CHAPITRE VII
Ham. — Le prévenu et son défenseur. — Madame de Montliolun,— Clr.irlcs Thélin. — La somnambule. — La captivité du prince jujjée par l'opinion publique. — Occupations. — Les Fragments historigues. — Lettre de Cbaleaubriand. — La question des sucres. — L'Extinction du paupérisme. — La traite des nègres. — Questions diverses. — Du recrutement et do l'organisation de l'armée. — Nos colonies dans l'océan Pacilique. — Us conservateurs et Esparlero. — Nos babitudcs parlementaires. — Les spécialités. — Le clergé et l'Etat. — Vieille histoire toujours nouvelle. — Les nobles. — Les gouvernements et leurs soutiens. — Le Consulat cl l'Empire jURÔs par M. do Lamartine. — Réfutation. — Etudes sur le passé et l'avenir de l'anillerie. — L'amnistie et le prince Louis- Napoléon. — Une plainte. — Vœux du comte de S:iint.Lcu.— Démarches pour obtenir la liberté provisoire du prince prisonnier. — M. Odilon Barrot intermédiaire. — Lettre à Loui.s-Piiilippc. — Exigences du gouvernement. — Les négociations éclioucnl. — Arrangement intérieur du captif de Ham. — l.e niailre d'école et le prisonnier. — Projets d'évasion. — Les ouvriers d.ins la forteresse. — Le déguisement. — Le 25 ni.ii WiG. — L'év.ision. — l,.i liberté.
iiisi les portes de ilam se sont fermées sur le neveu de l'Iimpereur. (Comment l'auguste prisonnier val-il supj.orter son sort .' La perspective d'une c\|iiatioii erpétuelle ne l'efliaye pas; il se résigne sans peine, et trouve iiièine dans la situalion qui lui est faite un motif de consolation: TatU miru.vl dit-il en entrant dans la forteresse qui doit lui servir de tombeau, nu moins je mourrai en France!
La garnison se composait de 400 liomnu^s, sur lesquels il en était pris tons les jours 00 pour monter la garde et faire sentinelle à l'exlérienr aussi bien qu'à l'intérieur de la forteresse.
Le commandant du fort él.iil un ancien officier, M. Demarle, homme d'un carai tére ilou\, poli, et à qui il avait été espressément recomiinindé d'avoir pour le prince les plus grands égards, nuiis de veiller sévèrement à ce qu'il ne pi'it pas s'échapper.
Le premier soin de Louis-Napoléon, la veille de sa condamnation, avait été de remercier son habile défenseur. W Berryer. Sans renoncer à ses espérances, il écrit an célèbre orateur, l'un des principaux appuis d'ime antre cause, avec ce tact, cette convenance parfaite, (pii lui sont habituels. « J'ignore ce que le .sort me réserve, lui dit-il; j'ignore si jamais je serai dans le cas de vous prouver ma reconnaissance; j'ignore si jamais vous voudrez en accepter des preuves ; mais,
quelles que soient nos positions réciproques en dehors de la politique et de ses désolantes obligations, nous pouvons toujours avoir de l'estime et de l'amitié l'un pour l'autre, et je vous avoue que si mon procès ne devait avoir eu d'autres résnlt;its que de m'attirer voire amitié , je croirais encore avoir immensément gagné, et je ne me plaindrais pas du sort. »
Celte lettre était daiée du 5 octobre 1840. Le lendemain, 0, à quatre heures, le prince entendit la lecture de son arrêt. Â minuit, un le lit monter dans une voilure, sans lui permettre de recevoir la visite d'aucun de ses amis; puis, escorté d'un lieulcnaut-coloucl de la garde municipale, le 7, à midi, il arriva à sa destinalion.
Indépendamment du général Monlholon et du docleur Conneau, qui devaient passer avec le prince les années de leur détention, son valet de chambre, Charles Thélin, bien que non condamné, ayant obtenu l'autorisation de ne se point séparer de son maiire, partageait le sort du captif de Ilam. La comtesse de Monlholon obtint aussi la permission de venir demeurer dans la forteresse, et les charmes de son esprit, non moins que l'aïuabilité de sa personne, adoucirent les ennuis de la prison.
Le donjon de Ham, situé à vingt lieues de Paris, est une espèce de bastille dont l'aspect extérieur a quelque chose de triste et de glacial comme les forteresses du moyen âge. Il faut en excepter Vinceuncs, toutefois, qui, ayant servi jadis de nviison de plaisance à la royauté, a encore aujourd'hui l'apparence d'un momiment. Quant à l'intérieur, le château de Ilam n'est ni moins sombre ni moins silencieux ([ue l'exlérieur. Tel qu'il était, le prince dut s'arranger pour y passer sa vie, en attendant les événements. 11 habitait le fort avec le docteur Comieaii et son fidèle valet de chambre. Le général Monlholon occupait un autre quartier avec la comtesse sa fenmic. Mais on se réunissait ordinairement à la promenade et aux repas.
Le prince, suivant son usage, cherchait des dislratlioiis (buis l'élude cl le travail. Au commencement, il avait fort peu de liberté, et ses connmmications avec le dehors étaient très-difficiles, pour ne pas dire nulles.
Le gouvernement ou, si l'on veut, radininislialion, ne ménageait pas les rigueurs à son égard. Du reste, il s'y résignait si parfaitement, qu'il écrivait à une dame de ses amies : « Je ne désire pas sortir des lieux où je suis, car ici je suis a ma place ; avec le nom que je porte, ii, iie faut l'ombre d'un cachot ou la luuiëiie
DU POUVUlll. »
Eli bien ! nous croyons que celle lumière se présentait à sa pensée même dans l'obscurilé de sa prison et, comme un phare auquel se rattache un naufragé, éclairait de loin l'avenir du captif. Les grandes âmes ne peuvent se défendre d'un peu de superstition. L'Empereur, conliaut dans son étoile, consultait encore la sibylle du faubourg Saint-Germain. Louis-Napoléon ne porte pas aussi loin, sans doute, le désir de lire d'avance dans le livre du destin; mais il comptait aussi sur son étoile, et, s'il n'interrogeait ni les augures ni les sibylles, il ne pouvait oublier qu'un jour, à Home, pour complaire à sa bonne mère, il avait consenli â être ;ieleur dans une scène de somnambulisme, ou de magnétisme, eomuu! on dirait aujourd'hui, dont les résultais ne manquent pas d'intérêt. C'est l'auteur des Portraits politiques, M. de la Guéroimière, ipii raconte cette auccdole ; il est juste qu'on lui en laisse l'honneur et la responsabilité.
LOUIS-NAPOLEON
« C'était en l'année 185}. Ln reine flortense se trouvait à Rome. Un célèbre magnétiseur fut appelé chez elle pour être mis en présence d'une négresse somnambule qui avait déjà produit des phénomènes remarquables. La somnambule fut bientôt endormie. La reine ilortense n'avait qu'une pensée fixe, et cette pensée venait de son cœur. Elle croyait son fils Napoléon-Louis Jestiné à ramasser le sceptre et l'épée tombés des mains du héros dans sa glorieuse défaite. Aussi, multipliait-elle les questions pour essayer de pénétrer l'avenir. Enfin la somnambule, comme inspirée, s'écrie loutà-coup : « Ah ! je le vois, heureux et triomphant, une grande nation le prend pour chef. — Pour empereur, n'est-ce pas? s'écrie la mère haletante et transportée. — Pour cmpereuri répliqua la somnambule, jamais... »
Sans nous arrêter à ce dernier pronostic, que l'auteur de l'anecdote déclare être l'arrêt du destin, parce que, dit-il, c'est l'arrêt de la dignité et de la souveraineté de la nation, nous ne serions pas éloigné de croire que le souvenir de cette prédiction était de nature à fortifier, jusqu'à un certain point, la foi du prince captif en son étoile, et à l'encourager dans ses espérances, en lui faisant attendre avec une ferme confiance l'accomplissement futur des hautes destinées qui devaient sortir pour lui de sa naissance et de son nom.
Cependant la captivité du prince attirait chaque jour les regards sur sa personne; on le voyait là, à la porle de Paris, malheureux, persécuté; les sympathies populaires grandissaient à son égard ; on le pl;\ignait, on excusait ses entreprises; son nom, prononcé continuellement par la presse libérale, s'élevait comme un symbole de rénovations sociales.
Uc son coté, le prince ne négligeait rien pour entretenir les espérances et ajouter aux promesses que ses plus dévoués partisans faisaient, autant que possible, circuler dans les masses. Il publiait fréquemment ^olt des brochures, soit des articles de journaux qui, habilement reproduiXs, commentés ou analysés, donnaient de plus en plus une haute idée de ses vues généreuses, de SCS talents et de son activité.
Le premier ouvrage important qui , sorti de sa plume, franchit les murs de sa prison pour aller dans tous les coins de la France rehausser encore l'éclat de son nom, a pour titre : Fragments historiques.
Dans cet écrit, l'auteur étudie accessoirement la Révolution de 1649. en Angleterre, laquelle a poussé Charles I""' du trône siu' l'échafaud, et principalement celle de 1688, qui a mis la couronne de Jacques II sur la tète de Guillaume III, son gendre. Il compare ces deux événements avec les faits plus ou moins identiques qui se sont passés en France, et insiste surtout sur les différences qu'il remarque dans les causes et les effets de la Révolution de 1688 et de celle de 1850.
11 soutient qu'un gouvernement peut souvent violer impunément la légalité et même la liberté, pourvu qu'il se mette franchement à la tcte des grands intérêts d(! la civilisation. C'est ce qui est arrivé à Guillaume III, qui a été le véritable représentant des besoins et de la pensée du peuple. Il se demande si la Révolution de Juillet donnera à la France les mêmes avantages. Piùs, sans répondre à celte question, sans vouloir, comme il le dit. percer les secrets de la Providence, il entre dans l'examen détaillé de la Révolution de 1688, en fait ressortir les causes et en apprécie les résultats avec la finesse de vues d'iui penseur profondétnent philosophe.
« Fatiguée des guerres civiles, désabusée et du mysticisme des partis et de l'excellence du pouvoir
royal, l'Auglctcrrc, dit-il, n'avait conservé de ses luttes qu'une haine et qu'un amour : la haine du papisme et l'amour de sa puissance »
Après avoir fait le tableau des fautes de Jacques II, il met en regard la conduite prudente de Guillaume 111, elle loue de s'être appuyé sur la souveraineté du peuple , qui , seule , pouvait légitimer son usurpation. « — Il ne manquait pas cependant, ajoute l'auteur, de cousoillcrs qui lui disaient de s'emparer du pouvoir par droit de conquête, comme l'avait fait Guillaume le Conquérant, oubliant sans doute que six cents ans de civilisation avaient mis la force dans le droit national bien plus que dans l'épée. D'autres aussi le pressaient de saisir la couronne, en lui représentant les dangers de l'anarchie, ce fantôme complaisant qui sert toujours d'excuse à la tyrannie. Guillaume resta inébranlable, il ne voulut pas usurper. »
En effet, il convoqua un parlement spécial qui prit le nom de Convention, et qui se réunit pour prononcer légalement sur les destinées de l'Angleterre. Guillaume s'était bien gardé d'influencer les électeurs : sa grande àme dédaignait une popularité qui ne s'acquiert que par des bassesses.
Le prince d'Orange, après son élection, rencontre de nombreuses difficultés. « Quel moyen cmploiera-t-il pour les surmonter? un seul! et il lui réussira. C'est de rester fidèle à la cause de la Révolution qui l'a appelé, et de la faire triompher, à l'intérieur par sa justice, à l'extérieur par son courage. »
A l'extérieur, il soutient, mnlgré ses revers, ime lutte acharnée contre les ennemis de son pays. A l'intérieur, on aime à voir sa constance et sa fermeté, lorsqu'il demande des actes de conciliation et qu'il s'oppose sans cesse aux mesures de rigueur qu'où lui proposait contre les catholiques, enfin lorsqu'il oublie les offenses et pardonne les injures.
(( — Puisant toute sa force dans la gloire nationale, Guillaume fut toujours assez fort pour être juste.
(( Lorsqu'on intenta des procès polili(iues, les accusés ne furent jamais soustraits à leurs juges naturels....
(( On vit aussi de ces hommes fanatiques, qui mettent les destinées de leur pays au bout de leur poignard, attenter aux jours du roi; mais ils furent renvoyés avec mépris aux tribunaux ordinaires, dans la pensée que, donner trop de crédit à un attentat, c'était eu encourager d'autres. »
L'.iuteur des Fragments accorde, bien entendu, son approbation à ces sages mesures, et fait remarquer que la conduite du roi, par sa fermeté à l'extérieur, triompha de la l'ortune de Louis XIV, et , par son indulgence à l'intérieur, surmonta toutes les difficultés, fit échouer toutes les tentatives de Jac(|ues II, et réunit en sa faveur la presque totalité de la nation.
Le noble captif fait ensuite la comparaison de In politique des Sluarts avec celle du gouvernement de Juillet, et il eu conclut que les onze années qui venaient de s'écouler en France, depuis 1830 jusqu'au moment où il écrit, ressemblaient aux époques qui commencent les révolutions, au lieu de ressembler aux époques qui les finissent.
Ce chapitre renferme, dans sa première partie, le tableau des embarras et des fautes de Charles I", et dans sa seconde partie celui des folies de Charles II cl du mécontentement que produisit son triste règne.
L'auteur termine par un résumé des causes de la décadence des Stuarls et de la grandeur de Guillaume III.
LOUIS-NAPOLÉON
Le "Plierai Montliolon.
Nous en citerons quelques passages qui nous paraissent remarquables de justesse et d'à-propos.
,1 Les Sluarls se trouvaient toujours dans une position fausse. Représentants officiels du protestantisme, ils étaient catholiques au fond du cœur. Représentants obligés d'un système de liberté et de tolérance, ils étaient absolus par instinct. Représentants des intérêts anglais, ils étaient dévoués ou vendus à la France.
i( Guillaume, au contraire, était véritablement, par nature et par conviction, ce qu'il représentait sur le troue, l'ar la manière doui le prince dOraiige établit son autorité, il devait avoir un avantage marqué sur les Stuarls.
« L'origine d'un pouvoir influe sur toute sa durée, de même qu'un édifice brave les siècles ou s'écroule en
peu de jours, suivant que sa base est bien ou mal assise.
« En général, les révolutions conduites et exécutées par un chef tournent entièrement au profil des niasses; car, pour réussir, le chef est obligé d'abonder entièrement dans le sens national, et, pour se maintenir, il doit rester fidèle aux intérêts qui l'ont fait triompher; tandis qu'au contraire les révolutions faites par les masses ne profitent souvent qu'aux chefs, parce que It peuple croit, le lendemain de sa victoire, son ouvrage achevé, ei ((u'il est dans son essence de se reposer longtemps de tous les efforts qu'il lui a fallu pour vaincre. »
N'oublions pas ces aphorismes : ils expriment des vérités d'observation qui nous semblent se justifier tous
Imprimé p.ir H. Didol, Mcsnil (Eiirc), sur les clichés des Editeurs.
Kiiliii la somnambule, comme inspirée, s'écria : Ali I je le vois heureux cl i une grande nation le |iiend pour clief. — page 1U3.
les jours. On en Irouvera encore d'aussi bien pensés dans ce qui va suivre.
« On peut gouverner une société IraminiUe el régulière avec les seuls dons de l'esprii; mais lorsque la violence a rcniphu é le droit, et que la marche méthodique de la civilisation a été rompue, un souverain ne regagne le chemin qu'il a perdu qu'en prenant de ces grandes et subites résolutions que le cœur seul inspire
« Lorsque Jacques II apprit les projets hostiles du prince d'Orange, ce n'était pas en implorant le secours de Louis XIV ipi'il pouvait raffermir sa couronne, mais eu faisant appel à la fidélité d'un parlement libre, et en tenant au pays ce langage élevé qui vibre si bien du haut d'un trône....
« Les Stuarts voulaient rétablir le catholicisme; ils
l'anéantirent pour des sicclcs on Angleterre. Ils voulaient relever la royauté; ils la compromirent. Ils voulaient assurer l'ordre, et ils n'amenèrent que houleversements sur bouleversements. Il est donc vrai de dire que :
i( Le plus grand ennemi d'une religion est celui qui veut l'imposer: le plus grand ennemi de la royauté, celui qui la dégrade; le plus grand ennemi du repos de son pays, celui qui rend une révolution nécessaire...
« Les sociétés ne subissent p;is ces bouleversements qui compromettent souvent leur existence, pour changer de chef seulement: elles s'ébranlent pour changer de système, pour guérir leurs souffrances; elles réclament impérieusement le prix de leurs efforts, el ne se calment que lorsqu'elles l'ont obtenu.
.( Guillaiime III satisfit aux exigences de son époque cl rétablit la tranquillité publique; niiis, s'il eût suivi la politique des Stuaiis, il eût été renversé, et les ennemis de la nation anglai-c, en voyant encore de nouveaux besoins de cliangenients. eussent accusé le peupled'inconséqnence cl de légèreté, au lieu d'accuser les gouvernants d'avenglemenl et du perfidie; ils eussent dit que l'Angleterre était une nation ingouvernable ; ils l'eussent appelée, comme Jacipies II l'appela dans ses Mémoires, une natio7i empoisonnée. Mais, (U dépit de ces accusations, la cause naiioiuile, I6t ou tard, eût triomphé, car Dieu et la raison eussent été pour elle'
« L'exemple des Sinarts prouve que l'appui étranger est toujours impuissant à sauver les gouvernements que la nation n'adople pas.
« Et l'histoire d'Angleterre dit hautement aux rois :
l( MauCIIEÎAIA lÊTli des IDEES UB VOTRE SIECLE, CES IDÉE-^ VOUS SniVEM ET YODS SOUTlKÎ'SBflT.
« Marchez a iei;ii suiib, ku.es vous «^TRA1^ENT.
« Marquez coi^iiiE elles, elles voi's renversent. »
En rendant conq)lc de cet ouvrage, en multipliant les citations, nous n'avons point songé, on le coiivoii, à fiiire ici une le(;on d'histoire ; nous voulions seulement mettre eu reliel la ijcnsée de l'auicur, et avec d'autant plus de raison (pi'il nous semble (ju'un léger changement sul'fit pour que tontes les observations qui |)récèdent s'appliquent parfaitennnt à la France. Les Sluarls ont eu chel nous leur pendant, à peu de chose près, dans les Bourbons; et l'auteur des Fragments histofiqucs indique «sseîs que, s'il arrivait au pouvoir, il modèlerait sa politique sur celle du prince d'Orange. Nous vci rons pins lard si les principes relevés dans cet ouvrage lui ont, en eflét. servi de guide.
Lorsque parurent ces Etudei snr In Révoliitian d'Angleterre, Chateaubriand, l'une des gloires immortelles de la France, viv.dl encore. On peut être curieux de voir counnent il appréciait cet ouvrage. Son opinion est consignée dans la leilre suivante, qu'il adressa an prisonnier:
« Prince, lui écrivait ce Neslor du royalisme, dont la vie, comme on le sait, fut un culie au malheur ;iussi bien qu'an principe de la légitimité; prince, au milieu de vos infoi tunes, vous avez étudié, avec autant de sagacité que de force, les causes d'une révolution qui, dans l'Europe moderne, a ouvert la carrière des calamités royales. Votre amour de la liberté, votre courage et vos souffrances, vous donneraient :i mes yerx tous les droits, si, pour être digne de votre estime, ,je ne (levais rester (idele à Henri V, connue je le suis à la gloire de Napoléon.
Il (Ju'il nie soit permis, |)riiiee, de vous remercier de l'extrême honneur que vous m'avez fait, en citant mon nom dans votre bel ouvrage : ce précieux témoignage de volrc souvenir me pénètre de la pins vive reconnaissance.
« Je suis avec ini profond respect,
« Prince, « Votre trcs-bumble el très-obéissant serviteur,
« CllATEAOBRIAND. »
Le jugement exprimé dans cette lettre est aussi honorable pour le grand écrivain qu'il était consolant el enconr.igeanl pour l'auguste personnage ;t qui il s'.idressail.
— En \Mi, le prisomiierdc llain publia un autre ouvrage qui attesUi (|uc son esprit ne se bornait pas A l'étude des ipu-slions politiques, mais (lu'il embrassait
également les questions d'économie industrielle el sociale. C'est un mémoire fort étendu, intitulé : Annlijxc de la question des sucres. A l'époque où cet ouvrage parut, on s'occupait beaucoup de la mutière. Il s'agissait de savoir si l'on devait encourager ou restreindre la production du sucre indigène, celui de betterave, en augmentant ou en diminuant les droits qui frappaient le sucre des colonies, celui de caime. Au l'iind de cette question se trouvait non-senlenicnt l'intérêt des fabricants de sucre indigène, mais aussi queli|ue chose de plus grave, l'avenir tout entier et re\istence de nos colonies.
Le sucre de betterave est, connue on sait, une créalion de iVapoléoii; il en encouragea la fabrication par Ions les efforts de sa puissante volonté. Celte industrie était devenue l'une des branches les plus fécondes de la prodiictlmi du sol français. Le gouvernement de Juillet, pensant que l.i production de ce sucre avait pris des développements outre mesure, songeait à le frapper d un droit restrictif ou à diminuer les droits protecteurs qui posaient sur le sucre des colonies, el même à adouiir le tarif des sucres étrangers.
La question est vaste et complexe. L'auteur la traite largement; il l'examine dans tous ses détails, en chimiste, en praticien, en économiste; il l'étudié au point de vue de tous les intérêts ! intérêt de la métropole, intérêt des colonies, intérêl des producteurs, intérêt des consommaicurg, intérêt du Trésor.
Nous regretlons de ne pouvoir analyser ce Mémoire. (Jnclquc instructif qu'il soit pour leshonmies du métier, les sujets techniques ou spéciaux étant toujours arides, 1rs quesliuns do ce genre auraient sans doute peu d'atliait pour le |ilus grand numbii! de nos lectcuis; nous nous coMlenlcroiis d'indiquer, en gros, que les conclusions de i'uutcur tendent à ce que lo sucre indigène continue d'être protégé et encouragé, sans imire toutefois aux colonies, auxquelles l'auicur propose d'accorder des avantages parlieulicrs en conqiensalion du mainlien on de l'augineniation des droits qui pesaient sur leurs sucres.
« Hespeelcz-moi, fait-il dire à l'industrie indigène, car j'enrichis le sol, je fertilise des terrains (pii, sans moi, resteraient incultes; j'occiqie des bras (|ui, sans moi, resteraient oisifs; enlin je résons un des plus grands problèmes des sociétés modernes : j'organise et moralise le travail. »
— En mai I84i, Louis-INapoléon publia un Ménu)ire assez cotn-t, mais d'un inlérêt palpitant, sous ce litre: £.r(!iictton du paupérisme. Détruire la pauvreté, procurer aux classes souffranles l'aisance, le bien-êlre, une part enfin dans les avantages de la civilisation ; quelle tâche admirable! « Il est naturel, dit l'auguste auteur, (le songer, dans le malheur, à ceux qui souffrent. » Ali 1 nous espérons bien (pie le prince, généreux et sensible, y songera aussi dans la prospérité. Déjà nous r;ivoiis vu saisir toutes les occasions de venir en aide aux classes ouvrières. Nous savons qu'un des objets les jilus constants de ses méditations, c'est l'amélioration du sort des masses déshéritées de la fortune. Nous sommes donc parfailenient convaincu que les principes po-és d.ms les œuvres que nous examinons, seront, hirsque le moment en sera venu, la source d'insliliilioils fécondes et bieldaisanics. Cette per>pective doit, ce nous semble, donner à cet examen un intérêt tout à fait puissant. On couqirendra (pic dans une question de celle importance nous ne soyons pas sobre de citations : ce sont les idées de l'auteur ()u'on voudra cou-
LODIS-NAPOLÊON.
naître et non pas les nôtres. Voici donc comnient il entre tn tnatière :
« La richesse d'un pays dépend de la prospérité de l'agricullurc et de l'industrie, du dévrloppoment du conniiirce intérieur et extérieur, de la juste et équitable répartition des revenus puljlics.
(I 11 n'y a pas nn seul de ces éléments divers du bienêtre matériel qui ne soit miné en Ptance par Un vice organique; lotis les esprits indépcndatlts le reconnaissent. Ils dilTèrent seulement sur les remèdes à apporter.
« AGmcuLtURÈ. — Il est avéré que l'ctitrênin division des propriétés tend à la ruine de rtigriculture, fct cependanr le réiablisscment de la lui d'aînesse, qui inhifltcnait les grandes iiropiiéiés et favorisait la grande cldttire, est Une impossibilité. Il faut mémo nous féliciter, sous le point de Viie politique, qu'il en soit ainsi.
<i Industrie. — L'industrie, cette source de richesse, n'a aujourd'hui ni réglé, iii organisation, ni but. C'est une machine qui fonctionne sans régulateur; peu lui importe la force motrice qu'elle emploie. Broyant également dans ses rouages les hommes comme la matière, elle dépeuple les éari1t)agheS. agglomère la population dans des espaces sans aii^, affaiblit l'esprit comrilC le corps, et jette ensuite sur le pavé, quand elle n'eli sait plus que faire, les hommes qui ont sacrifié pour l'enrichir leur force, leitr jeunesse, leur exisleilcc. Véillablc Saturne du travail, l'industrie dévore ses chfalils et ne vit que de leur ninrl.
B Faut-il cependant, pour parer à sés défauts, là placer sous un joug de fer, lui ôier cette liberté (|iil seule fait sa vie; la tuer, en un mot, parce (pi'elle ttio, fîans lui tenii- compte de ses immenses bieid'ails ? Notiseroyohs qu'il sulTit de guérir ses blessés, de prévenir ses blessures.
« Mais il est urgent de le faire, C!(r la soelété n'est pas un être fictif; c'est un côt-ps en chair ël ert oS, qui ne saurait prospérer qu'autanl que toutes les parties qui le composent sont dans un état de santé parfaite.
« Il faut un remède cfricacc ans maux de l'industrie: le bien général du pays, la Voix de l'humaHilé, l'intérêt mcinc des gouvernements, tout l'exige impérieusement. »
Nous transcrivons sans commentaires; il n'est pas besoin de faire ressortir loiilos les promesses qlle donnent des appréciations aussi jhdicii usés, émanant de la plume d'un prince qui aspirait au pouvoir, aujourd'hui qu'arrivé à son but il a en main tous les moyens de réaliser ses idées d'amélioration. Continuons donc de signaler ces idées (|ui Sont autant tle titres irrécusables à la confiance et à l'amour de la nation entière.
u Co.MMEiicr. iNTti'.i.Elin. — Le coinnierceintéricnrsouffre, parce que l'industrie produisant trop, en comparaison de la faible rétribution qu'elle donne au travail, et l'agricidture ne produisant pas assez, la nation se trouve composée de producteurs qui ne peuvent pas vendre, et do consonimalenrs affamés qui ne peuvent pas acheter; et le trialique d'équilibre de la situation contraint le gouvernement, ici comme en Angleterre, d aller chercher jusqu'en Chine quelques milliers de consominatéltrs en présence de millions de Français ou d'Anglais qui sont dénués de tout, et qui, s'ils pouvaient acheter de quoi se nourrir et se vêtir convenablemeut, créeraient un mouvement commercial bien plus considérable qtie les traités les plus avantageux.
