d'engager la lutte. Il est vrai que jamais il ne s'est fait l'avocat d'iuie mauvaise cause. »

Au commencement du printemps de 1860 , il n'y a plus en Amérique de jiartis, ni whigs, ni torys, ni républicains, m démocrates. Après la généreuse tentative et l'exécution de John Brown, le premier martyr de la cause abolitioniste. deux intérêts étaient en présence. La grande République menaçait de se scinder eu deux confi ''dérations, celle du Nord, celle du Sud; celle de l'alxilition^ celle du maintien de l'esclavage. On était à la veille de l'élection présidentielle.

Le ^3 avril 1861 , trois cent trois délégués assistent à la convention qui, sur la désignation du parti démocratique, se tient à Charleston (Caroline du Sud . Plusieurs candidats sont sur les rangs, mais la division se met dans le canq» sudiste, et le sénateur Douglas ne peut obtenir la majorité après dix séances très-agitées.

La convention du parti conservateur-unioniste s'ouvre, de son côté, le 10 mai, à Baltimore. An premier scrutin, le sénateur Bell est nommé candidat à la présidence et M. Edward Everett à la ^'ice-présidence.

Le 16, les républicains tiennent leur convention à Chicago (Illinois'). Treizi' candidats se présentent. Les plus sérieux sont Seward, Lincolii^et Frémont . Quati'c cent soixante -six délégués prennent part aux séances, qui durent trois jours. Seward et Lincoln se disputent la majorité, qui finit par rester à ce dernier avec 354 voix. La nomination de Lincoln comme candidat à la présidence est déclar('e •unanime. Par le choix qu'ils font, les républicains veulent accuser leur uiddi'r.'ition et ménager les susceptibilités de leurs ad\ersaires.

Une seconde convention esclavagiste et démocratique se réuiiii, le 18 juin, à Baltimore, sans plus de succès qu'à Charleston. Une double élection |)orte à la candidature de la présidence Douglas et Breckinridge.

On touche au 6 novembre. Quatre candidats se disputent la présidence : Abraham Linciilu. .iiihu Rell. Stpplien Donirlas. .Inlni Breckiui'idïo. Les électeurs

spéciaux, élus par chaque Etat, dont le nombre totcil doit être égal à celui des membres du Ctniarés, Chamlire des représentants et Sénat réunis, les électeurs émettent leurs votes. Us sont au nombre de 303 : 183 pour 18 Etats libres; 120 pour lo Etats à esclaves. L'élection ayant lieu à la majorité absolue, cette majorité est de 152. Le son' même, à minuit, le télégraphe annonce à toute l'Union que 180 sulfrages appellent Abraham Lincoln à la présidence des Etats-Unis.

Un cri de colère, parti du Sud, répond à cette nouvelle. La Caroline la première donne le signal de la sécession. Ses deux sénateurs au Congrès envoient leur démission. La Géorgie, FAlabama, la Floride, le Mississipi proposent résolument la scission. La convention de la Caroline du Sud s'ouvre le 17 décembre, et le 20 elle adopte l'acte par lequel « l'Union entre la Caroline du Sud et les « autresEtats, connus sous le nom d'Etats-Unis d'Amérique, est dissoute. » Le 24, les six représentants de l'Etat au Congrès se retirent, et les préparatifs militaires sont poussés avec la plus active énergie.

LES rUE-NUtUS AI. TES 1) llDSrUJTÉ.

11 est des noms qui portent malheur. La Caroline du Sud a\ait été baptisée ainsi du nom de Charles IX, roi de France, l'auteur responsable de cette tuerie huguenote qu'on appelle la Saint-Barthélémy. Ce fut le na^-igateur Jean Ribault, qui, fondant, en 1562, le premier établissement français dans le pays, lui donna ce nom de sinistre origine.

C'est de la Caroline, nous l'avons vu, qu'est parti le premier coup porté à l'iudivisibililé de l'Union; c'est de la Caroline encore que sera tiré le premier boidet fratricide lancé contre les Norchstes.

