‹ Abraham Lincoln;Chapitre 22 sur 24 · CHAPITRE PREMlEft · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMlEft

Il'i'ulli's de 1.1 siliuition. — Premier niiiiislcrc. — La conliiintu renaît. — l'rngraniiiie du niinistî-TC. — Dissentiments. — Jlodilicalion ministérielle — Affaiblissement moral de la Consliluante. — Marche rtvictionnaire du cabinet. — Journée du 29 jiinvicr 1849. — Election du vice-président. — Affaires d'Italie. — Défaite de Kuvare. — Procès des accusés du 15 mai. — Situation poliliciue à Rome. — Commencements de Pie IX. — Assassinat du comte Rossi. — Insurrection. — Retraite du pape. — La République à Rome. — Révolulion en Toscane. — Mouvement des Autrichiens. — Intervention de la France en laveur du pape. — Prise de Rome. — Vues du Président de la Répubhque française. — Sa lettre à M. Edgard Ney. — Fin de l'Assemblée constituante.

usqii a présent, nous avons VII le prince Louis-Piapop léoii lutter avec une persévérance infatigable contre les obstacles qui s'opposaient à raccomplisscmeiit de ses destinées. Mainie' nant ipi'il a reçu du |icililc le ba]i(ènic d'une picnieie et solennelle consécraliou, nous allons le voir aux prises avec d'autres difficultés. Ici, notre étude change de caractère. INous connaissons la valeur intrinsèque, positive, de l'auguste personnage, il nous reste à l'étudier dans les rapports que sa nouvelle position lui crée au milieu des partis qui se disputent autour de lui.

Louis-Napoléon se trouvai!, au début de sa carrière présidentielle, en présence d'embarras assez nombreux, qu'il ne pouvait conjurer qu'à l'aide dune exquise prudence. Il était évident, en effet, par l'alfectalion que rA>scnililép nationale avait mise à introduire dans la Constitution certains articles, tels que l'art. 43, qui ne permeitait la réélection du président qu'après un intervalle de quatre années; l'art. 48, qui l'obligeait seul au serment, cpuind tous les autres fonctionnaires n'y élaicnt pas astreints: l'art. 50, qui lui interdisait de commander l'armée en personne; l'art. .'j5, qui limitait sou droit de grâce et lui enlevait celui d'amnistie; l'ari. tiS, (pli était directement comminatoire, etc.; il était évident qu'il y avait dans l'Assemblée un sentiment de déliance contre le nom de Louis-Napoléon et des éléments divers tout disposés à se montrer hostiles à ses vues. Nous n'avons pas besoin d'analyser ces éléments. L'Assemblée constituante va bientôt disparaître, et avec elle les partis qui se tiraillent dans son sein; nous les verrons à l'œuvre s'ils se reproduisent dans l'Assemblée législative.

Quoi (|u'il en soit, le prince Président, voulant donner Mi témoignage éclatant de son esprit de concilia' tion, choisit ses ministres dans tous les rangs de la ma* jorité, et son premier cabinet fut ainsi composé . M. Odilon BAnnoT à la justice, chargé de présider le conseil en l'absence du Piésident de la Républi(pie; M. DnoiiiK DE Lnuvs aux affaires étrangères ; M. Léon de Mali.evii.le à l'intérieur ; M. Ru^iuères. général de division, à la guerre; M. de Tbacv à la marine et aux colonies; M. DE Falloux à l'instruction publique; M. Léox Fauiiier aux travaux publics; M. Bixio à l'agriculture et au commerce; M. Passy (llippolyle) aux finances.

En outre, le commandement de l'armée de Paris était confié au général iJiangarnier, déj;i commandant supérieur des gardes naiionalcs de la Seine.