« Co.iiHF.nrE EXTÉninuR. — Les causes qui paralysent nos exportations hors de France touchent de trop près à la politique, pOut' qiic (loiis voulions en parler ici.
Qu'il nous suffise de dire que la quantité des marcliandises qu'un pays cxp(nte est toujours en raison directe du nombre de honh^is qu'il peut envoyer à ses ennemis, quand son liounciir et sa dignité le coumiandclil. Les événements qui se sont passés récemment en Cliinu sont une pi^èuve de cette vérité.
« Parlons maintenant de l'impôt.
« Impôt. — La France est ini des pays lés plus imposés de riJirope. Elle serait peut-êtte le psys le plus riche, si la fortune publique était répartie délit manière la plus équitable.
« Le prélèvement de l'impôt peut se comparer à l'ilcliou du soleil qui absorbe les vapeurs de la terre^ pour les répartit- ensuite, à l'état de pliiié, sur tons les licltx qui Ont besoin d'eau pour être fécondés et pour produire. Lorsque cette restitution s'Opère fégulièreniCnt, In fertilité s'ensuit ; mais lorsque le Ciel, dans sa co- Icrdi déverse partiellement, en orages, en trombes t'I on tempêtes, les vapeurs absorbées, les germes de production sont détruits, et il en résulte la stéiiiilc, car il donne aux uns beaucoup trop, et aux auiri's pas assez. Cependant, quelle qu'ait été l'action bienfaisante on nialftiiSahle de l'atmosphère, c'est presque totijolilSj àti bout de l'année, la même quantité d'eau qui a été plise et rendue. La répartition seule Ant donc la différcut^t*. l:;quitable et régulière, elle crée rabondânce ; prodigiro et partiale, elle amène la disette.
8 11 en est de même des effets d'une bonuo ou mauvaise administration. Si lès sommes pfclèTéils cllaliltc année sur la généralité des habitants sont employées îi des usages ilnproduetil^. Comme à créer des plaeGs iiiutiles, n élever des monuments stéi Iles, à entretenir aii milieu d'iuie paix profonde une firmée plus dispcudieuiit; (pie celle qui vainquit à Austerlltî, l'impôt, dans ce cas, devient uil fardeau éci'asant; il épuise lé pHys, il prend snus reudre; itiaissi, au contraire^ ces ressources srdft employées à créer de tiouveau^t éléments de piodiittion, à rétablir l'éqiiilibre des rieliesses, il détruire li misère en activant et organisant le travail, à gliéiii' cufin les maux que notre civilisation étltj-aîne avei; elle, alors cei^talnement l'impôt devient pour IcS citoyi li*, comme l'a dit un jour un ministre à la tribune, le meilleur des placements.
« C'est doue dans lé budget qu'il faut trouver le premier point d'appui de tout système qui a pour but 11; soulagement de la classe outrièrc. Le chercher ailleurs est ûhe clliiilëfê.
(( Les caisses d'épargne s(uit miles sans doute piiilî'la elitsse aisée des ouvriers; elles lui fournissent le liioycii de fore Utî USage avaUtagCiix de ses é^oiiOlnies et de son superflu; mais, p6ur II cl.iEse la jlhis nombreuse, qui n'a aUcun supeitlu et par cotiScquent aucuU nioych de faire des écoiidinies, ce ststèillb est coniplélehieUl insuffisant. Vouloir, en effet, soUliiger la niisère des hommes qui n'ont pas de qiiOi vivre, en leur proposaiit de mettre tons les ans de côte tin qiielqtic rhwe qu'ils n'oiil piis, est une dérision oii uiie al)-:urclité. »
Ces observations sur lés caisses d'épargné, et surtout cette ci-itique d'un état dé gilt<i-re (?*a»éi-é, fdti-ei tenu eontinuL'llement chez UUe nation qui ne songe qu'à développer les arts de la paix, sont parfaiiemeili fondées; ce ne sont pas les graruli's armées du trône de Juillet, pas plus que les bastilles dont il a entouré Paris, qui l'olit efnpêché de tomber. Les dépenses (JCCasioiinées par ce funeste systëuie, en épuisant le pays, oai produit la désiifféction et favorisé la chute i Vçfllà toUl. Cette leçon, du moins, servira-t-elle aux autres gouver-
iiemeiUs? voilà la qiiesiion. Quant à nous, nous sommes persuadé que le priuce Louis-Napoléon saura bien, dès que ce sera possible, échapper au blànie qu'il adresse, avec juste raison, à l'administration renversée si facilement en Février 1848.
« Qu'y a-l-il donc à faire? dit l'auteur. Le voici, ajoute-l-il aussitôt. Notre loi égalitaire de la division des propriétés ruine l'agriculture; il faut remédier à cet inconvénient par une association qui, employant tous les bras inoccupés, recrée la grande propriété et la grande culture sans aucun désavantage pour nos principes politiques.
a L'industrie appelle tous les jours les hommes dans les villes et les énerve. Il faut rappeler dans les campagnes ceux qui sont de trop dans les villes, et retremper en plein air leur esprit et leur corps.
« La classe ouvrière ne possède rien; il faut la rendre propriétaire. Elle n'a de richesses que ses bras, il faut donnera ces bras un emploi utile pour tous. Elle est comme un peuple d'ilotes au milieu d'un peuple de sybarites, il faut lui donner ime place dans la société, et attacher ses intérêts à ceux du sol. Enlin, elle est sans organisation et sans liens, sans droits et sans avenir, il faut lui donner des droits et un avenir, et la relever à ses propres yeux par l'association, l'éducation, la discipline. »
Voilà le plan et le but clairement exposés. Pour réaliser ce projet, l'auteur prend, moyennant une redevance équitable, les 9 millions d'hectares de terres incultes qui existent en France; il les livre à l'association ouvrière qui les défriche et y forme des colonies agricoles. L'Etat avance les fonds nécessaires, environ 500 millions en quatre ans; il le pourrait sans peine et ce serait jiour lui un magnifique placement.
Pour l'organisation et la discipline des masses ouvrières, l'auteur voudrait qu'on créât entre les ouvriers et ceux qui les emploient une classe intermédiaire jouissant de droits légalement reconnus, et élus par la totalité di'S ouvriers. Cette classe intermédiaire serait le corps des prud'hommes; tous les ans, les travailleurs ou prolétaires s'assembleraient dans les communes pour procéder à l'élection de leurs représentants ou prud'hommes, à raison d'un prud'homme par dix ouvriers. Tout chef de fahri(inc ou de ferme, tout entrepreneur quelconque, serait obligé, dès ([u'il emploierait plus de dix ouvriers, d'avoir un prud'homme pour les diriger, et de lui donner un salaire double de celui des simples ouvriers.
'( Ces prud'hommes rempliraient, d:ms la classe ouvrière, le même rôle que les sous-officiers remplissent dans l'armée. Ils fourniraient le premier degré de la hiérarchie sociale... En supposant qu'il y ait 2.) millions d'hommes qui vivent au jour le jour de leur travail, on aura deu\ millions et demi d'intermédiaires participant à la fois des intérêts de ceux qui obéissent et des idées de ceux qui commandent.
« Ces prud'hommes seraient divisés en deux parties: les uns resteraient dans l'industrie privée; les autres seraient employés aux établissements agricoles. »
L'auteur entre alors dans les détails de l'organisation des colonies agricoles qu'il propose. Ce seraient des associations, mais solidaires entre elles pour toute la France. Il y régnerait une discipline presque militaire, mais toutes les autorités procéderaient de l'élection.
Tous les pauvres, tous les individus sans ouvrage, 'rotiveraient dans ces lieux à utiliser leurs forces et leur intolligeuce au profit de toute la coniuuinauté.
« Ainsi il y aurait dans ces colonies, au delà du nombre strictement nécessaire d'hommes, de femmes et d'enfants pour faire les ouvrages de ferme, un grand nombre d'ouvriers sans cesse employés, soit à défricher de nouvelles terres, soit à bâtir de nouveaux établissements pour les inlirmes et les vieillards...
« Lorsque l'industrie privée aurait besoin de bras, elle viendrait les demander à des dépots centraux qui, par le fait, maintiendraient toujours les salaires à un taux rémunérateur; car l'ouvrier, certain de trouver dans les colonies agricoles une existence assurée, n'accepterait de travail dans l'industrie privée qu'autant que celle-ci lui offrirait des bénéfices au delà de ce strict nécessaire que lui fournirait toujours l'association générale. »
Relativement à l'emploi des revenus probables de ces colonies, l'auteur s'exprime ainsi :
« Ordinairement les revenus du sol sont partagés en trois parties, sans compter la part du fisc. La première fait vivre les ouvriers qui travaillent la terre, la deuxième est l'apanage du fermier, la troisième enrichit le proi>riélaire.
« Dans nos fermes modèles, la classe ouvrière aura pour elle seule ces trois produits ; elle sera à la fois travailleur, fermier, propriétaire; ses bénélices seront donc immenses, et cela d'autant plus que, dans une association bien établie , les dépenses sont toujours moindres que dans les exploitations particulières. La première pariie fera vivre dans une modeste aisance un grand nombre de familles pauvres; la seconde parlie servira à établir les masses individuelles ; la troisième donnera les moyens, non-seulement de bâtir des maisons de bienfaisance, mais d'accroître sans cesse le capital de la Société en achetant de nouveUcs ttvres.
(( Quand il n'y aura plus de terres à assez bas prix en France, l'association établira des succursales en Algérie, en Amérique même; elle peut un jour envahir le monde! car, partout où il y aura un hectare à défricher et un pauvre à nourrir, elle sera là avec ses capitaux, son armée de travailleurs, son incessante activité. »
L'auteur pose ensuite des chiffres précis pour déterminer, par aperçu du moins, les recettes et les dépenses de ces établissements, il en tire celte conséquence, qu'avec une avance de 3H millions, les colonies présenteraient, au bout de vingt-tiois ans, ce merveilleux résultat :
Recettes annuelles fr. 1,19'<,()9/(,800
Dépenses 378,G-2'2,-278
Le profit pour l'association serait
de fr. 8ir.,072„522
206,-500 familles, 153,160 ouvriers de la classe pauvre seraient entretenus. La France serait enrichie de 12 millions de nouveaux bestiaux. Enfin le gouvernement prélèverait sur le revenu brut, d'après le taux actuel, près de 37 iiiillions de francs.
Et CCS résultats, l'auteur les déclare bien au-dessous de la réalité, et il demande qu'on ne l'accuse pas de rêver un bien impossible.
« En résumé, dit-il, le système que nous proposons est la résultante de toutes les idées, de tous les vœux émis par les économistes les plus compétents, depuis un demi-siècle...
« Tons les hommes qui se sentent animés de l'amour de leurs semblables récl.unent pour qu'on rende enfin justice à II classe ouvrière, qui semble déshéritée di. tous les biens que procure la civilisation ; notre projet
LOUIS-NAPOLÉON
lui donne tout ce qui relève la condition de l'homme, l'aisance, l'instiuclion, l'ordre, et à chacun la possibilité de s'élever par sou mérite et son travail. Notre organisation ne tend à rien moins qu'à rendre, au bout de quelques années, la classe la plus pauvre aujourd'hui l'association la plus riche de toute la Fr.mce...
En parcourant ce projet si philanthropicpie, en lisant ces pages d'une philosophie sociale si admirable, on regrettera probablement que nous n'ayons pas donné le texte complet d'un mémoire où respire un amour si vrai des classes souffrantes. Sans doute les idées du prince Louis-Napoléon ont dû se niodilier un peu depuis la publication de ce projet; les plans du président de la la République ne seraient pas absolument, en 18S"2, ce qu'étaient, en 1844, ceux du prisonnier de llani; l'expérience, en éclairant les diverses parties de ce système si séduisant en théorie, aura fait voir quels en seraient les défauts dans la pratique; toutefois, il est présumable, nous pouvons dire certain, que l'auteur, aujourd'hui tout-puissant, d'un projet aussi favorable aux classes laborieuses, voudra attacher son nom à quelque grande création qui se rapprochera plus ou moins du plan que nous venons d'exposer et dont le but sera identi(iuement le même, savoir : Procurer à la classe ouvrière une place dans la société et attacher ses intérêts à ceux du sol ; lui donner des droits et un avenir, et la relever à ses propres yeux par l'association, l'éducation et la discipline.
— Indépendamment de ces grandes questions, que le prince Louis-Napoléon traitait pour ainsi dire ex professa, et qui doimaient lieu à des publications en forme de brochures ou de volumes, il adressait fréquennnent aux journaux des articles où il envisageait les questions du jour soit eu homme d'Etat, soit en économiste, et constamment eu philosophe ami de l'humanité. Le Progrès du Pas-de-Calais, entre autres, eut l'avantage de recevoir fréquemment des commiuiications de cette natine de la part du prisonnier de llam.
Dans un article sur la traite des nègres, il se révolte contre les abominations dont la répression de la traite est le prétexte ou l'occasion.
— Dans un autre aiticle, le captif de llam examine çt flétrit la politique de Jacques II. « Les gouverneiuents, dit l'auteur, sont impuissants lorsqu'ils veulent aller contre le sentiment général du pays. Us peuvent bien, momentanément, réprimer les msurreetions, étouffer les plaintes, corrompre des individus; mais ce qu'ils prennent d'un côté il faut qu'ils le rendent de l'autre : tout ce qu'ils retranchent, par la force, de la vitalité des faits, va germer et se développer dans le domaine des esprits. « L'article avait ce titre remarquable : L'union fait la force. — Enseignement historique.
Un article sur les rapports de la France avec les puissances de l'Europe donne lieu à l'auguste publiciste de rappeler l'opinion de l'Enqiereur à ce sujet ; cette opinion nous semble résumée dans cette phrase du grand homme : « Quand on a l'honneur et le bonheur, tout à la fois, d'être France, il faut comprendre toute la portée de cette position de faveur, et, de nation soleil que roi\ est, ne point se transformer en nation satellite, n
Les questions que traite Louis-Napoléon ne sont pas simplement effleurées; on sait qu'il les a étudiées sérieusement; on sait aussi qu'il a un but auquel il tend d'une manière invariable; il a donc bien le droit de i^,ourmander l'opposition dont les organes ne lui paraissent, pour la plupart, avoir ni plan, ni instruction réelle; ils ne songent qu'à démolir sans être capables
de rien édifier ; ils égratignent les ministres et ne savent pas leur dire ce qu'ils devraient faire. Est-ce ainsi que doivent agir des hommes qui prétendent représenter cette démocratie française, toujours si loyale, si fière, si courageuse?
Les journalistes sont chatouilleux; ce blâme dut les irriter plutôt que les corriger. Mais leur noble antagoniste ne marchandait pas avec sa conscience : chez lui la franchise du langage s'est toujours unie à la rectitude des intentions. Il dit ce qu'il croit être la vérité : tant pis pour ceux qui ne savent pas l'entendre.
— La question importante du recrutement et de l'orf^anisation de l'armée fournit matière à plusieurs articles, dans lesiiuels le prince examine les moyens d'avoir une force défensive formidable sans grever le budget. Le système prussien lui paraît excellent : armée permanente modérée, landvvehr du premier ban, landwehr du second ban, landsturm ou landwehr du troisième ban. Si l'on appliquait ce système à la France, le gouvernement pourrait avoir à sa disposition une force militaire de 1,500,000 hommes parfaitement exercés et toujours prêts à marcher, sans qu'il en coijtàt au Trésor plus de 240 millions par an.
— Dans un article sur Nos colonies dans l'océan Pacifique, Louis-Napoléon criti(iue les projets qu'avait le gouvernement de Louis-Philippe de coloniser à grands frais les iles Marquises; il pense que la colonisation serait mieux appliquée à l'Algérie et à la Gujane.
Ainsi, toutes les quêtions passent successivement au creuset de la pensée du futur président de la République française. S'il parle de la paix ou de la guerre, le sentiment de la dignité nationale l'entraîne à critiquer vertement, malgré sa position de prisonnier, la couardise du ministère. Il veut bien qu'on ait une politique de ménagements, mais c'est à condition qu'on profitera de la paix pour développer les ressources de la France, moraliser, instruire, enrichir le peuple.
« C'est un but immense, dit-il, que de discipliner la démocratie et d'accélérer son règne paisible en marquant à chacun sa place, en fixant ses devoirs et lui donnant des droits, ce qui lui créerait un intérêt dans la communauté et une propriété dans l'Etat.
« C'est un but immense que d'assurer la tranquillité du foyer domestique et de retremper les caractères en élargissant les garanties qui protègent la liberté individuelle, en réunissant les hommes par l'association, en leur apprenant que leur véritable indépendance est la soumission à une loi consentie par tous.
« C'est un but immense que de chercher, par tous les moyens, à extirper le paupérisme, diminuer les chargesaceablantes du travailleur, réveiller partout l'activité bienfaisante des citoyens en récompensant le mérite et la vertu, en repoussant et châtiant le vice.
« C'est enlin un but immense que de rendre toute nouvelle révolution impossible, en satisfaisant les intérêts généraux; de ménageries ressources du pays, et d'organiser ses forces de manière qu'au jour du danger, la France puisse montrer au monde le spectacle imposant d'une nation indomptable par l'union de ses eul'.ints, par l'accumulation de ses richesses, par la vigueur de ses institutions. »
Au lieu de tendre à ce but, qu'a l'ait le gouvernement.''Il a gaspillé toutes les ressources du pays; il a agi de telle sorte que notre nation, naguère si florissante et si respectée, est devenue la risée de l'Europe.
« Eb quoi ! s'écrient les peuples étrangers, dit toujours le captif de llam, les Français, malgré toutes
LOUIS-NAPOLÉON
leurs révolutions, n'ont pu encore fonder fiiez enx ni la liberté, ni i'oiJre, ni la pi'o>|iéi'ilo ! Les privilèges et les îiLus n'ont l';iit qne cliunger do ni;iinsl lia n'ont pas le droit dfl noinniur lonrs représenl;inls, car que sont 200,(100 électeurs sur 35,000,000 d'ànies! Ils ne sont point maîtres de leurs personnes, car le dernier agent du pouvoir a le droit de les jeter dans une prison cl de los y laisser des u)ois entiers en détcnlion préventive. Ils sont enlevés à leurs juges naturels; ils ne peuvent se réunir plus de vingt personnes pour causer de leurs propres intérêts; lu inlscre fait tous les jours plus de progrés en France; le nombre des crimes augmente sans cesse, et dans aucun grand pays les routes ne sont si mauvaises, ni les chemins de fer et les canaux en si petit nombre. Qu'ont donc gagné les Français à leurs révolutions? »
Signaler ces reproches, c'est assurer (pie celui qui les adressait fera en sorte de n'en pus encourir de semblables; c'est donner de puissants motifs de confiance dans son administration.
— t'"C dirons.nous de l'article intitulé ; Les lonservaleurs et Espurtero? Il renferme des appréci;ilions d'une grande portée : « — Les lionnnes (|ui s'intitulent conservateurs parce qu'ils ont des places, des honneurs, des sinécures à conserver, professent un souverain nK'|iris pour le régent d'Kspagne. (l'est en effet se danner un vernis d'aristocratie que de blâmer le chef librement élu d'un grand Klat.... Nous no nous constituons pas, eontimie le prince, les défenseurs d'Espartero, parce qu'à nos veux il manque au régent d'Espagne les deux premières qualités pour le chef d'un grand peuple, savoir devancer l'opivion publique et pardonner... i> L'auteur ajoute que lo sysiéme des conservalours ne se soutiendrait pas un seul Jour, s'ils n'avaient pas 60,000 honnnes dans Paris. « Les conservateurs croient asseoir à jaimus avec les fortifications de Paris leur système de la paix à tout prix, ils ne loiit (lu'imi- 1er ces rois d'Egyplc (pii de leur vivant s'élevaient d'immenses tombeaux. )> On ne pouvait rien dire de plus vrai ni de plus prophétique.
— Dans l'article ayant pour titre : Aiiiclioriilidiis à in(roiluire dans nos mœurs et nos liabitudcs parlmuntaires, nous remar(piuns plusieurs observations excellentes à noter. « — On a inlroduil en Franco, dit l'auteur, les iuslilutions politiques de latirandp-r>re(agne, en laissant de côté tous les usages qui, en Aiiglelcrrc, pcrfeclionnent et fécondent ces insiitulions. » l',i il l':iii tme énuniération de ces coutumes; il signale uolannnenl l'absence de toute tribune cl l'obligation ]iour les dépuiés de parler de leur place, et il approuve complélenient cet usage. Il déclare aussi que le droit d'association estla hase fondamentale d'un gouvernement représentatif; ^nfin il signale avec éloge la mesure (|ui oblige un député d'inie opinion (pii désirerait s'absenter, à s'assurer préalabk'iMcnl qu'un mi'uibre de l'opinion opposée s'absentera pendant le inrine temps.
— L'arli('le Les Spécialités a pour objet de critiquer l'usage qu'ont les gouvernements constilnlionnels de prendre l'opinion politique des individus pour règle dans lo choix des fonctionnaires. Il en résulte qu'on voit un avocat à l.i tète des travaux publics, un indus-
riel régler les intérêts de l'agriculture et du commerce, un écrivain diriger les affaires diplonvuiques. Aussi, dans un pareil état de choses, ce sont les bureaux qui administrent réellement le pays, ("est un abus : le gouvernement devrait être composé des spécialités les plus émincMles, et avoir à sa lùtc un seul chef responsable de-
vant les Chambres. Ce serait le véritable président du conseil, contre-sigiiant tous les actes du|iouvoir; ce serait aussi l'oraleur du gouvernement, toujours prêt à soutenir sa politique en tout et partout.
— L'article Le Clergé et l'Etat nous donne la pensée du captif de Uani sur une grande question, celle de l'euseigoemcnt.
« Le clergé, dit-il, réclame, sous le nom de liberté d'enseignement, le droit d'instruire la jeunesse. L'Etat, de son toté, réclame, pour son propre intérêt, le droit do diriger seul l'instruction publique. Cette lutte vient nécessaircmonl d'une divergence d'opinions, d'idées, de sentimcnls entre le gouvernement et l'Eglise. Chacun voudrait à son profit iniluencer en sens contraire les généraduns qui naissent. Nous ne croyons pas. Connue un illustre orateur, que pour faire cesser cet elat de divi<tion il fiille briser tous les liens qui rattachent le clergé au pouvoir civH. Malheureusement, les ministres do la religion en France sont, en général, opposés aux intérêts domocraiiques; leur permctiro d'élever sans contrôle des écoles, c'est leur permetlro d'enseigner au peuple la haine de la révolution et de la liberté. )J D'un aulre côté, l'auguste publiciste ne veut pas (pic le clergé cesse d'être rétribue par l'Etat. « Oter au clergé sa rétribution de l'Etat, c'est exclure le pauvre de l'Eglise.... Toutes les cérémonies du culte doivent être gratuites pour le peuple. »
Ce ne serait pas assez de signaler le mal; il faut aussi en indiquer le remède. C'est ce que fait le prince. « Le but de l'homme d'Etat, ajoute-t-il, doit être de détruire, autant que faire se peut, l'esprit de caste, cl d'unir tous les citoyens dans une même pensée comme dans un même intérêt.
(( Pour faire disparaître les ferments de discorde qui vont aujourd'hui en augmenlant entre le pouvoir spiriluel et le pouvoir temporel, il faut deux choses : (( (Jue l'Université cesse d'être athée et que le clergé cesse d'être ultiamontuin.
« L'Université ne sera plus athée du jour où le gouvernement aura le courage d'être quelque chose, cl (|uo, donnant l'impulsion à la vraie philosophie, il choisira, pour présider ù l'enseignement, les hommes les plus capables, les plus vcriueux, sans chercher à plaire tout à la fois aux disci|iles de Loyola et aux disciples de Voltaire.
« Le clergé cessera d'être nllramontain <lès qu'on le forcera à s'élever, comou" jadis dans les sciences, et à se confondre avec le pruiile, oi puisant sa propre éducation aux mêmes souncH ipio la généralité des citoyens. »
— L'article Vicills liislaire toujours nouvelle est une critique sévère des expédilious mililaires du gouvernement de Louis-Philippe, « expéditions qu'on n'a l'ailes, dit l'auteur de l'article, que poiu' tromper l'o|Mnion pul)li(pie , enrichir cpiolipies entrepreneurs, salislaire quehpics ambitieux, donner cnfiuan\ étrangers les preuves de plus en plus éclatanlesde la somnission du gouvernement français à ses exigences, do sa crainte devant ses menaces. « Ce jugement nous paraît bien ini peu rigoureux, et nous croyons volontiers qu'aujourd'hui l'honnête président la République, voyant les choses de plus haut, les apprécierait autrement que ne pouvait le faire le prisonnier de Ham.
— Dans l'article intitulé ; les Nobles, l'auteur blâme le gouvernement de créer des nobles, ou du moins des ducs, des comtes, des barons, etc., à une épo(pie où il ne iiouvait pas attacher au titre unapanagc, des privllé-
LOUIS-NAPOLÉON
ges. Il irouve aussi illogique de créer des ducs sans duchés que de nommer des colonels sans régimenls. Car, si la noblesse avec privilèges est contraire à nos idées, sans privilèges elle est ridicule...
« Nous voudrions, dit-il, qu'au lieu de faire quelques nobles, le gouvernemeni prît la grande résolution d'en faire des milliers et des millions. Nous voudrions qu'il prit à tàclie d'anoblir les trente-cinq millions de Français en leur donnant l'instruction, la morale, l'aisance, biens qui jusqu'ici n'ont été l'apanage que d'un petit nombre, et qui devraient être l'apanage de tous. »
Les articles que nous venons d'analyser ont paru, comme nous l'avons dit, dans un journal, le Progrès du Pas-de-Calais; mah ils n'élaiciil pas signés; alors la loi des signatures n'existait pas; on savait cependant, aussi bien dans le public qu'au ministère, de quelle plume émanaient ces réllexions hardies, ces opinions réellement avancées. L'auteur, au surplus, entendait si peu faire mystère de son nom, qu'il fit paraître enirc autres un article, avec sa signature, sous ce titre : Des gouvernements et de leurs soutiens . Dans cette production, l'auteur blâme surtout legouverncnient français de s'asseoir sur un échafaudage sans solidité, et d'élever une bâtisse informe, composée de pièces et de morceaux enlevés aux ruines du passé. « — Ou ne fonde solidement que sur le roc, dit-il; or, bâtir sur le roc aujourd'hui, c'est asseoir le gouvernement sur une organisation démocratique. » S'appuyer, comme autrefois sur la noblesse, qui n'existe plus, et sur la foi religieuse, qui est complélement indépendante de la politique, ce serait bâtir sur le sable. « Un gouvernement doit aujourd'hui puiser sa force morale dans un principe et sa force physique dans une organisation.... Donnez au prolétaire le plus anarchique des droits, une place légale dans la société, vous en faites à linstant un honnne d'ordre, dévoué à la chose publique, car vous lui donnez des intérêts à défendre.
« Les hommes sont ce que les institutions les font; et, d'un autre côté, les institutions doivent être en rapport avec ce que la civilisation exige que les hommes soient...