Cet Etat, un des plus riches en plantations de coton et de riz, possède sur l'Atlantique le magnifique port de Charleston. La ville de ce nom, bâtie sur une pointe de terre qui s'avance dans la baie, est enserrée par deux rivières : VAslei/ river et le Coopcr river. L'édifice qui attire le plus l'attention et le plus significatif est la Sugar Ilouse, prison des nègres, où se tieut le marché aux esclaves. Dans cette espèce de caverne ou dans ces catacombes à l'air infect, humide et malsain, des hommes sont enchaînés et pourrissent pendant des mois, des années. Mais ces hommes sont des nègres et la pitié des Caroliniens n'est pas faite pour la race africaine. La moindre infractinu, un retard de quelques minutes dans les rues après le couvre-feu, les amènent à la Sugar Ilouse, où ils sont condamnés ù recevoir de vingt-cinq à cent coups de fouet.

Quatre forts sont chargés de défendre la rade : le fort Moultiie, le fort Sumpter, le château Pinkney et le fort Johnson.

Le fort Moultrie, du nom du colonel qui mil eu complète déroute l'escadre anglaise de l'amiral Peter Parker, en 1776, est entouré de fossés. Les murailles, construites en pierres et eu ])iiques, sont remplies de terre à l'intérieur et ont seize pieds d'épaisseur.

F.INCOLN. 25

Le fort Sumpter, qiii commande rentréo même du pori Cliarleston, a vu bcîfir ses murailles de soixante pieds de liauieur sur un îlot artiiiciel. 11 esl armé de 42 canons à laPaixlions, de 24 mortiers et de 70 canons de gros calilire. Il peut,

,-^-Jf^^

Siii[)lice liu collier inlligi- aux lî-cl. v^s manoiis.

selon les circonstances, bonil)arder à la fois la villO; les autres forts et les navires qui chercheraient cà forcer lapasse.

Au mois de décembre 1861, le major Anderson occupait le fort Moultrie. Se voyant dans une position difficile, grâce au peu de forces dont il disposait en face de l'insurrection carolinicnne , il se décida à rabandonncr et, le 27, il partit

et iiil avec ses troupes senfeniier dans le l'oit S.uiiiplei'. Ce déiiart lut uccoufpli nuitamment, sans aucun bruit, et le lendemain seulement les halùtants s'aperçurent que celui (jnils croyaient tenir entre leurs mains avait au contraire sur eux un immense avantage, lis a,:;irent alors par représailles et s'emparèrent non-seulement du fort Moultrie, mais encore du cliàioau Pinkney, de l'arsenal, de la douane et de l'hôtel des postes.

Ces édifices, à part l'arsenal, appartenaient au gouvernement fédéral; aussi ce coup de main lit-il une profojide impression dans le Nord, et la presse libérale se hàta-t-elle de demander le ravitaillement du tort Suinpter.

.\ cet effet, on envoya le steamer the Star of tliv U ca7 avec des troupes et des munitions. Arrivé à l'entrée du port, le navire essuya le feu desljatteries carolinieimes. Il reçut trois boulets dans sa cocpic. Le capitaine commanda de viier de bord l'I revint à New-York.

C'était bien là une flagrante déclaration de guerre, et cependant le gouvernement des Etats-Unis, toujours animé de l'esprit de conciliation, se contenta do demander satisfaction de cet outrage dans une lettre ([u'il adressa au commissaire carolinien. Cette lettre contenait simplement mi blànn; énergique contre ce (pii venait de se passer. La législature de la Caroline du Sud déclara qu'elle approuvait complètement l'attafpie dirigée contre \v Slar of the West et que la première tentative faite pour ravitailler le fort Sumpter serait considérée par elle comme une ruptiue, un acte d'hostilité. Aucun renfort ne fut envoyé au niajor .\nderson jusqu'à ]a nomination du nouveau Président.

AVKNKMKNl 1) Al'.i; Ml VM l.INHIIN A lA PliKSlUKilK. SON INSTALLA llnN .

La ville de Washington, capitale des l-^tats-Ums, est située dans le district de Colomliie, et appartient à l'Etat de Maryland. VMe s'étend au pied des collines sur lesquelles s'élèvent les charmantes villas de Georgetown, où demeurent la ])lu])art des membres du corps diplomatique. Lue belle avenue d'à litres relie le faubourg aristocraticpie à la première cité répuljlicaine.