Or, CCS personnages, à l'exception de M. Bixio, (pi'oii pouvait classer parmi les républicains modérés et sin* cères, étaient ions des royalistes ralliés momeiilanément à la République, comme au système qui les divisait le moini, suivant l'expression de M. Tliiers; M de Falloux et le génér.d Changarnier s'honoraient mèaie de leurs opinions légitimistes. (Jn'oii juge des difiicultés que devait rencontrer l'élu du 10 décembre. Cependant le crédit luiblic [lar.iissait se ralfermir; les renies ilo l'Élal, les actions de la Banque de France, celles des chemins de fer, toutes les valeurs montaient chaque jour à la Bourse de Paris. De nombreux ateliers se rouvraient, les affaires s'amélioraient dans les centres manufacturiers; partout se remar(|uaient des signes d'un commencement de retour à la couliance. Le 24 déceni' bre, le prince Président passa en revue la garde nationale et une partie des troupes de l'arniée de P. iris; il fut accueilli avec eiilliousiasme.

Le -211, le ministère vint, par l'organe de M. Odilon Barrot, iirésenler ;'i l'Assemblée le iirogrammc qu'il se proposait de suivre. Relever et consolider l'autorité, rétablir cl maintenir l'ordre^ rendre au pays la séciiiiié qui peut seule permettre à la République de donner l'essor aux grandes conceptions, aux penées généreuses, au dévcloppimcut de r:iisaucc générale et de;» mœurs poliliipies, tel est son but. iclli! est la tâche que le cabinet veut accomplir, n L'éleilion du lOdcTcndirc, dit le ministre, a mis dans les mains du gouveriienienl une force immense ; notre devoir est d'empêcher ip;c celle force n'avorte ni ne s'ég:ne. )>

Le Cabinet, toutefois, ne tarda guère à se moJilitr,

LOUlS-NÂPOLÉON.

et cela par siiiic d'un dissentiment survenu entre le Président do la liéiiiibliiinc cl le niiiiislre de l'intérieur, qui avait fait quelques diUicultés pour lui connniiiiiquer les dossiers des allaires de Strasbourg et de lioulogne, déposés sous scellés à son ministère. Le prince Président se plaignait aussi de ce qu'on ne Jui envoyait pas régulièrement les dépêches télégraplii(|iics. ("elte difficulté détermina la retraite de M. Léon de Malleville, qui fut remplacé à l'intérieur par M. Léon Fanclier. M. Lacrosse entra alors au\ travaux publics, et M. Bixio, républicain assez mal à l'aise dans ce ministère peu déniocr.iiiqne, que la situation imposait au Président, profila de l'occasion pour se retirer. M. Buffet lui succéda.

Cependant, depuis le 10 décembre, l'Assemblée nationale avait perdu son prestige. Comme elle s'était identifiée avec le général Cavaignac en soutenant sa candidature, l'élection du neveu de l'Empereur semblait à tous une preuve que les neuf cents constituants ne représentaient plus la pensée du pays. Nommée dans un jour d'enthousiasme et sous la i>ression d'un gouvernement antipathique à la France, cette Assemblée devait se dissoudre, maintenant que les pouvoirs publics étaient constitués. Les partis monarchi(|nes, qui espéraient se renforcer dans les nouvelles élections, et dominer dans l'Assemblée législative, faisaient adresser des volumes de pétitions à la Constituanie pour qu'elle se hàtàt de se retirer. — k La minorité, disait M. de Montalembert, qui en faisait partie, veut absoliunent s'en aller, par beaucoup de raisons, et en outre parce qu'c le se croit siirc de revenir. » La majorité, au contraire, afin d'affermir son système républicain, désirait entourer la Constitution d'une série de lois qu'elle appelait organiques; elle résistait donc de toutes ses forces au courant de l'opinion publique, ou plulôt aux intrigues qui s'agitaient autour d'elle. Le pouvoir exécutif laissait faire. On comprend qu'il ne devait pas soutenir une Assemblée dont il n'était pas l'expression, et dans laquelle il trouvait beaucoup d'éléments de désor dre. En effet, chaque jour des interpellations, adressées aux ministres iiar dos membres de la gaucho, donnaient lieu à dos dél>ats irrilaiils, :i des accnsalious futiles, et dont le but évident était d'affaiblir l'autorité.

L'Assemblée fut enfin appelée à s'occuper d'une proliosiiiou qu'un de ses membres, M. Ralean, avait dépo^ée pour (pi'elle fixât délinilivenieut le jour de la clôture de ses iravaux. Cette proposition, émanée de la droite monarchi(pie. et appuyée par M. Odilon fiarrot, fut prise en considération à nue majorité de quatre voix seulement, UIO contre ôOO.