(( Les institutions en France doivent être
marquées au coin démocratique, de même qu'en Angleterre toutes les institutions, grandes ou petites, sont marquées au coin aristocratique. Il faut que l'étranger, en touchant le sol de notre patrie, ne puisse pas se méprendre surlanaluredu peuple chez lequel il se trouve. Il faut qu'il reconnaisse qu'il est dans le pays le plus civilisé de l'Europe, en voyant trente-cinq millions d'hommes que la loi enrôle, que l'égalité ennoblit, que le niériie seul distingue, marcher d'un même pas vers la liberté; en voyant un gouvernement, fort de l'asseutinicnt des masses, s'élancer hardiment vers l'avenir, et, loin de s'acharner à déblayer une mine épuisée par le temps, mettre tous ses soins à exploiter les couclics les plus fécondes de la nature morale et physique, les nobles instincts d'un gr.md peuple, et les immenses ressources d'un grand empire. »
Toutes les idées émises et développées dans ces différents articles ont un intérêt d'actualité qui nous fera excuser, j'espère, d'avoir donné autant d'étendue à l'alalyse des publications du prince Louis-Napoléon. Ce n'est pas une simple histoire anecdotique que nous avons entreprise, c'est une élude sérieuse et profonde du personnage le plus éminent de notre époque. Le rôle qu'il remplit Cbt le plus grave que la Providence puisse confier à un homme. Toutes les grandeurs, tou-
[ tes les destinées de la patrie reposent sur sa personne. Pour connaître ce que la France peut attendre de sou administration, il faut chercher sa pensée aux sources où il l'a déposée d'avance. Dans l'examen que nous avons fait, nous n'avons pas trouvé une théorie, un plan, un projet qui n'ait pour but et pour conséquence la prospérité permanente et constamment progressive du pays, fondée sur sa véritable base, la démocratie organisée, c'est-à-dire sur l'ordre, ou, en d'autres termes, le respect de l'autorité, et sur la liberté. Nous ne voulons pas faire de l'adulaiion, notre plume y répugnerait; mais il nous paraît impossible que tout lecteur de bonne foi, qui désirera véritablement s'instruire sur la valeur du chef actuel de l'Etat, ne reconnaisse pas comme nous, (|ue la nation ne pouvait remettre en des mains plus srtres le timon de ses affaires.
Nous ne devons pas ([uitter ce sujet sans dire un mot d'une réponse à M. de Lamartine, à propos d'une letire où ce grand écrivain avait assez mal apprécié Napoléon, soit comme premier consul, soit comme empereur. « — Cet homme survient, avait-il dit; il arrête le mouvement révolutionnaire précisément au point où il cessait d'être convulsif pour devenir créateur. Il se fait lui-même réaction contre une liberté qui commençait déjà à réagir par elle-même ! Il s'arme de tous les rcpcntirs, de tous les ressentiments, de toutes les apostasies qu'une révolution semé timjotn'S sur sa roule. Il écrase la liberté naissante avec les débris mêmes de tout ce qu'elle a renversé pour édore; il refait un ancien régime avec les choses et les noms d'hier; il l'ait rétrograder la presse jusqu'à la censure, la tribune jusqu'au silence, Végalité jusqu'à une noblesse de plébéiens, la liberlé jusqu'aux prisons d'Etat; la philosophie et Vindépendance des cuftps jusqu'à un concordat, jusqu'à une l'eHgioji d'Etat, instrument de règne, jusqu'à un sacre, jusqu'à l'oppression et la captivité d'un piintife. \\ étouffe partout en Europe l'amour et le rayonnement pacifique des idées françaises, |)ourn'y faire briller (|ue les armes odieuses de la violence et de la conquête. Quel est le résultat final de ce drame à un seid acteur?.... Un nom de plus dans l'histoire; mais l'Europe deux fois à Paris; mais les limites de la France resserrées par l'inquiétude ombrageuse de toul l'Occident désaffectionnc; mais l'Angleterre réalisant sans rirate la monarchie universelle des mers, et, en France même, la raison, la lihcrté et les masses retardées indéfiniment par cel épisode de gloire, et ayant peut-être à marcher plus d'un siècle pour regagner le terrain perdu en un seul jour; voilà le \S hrumaire. »
Pourra-t-on croire qu'une attaque aussi passionnée, aussi virulente, soit sortie de la i)lume du cygne de Maçon? c'est un pamphlet et non une page d'histoire. Tous les faits y sont dénaturés. L'auteur des Idées napoléoniennes, qui ciie lui-même le passage que nous venons de reproduire, n'a pas de peine à réfulcr les impulalions m:dveillanies du poêle, et il le fait avec une modération admirable. Il peint la situation de la France la veille du 18 brumaire, et sans défendre, comme principe, la révolution de cette célèbre journée, i! en montre la nécessilé, cette nécessité l'alale qui justifie souvent les actes les plus illégaux. L'émnnération rapide des bienfaits du gouvernement du premier consul et de l'Empereur répond victorieusement aux autres griefs articulés par M. de Lamartine. Cette énumération, nous l'avons déjà vue, nous ne la répéterons pas ici.
Les questions politiques, les articles de journaux
LOUIS-NAPOLÉON
n'occupaient pas seuls les loisirs du noble prisonnier de Hain. Il avait aussi entrepris un grand ouvrage de science militaire, qu'il se proposait de publier en deux volumes, sous ce litre : Etudes sur le passé et l'avenir de l'artillerie. « — Quelle est la série des progrés réalisés jusqu'à nos jours dans l'art de lancer des projectiles au moyen de la poudre? (Juelle influence ces progrès onl-ils exercée sur lart île la guerre el sur la société elle-même? l'ar quels moyens onl-ils élé obtenus? Enfin quels sont les progrès réalisables dans un avenir procliain? Telles sont, dit i'auleur, les questions que je me suis proposées. Le premier volume de mon ouvrage sera consacré aux deux premières; les deux dernières seront Irailées dans un volume séparé. »
Voilà quel était le plan primilil'dc celle publication; mais la malière s'esl étendue sous la plume de l'écrivain penseur, au lieu de deux volumes, l'ouvrage en aura cin(i ou six; il en a déjà paru deux; les autres, auxquels l'auteur coulinue de travailler aulanl que le lui permellcnl les soins du gouvernement, paraîtront sans doute dans un avenir procliain.
Cependanl les ;iniiées s'écoulaient el aucun changement ne s'annoni,ait dans la situation du prisonnier de llam. Seulement, en 18-54, il fut (lueslion d'une amnistie que le roi Louis-Pliilippe allait accorder, à l'occasion d'un voyage do plaisir qu'il avait fait en Angleterre. Dc'à ou se demandait si celte amnistie s'élcndrait jusqu'au prince Napoléon-Louis, connue on disait alors. Un savait ipie l'augusle prisonnier n'accepterait pas une faveur d'indulgence; il allendail une mesure de réhabilitation qui lui donnât le droil de vivre dans sa patrie comme les autres citoyens, non pour y faire valoir des prélenlions dynastiques, mais pour la servir selon son courage et selon sa capacité; il voulait une loi qui abrogeât pour lui et pour toute sa f.nnille le décret de proscription qui ks avait injustement frappés.
(( Par ([uelle ini(|mté, disail-il lui-même, parce ipi'un Bonaparte a régné sur la France en f.dsant sa gloire, a-t-ou pu faire écrire dans une loi française que les lionaparle seraient proscrits, que celte famille expierait sa patriotique illustration en errant dispersée sur les mers et sur les continents à la merci des caprices humains et des lempêles, sans autre pruleclion que son malheur même, et quelquefois son dénilment, condamnée à solliciter de la connuisération et de l'hospiiallié des étrangers un précaire asile, et n'ayant pas un coin de terre assuré, les uns pour mourir en paix, les autres pour attendre la justice de l'avenir. »
Si l'amnistie devait replacer tout simplement le neveu de l'Empereur dans les cundilions de cette intolérable proscription, la citadelle de llam lui paraissait préférable : c'était une prison, mais une prison en France; les bruits du dehors y avaient un écho; l'air qu'on y respirait apportait quelquefois des souvenirs, des regrets, des symjiathies; la France était là autour (|iii s'agitait avec ses rutneurs, ses intérêts et ses <piestions, et il montait quelque chose de tout cela jusqu'au pri?onnier pour alimenter sa vie solitaire des éléments mêmes de la grande vie commune. Cela ne valait-il pas mieux que la liberté de l'exil?
— Voici, au surplus, ce qu'il écrivait, à ce sujet, sous la date du 18 avril 1845 :
« Vous me dites qu'on parle beaucoup d'amnistie, à Paris, et vous me demandez l'impression que produit sur nnii cette nouvelle, .le réponds franclicMient à votre (piestioii.
i Si deni:iin ou ouvrait les |iortes de ma prison
eu nie disant : « — Vous êtes libre, venez avec nous «vous asseoir comme citoyen au foyer national; la « France ne répudie plus aucun de ses enfants. » Ah! certes, alors un vif mouvement de joie saisirait mou àme. Mais si, au contraire, on venait m'offrir de changer ma position actuelle pour l'exil, je refuserais une telle proposition, car ce serait à mes yeux une aggravation de peine. Je préfère être captif sur le sol français que libre à l'étranger.
« Je coimais d'ailleurs ce que vaut une amnistie de la part du pouvoir actuel. 11 y a sept ans, après l'affaire de Strasbourg, on vint, une nuit, m'arracher à la justice du pays, et, sans écouter mes protestations, sans même me donner le temps de prendie les vêtements les jilus nécessaires, on m'entraîna à deux mille lieues de l'Europe. Après avoir été relcim prisoimier jusque dans la rade de Rio-Janeiro, ou me conduisit enlin aux Etats-Unis. Ayant appris à New-York la nouvelle de la grave maladie de ma mère, je revins en Angleterre. En arrivant, quelle fut ma surprise de voir que toutes les portes du continent m'étaient fermées |iar les soins du gouvernement français, et quelle fut nnin indignation en apprenant qne, pour m'cmpècher d'aller fermer les yeux de ma mère mourante, on avait répandu, pendant mon absence, celte calomnie, tant de fois reproduite et démentie, que j'avais promis de ne plus revenir en Europe!
« Trompant les polices des Etats allemands, je parvins en Suisse, et assistai au spectacle le plus déchirant poiu- le cceiu' d'un iils. A peine le corps de ma mère reposait-il dans le cercueil, que le gouvernement français voulut me faire renvoyer du sol hospitalier où j'étais devenu propriétaire et citoyen. Le peuple suisse soutint ses droits et me garda; mais, voulant éviter des complications sans nombre et même une collision, je quittai voloulairemeul, mais non sans de vifs regrets, des lieux oîi ma mère avait, depuis vingt ans, Iraiisporlé ses pénates français, où j'avais grandi, où enliii je comptais assez d'amis pour pouvoir croire, partois. que j'étais dans mou pays. —Voilà (piels furent, à mon égard, les effets de l'amnistie violente du gouvernement. Croyez-vous que je puisse en désirer une seconde?
(( Banni depuis vingt-cinq ans, deux fois trahi par le sort, je commis, de cette vie, tontes les vicissitudes et toutes les douleurs; et, revenu des illusions de la jeunesse, je trouve dans l'air natal (pie je respire, dans l'étude, dans le repos de nu» prison, un charme cpie je n'ai pas ressenti lorsque je partageais les plaisirs des peuples étrangers, et que, vaincu, je buvais à la même conpe que le vaimiueur de Waterloo. — Eu un mot, je répéterais, si l'occasion s'en présentait, ce que j'ai dit à la Cour des pairs : « Je ne veux pas de générosité, « car je sais ce qu'il en coûte! »
« llecevez, etc.
« Signé N.\roLEOt<-Louis PrONACAiiTE. «
L'opinion publique faisait les mêmes réflexions, mais l'amnistie n'atteignit pas le prince; elle lit scnicnicut rendre à la liberté sept des prisonniers qui avaient débarciuéà Boulogne avec le neveu de l'Empereur, savoir : MM. de Bouffet-Muntauban, Drsi et Bataille, coudaumés à cinq années de prison, Ornano et Forestier à dix années. Lombard à vingt aimées, et le docteur (.'oniuau, dont la peine devait expirer en l8'io, comme celle des trois premiers. Toutefois, son nom avait été omis sur l'ordonnance et il s'en félicitait, comme d'une faveur,
LOUIS-NiVPOLÉON.
HZ
pnib(|iie cul oubli le laissait avec le prince, qu'il désirait surioul ne jamais quitter. Mais, quelques jours après, pur voie trinlerprétation, sa grâce lui l'ut sigiiiliée. Séparer le docteur du prince, ce u'était pas lui accorder une grâce, c'était aggraver sa peine. Ceux qui connaissaient son beau caractère et son dévouement pour le lils de la reine llorlense, comprenaient combien cette faveur le terriliait. Il écrivit au ministre pour demander à demeurer dans la forteresse connue attaché au service du prince, en (jualilé de son médecin. Cette grâce, du moins, ne lui l'ut pas refusée, et de plus, il pouvait, comme l'Iiélin, sortir librement du château et y rentrer suivant ses convenances.
Le général Monlholon, le colonel Voisin, le commandant Mésonan, le commandant Parquin, tous quatre
I vieux militaires, chargés de campagnes et du lauriers, furent maintenus sous les verrous avec la perspective de finir leurs jours dans les fers.
! Quant au prince, il se renferma dans le calme de sa
î conscience et dans sa résignation habituelle.
[ « Le temps marchait cependant, dit Tauteur des Portraits politiques, et le poids des jours s'accumulait sur celle destinée. C'est en vain que l'àme est forte;
r elle ne résiste pas à cette uniformité désespéranle qui l'étoufl'e. 11 n'y a pour les caractères les mieux ireiripés qu'une somme de courage et de patience. Ce capital s'épuise vite quand il n'est pas renouvelé par la vie ac-
1 tive, par ses bonheurs, par ses excitations, [lar ses désirs, par ses espérances, par ses illusions. Après cinq
, années d'isolement, d'inaction de l'cî^prit et du corps,
de jours sans soleil et de repos sans calme, Louis-Napoléou Douaparle laisse échapper une plainte. Pour la première fois sa nature est vaincue par le sort. 11 n'existe plus que par 1 étude. L'avenir, pour lui, n'a plus d'horizon ni de lumière. « J'étoulfe! » s'écrie-t-il. Ecoutons :
« Ham, le '26 janvier 1845.
a Les années s'écoulent avec une désespérante uni- « formilé, et ce n'est que dans ma conscience et mou « cœur (lue je trouve la force de résisier à celte alrao- « phère de plomb ([ui m'entoure et m'étouffe. Cepéu- (( dant l'espoir d'un meilleur avenir ne m'abandoime « pas, et j'espère qu'un jour je pourrai encore vous « revoir et vous renouveler, avec mes reiuerciments (( pour votre bonne amitié, l'assurance de mon tendre (( et respectueux attachement. »
Celle plainte, versée dans le sein de l'amitié, ne s'exhalait pas au dehors. Un an tout entier s'écoula encore dans la même unifonnilé d'existence.
Dans les derniers mois de 1845, l'ancien roi de Ilollandeou, si l'on veut, le comte de Saiul-Leu, Louis Bonaparte, père du prisonnier de Ham, fui attaqué de sa dernière maladie. Sentant que sa lin approchait, il aurait désiré avoir son (ils près de lui, pour qu'il recueillit ses dernières paroles et qu'il reçût ses derniers adieux. Le prince, de son côté, aurait voulu pouvoir prodiguer à son père, à cetlp heure suprême, les soins et les consolations de son amour filial. Il fil demander an gouvernement français la permission d'aller reniplir le devoir sacré que la nature et son cœur lui imposaient; il promenait sur l'hoimenr de revenir se constilucr \n\sonuier après avoir fermé les yeux de son père. M. Odi- Ion Barrot fut l'intermédiaire de cette négociation. 11 lie réussit pas dans ses démarches, car les ministres voulurent imposer au prisonnier dos conditions que son lionneur ne lui permettait pas d'accepter. Le iniuce écrivit, à celte occasion, à M. Ùdilon Barrot pour le remercier. Sa lettre renferme quelques détails relatifs à cette affaire.
(1 Foil (le llaiii , le 2 fiivricr 1846.
(( Monsieur,
(( Permetie7.-moi, avant de répoudre à la letlre que vous avez bien voulu m'écrire, de vous remercier, ainsi que vos amis politiques, de l'intérêt que vous m'avez témoigné, et des démarches spontanées que vous avez cru devoir faire pour alléger le poids de mon infortune. Croyez que ma reconnaissance ne manquera jamais aux hommes généreux qui, dans des circonstances si pénibles, m'ont lendu une main amie.
(( Maintenant, je dois vous dire pourquoi je ne crois pas devoir signer la lettre dont vous m'envoyez le modèle. L'homme de cœur qui se trouve seul en face de l'adversité, seul en présence d'ennemis intéressés à l'avilir, doit éviter tout sublerhige, toute équivoque, et meilre la plus grande neiieté dans ses démarches; comme la femme de César, il faut qu'il ne puisse pas même être soupçonné. Si je signais la letlre (|ne vous et beaucoup de dépuiés m'eugai;ez à signer, je demanderais réellement grâce sans oser l'avouer, je me cacherais derrière la demande de mou père, comme un polirou qui s'abrite derrière un arbre pour éviter le boulci. Je trouve cetie conduite peu digue de moi. Si je croyais honorable et convenable d'invoquer purement et simplement la clémence royale, j'écrirais au roi : (I Sire, je demande grâce ! »
(( Mais telle n'est point mon intention. Depuis bientôt six ans, je supporte sans me plaindre une réclusion qui est une des conséquences naturelles de mes atiaques contre le gouvernement. Je la supporterai encore dix ans, s'il le faui, sans accuser ni le sort ni les hommes. Je souffre, mais tous les jours je me dis : (( Je suis en France, je conserve mon honneur inlact; je vis sans joies, mais aussi sans remords, et Ions les soirs je m'endors satisfait. » Bien, de mon côté, ne serait venu troubler ce calme de ma conscience, ce silence de ma vie, si mon père ne m'cilt manifesté le désir de me revoir auprès de lui pendant ses vieux jours. Mon devoir de (ils vint m'arracher à ma résignation, et je me décidai à une démarche dont je pesai toute la gravité, mais qui portait en elle ce caractère de franchise et de loyauté que je désire meilre dans toutes mes actions. J'écrivis au chef de l'Etat, à celui-là seul qui eût le droit légal de changer ma position, je lui demandai d'aller auprès de mon père; je lui parlai de bienfait, à'Itumanité, de reconnaissance, parce que je ne crains pas d'appeler les choses par leur nom. Le roi a paru satisfait de ma lettre, il a dit au digue fils du maréchal Ney, qui avait bien voulu se charger de la rcincltre, que la garantie que j'offrais était siifiisanie; mais il n'a point encore fait connaître sa délerniinaliou. Les ministres, au conlraire, statuant sur une copie de ma lettre au roi, que je leur avais envoyée par déférence, abusant de ma position et de la leur, m'ont fait transmettre une réponse qui prouve un grand mépris pour le malheur. Sous le coup d'un pareil refus, ne connaissant même pas encore la décision du roi, mon devoir est de m'abstenir de tonte démarche, et surtout de ne pas souscrire à une demande en grâce déguisée en piété filiale.
« Je maintiens tout ce que j'ai dit dans ma lettre au roi, parce les sentiments que j'y ai manifestés étaient profondémenl senlis et me paraissent convenables; mais je n'avancerai pas d'une ligne. Le chemin de l'honneur est élroil et mouvant; il n'y a qu'un travers de main entre la terre ferme et l'abîme.
(( D'ailleurs, croyez-le bien, monsieur, si je signais la letlre dont il s'agit, on se montrerait encore plus exigeant. Le 25 décembre, j'écris une lettre assez sèche à M. le ministre de l'intérieur, pour lui demander d'aller auprès de mon père. On me répond poliment. Le 14 janvier, je me décide à une démarche très-grave de ma part; j'écris au roi une lettre où je n'épargne aucune des expressions que je crois convenables à la réussite de ma demande. On me répond par une impertinence.
(( Ma position est claire et simple : je suis captif, mais je me console en respirant l'air de la patrie. Un devoir sacré m'appelle auprès de mon père, et je dis an gouvernement : « Une circonstance impérieuse me force ix vous demander comme un bienfait de sortir de France. Si vous m'accordez ma demande, comptez sur ma reconnaissance, et comptez-y d'autant plus que votre décision aura l'empreinte de la générosité; car il n'y a aucun compte à faire de la reconnaissance de ceux qui auraient consenti à s'humilier pour obtenir nu avantage.
« Eu résumé, j'attends avec calme la décision du roi, de cet homme qui a, comme umi, traversé trente années do malheur. Je compte sur l'appui et la sympathie des hommes généreux et indépendants comme vous. Du reste, je m'en remets à la destinée, et je m'enveloppe d'avance dans ma résignaliou.
(( Recevez, etc. Signé Napoléon-Louis Bonapaiite. »
li:
Celle lettre fui iinaniniement approuvée par les amis du prince. Ceux iiiciue qui avaient été favorables au système de concessions coinprireiit le seniinieut d'honneur qui avait dicté cette réponse. Voici , au reste, conunent les négociations avaient été conduites.
Vers le milieu d'août 18'(5, le comte de Saint-Leu, qui vivait dans une douce et modeste retraite, à Florence, résolut de icnier queUpies démarches pour obtenir la liberté de son fils. Jusqu'alors, soit qu'il présumât que toute tentative de cette naiure échouerait et qu'il ne voulût \ias s'exposer à un échec, soil que, dans sa conscience d'honnête homme, n'ayant pu donner son assentiment aux entreprises de son lils, dont 11 avait toujours désapprouvé l'ardeur, attendu qu'il no partageait pas toutes ses idées, il jugeât nécessaire et juste de lui laisser subir quelques aimées d'expiation, soit (pie la douceur ou la timidité de son caractère le détournât de s'engager dans des négociations qui eussent ressemblé, |)our lui, à une lutte politique; jusqu'alors, disons-nous, le noble vieillard s'était résigné à vivre isolé sur la terre étrangère où les deslins l'avaient jeté, tournant sans cesse ses regards vers la France, et appelant de ses vœux le moment où il plairait au ciel de lui rendre son fils, l'objet de ses plus chères affections.
Mais, lorsque cinq années se furent écoulées sans amener de changement dans la position du prince captif, le malheureux père, qui se voyait alfaiblir par l'àgo et par les inlirniités, sentit plus vivemeni que jamais le vide cruel que l'absence de son lils laissait auprès de lui, et, pensant que l'expiation pouvait paraître suffisante au gouvernement français, il se décida à l'aire une tentative pour hâter le jour de la délivrance. Il envoya à Paris un agent de conliance, M. Poggioli, en le chargeant de voir M. Mole, ancien président du conseil des ministres, M. de Cazcs, grand référendaire, cl M. de Monlalivet, intendant de la liste civile. Ces personnages devaient avoir une grande influence et leur recommandation aurait pu être eflicace. L'ancien roi de Uollandc leur avait écrit des lettres pressantes qui auraient produit de l'effet sur des cœurs moins égoïstes. Mais ces homnies, gangrenés par la prospérité, ne comprirent pas la plainte ei la prière d'un père désolé qui ne demandait pourtant qu'à voir son lils une dernière fois avant de mourir; ils répondirent à son agent par une fin de nim-recevoir honteuse : « Ils en parleraient aux ministres, plus tard, quand l'oi casion s'en présenterait. »
Les chefs du ministère étaient alors le maréchal Soult, président du conseil, M. Guizot, ministre des affaires étrangères, et M. Duchâiel, ministre de l'intérieur.
Les semaines s'écoulaient, et M. Poggioli, sans cesse ajourné, n'obtenait aucune réponse satisfaisante. Le prisonnier, ayant appris vaguciuciilcpril avait été question d'exiger de lui des garanties qu'on ne spécifiaii pas, adressa à M. Duchâtel la lettre suivante, qu'il croyait de nature â satisfaire ces exigences,
« Fort de I!am, 25 décembre 1845.
« Monsieur le ministre de l'intérieur, « Mon père, dont la santé et l'âge réclament le> soins d'un fils, a demandé au gouvernement qu'il me soit permis de me rendre auprès de lui. « Ses démarches sont restées sans résultat. « Le gouvernement, m'éerit-on, exige de moi une garantie formelle.
« Dans cette circonstance, ma résoliuion ne saurait
être douteuse. Je dois faire tout ce qui est compatible avec iiKJii hoiiiieur pour pouvoir oflVir â mon père les consolations qu'il mérite à tant de litres.
« Je viens donc, monsieur le ministre, vous déclarer que, si le gouvernemenl français consent à me permettre d'aller à Florence remplir un devoir sacré, je m'engage sur l'honneur à revenir me cunstitiier prisonnier dès que le gouvernement m'en témoignera le désir.
« Recevez, monsieur le ministre, l'expression de ma haute estime.
« Sig/ifi NAPOLiion-Louis Dunaparte. »
Cette lettre fut transmise au ministre par l'intermédiaire du négociateur, M. Poggioli. — « C'est une affaire grave, dit M. Duchâtel, je la soumettrai au conseil. » Et, trois jours après, il répondit que le conseil avait décidé qu'on ne pouvait admettre la demande du prince, parce qu'elle était contraire aux lois, et que ce serait accorder la grâce pleine et eniière, sans (|ue le roi en eût le mérite. — « Faites connaître cette décision au prince, » ajouta le ministre.
M. Poggioli ayant fait observer que le prince avait écrit directement et qu'il paraissait convenable qu'une réponse officielle lui fût adressée, M. Duchâtel eut alors recours à l'enlremise du commandant du fort pour notifier à l'auguste captif un refus si peu motivé. — « Veuillez, mandait-il à cet officier, dire de ma part au prince que j'ai soumis sa demande au conseil des ministres, et ([ue le conseil n'a pas cru pouvoir l'accueillir. Celte mise en liberté provisoire serait la grâce déguisée, et, quel que soit le rang de ceux qui ont été condamnés, la grâce ne peut être obtenue que de la clémence du roi. »
Quelque faible que fût l'objection, le prince, voulant enlever tout prétexte de refus et faire à la piété filiale lous les sacrifices qui ne seraient pas incompatibles avec Ihonneur, prii le parti de s'adresser directement â Louis-Philippe. Il lui écrivit cette lettre, où les convenances sont observées avec une délicalesse, une dignité parfaites.
« Sire, « Ce n'est pas sans une vive émotion que je viens demander à Votre Majesté, comme un bienfait, la permission de quitter, même momentanément, la France moi qui ai trouvé, depuis cinq ans. dans l'uir de ma patrie, un ample dédommagement aux tourments de la captivité; mais aujourd'hui mon père, malade et Infirme réclame mes soins; il s'est adressé, pour obtenir ma liberté, à des personnes connues par leur dévouement â Votre Majesté; il est de mon devoir de faire, de mou côté, tout ce qui dépend de moi pour aller auprès de lui.
« Le conseil des ministres n'ayant pas cru qu'il fût de sa compétence d'accepter la demande que j'avais faite d'aller â l'iorence, en in'engageant à revenir me constituer prisonnier des que le gouvernement m'en témoignerait le désir, je viens, Sire, avec confiance, faire appel aux sentimenls d'humanité de Votre Majesté, et renouveler ma demande eu la soumettant. Sire, à votre haute et généreuse intervention.
« Votre Majesté, j'en suis convaincu, appréciera, comme elle le mérite, une démarche qui engage d'avance ma reconnaissance, et, touchée de la position isolée, sur une terre étrangère, d'un homme qui mérita sur le irône Pestimc de l'Europe, elle exaucera les vœux de mon père et les miens propres.
IIG
LOUIS-NAPOLÉON
« Je prie, Sire, Voire Majesié de recevoir l'expression de mon profond respecl.