Le Capitole est le plus impcjsant éditice de la capitale améi'icaine. (leorge 'Wa.shington eu posa la première pierre, le 18 sejitembre 1793. Il venait d'être complètement terminé, lorsque, le 2o août 1815, l'aniiial anglais Cochrane s'empara de la ville, la livra au ]»illage et à l'incendie.

Le Ca]iito]e est nujonrd'liui reconstruit sur la colline Capital llill, sur l'emplacement ]>rimitif. L'n magnifnpie jardin, riche d'arbres séculaires et des plantes les plus variées, se développe en avant de sa façade. I)eu.\ ailes ont été ajoutées, en ISol, à l'édifice. L'une, celle de gauche, est occupée par la salle du Sénat, et l'autre, par celle des représentants. Les séances du Congrès sont publiques. Les trilkunes, qui peuvent contenir douze cents personnes, sont ouvertes à ton! le monde. Ni à l'eidrée. ni ;i linté-rieur, aucun garde, au<nni huissier ne \oiis

demande votre billet. Dans ce pays tout se fait au grand j(jur et sans le secours de la réglementation.

C'est au Capitole que saccomplit la cérémonie de l'installation présidentielle. Le 4 mars 1861 était le jour où Abraham Lincoln, nouveau Président des Etats- Unis, devait y prêter serment à la Constitution.

Le drapeau fédéral, orné de ses trente-t|uatre étoiles (une pour chaque Etat), flottait sur les édifices publics et à tous les balcons. Une foule sympathique et immense se pressait aux abords du Capitole.

Buchanan, le Président dont les pouvoirs expiraient ce jour-là, quittait la résidence présidentielle, appelée la Maison Hlnndte, et allait prendre Lincoln à l'hôtel Willard. Là, les deux magistrats sont montés en voiture et, précédés d'une procession patriotique, se sont rendus au Sénat.

Les vétérans de la guerre de 1812 ouvraient la marche. Us entouraient le porteétendard, qui tenait un vieux drapeau, par la victoire une, celui que Washington lui-même avait agité dans les combats, pendant la guerre de l'Indépendance.

La voiture présidentielle suivait les vétérans. Derrière elle venaient Ips exprésidents des Etats-Unis, les juges de la Cour suprême, le Corps diplomatique, les membres de l'Association républicaine, les membres du Congrès, les secrétaires d'Etat, les gouverneurs et les ex-gouverneurs des Etats et des territoires, les officiers de l'armée et delà marine en uniformes, les délégués des Etats.

L'Association républicaine, qui triomphait dans l'élection àwrail spitter, avait décoré un char allégorique qui rappelait les fêtes de notre première révolution. Sur ce char, attelé de quatre chevaux blancs, tout brillant de dorures, de tentures, de drapeaux et de tropliées, deux jeunes tilles de cfuinze anssetenaient par la main. L'une, vêtue d'une tunique bleue recouverte de fourrures, symbolisait le Nord ; l'autre portait mie tunique blanche et semblait s'alanguir sur les touffes de fleurs qui foisonnaient autour d'elle; cette brune jeune fille représentait le Sud. Trentequatre autres jeunes filles de dix ans, les trente-quatre Etats de l'Union, portaient chacune la bannière de l'Etat dont elle était l'emblème.

Arrivés au Capitole, les deux Présidents furent reçus par une députaiion du Sénat, et se diri,i;èreiit, suivis de leur cortège, vers l'estrade élevée sur le portique oriental du Capitole. C'est alors que Lincoln s'avança, présenté au peuple par M. Baker^ sénateur, qui, s'adressant aux cinquante mille personnes formant le public, dit simplement ces paroles : « Allow me to iniroduce to you Abrahcnn Lincoln^ tlie Président elected of the l'nited States of America. Permettez-moi de vous présenter Abraham Lincoln, le Président élu des Etats-Unis d'.Aimérique. » Ces mots furent couverts d'une immense acclamation, de hourras h'énétiques.