« Signé NAPOLÉo^-Louls Bonapaote. »
a Fort de Uam, le 14 janvier 1846. »
Cette lettre ne renferme pas le mut grâce, c'est vrai; mais le ton en est soumis sans bassesse ; en considérant la qualité, c'est-à-dire la naissance et le nom de celui qui lui écrivait, Louis-Pliilippe aurait sagement lait de se montrer généreux, et d'accorder plus même qu'on ne lui demandait. EnordonuaiU la mise en lilierlé du piisonnifr, sans condition, il tut fait acle d'une politique prévoyante, il eût ellacé de trop justes ressentiments ; il n'eût pas permis au prince ulcéré de faire enlendre plus lard ces plaintes légitimes : — « Vous avez élé sourds à la prière de mon vieux père, à la mienne! prisonnier, vous avez voulu m'avilir! Malgré vous j'ai reconquis ma liberté; je ne vous dois ni égards ni ménagements I u
Sans doute, si le roi eût obéi à ses premières inspirations, il aurait agi comme nous le disons ; ce qui nous porte à le penser, c'est (pie, au moment où le prince de la Moskowa lui remit la lellre de Louis-Napoléon, il parut sali^-lait, et déclara même, avant de l'avoir décaclielée, qu'il trouvait surii>aiile la garantie qu'avait offerte le prisonnier. Mais les conseillers du roi s'obstinèrent à refouler les élans généreux qui auraient pu partir de son cœur. Une copie de la lettre adressée à Louis-Pbilippe leur ayant été envoyée par le connnandanl du fort, ils délibérèrent de nouveau à ce sujet; puis, le 25 janvier, M. Ducliàlel répondit, au nom du conseil, que, pour que la clcimntr du roi pût s'exercer, il fallait que la grâce fût méritée et franchement avouée.
Ainsi c'était l'abaissement du noble prisonnier qu'on exigeait; c'était nnedémarclie humiliante qu'on voulait lui imposer; il sollicitait la permission d'aller recevoir les embrasseinents el la bénédiction de son vieux père mourant, on voulait l'obliger à demander sa grâce.
Plusieurs députés influents, dévoués à la famille régnante, et les membres les plus distingués de l'opposition, M.M. Odilon Barrot, Lamartine, Arago, Dupont (de l'Eure), Thiers lui-même, en apprenant le refus indécent (^l'avait essuyé le prince prisonnier, blâmèrent liaulement la conduite des ministres, et leur (irenl de vives représenlalions. C'est alors que M. Odilon Barrot, présuni.int pouvoir lever les diflicnllés, avait arrêté, de concert avec M. Ducliàlel, la rédaction d une seconde lettre que le prince aurait l'ail remetlre au roi. On avait glissé dans ce projet nu paragraphe que le prince jugeait de nature à le compromettre. .\ussi, quand on lui présenta ce projet de lellreà signer: — « Je mourrai en prison, s'écria-l-il, si des rigueurs sans exemple m'y condanuient, mais on ne m'amènera jamais à abaisser mon caraclere. Mon père, d'ailleurs, qui a porté dans la bonne et la mauvaise fortune un cœur si ferme et si constant, mun père qui a pris pour devise : fais ce que dois, advicniu que pourra, mon père, j'en suis sûr, trouverait ma liberlé achetée trop cher si elle l'était au prix de ma dignité et du respect que je dois à mon nom. » Lt, le lendemain, le prince remit à M. Pog^ioli, pour M. Oddon Barrot, la lettre de remerciments que nous avons rapportée ci-ilessus.
On a vu combien la résolution du prince fut approuvée. M. Odilon Barrot luiniême ne put s'enq)êcher de le féliciter : « Mon prince, lui écrivait l'honorable député, tout en m'afiligeanl de la détermination (|ue vous
avez prise, je n'ai pas la force de blâmer le sentiment qui vous l'a dictée.- Dans le temps où nous vivons, l'élévaiion et la noblesse de l'àine se rencontrent trop rarement pour que je ne sois pas très-disposé à les honorer, même dans ce qu'elles peuvent avoir d'exagéré. »
Le refus de Louis-Napoléon ne mit pas encore fin aux négociations. Une trentaine de députés, l'élite de la Chambre, résolurent de tenter une dernière démarche, et demandèrent, à cet effet, une audience au roi. L'audience fut accordée sans difficullé. Aux motifs de clémence (|ue firent valoir ces honorables négociateurs, le roi répondit (pi'il n'exigeait pas que le prisonnier s'abaissât à demander sa grâce; qu'il était convenable, cependant, cpie le prince recoiuiùt que c'était à l'autorité royale qu'il aurait obligation de pouvoir se rendre auprès de son père. Louis-Philippe blâma énergiiiuement, dit-on, la réponse de M. DuL-bàtel, et, loiilel'ois, la suite de l'affaire fut encore renvoyée à ce ministre.
M. Odilon Barrot, après l'eulrelien, voulut bien conserver quelque espoir; mais bientôt il put se convaincre que toute démarche serait désormais inutile, et, au moment où le prince, comptant sur le succès de la trni;itive, se disposait à adresser ses remercimenls au roi, il eutla douleiu' d'apprendre que tout avait définitivement échoué. C'est ce que lui annonça M. Odilon Barrol, à la date du 23 février ISiB.
« Nous avons échoué dans notre nouvelle négociation, lui ecrivit-il, et si je vous en préviens si lard, c'est que, hier encore, quelijue espoir m'était laissé. On se rejette sur les circonstances actuelles, l'étal de l'Italie, celui de la Suisse.... On aurait cependant passé sur ces circonstances, si nue garantie plus explicite eût élé donnée dans votre lettre, parce qu'alors on se serait dispensé d'en saisir le conseil. Mais la politique n'ayant point été mise hors de cause, d a bien fallu se rendre aux considérations d'ordre public qui ont prévalu dans le conseil. Ainsi, quant à présent, avec les circonstances, pas de mise en liberté. »
Tout espoir se trouvant perdu, le prince dut, connue il l'avait annoncé, s'envelopper dans sa résignation. Mais, quelque loin (pi'il portai cette vertu, il n'en sentait pas moins un vif désir de recouvrer sa liberté; et, puis(|u'il ne pouvait plus attendre d'une faveur officielle l'ouverture des portes de son donjon, il tourna sa pensée vers un aulre uioyen, qui avait réussi à d'autres prisonniers d'Etat. Si un Coudé avait pu s'échapper de Vinceunes, si plusieurs piisonniers s'étaient évadés de la Bastille, pourquoi ne serait-il pas possible à un Napoléon de sortir, en dépit de ses geôliers, de la forteresse où I on prétendait lui faire user sa vie'.' Il ne s'agissait que de mettre à profit la première occasion qui se présenterait. Celle occasion ne tarda pas à venir.
Avant de suivre le prince hors de sa prison, il est à propos de jeter un coup d œil sur les arrangements intérieurs qu'il y avait faits ou que lui avaient imposés les terreurs de la police.
Une surveillance inquiète et sévère avait d'abord été organisée autour de lui. On le conçoit : les agents auxquels avait été confiée sa garde, étaient responsables de sa personne; leur position, leur avenir dépendaient de la vigilance qu ils exerçaient; aussi, ne ménageaientils pas les précaulioiis même les plus superfines. (Jiiand le prisonnier se promenait sur le rempart, dans un espace long d'environ soixante pas sur vingt de large, de nombreuses seatlnelles placées, soit à l'intérieur, soit à
LOUIS-NAPOLÉON
l'cxlériciir de In forlercsse, jusque sur l'csciilicr cl à l;i porie de sa cliambre, observaient de l'œil tous ses mouvements; en outre, un gardien, cliargé de le veiller de près, ne le perdait jamais de vue.
Tliélin, le fidèle Thélin que son dévouement avait amené à s'enfermer avec son jeune maître, était traitr, dans les commencements, comme s'il eût été détenu en vertu d'imc condamnation. Les portes du fort restaient impitoyablement fermées sur lui ; de sorte que le prince se trouvait privé de mille petits services qu'avec un peu de liberté Thélin aurait pu lui rendre. Des agents humains et tant soit peu intelligents n'auraient pas aggravé par des rigueurs inutiles la position d'un prisonnier que sa naissance, son nom et ses malheurs même devaient recommander à leurs égards, pour ne pas dire à leurs respects. En dehors des mesures absolument indispensables pour se garantir contre l'évasion, ils se seraient montrés largement tolérants, de manière à adoucir, par d'innocentes prévenances, une situation déjà suffisamment pénible. Mais l.i plupart des agents de cette espèce croient se donner de l'importance en affectant de la dureté et de l'arbitraire. Au lieu d'ennoblir par des formes bienveillantes un rôle qui les humilie peut-être, ils le dégradent encore et l'avilissent par des exigences aussi grossières qu'absurdes.
Si les geôliers manquaient ainsi des plus simples attentions, Louis-Napoléon en était dédommagé du moins par l'impression que sa présence semblait produire sur le cœur des soldats, l'oin- eux, c'était toujours le neveu de l'Empereur. La vue du prince donnait lieu de raconter, à la chambrée, les exploits, les prodigieuses victoires, puis les revers, les malheurs du grand homme. On s'électrisait, on s'enthousiasmait h ces récits, et quand le prince paraissait on ouvrait de grands yeux pour le mieux voir; s'il passait assez près, on oubliait la consigne pour lui porteries armes; on s'exposait, sans doute, à quelques jours de salle de police, mais on avait rendu hommage à Napoléon.
Le prince, en arrivant à Ham, occupa d'abord l'appartement qu'avait naguère occupé M. do Polignac; plus tard on lui donna celui qu'avait habite le comte de Peyronnet. Mais, depuis que les ministres de Charles X avaient quitté cette résidence, les lieux s'étaient singulièrenieni détériorés; ils exigeaient de nombreuses réparations; le ministère mita la disposition du commandant une somme de six rcnts francs pour cet objet; or, il fallait un nouveau carrelage, de nouveaux plafonds, de nouvelles portes, de nouvelles croisées. Les ministres de ce temps, comme on le voit, tenaient à faire les choses avec une véritable économie.
L'ordinaire du prince était fourni par la cantine, qui recevait sept (lancs par jour; on en avait payé dix par tête pour les ministres de Charles X. Un Napoléon, apparemment, un prétendant surtout, ne valait pas un ministre déchu.
Louis-Napoléon, noblement résigné à son sort, avait distribué ses journées de manière à n'y laisser aucune place pour l'ennui. « L'homme le plus heureux, c'est le plus occupé )i a dit im poète. Conformément à ce principe, l'auguste prisonnier s'était créé des occupations incessantes qui charmaient et semblaient abréger les heures de la captivité. Des ministres, MM. Villemaiii et Salvandy, avaient gracieusement, il faut leur rendre cette justice, mis à sa disposition les trésors de nos bibliothèques publiques. Les livres ne lui manquaient donc pas : c'était un avantage précieux pour un esprit
qui avait la passion de l'étude. Il se levait habituellement de bon matin et se mettait au travail jusqu'au déjeuner qui était servi à dix heures. Ce repas terminé, il se promenait sur le rempart, où il allait donner ses soins à une plate-bande de (leurs qu'il avait établie le long du parapet. Ensuite il rcnirait pour lire sa correspondance, écrire à ses amis, ou reprendre ses lectures et ses travaux jusqu'au dîiier, qui était suivi de la conversation avec ses compagnons de captivité. La soirée était ordinairement consacrée à une partie de whist, à laquelle prenait part avec le prince, le général Montholon et le docteur Conneau, le commandant même du fort. Oui, quand ce brave cerbère avait fait sa ronde, qu'il s'était bien assuré que chacini était à son poste, il mettait les clefs de sa bastille dans sa poche, heureux de songer que la nuit, en l'obligeant à tout fermer, suspendait jusqu'au lendemain les dangers de sa responsabilité. Il pouvait alors oublier un instant son triste métier, et, tout fier de ne plus sentir en lui que le militaire, il venait, à ce titre, faire le quatrième à la partie du prince, et l'aidera trouver dans les distractions d'un noble jeu quelques délassements à son travail de la journée.
Dans les premiers temps de son séjour à Ilam, le prince n'avait joui que d'une liberté de mouvements fort restreinte; on l'aurait volontiers tenu à la chaîne, tant on craignait qu'il ne prît son vol, comme l'aigle dont l'image était pour lui le symbole de la gloire, et qu'il ne franchît les murs de sa forteresse. Sa sanlé commençait à se ressentir de la contrainte qui lui était imposée. On reconnut, après mille pourparlers et un grand nombre de rapports officiels, que l'exercice du cheval lui était absolument nécessaire. On en fit venir un ; mais le prince ne pouvait le monter ailleurs que dans la cour étroite du château. C'était un lieu de promenade peu commode ; il fallut pourtant s'en contenter. Alors il devint l'objet de la curiosité des geôliers, des soldats et des habitants de Ilam, qui se pressaient, pour le voir, aux abords des guichets. Le commandant lui-même se tenait au milieu de la cour, et tout le poste restait sous les armes, tant que le prince n'était pas rentré. Ne voulant point se donner ainsi en spectacle, il dut renoncer à son exercice favori, quoiqu'il parût lui être indispensable.
Lorsque la police se fut un peu relâchée de ses rigueurs de précaution à l'égard de l'auguste prisonnier, non-seulement il eut la faculté de communiquer avec l'extérieur par la voie de la correspondance, mais aussi on put lui écrire et même le visiter. Pour obtenir cette dernière faveur, il fallait s'adresser directement au ministre, qui n'accordait, du reste, (|ue très-difficilement une permission; et encore cette permission, malgré la signature du ministre, n'était-elle valable pour le commandant qu'après qu'elle avait été visée par le commissaire de police de la ville de Ilam, à qui il était recommandé d'exercer la plus stricte surveillance. Aussi avait-il sous ses ordres une nuée d espions qui remplissaient la ville. Ces hommes, pour se rendre nécessaires et montrer leur zèle, forgeaient quelquefois les inventions et les rapports les plus mensongers, jusque là qu'ils firent un jour courir le bruit que deux mille ouvriers de la plaine Saint-Denis se projiosaient de venir pour enlever le prince captif. A cette nouvelle, la paisible ville de Ilam fut bietitùt envahie par une petite armée : gendarmerie des environs, cavalerie d'Amiens, artillerie de la Fère; tout lut mis en mouvement. Mais on reconnut presque aussitôt que c'é-
tait nue fausse alerle, et, des le lendemain, c 'tilait en juin 1811, les troupes furent renvoyées à leurs garnisons ordinaires.
Le i)ruit dont nous venons de parler, tout ridicule qu'il Tût, avait pourtant une sorte de fondement dans les sympathies que la situation du neveu de l'Empereur excitait tlioz les classes les plus nombreuses et surtout parmi les militaires. Jamais des troupes ne passaient tans la ville de Uain sans donner au noble prisonnier des marques sincères d'inlérèt. Les soldats ne pouvaient entrer dans la citadelle, mais ils restaient presque toute la journée à proximité des murs, et à portée de voir le prince ipiand il se promènerait sur le parapet. Dos (pi'il paraissait, les bonnets agités en 1 air, et les cris do satisfaction lui prouvaient la sympalbie que son nom et ses niallieiirs inspiraient. Ces dénionstrations. répétées toutes les fois qu'arrivait un nouveau régiment, élaicnt trcs-signilicatives.
La hauteur et l'épaisseur des murailles n'empêchaient pas non plus la réputation de bouté et de génirosité que le prince avait à l'intérieur de s'cxhnier au dehors. L'un des instituteurs de la ville de Ilam ayant eu vent de cette réputation, s'avisa un jour de la mettre à lépreuve. « — W n'est, se dlsait'^ll, si notable personnage dans le dépariciueui dc la Somme tpie mon voisin le prince Louis-N'apoléon; petits ou grands, tous s'enirctiennenl de lui en celte cité. Je vais domicr les prix à mes élèves; pourquoi ne le plierals-je i)ns d'accorder quelque lénioiguagc d'ap|irobation à celui qui sera jugé le plus mériinnt.' (l'est mi encouragement qui profitera à tous par l'idée (pi'ils y allacheront. fl Le maître lit parvenir sa requête, et le prince s'cuqiressa de lui envdver ipielques médailles, qui furent publiquement distribuées, au nom du bieiifiileur, sans (|ue les autorités de la ville y trouviisseut à redire. L'une de ces médailles avait dté frappée à l'occasion du retour de l'Kmpercur; les autres étaient des médailles commémorativcs de ses victoires.
La b(ume fortune de l'instituleur fut bientôt connue. Ses confrères ayant appris l'accueil qui avait été fait à sa demande, n'eurent rien de plus pressé que de suivre son exemple. Le prince leiu' répondit avec la même bienveillance, en leur envoyant aussi des médailles qui furent égaleincnl disiribuées.
Ces braves pédagogues ne pensaient pas qu'ils eussent fait là mie démarche hlâimible et compromettante. Donner à des enfants, à llire de récompense, des médailles napoléoniennes venant du prisoimier de llain, c'i'i.iit pourtant d'une inconvenance prcs(pic crlminille! Dès que II! recteur de l'.Vcadémie d'Amiens en lut informé. il accourut à Ilam, appela devant lui les instilulcins, cl les tança comme ils le merilaient eu leur démoiitraul qu'ils conspiraient contre la silrclé de l'Rtal. Les pauvres diables, qui avaient cru faire une diose lirsinuoceute,se trouvèrent heureux d'en ftro quilles |ioiir inic réprimande.
Celte anecdote, que nous enquunlons, ainsi que plusieurs autres faits, à \'llht(iirf de f.oiiU-NapoIron, par .M. Urnault, prouve toutefois avec (piel cnipicssemeut le princ(! saisissait les otcasions de faire plaisir. Toile était la vie du luisonnier de Ilam, et elle se coulim\ait depuis cinq armées ri pins avec une coiislante uniformité. 11 s'y était coinpiélcmeni r('Nigné, ou plutôt s'avouant au fond de sa conscience d lioinH'ae bonmie qu'il avait été coupable en conspirant conlri! un gouvernement établi et accepté, en fait, par la France, il subissait comme une expiation les aimées d'épreuves
que la l'rovideucc lui imposait. Aussi avait-il toujours refusé de se picter aux projets des amis dévoués qui songeaient depuis longtemps à sa délivrance. D'ailleurs, l'idée de l'exil l'effrayait. Vivre hors de France, loin de sa patrie! mieux valait pour lui son donjon de liant; une prison au milieu de la France, c'était encore une patrie ' « Hevenu des illusions de la jeunesse, écrivaitil, je trouve dans l'air natal que je respire, dans l'élude, dans le repos de nia prison, un charme que je n'ai pas ressenti lorsque je pariagcais les plaisirs des peu|dcs éirangers. r>
Mais il vient nu moment où les plus fortes résolutions échouent contre une pensée dolninanlc, un désif pressant, irrésistible, surioui quand ce désir est celnl lie la liberté. Lorsqu'il fut avéré que les négociations nniltipliees qu'on avait entreprises pour f.dre ouvrir au noble |>ri>-oiinier les portes de sa forteresse étaient définitiveineni rompues; les idées de ses amis, comme lest siennes, se tournèrent vers un projet d évasion^ sculd ressource qui rest;it an mallieurcux prince pour répondre aux vcf nx de son ))ère.
Dès que ce moyen eut été ri'solu diihs le secret iléS plus intimes confidences, on chercha d'abord à détourner de l'esprit du commandant la pensée qu'on poUViOl nourrir un pareil projet. Dans cette vue, on lui rdpétrt'l sans cesse qu'on savait do bonne source (|ue le niinislère devait proclamer, au mois de juin, une amnistie générale d.ins laquelle le prince serait nécessairement compris. Sur cette assurance, le brave commandant dut croire son prisonnier parfaitement décidé à attendre l'époque indiquée : c'était celle des éleclions.
Opeudant, dans le courant de mai, le commandant annonça que, d'après la demande qui avait été adressée, l'année précédente, au ministère, il avait été décidé ([u'on réparerait les escaliers et les corridors des bâtiments que le prince habitait avec le général Montbolou, le docteur Conncau et Tliélin. On se rappelle que ces deux derniers avaient la faculté de se rendre en ville toutes les fois (ju'iU le jugeaient convenable.
Dans CCS circonstances, le |)rinee arrêta aussitôt son plan d'évasi(ui, qui consistait ;i emprunter les vêtements d'un des ouvriers ipi'on allait faire venir et à sortir du fort sous ce déguisement. Ce plan paraissait d'autant mieux praticable, que les pi isonnicrs avaient remarqué qiic la surveillance, :'i la soi'lie, n'était pas absolument rigoureuse, bien qu'elle lût très-sévère à l'entrée, parce qu'on craignait que des partisans dii prince n'essayassent do péncircr dans la forteresse pour l'enlever.
Voici donc ce qui fut conveini entre le prince et les conlideiits de son projet : Tliélin, ainsi que cela lui était arrivé plusieurs fois, devait demander au comiiiaiidant la permission de se retidrc ;'i Saint-Quentin; piiis, ail moment où il sortirait, sous prétexte do se procurer une voiture, le prince, déguisi; en ouvrier, s'avancerait pour sortir cil même temps qiiC lui; cette combinaison permettrait ;i Tbébn de détourner l'attention <le dessus le faux ouvriiT, eu l'appelant sur luimême et sur le chien du prince, le lidele Ham. avec leipielil jouerait en marchant. Il est bien enteiidii, aussi; que la voilure devait être prête d'avance.
Les cliiis,':'s étant ainsi réglées cl les ouvriers installés dans la prison, le prince et ses amis étudièrent pendant huit jours les habitudes de ces braves gens et les mesures de surveillance adoptées à leur égard. Ils reinartpièrent que la surveillance était fort rigoureuse quand ils entraient ou qu'ils sorlaieiit eu masse; mais; quand ils sorlaientisoiéinenl pour aller chercher quelque
oiilil ou des maliiriaux, connue alors ils suivaient le cliemiii le plus direct, à travers la grande cour, sous les l'cnèircs du connnaiidanl et à la vue de toute la garnison, ils n'inspiraient aucune déliancc et pouvaient frinchir, sans difficulté, les grilles et les ponls-levis. 11 y avait de l'audace à prendre cette voie, mais elle présenlait le plus de chances de succès, et le prince s'y arrèla.
Il devait (|uittcr sa prison dès sept heures du matin. Plusieurs raisons l'avaient déterminé à choisir une lieure aushi niatiinile : d'abord il était assez ordinaire que les ouvriers, à peine arrivés, (is-^ent sortir l'un d'entre eux, soit pour porter qncl(|ues objets au dehors, soit pour rap|)or[er Un oiilil ou des matériaux qu'ils avaient oubliés; cil second lieu, le commandant, dont toutes les craintes n'élaient éveillées que le soir, avait l'habilude de ne se lever qu'à huit heures; ensuite, il ne se trouvait habiluellement il cette heure i|u'hu seul gardien au guichet, les autres étant occupés à différents services; enlin, il fallait être en mesure d'arriver à Valenciennes assez à temps pour partir à quatre heures par le convoi du chemin de fer.
Tout élait prêt pour le samedi 2ô mai. Mais, par un liasard malenciMitrcux, le prince fut averli (|u'il recevrait, précisément ce jour-là, la visite de [lersoimes (pi'il avait connues en Augtelerrc. Il fallut doue remettre le dc|iart au lundi 25; et qui pouvait dire, deux jours d'avance, que l'cLitroprise serait encore iiossihie? t^lfoi qu'il en soit, le priiire voulut qu'une circonstaueO qill se préscniait si mal à propos lui servît au moins à (pielque chose. Il pria ses visiteurs de lui prêter pour son valet de chambre, qui devait faire un voyage, le pnssc» port de leur courrier. Un pense bien qu'ils s'einprcs* sèrent d'accéder à cette demande. Théliu se irouvtirait ainsi parfaitement en règle. (Juant an prince, il s'était également procuré d'avance une pareille pièce; niais il n'eut pas lieu d'en faire usage.
Le dimanche so passa dans de grandes anxiétés. Los réparaiions étrtiont presque entièrement terminées, et le peu d'ouvrage ((ui restait à faire ne nécessitait pas un grand nombre d'ouvriers. Alin d'ajouter aux occupations du lundi, thélin demanda que les menuisiers posassent des rayons dans uli petit réduit qui servait de cave.
La difficulté ne consistait pas senlcmont k passer sous les yeux de soixante hommes de garde et des guichetiers, mais encore à éviter d'être rencontré d.uis l'escalier par les ouvriers eux-mêmes qui exécutaient leur besogne sous la surveillance de l'entrepreneur des travaux et du garde du génie. On peut se peindre les émotions du prince, lorsqu'à l'approche de l'inslant décisif il se représentait les obstacles qui se dressaient de toutes parts devant lui, de quel ridicule il allait se couvrir s'il ne réussissait pas! Mais, d'un autre côlé, quel bonlicur s'il arrive à sou but' En outre, ce n'était pas le tout de sortir de la citadelle, il faudrait 'encore, pour lui laisser le temps de s'éloigner, dissimuler son absence pendant une partie de la journée. Heureusement le docteur Conneau se chargeait de ce soin, et l'on pouvait compter sur son adresse comme sur son dévouement.
Enlin le lundi, 25 mai, de grand matin, le prince, le docleiir et Théliu, tous trois sans souliers pour ne pas faire de bruit et embusqués près des fenêtres, derrière des rideaux qu'ils se gardaient bien de remuer, observaient ce qui se passait dans la cour, et attendaient avec impatience l'arrivée des ouvriers. Tout était en-
core silencieux à l'intérieur du fort; on n'entendait que les pas des sentinelles qui se promenaient devant leurs guérites. Mais l'inquiétude du prince fut grande, lorsqu'il s'aperçut que le seul soldat de la garnison qu'il eût voulu éviter se trouvait précisément en faction à sa porte. C'était un hoinuic qui, ayant été longtemps planton du commandant, avait de telles habitudes de surveillance, qu'il épiait avec la plus grande attention, lorsqu'il élait de service, tous les mouvements des ouvriers, les examinant de près et s'inforinant avec une minutieuse exactitude de leurs moindres démarches. Le zèle d un pareil argus était effrayant. Le prince fut d'autant plus contrarié de sa présence (|u'il était probable que sa faction se prolongerait jusqu'à sept heures. Or, il élait important de partir un peu plus (ôt si l'on ne voulait pas rencontrer trois gardiens ;ui guichet. Pendant (pio les conjurés délibéraient sur cet incident, ils enlendirenl avec joie, à six heures, ffelever ce terrible faclionniiit'e.
Il avait été convenu entre le prince et ses deux aflidés que Thélhi attirei'ait les hommes de peine et les ouvriers dans la salle à manger pour leur offrir la goutte, cnsiiiie il précéderait le prince dans l'escalier pour délourncr l'allcntlon des gardiens. On avait bien songé à éloigner l'un de ces hoinmes sous quelque prétexte, mais une circonslance rendaitj ce jour-là, cette mesure Impossible ! l'avant-veille, le commandant n'ayan' pas rencontré ces surveillants exactement à leur posie, leur avait enjoint, sous pcliio d'être chassés sans rémission, de s'arranger pour se trouver toujours au moins deux au guichet, tant qu'il y adf-ait un ouvrier dans la prison. La recomfnandation élait trop récente pour qu'ils l'eussent déjà oubliée.
Le prince, arrivé dans la cour, devait toujours marcher en avant, Théllli le suiva;it de près, aiin d être à portée de déiourncr, en leur parlant lui-même ou en les appelant, ceux qiii, prenant son maître pour un ouvrier, se dispo.^eraient à lui adresser la parole.
A ciiKt heures et quelques minutes, h.'* pouls-levis s'étaient baissés et les ouvriers avaient été iutroiliiits dans le fort avec les précautions nccolltlimées. Ils claieiit d'abord peu nombrei'x etj Cl» gëlléral, plus pr(i|irciiiiMit vêtus qu'à l'ordinaire, petu-êlrc à Cause dti liiiiill : (omiiie le temps était niagnirh|UD, ilsd'iiVilleilt pas leurs sabots. D'abord parurent les maijOliset les peintres; les menuisiers n'arrivaient pas, et c'était sons le costume d'un ouvrier menuisier que le prince devait s'évader. Il lut aussi question, un moment, de lui faire renoncer aux sabots, puisque personne li'en perlait ce jour-là; mais il persisl;\ à s'en chausser, parce ([ue ceux ipi'ou lui avait préparés, et dans lesipiels il devait luetlre des bottes à lalons, le grandissaient de quelques pouces; ce qui, en allongeant sa taille, produisait dans toute sa personne un changement à le rendre méconnaissable.
Le difiicile maiulenant était de saisir avec nVdluiidn le moment favorable pour descendre rapideiuent l'escalier et franchir les portés pendant que les ouviicrs seraient occupés à boire, et que le docteur ainsi (pie Thélin s'ingénieraient à détourner les gardiens de la vigilance qui leur avait été si expressément recommandée. II fallait doue que tout fût prêt d'avance ;i(in de ne pas laisser échappei- rinslanl propice; il fallait que le prince fut tout h.ibillé et coupât ses moiislaches , mais, d'iui ;uilrc côlé, si un contre-temps imprévu venait à rendre le départ impossible ce jour-là, la suppression des moustaches ne sCrait-elle pas pour le conimandant une révélation qui anéantirait à jamais tout espoir de
LOUIS-NAPOLÉOiN.
Celait son petil diien Ilam ijui avait pris les devants... — page 12"
s'cv.idor? Le docteur voul.nit qu'un différât cette grave )|)(;iatioii jusqu'à l;i doruiî'ri; extrémité. Il fiillul bien enfin se décider à 1;> f;iire, et le prince ne put s'empêcher de sourire en voy.int, .iu numienl où le rasoir rempliss.iil ses fonctions, une sorte de consternation se peindre sur le visage de ses deu\ confidents.
Dès ce moment, il n'y avait plus à reculer. Le prince allait donc affronter les liaionnctles et les balles qui pouvaient le frapper morlellenient; car la consigne de toutes les prisons est de lircr sur le prisonnier qui s'écbappc. Une telle fin, du reste, était envisagée sans effroi par le prince et par ses amis. Ne valait-il pas mieux, pour lui, terminer ainsi tout d'un coup son existence, que de languir indéfiniment sous l'odieuse main des geôliers. Déterminé, dans tous les cas, à vendre chère-
ment sa vie, le prisonnier prit avec lui im poignard. Il possédait aussi nn talisman, une sorte d'amuletlc sacrée, dans laquelle il avait foi : c'étaient deux lettres, l'une de sa mère, l'autre de l'iîmpereur, son oncle; jamais il ne se séparait de ces gages précieux. Il allait placer sous son vêtement le petit portefeuille oi'i ils étaient renfermés, lorsqu'il lui vint h la pensée que, sî on le fouillait à la frontière, ces papiers pourraient le trahir. Il eut un instant d'hésitation ; mais le docteur Conueau, qu'il constdlait du regard, ayant [larn l'affermir dans sa touchante superstition, le sentiment l'emporta sur les conseils delà prudence. Le prince cacha donc religieusement sur sa poitrine les deux seules reliques qu'il eût alors de la grandeur passée de sa noble famille. La lettre de Napoléon était adressée à la reine Uortense;
linpriini' p.ir TI. niilol, Hesnil (TlnroV sur Ips clirlii!* itcs r.ilili'
LOUIS-NAPOI/.ON.
L'imptSratrice Marie-Louise.
ou y lisait ces mois prophëiiqiies : « J'espère, disait-il CM parlant de son neveu, (|u'il grandira et se rendra digne des destinées qui l'altendenl. »
Cependant les préparatifs de toilette furent promplenient terminés. Le prince passa un premier vêlement assez, semblable à celui d'un courrier de commerce ou d'un commis voyageur; il couvrit le tout d'une blouse et d'im pantalon dont l'état attestait un long service; un tablier bleu à l'avenant, une perruque à longs cbeveux noirs et une mauvaise casquette complétèrent l'accoutrement, et quand il se fut un peu graissé la figure et noirci les mains, il ne manqua plus rien à la métamorphose. Ou loucliait au moment de l'aclion : le prince, maîtiisant ses sentiments, ne faisait paraître aucune émotion; il déjeuna connne de coutume... Le
repas terminé, et ce fut l'affaire de quelques minutes, il chaussa ses sabots, s'arma d'une pipe de terre passablement culottée, et, comme il avait remarqué qu'en allant et venant beaucoup d'ouvriers apportaient ou remportaient des planches, il détacha nu des longs rayons de sa bibliothèque, le mit sur son épaule et se disposa à partir avec ce fardeau, derrière leciuel se cacherait tout au moins un coté de son visage.
A sept heures moins un quart, Tliclin appela tous les ouvriers qui se trouvaient dans l'escalier et les fit entrer dans la salle à manger où l'un des hommes de la prison, le nommé Laplace, invité comme eux, fut chargé de leur verser à boire : c'était un moyen sur de se débarrasser de lui. Ces dispositions achevées, Thélin vint avertir le prince qu'il n'y avait pas un instant à
perdre, et il liescciulit lui-même l'escalier au bas duquel ciaieul les deux gardieus Dupiu et Issalé, aiusi qu'un ouvrier qui travaillait à la rampe. Il échangea quelques mots avec les premiers qui, sachant qu'il devait aller à Saint-Quentin el lui voyant son paletot sur le bras, lui souhaitèrent un bon voyage. Pour assurer le passage du prince, il fallait au moins distraire l'atleulion d'un de ces deux gardiens. Thélin, en consé(|uence, sous prétexte de faire une communication à Issalé, l'attira dans le guichet et se plaça de manière à ce que, pour l'écouter, il fût obligé de tourner le dos à la porte.
Au moment où le prince quittait sa chamine, déjà (|uelques ouvriers sortaient de la salle à maugcr silnéo à l'autre extrémité du corridor. La rencontre eiU été funeste, mais le docteur sut les rappeler à propos et les retenir quelques instants par des questions que lui suggéra sa présence d'esprit, et aucun d'eux ne remarqua le prisonnier, qui descendit lestement l'escalier. Arrivé à la dernière marche, le prince se trouva face à face avec le gardien Dupin, qui recula pour n'être pas atteint par la planche, dont la position lui cachait fort heureusenienl la (igure du prisunnier. Le prince franchit les deux portes du guichet, en iiassaiil derrière Issalé. que Thélin faisait causer; puis il s'élança dans la cour. Alors un garçon serrurier, qui était descendu immédiatement après lui et (p\i le suivait de près, se mit à presser le pas pour lui adresser la parole; mais Thélin, qui s'en aperçut, l'appela, et, sous prétexte de le charger d'une commission, il le fit remonter.
En passant devant la première sentinelle, le prince laissa involontairement échapper sa i)ipe qui tomba aux pieds du soldat. Sans se déconcerter, il s'arrèla et se baissa pour la ramasser; le soldai le regarda uiachinalement en continuant sa promenade monotone. Ce fut presque nu miracle que, malgré son déguisement, le prince pût éviter d'être rei ounu. A chaque pas il rencontrait des individus parfaitement familiarisés avec son signalement el très-iuiéresscs à le découvrir. A la hauteur de la cantine, il passa toul près de rofficier de garde ([ui lisait inio Ici ire el plus près encore du garde du génie el de l'eutiopreneur des travaux qui, un peu plus loin, étaient occupes à examiner des papiers. Le chemin ipi'il élaii obligé de suivre le conduisit au milieu d'une vingtaine de soldats qui se réclianff.dent au soleil, devant le corps de garde; le tambour regarda d'un air moqueur l'honune à la planche que la sentinelle ne parut pas même apercevoir.
Le porlier-consigue était sur la porte de sa loge, d'où il dirigeait ses regards vers Tliélin, qui, se len.uit eu arricrc, s'cUbriait d'attirer rallention eu jouant bruyauMncut avec llain. qu'il menait eu laisse. Le sergent de planton, posté à colé du dernier guichet, regarda fixcmenl le prince; mais cet examen fut interrompu par un brusque mouvement de la planche, dont l'une des extrémités, pointée sur la figure du soldat qui tenait le verrou, l'obligea lui-même à se ranger. Il ouvrit aussitôt la porte en délournaut la tête; le prince sortit et la grille se referma. Tliéliu alors souhaita le bonjour an portier-consigne et une minute après sortit à sou tour.
lùilre les deux ponts-lcvis, le prince vit venir droit à lui. <lu coté où son visage n'était pas caché parla planche, deux ouvriers qui, de la distance où ils étaient, le considéraient d'une façon d'aulanl plus inquiétante, (pi'eu élevant la voix ils manifeslaient leur élunucroenl de rencontrer en ce lieu un menuisier qui ne fût pas de leur connaissance. Craignant que leur surprise ne les
poussât à en venir ;i un éclaircissement, le prince feignit d'être fatigué de porter la planche sur l'épaule droite, cl la plaça sur l'épaule gauche; mais ces hommes contiimant de s'approcher en le considérant d'un air curieux, il crut (|u'il allait être découvert; déjà ils semblaient s'apprêter à lui parler, Inrsipi'il etu la satisfaction de les entendre s'écrier : Ah ! c'est ISiitlwucI ! Et ils passèrent sans lui rien dire de plus. Ainsi, le prince dut à une inconcevable méprise d'être enfin hors de ces murs, dans lesquels il avait été enfermé cinq nus et neuf mois.
Le prince ne connaissait point la ville de Uam, mais un plan (pi'en avait esquissé le docteur Conueau lui servit pour se guider. Il prit par les remparts, le chemin qui devait le conduire à la route de S.iint-IJuentin, taudis que Thélm allait chercher le cabriolet qu'il avait retenu la veille. Le prince n'avait encore rien abandonné de son costume d'ouvrier, el quoiqu'il marchai avec ses sabots et qu'il portai toujours sa iilanclie, véritable planche de saUil, comme il pressait le pas, il élait arrivé ;'( une demi-lienc de la ville, avant que Thélin l'eûl rejoint. Là, il aperçut une croix de bois qui s'élevail sur la roule devant un cimetière. Le prince, sans êire bigot, a toujours été religieux, et dans la conjoncture où il se trouvait, sa foi s'exaltanl ;ivcc une énergie bien iialurclle, il se prosterna devant la croix, ce signe sacré de l'émancipalion humaine, et remercia du fond de sou cœur le maître de toutes choses, qui venait de le conduire, connue par la main, à travers tant de dangers.
Cependant on cnlemi le bruit d'ime voiture. C'était Thélin qui amenait le cabriolet. Le prince veut se débarrasser de son accoulrcmenl, mais il aperçoit une autre voiture qui vient de leur coté, allant sans douic comme eux à Saint-Quentin ; il continue alors de marcher, et Thélin retient son cheval pour que cette voilure puisse les dépasser. Euliii le prince jette sa planche dans un champ, ses sabots dans nu fosvé, se débarrasse do la blouse et du pantalon de meimisier, et, commençant un nouveau rôle, celui de cocher, il saisit les rênes et se mol à conduire. Presque aussitôt, les deux voyageur» voient déboucher du village de Saint- Sulpice deux gendarmes de llani, qui paniissent accoulir au grand trot. Pendant qu'ils se demandaient si c'élail à eux qu'on en voulait el que, dans celte crainle, iK piipiaient leur cheval, les deux cavaliers, qui ne songi'aient point à les atteindre, prirent derrière eux la roule de Péroune.
Les cinq lieues (|ui séparaient llam de Sainl-Quenliii fiu'eul franchies rapidcmeul. Thélin, à chaque rencontre, cachait sa figure avec sou mouchoir, ce qui ne l'empc( lia pas d'être reconnu par plusieurs personnes, et notamment par le président du tribunal de Saint-tjuenlin, qui se rendait à llam. Aux approches de la ville, le prince, qui ne voulait pas la traverser, descendit de cabriolet, et gagna à pied, par les promenades, la route de Cambrai, sur laquelle Thélin devait venir le rejoindre avec des chevaux frais qu'il allait prendre à la poste.
Le maître de poste était sorti; mais sa femme, ipii connaissait Thélin, mil le plus grand empressement à faire préparer la voiture et les chevaux qu'il demandait; elle voulait même le retenir à déjeuner; mais comme il se monlrait fort pressé de partir, elle n'osa |ias insister et le pria seulement d'accepter uik; tranche de pàlé; ce qu'il se garda bien de refuser en songeant à son maître, que le voyage avait uécessairemenl mis en appétit.
LOUIS-NÂPOLÉON.
Le prince était ilepuis longtemps sur la roule de Camhrai, cl la cliaisc île poMe n'arrivait pas. S'imagiiianl (lu'elle l'avait devaiKé pendant (pi'il traversait les boulevards, il demanda à nn voyageur en cabriolet qui paraissait venir de Cambrai s'il ne l'avait pas rencontrée. Ce voyageur, qui lui répondit négativement élait, ainsi qu'on l'a su depuis, le procureur du roi de Saint-Quentin. Assis sur le bord du chemin, le prince sentait à cliaque minute redoubler son impatience, lorsqu'il se fit à ses cillés un léger bruit : c'était son petit cliien Ham, qui avait pris les devants pour lui annoncer la prochaine arrivée de Tliélin. Celui-ci, en effet, ne larda pas à paraître avec la voilure du maître de poste, attelée de deuK bons chevaux. Il avait, bien entendu, laissé son cabriolet et son cheval à Saint-Quentin. Le prince remonta en voiture cl le postillon partit au galop.
Dès ce moment, il devenait difficile que le fugitif put être atteinl. Malgré les dislances parcourues à pied et le temps perdu, il élait à peine neuf heures, cl à supposer même qu'on se fût aperçu de la disparition du prince iimnédialcmenl après son départ, il aurait toujours fallu au\ autorités le teuqis de se reconnaître, de fouiller le fort, d'écrire des dépèches et de faire partir des gendarmes dans toutes les directions. Lorsque l'événemcnl fut connu, les premières dépèches ne prirent même pas la route qu'avait suivie le prince, elles furent adressées à Amiens et à Paris. Les voyageurs qui voulaient, eu toute hypothèse, gagner de l'avance, excilaicnt sans cesse leur postillon à presser ses chevanx. Celui-ci, trouvant qu'il brûlait sulfisaminenl le part, (inil par leur répondre énergiquenienl : « Eh! vous m'embHez! ii
Au premier relais, pendant qu'on changeait de chcvauN, nn cavalier en bonnet de police arriva au gal()|i; on le prit pour un gendarme, mais on reconnut que c'était un sons-officier de la garde nationale.
Aucun incident ne survint jusqu'à Valenciennes où grâce à la puissance des pourboires prodigués aux postillons, on arriva à deux heines. Ce fut la' seulemenl que les passe-ports furent demandés. Tbélin montra celui du courrier anglais; le prince n'eut pas besoin d'exhiber le sien.
Le départ du convoi pour lliuxelles ne devait avoir lieu qu'à (piatre heuies. Le [irince, à qui, datis la position où il se trouvait, une attente de deux heures pouvait bien sembler longue, aurait volontiers pris la poste pour gagner la frontière de Belgique; mais on adoptait si rarement ce mode de voyager depuis l'ouverture du chemin de fer, qu'y recourir, c'eût été peut-être s'exjioser à se faire remarquer. Il se décida donc à attendre. Tbélin, (pii n'était pas sans inquiétude, avait constamment l'œil au guet, l'endanl qu'il se tenait en observation, il s'entend tout à coup appeler par son nom, se relnui ne et reconnaît un gendaiine de Uani sous des habits bourgeois. C'était une terrible apparition. Thélin, toutefois, fit bonne contenance et ne laissa rien paraître de son émotion. — Tiens! c'est vous, lui dit-il, que faites-vous donc ici? — Eh mais! répondit le gendarme, je reste à Valenciennes; j'ai quitté la gendarmerie et je suis employé dans le chemin de fer.
Tbélin élail en partie rassuré. L'ex-gendarme lui ayant demandé des nouvelles de la santé de son maître, il lui répondit de manière à le dérouler complètement, (|uand même il n'eût pas été ce qu'il disait. Il craignait seulement que cet homme ne reconnût le prince s'il l'apercevait, et on comprend qu'il devait lui tarder de
partir. Enfin le sign.al est donné; le convoi se met en marche, et bieniôl le noble fugitif est sur une terre hospiialière où il a moins à redonier les atteintes de la police française. De Bruxelles, il se rend immédiatement à Oslende où, pour plus de sûreté, il s'embarque pour l'Angleterre.
Le voilà libre! mais l'exil va recommencer pour lui, l'exil avec ses privations et ses souffrances.
CUAIMTRE Vlll.
Le docteur Connoau au fort de Ham. — Lettre au général Montliolon. — Ruse du docteur, — Le comniaiidaiit Ironjpé. — L'homme de peine. — Le monnequin. — Le procès de Péroné. — Antécédents du docteur. — La fausse médecine. — La condamnation. — Le prince en Angleterre. — Néfçocialions. — L'entente cordiale. — Mort du comte de Saint-Leu.
— Son testament. — Ses restes transportés en France. — Le capitaine Lecomle. — Déclaration du prince. — Sa démocialie. — La Révolution de février. — Ses causes, — Louisl'hilippe et la souveraineté du peuple. — Les intérêts matél'iels. — La crise. — Les bras inoccupés. — La calomnie. — La France en république. — Ce que veut la France, — Lu prince Louis-^fapoléon et le gouvernement provisoire. — Iiiliigues dans les bureau.x de l'Assemblée- — Déclaration ras- .«iurante. — Le prince élu quatre l'ois. — Sa démission. — ?a réélection dans cinq départements. — Son entrée à l'Assemblée. — Son discours. — Amendement niejiaçant. — La juslilieation. — La Constitution piociaméc. — La candidature à la présidence. — Le manifesle. — Les deui jugements.
— L'élection. — La séance d'inslallalion. — Le neveu de l'Empereur à l'Elysée national.
>; ous avons laissé le docteur Conneau dans la prison de Ham; il aurait pu sortirdè.s qu'il eut lieu de supposer (pie le prince avait réii'->i dans son évasion; mais il lui reslait un devoir à remplir, c'était de cacher l'ab- -, sence du prisonnier le plus 'longtemps possible, aliii d'einpèclier les poursuites et les recherches avant qu'il fût en lieu de sûreté. Le docteur aimait mieux s'exposer à la colère du commandant et rester en bulle aux sévérités de la loi que de manquer à rengagement formel qu'il avait pris à ce sujet. Son premier soin lut d'envoyer au commandant une lettre que le prince avait laissée pour le prêtre qui avait coutume de dire la messe an château; il le pri.iit de l'ajourner au lendemain, sous prétexte qu'une indisposition ne lui permettrait pas d'y assister.
Il était environ huit heures et demie lorsque l'homme de peine vint présenter celle lettre au commandant en lui disant que le prince élait indisposé et qu'il n'y aurait pas de messe ce jour-là. « — Peu m'importe à moi! répondit le commandant, allez porter la lettre au curé. Il
Le général Moniholon n'avait été prévenu de rien; mais le prince avait aussi laissé pour lui une lettre qui lui fut remise après son départ :
« Mon cher général, lui disait-il, croyez que je regrette bien de ne pas avoir élé vous serrer la main
LOUIS-NAPOLÉON
avanl de partir; mais cela m'eill été impossible; mon éniolioii eût trahi mon secret tpieje voulais garder.
« J'ai pris des mesures pour que la pension que je vous lais vous soit régulièrement payée. Comme vous pouvez d'avance avoir besoin d'argent, j'ai remis à Conneau -2,000 francs qu'il vous donnera; ce sera les mois de la pension payés jusqu'à la fm de septembre. Je vous écrirai des que je serai arrivé en lieu de sûreté.
« Adieu, mon cher général, recevez l'assurance de mon amitié. N. »
Le prince avait encore laissé une déclaration ainsi conçue :
« Je déclare que tout ce que je laisse en parlant, dans ma chambre cl mon salon, appartient en toute propriété à M. le docieur Conneau, qui pourra en disposer comme bon lui semblera.
« Siync Napoléon-Lobis Bonaparte. »
Cependant, à neuf heures, le commandant se rendit à l'appartement du prince pour le voir et s'informer de son étal. — Il repose, lui dit le docteur, qui se tenait sur la défensive, et, si vous n'avez rien de pressé à lui dire, il vaut mieux ne point le déranger.
Le docieur avait disposé dans le lit du prisonnier un mannequin qui représentait parfaitement les formes d'nn corps humain. Le commandant, ne soupçonnant rien et croyant apercevoir le prince endormi, se retira. Vers une heure, il revint et trouva tout fermé. Sur l'afllrmalion du docteur que le prince venait de prendre un bain et un remède et qu'il reposait, il ne voulut i)as forcer la consigne et se retira une seconde fois. Seulement, il lit venir l'homme de peine, qui remplissait auprès du prisonnier les fonctions de domestique. « — Eh bien! lui dit-il, comment va le prince? — Il va un peu mieux, répondit l'homme. — Et que fait-il? reprit le connnandant. — A présent, il dorl; tout à l'heure il causait dans son salon avec M. Conneau. »
Sur ces réponses si précises, le connnandant s'imaginait que l'homme de peine avait parlé au prince; mais cet homme, qui était de très-bonne foi, ne faisait que répéter ce (pie lui disait le docteur, et le conunandaiit, persuadé que le prince avait été vu par ce domeslii|U(', resta toute la journée dans une demi-sécurité siiKisante |iour endormir >es soupçons. Eiilin, sur les sept heures, il appela pour la cinquième ou sixième fois l'honniie de peine et lui demanda positivement s'il venait de voir le prince. — Mais non, répondit-il, je ne l'ai pas vu depuis ce matin, à six heures.
Cette réponse n'était pas de nature à rassurer le commandant; l'esprit rempli d'inquiétudes, il court à l'appartement du prince, et, d'un air eiïaré, demande au docteur où il est. « — Le prince va un peu mieux, conmiandant, répond le docteur. — Si le prince est encore soulfrant, s'écrie le commandant, cela ne m'empêchera pas de lui parler; il faut que je lui parle. » Le docieur , entrant dans la pièce où le prince était censé reposer, feignit de l'appeler; puis il revint près du coinmandanl et lui lit signe qu'il dormait. — Allons , dit le corniii;uidant , il ne dormira pas toujours; j'attemlrai. » El il s'asMt dans le salon En causant avec le docteur, il hji faisait observer qu'il était bien étr.uige que Thélin ne fut pas encore rentré, vu (pie les diligences élaiciit arrivées. Le docteur trouva une raison toute simple pour expli(pier ce relai il ; Thélin avait nu cabriolet. L hcine vint où le laiiibour liailii an\ champs. L<; comniamlant se leva en
disant : « Le prince a remué dans son lit; il se réveille. » Le brave officier tendait l'oreille; mais il n'entendait pas respirer. (( — Eh! laissez-le dormir! s'écria encore le docteur eu gardant à peine son sérieux. Mais le commandant s'approcha du lit el trouva.... le mannequin.
« — M. le prince est parti ? dit-il au docteur. — Oïd. — A quelle heure? — A sepi heures du matin. — Quelles étaient les personnes de garde? — Je n'en sais rien. » Après ces paroles échangées, le commandant sortit el rentra dans son cabinet. Sa femme, en apprenant l'évasion du prince, tomba sans connaissance. L'infortunée comprit aussitôt que cet événement allait avoir pour première conséquence de briser la position et peut-être de détruire l'avenir de son mari.
Cependant le commandant prit les mesures les pins promptes pour mettre l'autorité sur les traces du fugitif. On comprend qu'à l'heure où ces mesures furent prises, elles devaient être tout à fait inutiles. Le docteur Conneau fut mis au secret et gardé à vue; les agents qu'(m pouvait soupçonner d'avoir, soit par connivence, soit par négligence, favorisé l'évasion, furent aussi emprisonnés. Trois jours après, le commandant fut appelé à Paris pour rendre com))te de sa conduite et e\pli(pi('r les faits. A son retour à llam, il était remplacé, et on le mit lui-même en état d'arresia lion.
Il est évident que l'évasion de l'auguste prisonnier, loin d'avoir élé facilitée, comme on l'a prétendu, par le gouvernement, causa, au contraire, une vive contrariété aux ministres. Une instruction judiciaire fut ordonnée. Cl le parquet de Péroune fut chargé de faire nue enquête sévère et de poursuivre tous ceux qui avaient aidé le prince dans l'accomplissement de son projet.
Après une instruction qui avait duré près de deux mois, les débats du procès s'ouvrirent le 10 juillet; ils durèrent trois jours. Les principaux incriminés étaient le docteur Conneau et Thélin, ce dernier absent; puis le commandant Dcmarle, l'homme de peine et les deux gardiens du premier guichet. Ces trois derniers furent ac(|tHttés sans peine, dès qu'il eut élé démontré (in'ils s'étaient trouvés à leur poste, et qu'ils n'avaient point coopéré à l'évasion. L'innocence du commandant fut également reconnue et lianteiiient proclamée; il sortit de ce procès avec honneur.
(Jiiaut au docteur Conneau, interroge par le présirleiit, il répond : « — J'ai quarante-deux ans, je suis né à Milan de parents français; mon père était payeur de l'armée. Ma profession est celle de médecin-chirurgien : j'ai pris mes grades à Florence et à Rome. — (.luaiid êies-vous venu en Erauce pour la première fois? lui dit le président. — J'y suis venu une première fois en 1851, et une deuxième en 1840. — Vous êtes de|)uis longlemps en relation avec la famille Bonaparte? — En I8'J0, dit le prévenu, je fus provisoirement secrétaire du roi Louis, père du prince. Quelque temps après, j'entrai dans un lu'ipilal de Florence pour prendre mes grades; j'allai ensuite continuer mes études et exercer à Borne ; j'y suis resté trois ans. Deux circonstances me forcèrent de (piilter cello ville. Un s()ir, deux de mes amis vinrent me demaiideir mu asile; ils élaient impliqués dans une conspiration. Je leur procurai nu refuge dans «ne maison que je coiMiaissais, des passe-ports et de Targent. Je les conduisis i Fiumicino, en face d'Ûsiie, et j(! les fis embarquer daus un baXeau-pêchcur qui les iraiispurta en lieu de sûreté. On le sut; j'étais déjà coin-
promis parce seul fait, lorsqu'un plus grave événement assura ma porte. Dans une émeute, en 1851 , un de mes amis reçut cinq cou|is de baïonnette. Une ordonnance du gouvernement de Rome prescrivit aux médecins, sons peine de dix ans de galères, de dénoncer tous les blessés qui se confieraient à leurs soins; je soignai mon ami, et dès qu'il fut rétabli, comme j'avais moimême été dénoncé, je pris la fuite.