Le silence rétabli, Lincoln prend la parole, et, s'adressant au peuple américain, prononce ce discours dans lequel se résument tous ses sentiments et toutes.ses convictions :

« Concitoyens des États-l'uis, Conformément à une coutume aussi ancienne que le gouvernement lui-même, je me présente devant

vous pour vous eulretenir brièvemeut et prêter en votre présence le serment que la Constitution des États-Unis prescrit au Profident avant sou entrée en fonctions.

Je ne considère pas comme nécessaire en ce moment de discuter les matières administratives qu n'excitent spécialement ui anxiété, ni agitation. Les populations des États du Sud semblent appréhender que l'inauguration d'une administration républicaine ne mette en danger leurs propriétés, leur tranquillité et leur siJreté personnelle : il n'y a jamais eu aucune cause raisonnable à de telles appréhensions. La plus complète évidence du contraire a même toujours existé, comme chacun a été libre de s'en assurer. Ou la trouve dans presque tous les discours publics de celui qui vous parle en ce moment.

IJ'ai constamment déclaré ne vouloir intervenir ni directement ni indirectement contre l'esclavage, dans les États où cette institution existe. Je n'en ai ni le désir ui le droit. Ceux qui ont contribué par leurs votes à m'élever à la présidence ont eux-mêmes placé dans le programme soumis à mon acceptation une résolution ainsi conçue : « Le maintien intact du droit des Etats, et spécialement des droits de chaque Etat de régler et de contrôler exclusivement les institutions domestiques suivant sa manière de voir, est essentiel à cet équilibre de pouvoir d'où dépendent la perfection et la durée de notre édifice politique — et nous dénonçons l'invasion, au mépris des lois, par une force armée du sol de tout Etalon territoire, sous quelque prétexte que ce soit, comme le plus grand des crimes. » Quant à moi, je prête serment sans restrictions mentales, sans dessein d'interpréter dans un esprit de parti la Constitution et les lois.

Tu démembrement de l'Union fédérale, jusqu'ici à l'état de menace seulement, est aujourd'hui devenu une tentative formidable. Je maintiens que, dans l'extension de la loi universelle et de la Constitution, l'union de nos États est perpétuelle. La perpétuité est implicitement, sinon expressément, dans la loi fondamentale de tous les gouvernements nationaux. On peut affirmer avec certitude qu'aucun gouvernement proprement dit n'a eu dans sa loi organique nue clause relative à sa propre extinction.

L'Union est bien plus ancienne que la Constitution. Elle a été formée de fait par les articles d'association de 1776. Elle a mûri et s'est développée dans la déclaration d'indépendance de 1776. Elle a mûri encore, et lafoide tous les treize États d'alors fut engagée pour sa perpétuation, par les articles de confédération de 1778. Finalement, en 1787, un des buts déclarés pour promulguer et établir la Constitution tut de former une Union plus parfaite. Mais si la destruction de l'Union, par un seul ou par une partie seulement des Etats, est légalement possible, l'Union est amoindrie, la Constitution ayant perdu l'élément vital de la perpétuité.

11 suit de là qu'aucun État ne peut légalement sortir de 1 Union de son propre mouvement; que les résolutions et les ordonnances à cet effet sont légalement nulles, et que les actes de violence, dans n'importe quel État ou quels Etats, contre l'autorité des États-Unis, sont insurrectionnels, ou révolutionnaires selon les circonstances.

3e considère donc qu'au point de mte de la Constitulion et des lois, l'Union n'est pas rompue, el autant qu'il sera en mon pouvoir, je veillerai, comme la Cnnstilution me l'enjoint expressément, à ce que les lois de l'Union soient fidèlement exécutées dans tous les États.

Sans recourir à la violence et à l'effusion du sang, je considérerai, comme mon devoir, de tenir, d'occuper, de posséder les propriétés et les points de territoires qui appartiennent au gouvernement; de percevoir les droits et les impôts; en dehors de ce qui peut être nécessaire pour arriver à ce but, il n'y aura aucune invasion, aucun emploi de la force contre le peuple de n'importe quel État.