« Lors de l'insurrection de 1831, continua le docteur, je me rendis dans la marche d'Ancôue où je fis partie de l'élat-major révolutionnaire. Delà, je vins en France ; j'écrivis au prince Louis-Napoléon pour avoir des^ lettres de recommandation; pour toute réponse, il m'invita à venir à Arenemberg. Là, je fus comblé de bontés par la reine Hortense. {A ce souvenir, le prévenu ne peut maîtriser son émotion ; il s'interrompt pour essuyer ses larmes.) La reine, reprit-il, voulut bien se souvenir de moi dans son testament; elle me pria de rester auprès de son fds ; une telle prière pour moi était un ordre : j'ai obéi. »
Le docteur raconta ensuite aux juges ce qui était relatif au déguisement; puis il continua ainsi :
fi En cbercliant à dissimuler le départ du prince, mon inlenlion était de lui procurer, s'il était possible, vingl-qualre heures d'avance sur les ordres qui seraient expédiés dès qu'on saurait l'événement. Je commençai p;ii' fermer la porte de communication entre la chambre à coucher du prince cl son salon; j'allumai un grand fen, bien (pi'il fit extrêmement chaud; je voulais faire supposer que le prince élail malade. Dans ce but, je mis des cafetières au feu et je dis à l'homme de peine que le prince était indisposé. Vers huit heures, on apporta de la diligence un paquet de plants de violettes. Je recommandai au gardien d'aller disposer des pots avec de la terre pour la plantation, et je l'empêchai d'entrer dans le salon du prince. Vers huit heures et demie, l'homme de peine Laplace était venu me demander où l'on déjeunait; je lui répondis : Dans ma chambre. — Eu ce cas, me dit-il, je vais y faire porter la grande table. — Non, lui dis-je, c'est inutile, le général Montholon est malade, il ne déjeunera pas avec nous.
« Je souhaitais aussi pousser jusqu'au lendemain. J'avais dit que le prince avait pris un remède; il fallait nécessairement que ce remède fût pris. Je m'exécutai. Je devais faire prendre un bain : impossible, à cause des ouvriers. Je songeai alors à un vomitif; j'essayai de remplir les fonctions de malade, jamais je n'y pus parvenir. Alin de produire une illusion, je jetai dans nn pot du café avec de la mie de pain que j'avais fait bouillir, et j'ajoutai au tout de l'acide nitri(iue; ce qui produisit une odeur assez désagréable. L'homme de peine dut alors bien se persuader que l'indisposition du prince était réelle.
« Le commandant s'était déjà présenté ; il avait été averti de la maladie du prince. Vers midi et demi, je le vis pour la seconde fois, et je lui appris que le malade était plus calme. Après avoir regardé les travaux, il m'offrit de m'envoyer son domestique, à cause du départ de M. Thélin. Vers une heure, je dis à Laplace (l'homme de peine) de venir faire le lit du prince. Toutes les fois que je sortais du petit salon, où le prince était censé reposer sur un canapé, je feignais de lui parler... L'homme de peine ne m'entendit pas, ce qui prouve qu'il n'avait pas le sens de l'ouie très-délié. »
Le docteur raconte ensuite la scène ([u'il eut avec le commandant, lorsque celui-ci découvrit qu'il était joué.
Ce récit peint, ce nous semble, parfaitement le caractère du docteur Couneau : simplicité, modestie, loyauté, désintéressement, et, par-dessus tout, dévouement à toute épreuve; tel est l'ensemble de qualités aimables qui se trouvent réunies en sa personne.
La conclusion du procès ne fut p:is moins, pour le docteur, une condamnation à trois mois de prison ; Thélin, contumace, fut condamné à six mois. Ainsi se termina l'épisode curieux de la délivrance du prince Louis-Napoléon.
Pendant ce temps-là le prince, comme on l'a vu, était arrivé en Angleterre; mais, ce qu'il voulait, c'était le moyen de se rendre immédiatement en Italie, auprès de son père. Afin de n'être point contrarié par le gouvernement anglais dans l'accomplissement de ce projet de voyage, il écrivit aux principaux luinislres, sir Robert Peel et lord Aberdeen, pour leur expliquer les motifs qui l'avaient fait agir et les instruire de ses intentions. Le premier lui répondit par un simple accusé de réception; quant à lord Aberdeen, digne chevalier de l'hospitalité britannique, il annonça au prince, dans une lettre des plus polies, que, d'uprî's lis r.rpliratiims données par lui, son séjour en'Aiiiililnrr nr pimi-nit être désagréable ni à la reine, ni éi son (jinircrnemrnt.
Louis-Napoléon ne se contenta pas de faire ces démarches auprès des membres du gonveruemeut anglais, il pensa qu'il devait aussi rassurer le cabinet français et il lui écrivit dans la personne de l'ambassadeur de France, M. le comte de Saint-Aulaire, une lettre dans laquelle il rappelle sans détour ce qu'il a fait, et exprime hautement ses résolutions pour l'avenir.
« Monsieur le comte, lui dit-il à la date du 28 mai, je viens franchement déclarer ici, à l'homme qui a été l'ami de ma mère, qu'en quittant ma prison je n'ai été guidé par aucune idée de renouveler, contre le gouvernement français, une lutte qui a été désastreuse pour moi ; mais seulement j'ai voulu me rendre auprès de mon vieux père.
« .\vant d'eu venir à cette extrémité, j'ai fait tous mes efforts pour obtenir du gouvernement français la permission d'aller à Florence. J'ai offert toutes les garanties compatibles avec mou honneur; mais, ayant vu toutes mes demandes rejetées, je me suis déterminé à avoir recours au dernier expédient adopté par le duc de Nemours et le duc de Guise, sous Henri IV, eu pareille circonstance.
(( Je vous prie, monsieur le comte, d'informer le gouvernement français de mes intentions pacifiques, et j'espère (pie cette assurance spontanée de ma part contribuera à abréger la captivité de mes amis qui sont encore restés en prison.
« Recevez l'assurance de mes sentiments,
« Napoléoîs-Louis Bonaparte. »
Le prince regardait comme une bonne fortune d'avoir pour intermédiaire, dans cette occasion, le comte de Saint-Aulaire, qui avait eu jadis les meilleures relations avec sa famille. D'ailleurs, l'engagement qu'il prenait par sa déclaration de ne plus rien entreprendre contre le gouvernement français, engagement qu'on lui avait demandé quand il était captif, comme condition expresse de sa mise en liberté ; enlin le motif honorable et si naturel qui l'appelait à Florence ; tout l'entretenait dans l'espoir qu'on ne mettrait aucun obstacle à son voyage. Mais il comptait sans VciHente cordiale, sans les règles ou les taquineries de la diplomatie. Lorsqu'il se présenta pour obtenir un passe port, à l'am-
bassade d'Autriche à Londres, qui élail en même leinps chargée des affaires de l'empire et ili' celles du grandduché de Toscane, rambass:idcur lui répondit par un refus formel. « Il ne pouvait, disait-il, manquer aux égards qu'il devait au gouvernement français. »
La famille du prince, qui était fort considérée en Italie et notamment à Florence, où elle jouissait de beaucoup de crédit, s'adressa alors directement au j;rand-duc. Le comte de Saint-Leu ne pouvait douler que Léopold ne s'empressât d'accorder l'autorisation qu'on lui demandait, pour que le prince Louis-Napoléon vint passer quelque temps auprès de lui. La pensée qu'il allait iirocliainenient revoir son (ils, rendait de nouvelles forces à sa nature presque épuisée; l'excellent père attendait donc, avec la plus vive impatience, une réponse favor;il)le, lorsqu'il apprit que le grandduc ne pouvait auloriser le prince Louis-Napolcon à venir, même pour vingt-quatre heures, en Toscane. « Je le regrette, disait Léopold, mais l'influence de la France me force à agir ainsi. «
Celte décision atterra le pauvre malade et produisit im effet terrible dans sa situation; il languit encore quelques semaines, et expira le "23 juillet 18i6, sans avoir eu la consolation qu'il désirait : la main de son (ils ne lui avait point fermé les yeux.
On ne peut expli(pier la conduite du gouvcrnonient français dans cette occasion, ipi'en le supposant frappé d'une sorte d'aveuglement qui dénaturait son caractère. Qiios ptrdcre rultenii Jupiter dementat. (Les dieux aveuglent ceux qu'ils veulent perdre.) Qu'on nous pardoime de rappeler de nouveau cet aphorisme, (pii ne sera peut-être jamais mieux appliqué qu'en ce moment. Poursuivre un adversaire jusque dans ses afiéciions liliales; priver un vieux père mourant — et quel père encore! — de la satisfaction de revoir son lils à sa dernière heure; ce n'était pas de la prudence, c'était une cruauté toute gratuite. Car on savait bien que l'iioimête comte de Saint-Leu n'était pas homme à donner à son fils des conseils d'ambition. Loin de l'exciter à des entreprises hasardeuses, il aurait bien plutôt, s'il l'eût fallu, tempéré son ardeur, cdnié ses ressentiments. Une persécution sans motifs plausibles est un acte d'odieuse tyramiie; c'est plus (pi'un crime en politique, c'est une faute dont on i)orte tôt ou tard la peine. (Jui nous dit que ces rigueurs absurdes ne justilieiont pas, dans un autre temps, des mesures sévères, eu supposant même que ces mesures ne se jusiilieraienl pas couiplétement au point de vue de la légalité .'
Le prince Louis-Napoléon espérait encore que la diplomatie française se relâcherait de ses exigences, lorsqu'il apprit que son infortune père n'était plus. Il éprouva une douleur poignante à celte triste nouvelle, car au chagrin de la plus grande perte possible, pour un lils aussi dévoué, aussi tendre qu'il l'était, se joignait la conviction ipie l'auguste défunt avait dil l'appeler jusqu'à son dernier soupir. Blessé au cœur, il lit (le vains efforts pour concentrer en lui-même sa profonde affliction; ses regrets se trahissaient \y.w des larmes brillantes. Les auiiiiés (pii l'eutouriieut parvinrent avec peine à le distraire de sa douleur. L'énergie do son ciiractère surmonla ciitin les souffrances de sou àine. Puis le dévouement de ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, les piévenanccs de l'hospitalité anglaise, et aussi l'étude et les occupations sérieuses auxquelles, dans l'adversité, il avait toujours demandé ses plus douces consolations, adoucirent peu à peu l'amertume de sa position.
Le comte de Saint-Leu avait laissé un testament, qui fut ouvert le lendemain de sa mort. Par cet acte suprême, après avoir recommandé sou âme à Dieu, il émettait le désir que son corps fût transporté à Saint- Leu près Paris, pour être réuni aux cendres de son père, Charles Bonaparte, et à celles de son (ils aîné, mort en Hollande, comme on l'a vu, en 1807. 11 désirait aussi que le corps de sou second fils, mort en Italie en 1851, y frtt également transporté. Il affectait une somme de 60,000 francs à l'érection d'un tombeau. « -- J'ai, disait-il, porté le nom de ce village quarante ans, et j'aimais ce lieu plus que tout autre. »
Il institue ensuite des legs qui témoignent de la bonté, de la générosité de son cœur. Ainsi il abandonne les bienii ([u'il avait en Hollande et qui s'élevaient à une Valeur d'un million de francs, ;i l'administration municipale d'Aïusleidam, afin que la rente serve tous les ans à secourir le- malheurs causés parrinondation. Il laisse aux pauvres de Florence une forte somme, indépendamment de pensions qu'il lègue en particulier à vingt indigents de la même ville. Il laisse 2,3110 francs aux pauvres de Civiia-Nova, et une rente de 100 francs chacune aux quatre sœurs de l'hôpital de Saint-Leu, en France.
Ces dispositions peignent noblement le caractère de cet excellent prince, auquel on n'a pas oublié que la reine llortense, sa femme, savait rendre pleine justice, bien que, par une bizarrerie singulière de leur nature, quoiqu'elle fût elle-même bonne et aimable au suprême degré, les deux époux n'aient pas pu vivre ensemble d'une vie commune.
L'ancien roi de Hollande, pour en revenir à son testament, institue ensuite des legs importants en faveur de son frère Jérôme; à son neveu don Louis, (ils du prince de Canino (Lucien), il ne lègue pas moins de -200,000 francs, et 130,000 francs à son pupille Francesco-Castcl-Vecchio.
Après avoir fait d'autres legs moins importants à quelques autres personnes de sa famille ainsi qu'à tous ses serviteurs et à ses exécuteurs testamentaires, il termine ainsi : « Je laisse tous mes autres biens, le palais de Florence, la grande terre de Civila-Nova, etc., etc., mes biens meubles et immeubles, actions et créances, enfin tout ce qui, à l'époque de ma mort, constituera mon héritage, sans y rien exclure, sauf les dispositions ci-dessus, à mon héritier universel, Napoléon Louis, seul fds qui me reste, auquel fils et héritier je laisse comme témoignage particulier de ma tendresse, mon Dunkerqiie, situé dans ma bibliothèque, avec toutes les décorations et souvenirs qu'il contient; et connue témoignage encore plus p;irticulier d'affection, je lui laisse tous lis objets qui ont appartenu à mon frère, l'empereur Napoléon, les(iuels sont renfermés dans un meuble construit à cet effet, n
Ce testament était daté du 1='' décembre \M'>. C'était, on s'en souvient, l'époque où l'ancien roi de Hollande, s'apereevant de l'affaiblissement de sa santé, avait exprimé si vivement le désir de revoir son (ils.
La disposition relative au transport des restes des princes défimts à Saint-Leu ne |)iit recevoir son exécution qu'en septembre 1847. Le 29 de ce mois eut lieu, à cette occasion, une cérémonie funèbre, à laquelle s'empressèrent de se réunir les glorieux débris de nos armées Impériales pour rendre les derniers devoirs au frère de leur Em|iereur. Le prince Lonis-N ipuléon, qui n'avait pu assister à cette pieuse cérémonie, écrivit de
LOUIS-NAPOLÉON
Londres, pour le remercier, au capitaine Lecoinle, qui avait conimaudé dans celte circonstance.
« Ce n'est pas, disait-il, l'homme que le hasard et la victoire avaient l'ait roi pour quelques jours (jue vous avez voulu honorer de vos regrets, mais le vieux soldut des armées répulilicaines, d'Italie et d'Egyple, l'homme resté pur sur le trône, l'homme enfin qui paya païquarauie années d'exil quelcpies années de gloire, et qui mourut isolé sur la terre étrangère. La sympathie qui a entouré ses funérailles est plus qu'un honmiage, c'est une réparation!
« Permettez-moi donc de vous remercier de votre concours; car vous exprimer mes sentiments de reconnaissance, c'est atténuer la douleur amère que j'éprouve de n'avoir jamais pu m'agenouiller devant les toniheaux de ma famille, c'est oublier un instant que je semble condamné à rester toujours éloigné des hommes que j'aime le mieux, des objets qui me sont les plus chers. »
Nous louchons à l'année 1848, et bientôt le neveu de l'Empereur va pouvoir revenir dans sa patrie. Déjà, antérieurement, à l'époque où il avait été question d'une amnisiie dans laquelle le prince se serait trouvé compris, et où l'on supposait que, dans ce cas, le gouvernement n'aurait pas craint de répondre favorablement au vœu émis alors par le conseil général de la Corse, pour que la famille de Napoléon fût rappelée de l'exil, et que le captif de iïam lût rendu tout à la fois à la liberté cl à la jouissance de ses droits de citoyen français; à cette époque, disons-nous, Louis-Napoléon avait publié, dans le journal qui recevait habiluellement ses confidences, un article relatif à ce vœu et contenant cette di'claration : « La famille Bonaparte, issue de la Révolution, ne doit, ne peut reconnaître qu'un principe, celui de la souveraineté nationale; elle ne peut donc invoquer que les droits de citoyen français; ce sont les seuls que nous lui reconnaissons; mais ceux-là, il y aurait injustice et pusillanimité à les leur refuser plus longtemps. »
Celte déclaration qui paraissait concerner surtout les parents du prince, donna lieu au Journal du Loiret de demander positivement au neveu de l'Empereur à quel titre il rentrerait dans la grande famille française, si les portes de sa prison lui étaient ouvertes et si l'exil dont sa famille était frappée prenait fin.
A cette question, le prince fit la réponse catégorique qui suit, datée du fort de llam, le 2i octobre 1843, et adressée au rédacteur du journal :
(( Monsieur, je répond-, sans hésitation à l'interpellation bienveillante que vous m'adressez dans votre numéro du 18.
« Jamais je n'ai cru et jamais je ne croirai que la France soit l'apanage d'un homme ou d'une famille; jamais je n'ai invoqué d'autres droits que ceux de citoyen français, et jamais je n'aurai d'autre désir que de voir le peuple entier, légalement convoqué, choisir librement la forme de gouvernement qui lui conviendra.
« Issu d'une famille qui a dû son élévation au suffrage de la nation, je mentirais à mon origine, à ma nature, et, qui plus est, au sens comnmn, si je n'admettais pas la souveraineté du peuple comme base fondamentale de toute organisation politique, mes actions et mes paroles antérieures sont d'accord avec cette opinion. Si on ne m'a pas compris, c'est qu'on n'explique pas les défaites; on les condamne.
* J'ai réclamé, il est vrai, une première place, mais
sur la brèche. J'avais une grande ambition, mais elle était hautement avouable, l'ambition de réunir autour de mon nom plébéien tous les partisans de la souveraineté nationale, tous ceux qui voulaient la gloire et la liberté. Si je me suis trompé, est-ce à l'opinion démocratique à m'en vouloir? est-ce à la France à m'en punir?
« Croyez, monsieur, que, quel que soit le sort que l'avenir me réserve, on ne dira jamais de moi que, pendant l'exil ou la capliviié, je n'ai rien ai)pris ni rien oublié! llecevez, etc. «
« — Cette lettre, dit à son tour le Journal du Loiret, est un témoignage de la toute-puissance du principe démocratique, et c'est un exemple d'une haute portée, que ce spectacle d'un homme de famille royale, d'un héritier du trône, d'un prince jeune, inlelligont et fier, iiopulaire par le nom qu'il porte et par les glorieux souvenirs qu'il rappelle, se dégageant des préjugés monarchiques, abdiquant les privilèges de sa race et rendant un solennel hommage à la souveraineté du peuple. Nous félicitons bautement le prince Louis des généreux sentiments exprimés dans sa lettre. Ils sont ceux d'un hunuue de cœur et d'un esprit élevé....
(( Pendant qu'un membre de la famille Napoléon, continue le même journal, déclare à la face de tous qu'il admet la souveraineté du peuple comme base fondamentale de toute organisation politique, mi autre prétendant, le duc de Bordeaux, fait désavouer par son or- i gane officiel ceux du parti légitimiste qui veulent se détacher des doctrines absolutistes et marcher d'accord avec les sentiments du pays.
« Nous ne sommes qu'un faible écho de l'opposition nationale, ajoute la même feuille, mais, au nom des idées dont nous sommes l'organe, nous adressons nos sympathies au prince Louis-lSapoléon. Le prince Louis n'est plus un prétendant à nos yeux, mais un coneitoyen, un membre de notre parti, un soldat de noire drapeau. »
Ainsi, la veille de la Révolution de Février, le prince Louis Napoléon était parfaitement connu pour un partisan avoué des idées démocratiques; sa proléssion de foi existait à cet égard, et ses ouvrages, notamment son mémoire sur l'extinction du paupérisme, prouvaient assez qu'il avait également des idées sociales très-avancées.
Le 24 février 1848, le trône de Juillet s'écroule avec plus de rapidité encore qu'il ne s'était élevé. Il n'entre pas dans noire cadre d'expliquer ici les causes de cette catastrophe. Nous en indiquerons seulement quelquesunes, celles qui nous paraissent les plus saillantes.
Louis-Philippe, honnête et bon, avait le malheur de se défier profondément de la démocratie. Bien qu'il ne manquât pas d'h ibileté, jamais il n'avait voulu comprendre quelle force doime à l'autorité le baptême des élections populaires. Ennemi du suffrage universel, qu'il regardait connue une impraticable et absurde utopie, il s'était contenté de fonder sa monarchie sur la base fragile et toujours contestable des deux cent vingi-etune voix de la Chambre de 1830. Les adhésions nombreuses, innombrables, si l'on veut, que donnèrent à son éleclion les dépulations des corps constitués, des sociétés de toute espèce et les adresses de toutes les communes de France, lui semblaient de nature à remplacer la ratification du peuple, que les esprits clairvoyants croyaient indispensable à la consolidation de ses pouvoirs. Substituer une royauté improvisée à une monarchie séculaire, c'était fort bien, s'il est vrai que
LOUIS-NAPOLÉON
le pouvoir exécutif, en France, ne doive pas être, comme certains le préiendent, la propviélo exclusive d'une seule famille; mais du moins fallait-il consulter formellement la nation. Faute de cette formalité, qui, dans les circonstances, eût été favorable à l'événement du 7 août, tant, chez nous, ou accepte aisément le fait accompli; la royauté de Juillet, quoi qu'on eu dise, n'avait pas de racines.
Le gouvernement de Juillet avait cru se fortifier en donnant une large satisfaction aux intérêts matériels. Les travaux publics avaient reçu un développement excessif, au grand préjudice du budget des dépenses, dont les proportions s'élargissaient tous les ans d'une manière effrayante; l'industrie avait été encouragée, le commerce avait eu plusieurs années de grande prospérité : quelques entreprises de cbemins de fer, comme la ligne de Saint-Germain et celle d'Orléans, dont les actions avaient acquis une valeur prodigieuse, appelèrent bientùt les instincts cupides des capitalistes sur ces sortes d'opérations; on les muUi|ilia outre mesure; un agiotage effréné attira dans ces affaires les économies des travailleurs; au lieu de ebercber son bienêtre dans un travail régulier, cbacim voulait faire forlune à l'aide de spéculations liasardcnses; la fibre de l'égoisme démesurément surexcitée étouffait tout le sens moral dans le cœur des ricbes; on s'était livré sans prévoyance à des entreprises gigantesques; tme crise survint; des masses d'ouvriers, qui avaient quitté les champs pour venir dans les villes, avec l'espoir d'y gagner de meilleures journées, se Irouvcrent subitement sur le pavé, sans travail et sans pain; et le gouvernement ne paraissait point s'en inquiéter. L'amélioration du sort des classes laborieuses, ce problème (pii aurait dû sans cesse occuper les veilles des chefs de •'administration, semblait inie chose indifférenle pour les ministres; on aurait dit qu'il n'y avait rien ;i faire dans cette question, ou, qu'à leur avis, la situation où l'on se trouvait était toute normale.
Louis-Philippe avait une peur horrible du progrès; dans la crainte d'être débordé, il se refusa toujours ;i la moindre concession : ni la conversion du cinq pour cent, ni l'adjonction des capacités à ses listes électorales censit.iires, rien ne put être arraché à son système d'immobilité; c'était bien le plus entêté des conservateurs-bornes.
En somme, les gros capitalistes, que M. Dupin, du haut de la Iribime, avait qualifiés de loups-cerviers. s'étaient gorgés d'or; la bourgeoisie et le commerce, dont les désirs avides avaient été fortement excités et un instant satisfaits, se trouvaient en ce moment embarrassés et mécontents; deux cent mille bras inoccupés attendaient, à Paris, du travail ou une émeute. D'un autre cftté, le trône de Juillet avait été singulièrement ébranlé par les attaques incessantes de la presse légitimiste et par les insimiations calomnieuses des radicaux, qui présentaient le chef de l'iitat conmie un détestable avare, et, dans le temps qu'on faisait circuler contre son caractère cette ridicule imputation, Louis- Philippe dépensait 23 millions pour créer le Musée de Versailles, et à sa chute, sa liste civile était endettée de 50 millions.
Telle était la situation générale le -iS février 1848. Quand lo mouvement de ce jour eut tourné le lendemain en une révolulion, ni l'adresse et les qualités du roi. ni lis vertus et l.i bienfaisance inépuisable de la reine, ni l'aimable famille qui les entourait, cette famille, composée de princes élevés dans nos collèges
avec nos propres enfants, et dont les uns versaient leur sang sur les champs de bataille de l'.^frique, les autres affrontaient les périls de la mer, au milieu de nos marins; ni l'innocence des jeunes (ils du duc d'Orléans, ni l'angélique bonté et la haute intelligence de leur mère, rien ne put conjurer l'ouragan déchaîné contre un trùne auquel on n'avait donné pour étal que l'égoïsme de quelques individus, au lieu de lui chercher un appui dans un principe rationnel et inébranlable, tel que celui de la souveraineté du peuple, et de placer ses racines dans le cœur même des masses.
Voilà pourquoi, le lendemain du 24 février, la France, en se réveillant, apprit qu'elle était en Ilépublique. Mais la France, dont les tendances et les vœux sont démocratiques, n'est au fond nullement républicaine. Elle veut bien que les institutions et la marche du gouvernement soient largement libérales, et qu'elles protègent et favorisent sans distinction tous les membres de la grande nation; elle désire que le peuple entier ait les mêmes droits; que les carrières soient ouvertes à tous, en raison des capacités; elle demande qu'il n'y ait pas d'autres privilèges que ceux du mérite et de la vertu; elle entend qu'on administre ses affaires à l'intérieur suivant ces principes, et à l'extérieur dans des vues constantes d'indépendance et de grandeur. Klle veut bien encore avoir une part quelconiiue à cette direction de ses affaires, pourvu que cette part soit faible et ne l'absorbe pas entièrement; car elle n'entend point faire elle-même toute la besogne; son caractère y répugne et ses habitudes s'y opposent.
Or, malgré ces dispositions, qui lienncut à la nature du pays, la France a|)preud tout à coup qu'elle est en République, et, suivant l'usage, elle parait recevoir assez bien cette nouvelle : le fait était accompli. Pour être juste, cependant, nous conviendrons qu'en ce moment des hommes de bonne loi, des esprits généreux, pouvaient croire sérieusement que le gouvernement républicaiii était le seul possible en France, et regarder cette forme comme la plus convenable aux améliorations progressives des sociétés.
« Puisqu'ancun pouvoir parmi nous n'est inviolable, avait dit Chateaubriand; puisque le sceptre héréditaire est tombé quatre fois depuis trente-huit années; puisque le bandeau royal attaché |)ar la victoire s'est dénoué deux fois de la tête de Napoléon; piiisipie la souveraineté de Juillet est incessannnent assaillie, il faut en conclure que ce n'est pus la République qui est impossible, MAIS LA MOKAIlCmi;.
« La France est sous la domination d'une idée hostile au trône : un diadème dont ou reconnaît d'abord l'autorité, puis que l'on foide aux pieds, que l'on reprend ensuite pour le fouler aux pieds de nouveau, n'est qu'une inutile tentation et un symbole de désordre. On impose un maître à des honnues qui semblent l'appeler par leurs souvenirs, mais qui ne le supportent plus par leurs mœurs. »
On sait avec quelle chaleur, avec quelles convictions M. de Lauiarliiie vantait la forme de l'institution républicaine.
« — Noble institution, dit à son tour M. Dufaure, (pii réalise pleineiueiU le principe de la souveraineté populaire, ijui doiuie hardiment et avec coufiaucc, à chaque citoyen, toute la liberté qu'il peut exercer sans nuire à la liberté d'autriii; qui établit entre tous l'égalité des devoirs et des droits, la vraie égalité politique, et qui traduit eu lois humaines les grands princi|ies de la fia-
LOUIS-NAPOLÉON
Plusieurs représentants se joignent au cortège officiel du Président de la République.— page 139.
ternitc enseignés au monde, il y a dix-liuit siècles, par la révélation chrétienne. »
Ces théories sont magninques; malhenreusement, dans l'application, tous les avantages s'évanouissent; il ne reste plus que la lutte désordonnée des passions, le dévergondage des idées, l'inquiétude des esprits et la misère des travailleurs.