Là où l'hostilité contre les États-Unis sera si grande et si universelle qir'elle empêchera des citoyens résidants et capables de remplir des emplois fédéraux, on ne tentera pas d'imposer par la force aux populations des étrangers dont elles ne voudraient pas.

Bien que le gouvernement puisse, dans la stricte légalité, être eu droit de tenir à ce que ces postes aient leurs titulaires, essayer d'agir ainsi serait tellement irritant et presque si imprati'-able que je crois meilleur, pour le moment, de laisser vacants les emplois en question.

LeserTice postal, à moins qu'il ne soit repoussé, continuera à se faire dans toutes les parties de l'Union.

Si, par la force numérique, une majorité privait une minorité quelconque d'aucun des droits constitu-

lionnels francliemont étahlis, cela pourrait, à un point de vue moral, justifuu' la révolution, et cela la justifierait pleinement s'il s'agissait d'un droit vital. Mais tel n'est pas le cas.

Tous les droits vitaux des n>inorités et des individus leur sont si pleinement assurés par des affirmations et des négations, par des garanties et des prohibitions, dans la Constitution, qu'il ne s'élève jamais de controverse à ce sujet. Mais aucune loi organique ne peut être faite avec une provision spécialement applicable à chaque question qui surgit dans l'administration pratique. Aucune prévoyance n'empichera cela, aucun document de longueur convenable ne contiendra "des clauses spéciales à toutes les questions possibles.

Les fugitifs du travail servile serout-ils rendus par les autorités nationales, ou par les autorités d'Etat? La Constitution ne le dit pas expressément. De ces sortes de questions sont nées toutes nos controverses constitutionnelles, et elles nous divisent en majorités et en minorités

Réfléchissons avec calme. On ne saurait rien perdre i prendre son temps. Serait-il possible de rendre les rapports entre le Nord et le Sud plus avantageux après une séparation définitive? Des étrangers peuvent-ils faire des traités plus aisément que des amis ne peuvent faire des lois?

Si l'on a un but quelconque en vous pressant en toute hâte de faire une démarche que vous ne feriez pas de propos délibéré, ce but sera déjoué en prenant du temps.

Aucun but utile ne saurait être compromis par la temporisation. Ceux d'entre vous qui sont mécontent* ont encore entre les mains la vieille Constitution intacte, et les lois que vous mêmes avez faites en vertu de cette Constitution. De son côté, l'administration nouvelle n'a aucun désir immédiat, ni aucun pouvoir, alors n)ême qu'elle en aura't le désir, de changer l'une ou les autres.

C'est dans vos mains à vous, mes concitoyens mécontents, et non dans les miennes, que se trouve la terrible question de la guerre civile. Vous n'aurez pas de conflit si vous n'êtes pas les aaressenrs.

Vous n'avez point de serment enregistré au ciel de détruire le gouvernement, tandis que moi, j'aurai le serment le plus solennel de le maintenir, le protéger et le défendre.

Nous ne sommes pas des ennemis, mais des amis. Nous ne devons pas être ennemis. Bien que la passion ait tendu à l'extrême nos liens d'affection, elle ne doit pas les briser.

Les cordes mystiques du souvenir qui vont de chacun de nos champs de bataille, du tombeau de chacun de nos compatriotes à chaque cœur qui bat et à chaque foyer de ce vaste pays, vibreront encore en chœur pour l'Union. »

Ce discours est vivement applaudi. Immt^'tliatement après, Lincoln prête serment entre les mains de M. Royer B. Taney, juge prt^-sident de la cour suprême des Etats-Unis, devant le peuple en masse, sur ime estrade élevée à cet effet en avant de la façade orientale du Capitole.

Les mains dans les mains de ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans, Lincoln, d'une voix haute et nette, prononce le serment présidentiel :

« MOI, ABRAHAM LINCOLN, JE JURE SOLENNELLEMENT DE MAINTENIR, PROTÉGER ET DÉFENDRE LA CONSTITUTION DES ÉTATS-UNIS. »

Nous connaissons la fermeté de caractère, riionnèteté de Lincoln, nous savons, d'avance comment il tiendra sa solennelle promesse.

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