Louis-Napoléon se trouvait à Londres lorsqu'il apprit les événements de février. Il pensa avec raison que les portes de la France ne tarderaient pas à s'ouvrir pour la famille de l'Empereur, et crut faire acte de bon citoyen en venant des premiers saluer et reconnaître le gouvernement provisoire. Dès le 26 février, il arriva à Paris et informa aussitôt les ministres de sa présence. Les membres du gouvernement craignant
que les ennemis du nouvel ordre de choses ne pidfiiassent de la circonstance pour exciter des Irouhics au nom du prince, lui témoignèrent le désir qu'il voulût bien s'en retourner provisoirement en Angleterre pour y attendre les événements. 11 comprit, en effet, les difficultés du moment, et n'hésila pas à donner à son pays la marque de dévouement qu'on lui demandait; il reprit la roule de l'exil avec l'intention d'attendre les élections qui devaient se faire pour l'Assemblée constituante et même le vote de la Constitution, d'où l'on espérait le retour de l'ordre et de la confiance.
Mais une circonstance imprévue jeta une nouvelle inquiétude au coeur des amis du prince. L'Assemblée nationale était réunie, et lorsqu'il fut question, dans ses bureaux, de rapporter la loi qui frappait d'un ostra-
LOUIS-NAPOLÉON
cisme perpéluel la famille de l'empereur Napoléon, quelques membres proposèrent de maiiilenir celle loi d'exil à l'égard de son neveu, dont les préieulions, disail-(in, pourraient cire un jour une cause de troubles el faire courir les plus grands dangers à la liberté. En apprenant celte difficulié, le prince s'empressa d'adresser à l'Assemblée nationale des explications qui eussent rassuré les esprits les plus craintifs, si l'Assemblée n'eut pas refusé d'entendre la lecture de sa lettre. Ce refus était, au moins, singulier au moment où l'on venait de lire des lettres adressées par deux princes de la famille d'Orléans. Cette préférence indiquait, on que ces princes avaient beaucoup d'amis dans l'Assemblée, ou que l'Assemblée ne redoulait rien de leurs paroles. C'était apparemment tout dilléicnt quand il s'agissait du neveu de l'Empereur.
Celle lettre, datée du 25 mai, à Londres, eut, au reste, la publicité des journaux, cl dut prcjdnire son effet sur les bommes de bonne foi.
« Citoyens représentants, disait-il, j'apprends par les journaux du 22, qu'on a proposé dans les bureaux de l'Assemblée de maintenir conlre moi seul la loi d'exil qui frappe ma famille depuis 1S1G; je viens demander aux représcntanls du peuple ponr(|uoi je mériterais une semblable peine.
« Serait-ce pour avoir toujours publiquement déclaré que, dans mes opinions, la Fiance n'élail l'apanage nid'un liomme. ni d'une famille, ni d'un parti ?
« Serait-ce parce (pie, désirant faire trioniplier, sans anarcliie ni licence, le principe de la souveraineté nationale, qui seul pouvait meitre un ternie à nos dissensions, j'ai deux fois été victime de mon hostilité contre le gouvernemenl que vous avez renversé?
« Serait-ce pour avoir consenti, par déférence pour le gouvernement provisoire, à retourner à l'étranger après être accouru à Paris au premier bruit de la révolution? Serait-ce pour avoir refusé, par désinléressenient, les candidatures à l'Assemblée qui m'élaient proposées, résolu de ne relourner en France que lorsque la nouvelle Constitution serait établie cl la République alfermie?
« Les mêmes raisons qui m'ont fait prendre les armes contre le gouvernement de Louis-Philippe me porteraient, si on réclamait mes services, à me dévouer à la défense de l'Assemblée, résultat du suffrage nui • versel.
« En présence d'un roi élu par deux cents dépiilés, je pouvais me rappeler que j'étais l'bériiier d'un empire fondé par l'assentinient de quatre millions de Français. F,u présence de la souveraineté nationale, je ne peux et ne veux revendi(iuer (pie mes droilsde citoyen français: mais ceux-là, je les réclamerai sans cesse avec l'éneigie que donne à un coeur honnête le sentiment de n'avoir jamais démérité de la patrie. »
Ccpcndanl, aux élections jiour l'Assemblée coiistiluante, le nom de Lonis-Naiidléon élait sorti de l'unie dans quatre dé|)arleinciils avec des majorités considérables. Ces départements ciaient : la Seine, l'Yonne, la Surthc cl la Chareiite-lnréricure. Le prince s'empressa d'adresser, toujours de Londres, ses remercîments aux électeurs qui lui avaient donné ItMirs suffrages.
« Vos suffrages, leur disait-il, me péiu^trent de reconnaissance. Celle niar(pie de sympathie, d'autant plus flatteuse que je ne l'avais point sollicilée, vient me trouver au moment où je rcgrcilais de rester inaciif, alors que la pairie a besoin du concours de tous ses
enfants pour sortir des circonsUiuces difficiles où elle se trouve pla( ée.
« Voire conliance m'impose des devoirs que je saurai remplir; nos intérêts, nos sentiments, nos vœux sont les mêmes. Enfant de Paris, aujourd'hui rei>résenlant du peuple, je joindrai mes efforts à ceux de mes collègues pour rétablir l'ordre, le crédit, le travail, pour assurer la paix extérieure, pour consolider les instilulioiis démocratiques et concilier entre eux des intérêts qui semblent hostiles aujourd'hui parce qu'ils se soupçonnent et se heurtent, au lieu de marcher ensemble vers un but unique : la prospérilé et la grandeur du pays.
(( Le peuple est libre depuis le 24 février; il peut tout obtenir sans avoir recours à la force brutale. Rallionsnous doue autour de l'autel de la patrie, sous le drapeau de la Ré|inblique, et donnons au monde ce grand speelacle d'un peuple qui se régénère sans violence, sans guerre civile, sans anarchie. »
Les élections avaient aussi envoyé à l'Assemblée un certain nombre de membres réputés républicains. Nous avouerons qu'il leur avait été assez difflcile de les découvrir. Jusqu'alors les républicains ne s'étaient guère signaUis que par dos échauffourées sur la jdace publi- (pie ou par des exploits d'estaminet. Les hommes de mérite étaient rares dans ce parti la veille du 2i février. Aussi quelle honte c'était pour les royalistes de s'êirc laissé surprendre par une poignée de va-nu-picds, comme ils appelaient les vainqueurs du jour ! Ils avaient donc beau jeu pour les décrier, les diffamer, les caliimiiier, et ils se donnaient pleine carrière. Mais leur manœuvre la plus habile, je devrais dire la plus perfide, ce fut de se rallier eux-mêmes à la Répiililiipic; Us la déclaraient le gouvernement délinitifdc la Fiance; ils se présentaient comme candidats à l'Assemblée, en faisant les professions de foi les plus séduisantes : « — Et nous aussi, s'écriaient-ils, nous sommes dsi peuple; et nous aussi nous voulons nue liépuhli(pie démocratique, et nous aussi nous voulons et nous avons toujours voulu l'amélioration du sort des niasses populaires. » On les crut sur parole : le peuple est facilement confiant, et on envoya à l'Assemblée une foule de ces préieiidiw républicains, dits du lendemain. Ou était trop heureux de les voir adopter une forme de gouvernement qui prenait pour devise : t.ibeutk, kcamti:, kiia- TEiiMiK, et d'où l'on attendait la guérison de toutes les souffrances sociales.
Mais bientôt les partis se dessillèrent. Les républicains de la veille soidevèreat les prétentions les plus singulières, et, se divisant les premiers en plusieurs factions, ils aflichèrenl les systèmes les plus impossibles comme les plus effrayants. On vit surgir ceux qui voulaient le drapeau rouge et la République de 95; puis les communistes do M. Cabet ; puis les socialistes de M. Louis Blanc; puis ceux de M. Proudliou, prodamiiiii la propriété un vol; puis la fraction llaspail et la fraction Barbes, et la fraction Blamiui, etc., etc. On juge combien ces divisions, évidemment nées de l'orgueil et de l'ambilion di's chefs, affaiblissaient et discréditaient la forme républicaine dans l'esprit des hommes d'ordre. Les partis royalistes, de leur colé, travaillaiciu sourdement à empêcher les améliorations qu'elle avait (ait espérer. Les pouvoirs publies élaicnt honnis, conspués. Le commerce, l'iuduslrie, le crédit él lient anéantis, une multitude d'ouvriers, qui souffraient de l'absence du travail, menaçaient chaque jour de courir aux armes; dès le 15 mai, l'Assemblée elle-même avait été en-
LOUIS-NiVPOLEON.
vaille par une foule d'hommes et de femmes, et, après li'ois heures de cris et d'effoils pour faire lire une pétiliou en faveur de l.i Pologne, l'un des meneurs nvait osé prononcer la dissolution de l'Assemblée. Le 21 juin, la clôture des ateliers nationaux, que le gouvernement provisoire avait eu la lualheureusc idée d'ouvrir, dans l'espoir de soulager momontanémeni les classes laborieuses, détermina l'explosion. Pendant trois jours, la guerre civile ravagea la capitale. Le gouvernement, comme on le voit, avait à faire pour éloufler cette anarchie.
Cependant la France, qui sentait qu'un pareil régime répuljlicain ne convenait ni à ses habitudes ni à ses mœurs, avait déjà tourné ses regards vers le neveu de l'Empereur, qui s'était annoncé comme le futur applicatenr d'un système à la fois démocratique et fort. Quatre départements l'avaient élu pour leur représentant à l'Assemblée nationale. Toutefois, son élection impiiétait le pouvoir exécnlif, ou plutôt la commission executive, composée, si ou se le rappelle, de : MM. Arago, Garnier-Pagés, Marie, Lamartine et Ledru-Rulliu. On prétendait que les électeurs n'avaient pas pu admettre sa candidature, parce que le jour où on l'avait nommé, la loi qui le frappait d'exil, lui et sa famille, n'avait pas encore été rapportée, (juehpie agitation se manifesta à ce sujet dans Paris. Un coup de pistolet, [larti p.ir mégarde, fit accourir à la tribune un membre de la commission exéculivc, pour dénoncer un mouvement napoléonien, cl réclamer des mesures d'urgence.
Louis-Napoléon, qui n'entendait jias que son nom servit de prétexte à des désordres, adressa, le 11 juin, une protestation en ces termes au président de l'Assemblée :
« Monsieur le président, je partais pour me rendre à mon posle. quand j'apprends que miin éieclion sert de préiexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes.
« Je n'ai pas cherché l'honneur d'être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injurieux dont j'étais l'objet. Je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m'imposait des devoirs, je saurais les remplir.
i( Mais je désavoue ceux qui me prêtent des intentions que je n'ai pas. Mon nom est un symbole d'ordre, de nationalité, de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur, je resterais plutôt en exil. Je suis prêt à tous les sacrilices pour le bonheur de la France.
(( Ayez la bonté, monsieur le président, de donner connaissance de ma lettre à l'Assemblée. Je vous envoie une copie de mes remercîments aux électeurs. ^« Recevez, etc.
« Sjjne Lodis-Nai'Oléon Bonaparte. »
C'est la première fois que le neveu de l'Empereur signe : Louis-Napoléon, au lieu de Napoléon- Louis; nous avons expliqué cette particularité dès le commencement de cette histoire. Mais ce n'est L> qu'une observation sans importance. Un fait plus remarquable, c'est le débat (pji suivit la lecture de celte lettre. La phrase : Si te peuple m'imposait des devoirs, je saurais les remplir, donna lieu aux interprétations les plus malveillantes; ou se plut à dénaturer les intentions du prince, ei l'on refusa d'entendre la lecture de ses remercîments aux électeurs où sa pensée se trouve expliquée de la manière la plus satisfaisante.
En apprenant l'hostilité que le pouvoir exécutif manifestait contre sa personne, et le svslèmo qu'on paraissait avoir adopté, 'a l'Assemblée, de dénattu'er ses paroles et ses actions, Louis-Napoléon pensa que le moment n'éiaii pas encore venu pour lui de reloin'uer en France. Dans cet état de choses, il adressa le 15 juin sa démission au président.
(I Monsieur le président, dit-il, j'étais fier d'avoir été élu représentant du peuple à Paris et d:ins trois autres départements, ("éiaii, à mes yeux, une ample réparation pour trente ans d exil et six ans de captivité : mais les soupçons injurieux qu'a f;iil naîlre mon élection, mais les troubles dont elle a été le prèicctî, mais l'hoslililé du pouvoir exécutif, m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue.
« Je désire l'ordre et le maintien d'une République sage, grande, intelligente, et puisque involonlairement je favorise le désordre, je dépose, non sans do vifs regrets, ma démission entre vos mains.
« Bientôt, je l'espère, le calme renaîtr,! cl me permettra de rentrer en France comme le pins simple des ciioyens, mais aussi connue un des plus dévoués au repos el à la prospérité de mon pays. »
Quelques jours après, le prince apprit encore que la Corse venait de le nommer l'un de ses représentants. Il adressa de nouveau sa démission, mais eu faisant naturellement des réserves pour l'avenir.
« Sans renoncer, disait-il, à l'honneur d'être un jour représentant du peuple, je crois devoir attendre, pour rentrer dans le sein de ma patrie, que ma iirésence ea France ne puisse, en aucune manière, servir de prétexte aux ennemis de la République. Je veux que mon désintéressement prouve la sincérité de mon palriotisme; je veux que ceux qui m'accusent d'ambition soient convaincus de leur erreur. »
De nouvelles élections avaient été fixées au 17 septembre. Les amis du prince s'inquiétaient à leur tour de ses honorables scrupules; ils désirèrent savoir si, dans le cas où il serait élu, cette fois, il accepterai!. Des le •2)> août, Louis-Napolèon écrivit à ce sujet au général Piat, qui surveillait ses intérêts à Paris.
(( Vous me demandez, général, si j'acccpierais le mandat de représentant du peuple, dans le cas où je serais réélu; je vous réponds oui, sans hésiier.
« Aujourd'hui qu'il a élé démontré sans réplique que mon éledion dans quatre déparlemenis (non compris la Corse) n'a pas été le résuliat d'une inirigue, et que je suis resté étranger à tome manifestation, à loule manœuvre politique, je croirais manquer à mon devoir si je ne répondais pas à l'appel de mes concitoyens.
(I Mon nom ne peut plus être un prétexte de désordres. 11 me tarde donc de rentrer en France et de m'asseoir au milieu des représentants du peiq)le qui veulent organiser la République sur des bases larges et solides. Pour rendre le retour des gouvernements passés impossible, il n'y a qu'un moyen, c'est de faire mieux qu'eux; car, vous le savez, général, on ne détruit réellejnent que ce qu'on remplace, x
Des manœuvres nudlipliées, ducs autant aux partis royalistes et à la faction des républicains exagérés, qu'aux amis du chef du pouvoir exécutif (c'était, depuis le 28 juin, le général Civaignac) n'empêchèrent pas le prince candidat d'être élu de nouveau à Paris par près de 1 11,000 suffrages, et dans l'Yonne, la Moselle, hi Charente-Inférieure et la Corse, partout à une immense majorité.
lOUIS-NÂPOLÉON.
Enfin, dans la séiince du 26 seplembre, le neveu de l'Empereur parut à rAsscinblée nalionale et alla s'asseoir sur les bancs de la gauche A celle vue, une vive agitation se maniTesta dans la salle et dans les tribunes publiques. Ou sait que c'est de ce côté que se placent ordiuairemeiit, daus nos assemblées de députés, les membres les plus libéraux : cette seule action indi(|uait la ligue que le nouveau représentant se proposait de suivre. Il avait marqué plutôt que pris sa place sur les bancs, car il n'était pas encore proclamé. Le rapporteur avant rendu compte des élections des cinq départements qui venaient de l'élire, le président, après avoir consulté l'Assemblée, et conformément aux conclusions du rapporteur, proclama le citoyen Louis-Napoléon représenlanl du peuple.
Aussitôt, un homme, jeune encore (il avait quarante ans), de taille moyenne, vêtu de noir, paraissant distingué dans ses manières, se lève, demande la parole et lit, d'une voix sonore, la déclaralion suivante :
a Citoyens iiEPRÉsEMAfiTs,
« Il ne m'est pas permis de garder le silence, après les c;ilomnies dont j'ai été l'objol.
« J'ai besoin d'exposer ici hautement et dés le premier jour où il m'est donné de siéger parmi vous, les vrais senlinieuls qui m'animent et qui mont toujours animé.
« Après Ireute-trois années de proscription et d'exil, je retrouve colin ma patrie et tous mes droits de citoyen.
« La Répnbli(iue m'a fait ce bonheur; que la République reçoive mon serment de reconnaissance, mon serment de dévouement, et que les généreux compatriotes qui m'ont porté dans celte enceinte, soient certains que je m'efforcerai de mériter leur suffrage en travaillant avec vous au maintien de la tranquillité, ce premier besoin du pays, cl au dévelopiicinciil des insliunions démocratiques que le peuple a le (h oii de réclamer. (Très bien! très bien!)
« Longtemps, je n'ai pu consacrera la France (|ue les méditations de l'exil et de la captivité. Aujourd'hui, la carrii're où vous marchez m'est ouverte; recevez-moi dans vos rangs, mes chers collègues, avec les sentiinenls d'affei tueuse couliance que j'y apporte.
« Ma conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours animée par le respect de la loi, ma conduite prouvera, à l'enconlre des passions qui oui cherché à me noircir pour me proscrire encore, que nul ici plus que moi n'est résolu à se dévouer à la défense de l'ordre et à l'affermissement de la République. »
La lecture de cette déclaralion fut suivie des plus énergiques acclamations. Le 8 octobre, Louis-Napoléon informa le président de l'Assemblée, qu'élu dans cinq dé|)artements, il optait pour Paris, lieu de sa naissance. C'est ainsi qu'il fut définitivement réintégré dans la grande famille française. Sa position, dans les commenccnienls, exigeait de la prudence et une grande réserve. Ces qualités sont iidiéreules à sou caractère; il ne lui coûtait rien de s'en couvrir. Il s'apercevail bien que l'Assemblée le regardai! d'un œil déliant; les chefs des divers partis qui la divisaicul se seraient volontiers réunis pour le repousser, si l'explosion des sympathies populaires, deux fois hautement manifestées, n eût pas inqjosé sileu'. e aux sentiments hostiles qui cherchaient à se produire. Les manifestations qui éclataieul de louics paris, au coulrairc, en faveur de la famille de Napoléon, dont plusieurs membres avaienl été élus repré-
semants du peuple, forcèrent enfin la main .à l'Assemblée et la contraignirent à rapporter la loi de bannissement qui frappait celle noble famille. (!e fui seulement dans la séance du 11 octobre que ce grand acte de juslice s'accomplit en ces termes : « — L'article 6 de la loi du 10 avril 1832, relatif au bannissement de la famille Donaparle, est abrogé. »
Plus le nom de Louis-Napoléon semblait populaire, plus aussi les organes des partis royalistes cherchaient à déverser le ridicule sur sa personne; ils le représentaient comme l'élu de la République rouge; ils le montraient en caricatures; ils le lardaient de quolibets; c'était surtout la petite presse légitimiste qui employait ces ignobles manœuvres, dont l'unique effet fut de donner une triste idée de l'usage que l'esprit français savait faire de la liberté de la presse.
Une aitaque plus sérieuse s'était produite à la séance du 9 octobre. L'Assemblée nationale discutait alors les articles de sa constitution, relatifs à la présidence de la République. Un représentant proposa, par amendement, d'exclure de celle présidence tous les membres des familles qui avaient régné en France. Celle pioposilion était visiblement dirigée contre Louis-Na|)oléon luimême. 11 était présent et ne manqua pas de relever avec dignité le gant qu'on lui jelait.
Cet amendement était du citoyen Antony Thourct ; le citoyen de Ludre l'appuyait. Une vive discussion s'engagea sur celle questi(ui : les mis rcpoussaienl l'amendement parce que, suivant eux, toute latitude devait être laissée au peuple; son bon sens démocraiiipie devait garantir contre la crainte de lui voir donner ses suffrages à un prélendanl ; d'autres soutenaient que l'exclusion qu'on voulait prononcer serait une indication : elle servirait de piédestal à celui qu'on songeait à exclure.
Le prince Louis-Napoléon, se voyant personnellement désigné, demande et obtient la parole, (pi'un représentant déjà moulé à la tribune lui cède aussitôt : « Ciloyens représeulants, dil-il, je ne viens pas ici pour parler contre l'amendement. Ccrlainemenl, j'ai éié assez récompensé en retrouvant tout à coup mes droits de citoyen, pour n'avoir maintenant aucune autre ambition.
(I Je ne viens pas non plus réclamer pour ma conscience contre les calomnies et le nom de iirélendanl qu'on m'a donné; mais c'est au nom des trois cent mille électeurs qui m'ont nommé par trois fois que je viens réclamer, et que je désavoue complètement ce nom de prétendant qu'on me jelte toujours à la lèle. »
Ces paroles, aecneillics avec nue grande approbalion, déterminent M. Thourel à retirer son amendement, qu'il déclare inutile après les courtes paroles i|u'on vient d'entendre. Fn vain d'auires membres persistent à le reprendre et à le soutenir; mis aux voix par le président, il est rejeté pres(pie à l'unanimité. Ce rejet était peut-être déjà une indication.
Dans la séance du 25 octobre, un incident imprévu servit de préiexle à une sortie passionnée d'un républicain montagnard contre le représentant Louis-Napoléon, alors absent de l'Assemblée. Le citoyen Clément Thomas blâmait vertement son collègue de ses fiéqnenles absences; il l'accusait de travailler déjà à poser sa candidature pour la présidence de la République; enfin il lui reprochait do s'abstenir dans les votes les plus significatifs, d'éviter de se prononcer dans toutes les questions les plus iniporlanles pour le pays. — « Ce n'est pas, ajouta-t-il, eu évitant de dire d'où l'on vient.
LOUIS-NAPOLÉON
011 l'on va, ce qu'on veut, que l'on peut gagner la conliance d'un piiys démocraiique comme la France. »
Certes, si uu reproche manquait de fondement, c'était bien celui-là. Personne n'avait jamais dit aussi haut ni plus franchement que Louis-Napoléon où il tendait, ce qu'il voulait. Son cousin Jérôme-Napoléon le défendit avec énergie, et, le lendemain, au début de la séance, ayant demandé la parole sur le procès-verbal, il s'exprima lui-même en ces termes :
« Citoyens représentants, l'incident regrettable qui s'est élevé hier à mon sujet ne me permet pas de me taire. Je déplore iirofondénient d'èlre obligé de parler encore de moi, car il me répugne de voir sans cesse porter devant l'Assemblée des questions personnelles, alors que nous n'avons pas un moment à perdre pour nous occuper des graves intérêts de la patrie.
« Je ne parlerai point de mes sentiments ni de mes opinions; je les ai déjà manifestées devant vous, et jamais personne n'a pu encore douter de ma parole. Quant à ni;i conduite parlementaire, de même que je ne me permettrais jamais de demander à aucun de mes collègues compte de celle qu'il croira devoir tenir, de même je ne reconnais à aucun le droit de m'interpeller sur la mienne ; ce compte, je ne le dois qu'à mes commettanis. (Très-bien '.)
« De quoi m'accuse-t-on? D'accepter du sentiment populaire une candidature que je n'ai pas recherchée? (Mouvement.) Eh bien ! oui, je l'accepte cette candidature qui m'honore, je l'accepte, parce que trois élections successives et le décret unanime de l'Assemblée nationale contre la proscriiilion de ma famille, m'autorisent à croire que la France regarde le nom que je porte comme pouvant servir à la consolidation
de la société, ébranlée jusque dans ses fondements
(Iléclamalion, interruption), à l'affermissement, à la prospérité de la llépublique.
Il Que ceux jpii m'accusent d'ambition connaissent peu mon cœurl Si un devoir impérieux ne me retenait pas ici, si la synqiathie de mes concitoyens ne me consolait pas de l'aniinosité de quelques attaques et de l'impétuosité même de queUpies défenses, il y a longtcnqjs que j'aurais regretté l'exil... (Les citoyens Clé» ment Thomas et Flocon demandent la parole. — Exclamations diverses.)
« On me reproche mou silence! Il n'est donné qu'à peu de personnes d'apporter ici une parole éloquente au service d'idées justes et saines. N'y a-t-il donc qu'un seul moyen de servir son pays? Ce qu'il lui faut surfout, ce sont des actes; ce qu'il lui faut, c'est un gouvernement ferme, intelligent et sage... (Le citoyen Antony Thouret : Pour lequel il faudrait avoir fait ses preuves) qui pense plus à guérir les maux de la société qu'à les venger (Très-bien !); un gouvernement qui se mette franchement à la tête des idées vraies pour repousser ainsi, mille fois mieux que par les baïonnettes, les théories qui ne sont pas fondées sur l'expérience et la raison.
(I Je sais qu'on veut semer mon chemin d'éeueils et d'embûches; je n'y tomberai pas. Je suivrai toujours, connue je l'entends, la ligne que je me suis tracée, sans m'inquiéter, sans m'arrêter. Itien ne m'otera mon calme, rien ne me fera oublier mes devoirs. Je n'ai (pi'un but : c'est de mériter l'estime de l'Assemblée, et avec cette estime celle de tous les hommes de bien et la coniiance de ce peuple magr.aiiime qu'on a si légèrement traité hier. (Uéclamations.)
« Je déclare donc à ceux qui voudraient organiser
contre moi un système de provocation que, dorénavant, je ne répondrai à aucune interpellation, à aucune excitation (Oh ! oh !) qui tendraient à me faire parler quand je veux me taire, et, fort de ma conscience, je resterai inébranlable contre toutes les attaques , impassible contre toutes les calomnies. (Très-bien ! très-bien!) »
Des explications si nettes excitent une approbation générale. Toutefois, le citoyen Clément Thomas ose ajouter un mot qu'il croit fin, et qui ne frise que l'imperiinence : « Je me félicite, s'écrie-t-il, d'avoir amené le citoyen Louis Bouapurte à poser sa candidature à la tribune. 11 nous a dit ses titres ; ce qu'il appelle ses tiires, c'est son nom. 11 nous reste à savoir si la France trouvera dans nu nom des garanties suffisantes pour déterminer ses suffrages. » (Murmures prolongés,)
Le citoyen Flocon essaya encore de ranimer les passions en prononçant un discours essentiellement provocateur, que le prince entendit de son banc sans la moindre émotion et avec le calme que lui donnaient sa conscience et l'appui de l'opinion publique. Enfin, l'Assemblée, passant à l'ordre du jour, fixa l'élection du président au 10 décembre.
La Constitution, achevée, fut définitivement adoptée, le 4 novembre, par 739 voix contre ôO. On remarqua parmi les opposants MM. Victor Hugo, Proudhun, Monlalembert, Berryer, etc. Le \î, par un vent glacial et une neige abondante, le chcf-d'a^uvre de la Constituante est promulgué sur la place du la Concorde, au milicn d'une cérémonie religieuse fort peu imposante. 11 est lu également dans toutes les conununcs de France, el bientôt le pays tout entier verra fonctiomier les rouages de la nouvelle machine républicaine.
Cependant le jour approche où, pour la première fois, la France sera appelée à élire le président de la llépublique. la question du moment, question sérieuse, question brûlante, c'est de savoir à qui seront d'abord confiées ces importantes fonctions. La lutte est vive entre les ambitions rivales. Six candidats sont sur les laugs; mais deux seulement paraissent avoir des chances à l'élection.
Les socialistes, c'est le nom que prennent les républicains avancés, se sont divisés eu trois fractions : d'abord les démocrates ayant pour chefs les membres de l'Assemblée nationale rpii siègent à gauche sur les gradins les plus élevés, et qu'on appelle pour celle raison les Montagnards; leur candidat est M. Ledru- Rollin.
Une autre fraction de socialistes, composée principalement des partisans du communisme, repousse M. Ledru-Rollin et choisit M. Raspail.
Enfin, une troisième fraction de socialistes, conqiosée des délégués des corporations ouvrières qui siégeaient naguère au Luxembourg, a fixé son choix sur M. Louis Blanc.
Les modérés se sont aussi partagés en trois camps : 1" le camp de M. de Lamartine, qui a pour appui, à l'aris, deux journaux peu répandus: le Courrier français et le Bien public ; 2" celui du général Cavaignac, alors chef du pouvoir exécutif, que soutiennent le National, le Siècle, le Joiirnal des Débats, et une feuille religieuse, l'Ère nouvelle, etc.; 3" celui du prince Louis- Napoléon Bonaparte, qui a pour principaux appuis la Presse, \(i Constitutionnel, V Evénement, la Liberté, de. feuilles qui ont toutes une inimcuse publicité.
La lutte ne fut réellement sérieuse qu'entre les deux derniers candidats. M. le général Cavaignac semblait
désigné au clioix de la France par l'éleclion que l' Assemblée iuition:de avait l'aile de sa personne pour lui conlicr la présidtuce du pouvoir cxéculil'; son caraclére modéré, son allitiide résolue et les scrviics qu'il avait rendus à la société dans les affreuses journées de juin, les garanties ipi'il avait données de ses scniimcnts de conciliation en appelant au ministère deux hommes, HIM. Diifaure et Vivien, dont les principes, la sagesse, la prohilé et les lumières étaient de nalurc à inspirer toute conlianco au pays ; euliu, ses qualités personnelles et ses talents, tout devait lui rallier un grand nombre de suffrages.
Les adversaires du général prélendaient qu'il aurait pu einpêclier les journées de juin, et ipi'il les avait laissé faire pour ariiver à la dictature, l.'ette accusation se trouvait, depuis un mois, répétée chaque jour et sous loules les formes dans le journal la Presse. On savait bien qu'un senlimenl d'animosité et de vengeance liersounclle poussait M. limile de Girardin, le directeur lie celle feuille, à démolir .M. Cavaignac. Toutefois, les itiqiulalions de cet habile publicisle, recueillies, couin)cniées par une foule de journaux, battaient en brèche la candidature du général.
D'ailleurs, on lui faisait encore d'autres reproches. Sans meure en doule la loyauté de son caractère, sa franchise, ses convictions, on prétendait qu'il était fatalement entraîné par ses sentiiuents, ses liaisons et SCS principes, vers la républiipie la plus avancée, qu'on apiiclait la république rouge; il n'y avait pas moyen, disait-on, de I en arrachei'. On ajoutait que c'était un homme d'aulaut plus dangereux, qu'il couvrait d'un certain vernis de dignité personnelle et d'mie légitime popularité, acipiise à la suite des journées de ,Iuin, les l)lus terribles doctrines et les plus funestes leiulauces.
Kn un mol, le général Cavaignac était repoussé par les socialistes à cause des gages ipi'il avait, suivant eux, donnés à l:i réaclioii; il était repoussé par luie notable liartic des républicains ralliés ou modérés, à r,\ison de ses prétendues afiiliations avec les démagogues.
IJnaut au prince Louis-Napoléon Bonaparte, on était forcé de convenir que ("était le candidat des masses populaires, surtout des habitants de la campagne, qui cherchaient moins en lui un président de République, (pi'un mouai'ipie. un i mi'BUEI'h. Quelle que lïil l'idée qui poussait ces simples et honnêtes partisans d'un grand nom, il était indubitable que la majorité serait acquise à sa candidature. Or, ceux qui aiment à se ranger du paiti du plus grand nombre inclinaient aussi de ce cO)té eu alléguant que le peuple n'a pas d'engouements subits et irréllécbis; (pic ses inslincls sont sOrs: (pre ceux (pii le gouvernent peuvent (pichpu-fois le tronqter, mais que livré à lui-uuhne il ne se irumpejainais : Vn.v popnli, ro.r Dei.
Ses adversaires, feignant d'oublier ses écrits, ou assez ignorants pour ne point li'-. iiuniailre, lui reprochaient de n'avoir à offrir (pic son nom, et un nom qui rappelait, si l'on voulait, disaient-ils, une époque glorieuse parfois, mais aussi une époipic de des|(otisine et de souffrance pour la patrie.
A ce reproche banal, les panisaus du prince objectaient que le nom est une présomption lie nature, et c'était cette présom|>tion ipii f.iisait de Louis-Î^apoléon Bonaparte un candidat sérieux à la présidence. (( Que promet en elTet, iijoul:\ieut-ils, le imm qu'on évoque et ipi'on salue '.' Le despolisme 1 Lh ! (pii donc croit au despQlisme'.' où serait donc aiijoiiid'luii la placi; et la raison du despotisme, après cette Révolution de février,
accomplie presque sans combat, suivie de stupéfaction et non d'inliinidation'/
(( Le nom de Napoléon ne signifie pas davantage guerre et conquêtes, car au temps où nous vivons la guerre n'est pas possible de peuple à peuple. Que signifie donc ce nom aux yeux de ceux qui s'y rallient? il signifie un goiircrnemrut uational, une organisation féconde, une puissante administration, il signifie ks capacités appelées, sans esprit d'exrlusùm, les intérêts glorifiés, les coteries impuissantes, il signifie la société régulière, la propriété défendue, l'industrie et h commerce ravivés, enritttrii(]és et récompensés.
(( Ce qui est une raison puissante de décider en faveur de Louis-Napoléon, c'est que personne ne pent aussi bien que lui fonder un gouvernement natioiuii, c'est-à-dire un gouvernement ipii, ayant pour but le repos, la grandeur ta la prospérité de la Kraucc, appelle égaleinentau service de ses grands iiiléiêls les hommes les plus éniinenls de tous les partis.
« Lnlin la présidence de Louis-Napoli'ou, disent encore si^s partisans, serait la |)lus sûre défense di^ notre sodélé républicaine, non-seulement contre les attaques de la démagogie, mais encore contre les tendances rétrogrades et monarchiques. Les nécessilés mêmes de la situation, et le soin di,' sa propre gloire l'éloigncnl autant d'un IS hritmaire (pie d'un 23 juin. Le grand Napolénii lui-même vivrait de nos jours, (pi'entre loules les (l'uvres qu'il pourrait entreprendro, il y en aurait une qui, plus (pi'iine autre, tenterait son génie : ce serait de fonder la République française, de la fonder malgré toutes les résistances et en dépit de toutes les passions, sur les principes éternels qui régissent les sociétés.
i( Kh bien ! Louis-Napoléon est seul en état de mener à bonne fin une telle ouvre. Il usera de la force qu'il va puiser dans la confiance d'un peuple intelligent, pour consolider la société ébranlée cl pour inaugurer un régime de paix et d'activité; il voudra relier à cette époipu' impériale, où laut d'efforts (Mit été faits pour la gloire de la l''rauce, notre époipie républicaine, où une si large carrière s'ouvre aux efforts pacili(|ues, et eu payant de cette manière sa dette de reconnaissance A la République, qui lui a rendu sa patrie et le titre de citoyen fiançais, il écrira dans l'histoire la plus belle page des temps moilcrues. «
Ces considéralious, d'une valeur écrasanle pour les autres concurrents, furent encore fortifiées par la profession de foi que Louis-Napoléon jugea convenable de publier (piehpies J(mms avant rélc( Tumi. Le Ion de franchise, l'esprit de loyaulé. (pii diimiiieut dans ce maniléste, rallièrent nécess.iircnicnt au prince candidat une foule de votes peut-être IloUants et incertains.
'( Pour me rappeler de l'exil, disait-il, vous m'avez nommé représentant du peuple. A la veille d'élire le premier magistrat de la liéimblique, num nom se [irésenle à vous comme syniliole d'ordre et de sécurité.
« Ces témoignages d'une confiance si honorable s'adressent, je le sais, bien plus à ce nom (pi'à moi-même, qui n'ai rien l'ait encore pour mon pays; mais plus la mémoire de llinipereur me protège et inspire vos suffrages, plus je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes principes. 11 ne faut pas ipi'il y ait d équivoque entre vous et moi.
» Je ne suis pas un ambitieux ipii rêve tanttit l'Empire et la guerre, taniot l'application de théories subversives. Llevé dans de. pays libres à l'école du maiheur, je resterai toujours Udcle aux devoirs que m'im-
LOUlS-NAP(JLÉON.
poseront vos suffrages et les volontés de l'Assemblée.
« Si j'étais nommé président, je ne recnleiais devant aucun danger, devant aucun sacrifice, pour déi'endre la société si audacieusement attaquée; je me dévouerais tout entier, sans arrière -pensée, à l'affermisscnieiil d'une République sage par ses lois, honnête par se» Intentions, grande et forte par ses ados.
« Je mettrais mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur, le pouvoir aflermi, la libel lé intacte, un progrès réel accompli.
« Quel que soit le résultat de l'élecliou, je in'lncliuerai devant la volonté du peuple, et mon concours est .TC(piis d'avance à tout gouvernement juste el ferme qui rétablisse l'ordre dans les esprits comme dans les choses, qui protège enicaccment la religion, la famille, la propriété, bases éternelles de loul état social; qui provoque les réformes possibles, calme le» haines, réconcilie les partis, et permette ainsi à la patrie inquiète de compter sur un lendemain.
« Rétablir l'ordre, c'est ramener la confiance, pourvoir par le crédit à l'insufTisanee passagère des ressources, restaurer les finances.
« Protéger la religion et la famille, c'est assurei- la liberté des cultes et la liberté de rciiseignemcui.
« l'riiiéger la propriété, c'est inainlciiir l'inviolabiliié des produits do Ions les travaux; c'est garaniir l'mdépeudaucc el la sécurité de la possession, londenieiils indispensables de la liberté civile.
(I (Juaut aux réformes possibles, voici celles qui me paraissent les plu» urgentes:
« Admettre toutes les économies qui, sans désorganiser les services publics, permettent la diminution des impôts les plus onéreux au peuple; encourager les entreprises qui, en développant les richesses de l'agriculture, peuvent, en France et eu Algérie, donner du travail aux bras inoccupés ; pourvoir à la vieillesse des travailleurs par des institutions de prévoyance; introduire dans nos lois industrielles les umélioraiious qui tendent, non à ruiner le riche au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tons.
« Restreindre, dans de justes lirailes, les emplois qui dépcndeut du pouvoir et qui, souvent, font d'un peuple libre un peuple de solliciteurs.
« Eviter cette tendance funeste qui entraîne l'Etat à exécuter lui-même ce que les particuliers peuvent l'aire aussi bien et mieux que lui. La centralisation des intérêts et des entreprises est dans la nature du despotisme; la nature de la République repousse le monopole.
« Enfui, préserver la liberté de la presse des deux excès qui la compromettent toujours : l'arbitraire et sa propre licence.
« Avec la guerre, point de soulagement à nos maux. La paix serait donc le plus cher de mes désirs. La France, lors de la première Révolution, a été guerrière parce qu'on l'avait forcée à l'être. A l'invasion, elle répondit p;ir la conquête. Aujourd'hui, qu'elle n'est pas provocpiéc, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue. Une grande nation doit se taire ou ne jamais parler en vain.
« Songer ;i la dignité nationale, c'est songer à l'armée doiu. le patriotisme, si noble et si désintéressé, a été souvent méconnu. Il faut, tout en niamtenant les lois fondamenta.es qui font la force de noire organisation militaire, alléger et non aggraver le fardeau de la conscription. Il faut veiller au présent et a l'avenir
nou-seuleinent des officiers, mais aussi des sous-officiers el des soldats, et préparer aux hommes qui ont servi longtemps sous les drapeaux une existence assurée.
« La République doit être généreuse et avoir foi dans sou avenir; aussi, moi qui ai connu l'exil et la captivité, j'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra sans danger faire cesser toutes les iiroscriplions et effacer les dernières traces de nos discordes civiles.
« Telles soûl, mes cliers concitoyens, les idées que j'apporterais dans l'exercice du pouvoir, si vous m'appelicï à la présidence de la République.
« La lAclic est difficile, la mission immense, je le saisi mais je ne désespérerais pas de l'accomplir eu conviant A l'œuvre, sans distinction de parti, les honiines que reconiiiiniident à l'opinion publique leur haute intelligence el leur probité.
« D'ailleurs, quand on a riiouneur d'être à la tète du peu|de français, il y a un moyen infaillible de faire le bien, c'est de le vouloir. »
» 27 novcnihi'c IS-iS. »
Au sujet de ce manifeste, M. de la Guérouuière raconte, dans son Portrait politique de Louih-Napoléoii, une anecdote fort inléressaule. ^- « C'étail. (lit-il, au mois d'octobre 1848. Le prince Louis-Napoléon Bniiaparte préparait sa caildid.ituie à la présidence de la Hépiiblique. Il cherchait à rallier les partis sans se livrer à eux ; il recevait tout le monde ; il écoutait tous les conseils ; il aecuelllait toutes les idées sans énoncer ni engager les siennes. Un manifeste était nécessaire. Le général Cavaignae avait écrit le sien, dans six mois de pouvoir, avec la pointe de son épée, dans les actes de sa dictature militaire. (Juel serait celui de sou redoutable concurrent?
« La France l'attendait. Louis-Napoléon le rédige avec celle netteté de pensée et de style qui est le cacliel de tous ses écrils. Par déférence plus que par goût, il croit devoir consulter deux honinics qui appuyaient sa caiidiJature : l'un, M. Thiers, avec les précautions d'un regret et d'une défiance; l'autre, M. de (lirardin, avec l'ardeur d'une sympathie loyale, incapable d'une réticence ou d'une trahison. A cette époque, i\I. Véron ne s'était pas encore affranchi de la tuièle qui faisait sa plume mineure el son journal esclave. Le Constitutionnel suivait les inspirations de l'ancien président du conseil de la monarchie de Juillet. C'était donc quelque chose d'important que l'aiiprobation de M. Thiers.
« Dans l'honnêteté et le patriotisme de ses intentions, Louis-Napoléon Bonaparte avait écrit cette phrase : i( Je mettrais mon honneur à laisser, au bout de (piatre (1 ans, il mon successeur, le pouvoir alfermi, la liberté « intacte, un progrès réel accompli. <>
« — Qu'allez-vous faire? s'écria M. Thiers. liilfez, biffez celle phrase imprudente. Gardez-vous bien d'engagements de cette sorie. N'engagez rien. Réservez tout :
« Le manifeste contenait encore la phrase suivante : « La llépublique doit êlre généreuse et avoir foi dans (I sou avenir : aussi, moi qui ai couim l'exil et la capti- « vite, j'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie « pourra, sans danger, faire cesser toutes les proscrip- « lions et effacer les dernières traces de nos guerres « civiles. »
« — Encore une imprudence 1 s'écria iM. Thiers.
LOUIS-NAPOLÉON
Le pape l'ic IX.
I.';iiiiiiislic, (ni.iiiil le sans *'« •' IwlaiHe de Juin n'est |i:is fffacé sur lo pavé îles bairioades! La bourgeoisie va crier liaro! Il s'agil bien (i'êire généreux! Il s'agit d'clre habile. )i
M. Tliiers trouva, en résumé, que le manifeste de l.ouis-lVaiioléon Bonaparte n'avait pas le sens commun, et le lendemain il s'cni|iressa de lui en envoyer un aulrc (|u'il avait fait rédiger par M. Morruau, homme de sens el d'esprit, alors rédaelcur en thcf du Constitutionnel, aujourd'hui secrélaire général de la prél'eclure lie la Seine.
(I Survint M. de Giiardin : « — Qu'en pensez-vous? lui dit le futur président, eu lui inonhanl les deux manifestes. — .le pense, répondit le rédacteur eu chef de la Presse, que l'un est vrai comme la nature, et que
l'autre est pâle comme une copie calquée derrière une vitre. Soyez vous-même: c'est ce (pi'il y a de mieux. » « Et comme Louis-Napoléon Bonaparte faisait part à M. deGirardin des scrupules de M. Thiers, à propos des deux phrases, l'une si honnête, l'autre si généreuse, dont il avait trouvé 1 inspiration dans sa conscience et dans sou cœur , son interlocuteur lui répondit en ces ternies : « — Prince, ceci est sérieux. Voulez-vous, en effet, mettre votre honiuur à laisser, au bout de quatre ans, à votre successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, le progrès réel accompli? conservez la phrase. Ne le voulez-vous pas? oh! alors, biffez-la bien vite. » « Louis-Napoléon Bonaparte ne biffa pas la phrase. » Ce manifeste admirable, où se formulait eu termes si clairs, si précis, un programme parfaitement rassurant
Im|irlmé par H. Pidot, Mrsnil 'T.mc). ?iii- les cWcM^ ilo
LOUIS-NAPOLÉON
Sicgc do Rome. — page 14'2.
pour tous les inlérêls, était par conséquent un appel à tous les partis ; il les conviait tous à une même œuvre, le salut de \.\ patrie. Aussi cette pièce fut-elle accueillie parla France entière avec une indicible satisfaction; elle porta le dernier coup à la candidature du général Cavaignac, qu'avaient déjà fortement ébranlée des atta(iues assez violentes qui s'étaient récemment produites contre lui, comme clicf du pouvoir exécutif, au sein de l'Assemblée nationale, où cependant il avait eu numériquement la majorité en sa faveur. En v;iin ses amis purent se prévaloir de ce dernier avantage ; en vain le télégraphe, la poste, les préfets, les agents, les fonctionnaires, grands et petits, tout, en un mot, se remua, s'agita, intrigua nuit et jour pour lui recruter des voix; le sort en était jelé : son nom, pesé dans la balance du peuple.
fut trouvé trop léger en comparaison de ceiui du neveu de l'Empereur.
Le jour marqué (10 décembre), l'élection se (it avec une imposante gravité. Sept millions et demi lie citoyens prirent part à cet acte solennel de leur vie républicaine. Une commission de trente représentiints du peuple procéda ensuite au dépouillement des listes de votes. Enfin, le 20, M. Waldeck-Rousseau, rapporteur de la commission, rendit compte, à l'Assemblée, des résultats du dépouillement.
« L'Assemblée, dit-il, a demandé au peuple de désigner le citoyen qui sera la clef de voûte de l'édifice républicain... La nation s'est assemblée; elle a jeté dans l'urne électorale le témoignage de sa confiance; vous devez investir l'homme qu'elle a désigné dos droits qui
LOUIS-NAPOLÉON
nnloureiil la dignilé vraiment populaire du président de la Ré|>iil)liqtie !... La voix du peuple a i)arlé an nom du pays tout entier; c'est la sanction de son inviolable puissance {A droik. — Tics-bicn!...) »
(En ce moment, le prince l.ouis-Napoleon entré dam la salle par le couloir à droite du président. A sa bontonnicre est appendii le rubnn de représentant. Sa poitrine est décorée de la plaque de grand-cordon de la Légion d'honneur. Il va s'asseoir sur le second rang de la première travée de l'exlrènu; droite, au banc de M. Odilon Barrol. Celte simple démarche, qui indique par avance quel va être le premier ministre dn nouveau pouvoir, cause une longue sensation. M.VValdcck- Rousscau, qui s'était interrompu un instant, continue de lire. )
(' Gardons-nous de substituer à l'expression de la volonté de tous, les désirs de (picl(|ues-uns et les regrets deqn('lques antres. (Bruit.) Il l'anl que ces regrets cessent, que les divisions s'oublient, et que le zèle de tous les bons citoyens soutienne et appuie celui (|ue la nation s'est choisi...
« La lolalilé des snffr.iges exprimés pour la nomiiia" lion du Président de la République est de ",ô27."2-i3 :
Louis-Na|»oléon a obtenu. . . . 5,434,220 suffrages.
Le général (]avaignac 1,î4i,107
Ledru-Rollin .'i70,M9
Raspail 3t),920
De Lamartine 17,219
Le général Changarnier Afi'M
« Par le nombre des suffrages obtenus, le citoyen Louis-Bonaparte est donc l'élu du peuple français. Le pouvoir exécutif doit lui être remis par vous sans secousses, avec calme cl dignité, comme il convient à ime grande nation.
Il Citoyens représentants, dit en terminant le rapporteur, il y a neuf mois bientôt, la lU;pid)lique, proclamée s\ir le Sflui! de celle enceinte, sortait des orages po|)ulaires du 24 Férrier; aujourd'hui, vous imposez à voire œuvre le sceau de la consécration publique. (Trèsbien ! ) »
Le général Tavaignac prend atiMÏlùt la parole :
i( Messieurs, dit- il, les ministres viennent de me donner leur démission collecfive. Je viens, à mon tour, rcmeilrc à l'Assemblée les pouvoirs qu'elle avait bien voulu me confier. L'Assemblée comprendra quels sont les seniimenls de reconnaissance qui m'animent au souvenir de toutes ses bontés pour moi! (Applaudissements prolongés sur les bancs du cenlre.) »
Le général va s'asseoir au centre gauche, oii les ministres, quittant leur banc, vont également, presque tous, se placer.
Le président de l'Assemblée était Armand Marrast, aujourd'hui décédé. Après avoir mis aux voix les conclusions de la commission, il s'écrie d'une voix émue :
« Au nom du peuple français!
« Atlenilu que le citoyen Louis Bonaparte, né à Paris, remplit les conditions d'éligibilité voulues par l'article I i de la constilution ;
« Attendu (pie, dans le scrutin ouvert sur loiile retendue du territoire de la République, il a réuni la majorité absolue, en vertu des arli( les i7 et 48 de la conslitution, l'Assemblée nationale le [iroclame Président de la République depuis ce jour jusqu'au deuxiemi^ dimanche de mai IS.yi.
M Aux termes du diicrel, ajoute le président, j'invite M. le Président de la République à monter à la tribune pour prêter serment. (Vive émotion.) »
Le prince monte lentement à la tribune. Le président lit la formule du serment : — a En présence de Dieu cl devant le peuple français, représenté par l'assemblée niilionale, je jure de rester fidèle à la Répnbliiiuc ilémoi-raliquc, et de 'iléfendrc la constilution ! »
Le |)rincc Louig-Napoléon dit d'une voix forlc cl en étendant le bras : « Je le jure ! »
Le |)résident, avec émotion : — « Je prends Dieu et les hommes à témoin du serment qui vient d èire prêté... Il sera inséré au procès-verbal, au Moniteur, et publié dans les formes prescrites |)our les acies publics. »
Cette réflexion, qui pouvait bien paraître un peu désobligeanie, produisit une sensation marquée parmi les représentants et dans les tribunes; mais le prince président, voulant bien ne pas s'en rq)ercevoir, pour toute réponse, tira un papier de sa poche et lut le discours suivant :
« Citoyens représentants,
(( Les suffrages de la nation et le serment (pie je viens de prêter commandent ma conduilc future. .Mon devoir est tracé; je le rcm|ilirai en homme d'honneur.
(( .Je verrai des ennemis de. la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la France entière a établi. (Très-bien! très-bien ! )
« Entre vous et moi, citoyens représentants, il ne saurait y avoir de véritables disscnlimenls. Nos volontés, nos désirs sont les mêmes.
« Je veux, comme vous, rasseoir la société sur ses bases, affermir les instituiions déniocrntiques, et rechercher tous les moyen» propre» à soulager les miux de ce peuple génr'rcu» el intclligenl. qui vient de me donner un témoignage si éclatant de sa conliaiice. (Vive approbation.)
« La ina]orilé que j'ai obtenue, non-seulement me pénètre de reconnaissance, mais elle donnera au gouvernenient nouveau la force morale sans laquelle il n'y a pas d'autorité.
Il Avec la p;iix el l'ordre, noire pays peut se relever, guérir SCS plaies, ramener les hommes égarés, el calmer les passions.
« Animé de cet esprit de conciliation , j'ai appelé près de moi des hommes honnêtes, capables et dévoués an pays, assuré ipic, malgré les diversités d'origiiK! poliii(pie, ils sont d'accord pour concourir avec vous à l'application de la consiilulion, an perfectionnement (les lois, à la gloire de la République. (Approbation marquée.)
Il La nouvelle administralion, en entrant aux affaires, doit remercier celle qui la précède des efforts qu'elle a faits pour Iransmeltre le ])()uvoir inlacl, pour maintenir la tranquillité publique. (Marques d'assentimeiil.)
<( La conduitt! de l'honorable général Cavaignac a été (ligne de la loyauté de son caractère et de ce sentiment (lu devoir qui est la première (pialité du chef d'un Ktal. (Nouvelle approbation.)
n Nous avons, citoyens représenlanls, une grande mission à remplir, c'est de fonder une République dans l'intérêt de tous cl un gouvernement juste, ferme, (|ui soit animé d'un sincère amour dn progrès sans rire réactionnaire ou iilopisle. (Très-bien!)
« Soyons les boinmes du jiays, non les hommes d'un parti, el, bien aidant, nous ferons du moins le bien, si nous ne pouvons faire de grandes choses, n
Après avoir achevé ce discours, et pendant que l'Assemblée lui témoigne de nouveau son approbation par des bravos répétés,' le prince président de la Républi-
LOUIS-NÀPOLÉON.
ir,^
que relonrne à h place (iii'il a niomentaiiéinent prise à toti; de M. Odilou Barrot, au banc inférieur de l'cx- Ircme droite.
On remarque que le général Cliangarnicr, en grand uniforme de commandant de la garde nationale, va Jirendre les ordres de M. Barrot et sort aussitôt de la salle.
Le président invite le bureau de l'Assendjlée à reconduire M. le président de la République jusqu'au seuil du palais, et à donner des ordres pour qu'on lui rende les lionneurs dus à son rang. Le prince descend et trouve au pied de la tribune les secrétaires, qui se sont empressés de mellrc leurs écharpes. Plusieurs représentants se joignent au cortège oflieiel du président de la Républiipie, qui. avant de sortir, dit un mot à M. Mairasl. Il lui aruionçait que .M. Odilon liarrol était chargé de conqioser le nouveau rabinei. Au moment de sortir de la salle, le prince président monte au centre gauche et va serrer afrectucusenicnl la main du général Cavaignac. Cette démarche, inspirée i)ar un sentiment d'estime et qui semble une avance généreuse à un rival plutôt qu'un témoignage de consolation à un vaincu, soulève, dans une grande partie de l'Assemblée, et notamment au centre, des applaudissements prolongés.
Le nouveau chef du pouvoir c\éi-ulif sort ensuite du palais de l'Assemblée, prend place dans sa voiture, et, escorté par le général Cliangarnicr et par le général Lamoricière, se dirige vers l'Elysée national, qu'un décret lui a assigné pour résidence.
DEUXIÈME PyVr.TIE.
LA l'IlESlUliiNCE.