Hélait évident qu'il y avait désaccord entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Mais, si le premier aspirait à se perpétuer, le second jjrenait imperturbablement les mesures propres à rassurer la société en affermissant l'ordre public. Ainsi le gouvernement retira un projet de loi du ministère Carnot concernant l'enseignement primaire. Ce projet paraissait trop radical, pour ne pas dire anarcbi(iue. Il proposa aussi une loi qui devait détruire l'école d'administration créée par le gouvernement provisoire; mais en même temps il déposait un projet relatif à l'enseignement administratif et à l'instruction publique. M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur, demandait, de son côté, la clôture absolue des clubs. — a Ce sont, disait-il avec raison, des foyers d'anarchie; aucun gouvernement régulier n'est iiossible sous l'actioti dissolvante de ces réunions. Il

Cette marche, hardiment réactionnaire, soulevait les

colères de la montagne; on disait qne le pouvoir exécutif préparait un coup d'Etat.

Tout à coup, le 29 janvier 18'i9, le rappel bat, dès le matin, dans les rues de Paris. Un mouvement extraordinaire de troupes se manifeste dans tous les quartiers de la ville. Plus de doute, c'est une attaque qu'on prépare contre l'Assemblée... Eb bien! non; c'étaient simplement des dispositions nu)tivées par la réorganisation de la garde mobile. Plusieurs officiers de cette garde, mécontents de la mesure qui les frappait, avaient menacé de faire un appel à la violence; il s'agissait de leur imposer par une démonstration énergique. C'est ce qui eut lieu, et l'ordre ne fut pas autrement trouble. Mais cet événement <ouleva, au sein de l'.Vssemblée, de vives attaques contre le ministère, ([ui obtint pourtant un ordre du jour approbatif.

Sans s'occuper des accusations imaginaires des partis, le prince Président suivait avec fermeté le plan de conciliation qu'il s'était tracé. Dans le courant de jinvier, il avait fait présenter à l'Assemblée, suivant son droit, une liste de trois candidats, enire lesquels elle était ;qipelée à choisir le vice-président de la République. Cette liste comprenait les noms de M. Itoulay (de la Meurlhe), honnête homme, ami pcrsoimel de Loins- INapoléon, et regardé comme un républicain sincère, quoique modéré; le général Baraguay-d'llilliers, appartenant aux opinions légitimistes, et M. Vivien, ancien ministre de l'administration Cavaignac. On ne pnuv.iit former une liste plus inq>arlialc. Le nom de M. Boulay, inscrit le premier, était évidemment celui que le Président désignait au choix de l'Assemblée. Ce fut, eu effet, celui (pii sortit de l'urne du scrutin. Elu par il7 voix sur 073 volants, M. Boulay (de la Meurtlie) prêta serment, et protesta de son dévouement à la République.

Pendant que l'Assemblée courait au terme de ses travaux en votant, an pas de course, la loi sur le conseil d'Etal, (pii lui permit de conqioscr ce conseil de membres choisis, eu grande partie, dans son sein, et la loi électorale, qui l'ut connue nue Saint-Barthélémy des fonctionnaires pulilics, (|u'elle excluait presque géréralemcnt des honneurs de la représenlation nationale, deux événements importants détournèrent ralteulion sur d'autres points.

Le premier de ces évéuemenis fut la défaiie du roi de Piémont, le brave Charles-Albert, à la bataille de Novare. Cette catastrophe ruina les espérances des partisans de l'indépendauce italienne. On avait cru un instant que l'Italie allait enfin s'affranchir du joug de l'Autriche. Depuis un au que la lutte avait coiniuencé, plusieurs succès passagers entrelcuaient cet espoir ( liez quelques âmes généreuses. Mallu'uriii>ciiii'nt. les vues divergentes des partis patriotes iniiiccliaieul l'union des forces et paralysaient l'élan indispensable au succès. Les uns songeaient à l'élablissemoiil d'ime monarchie constitutionnelle, formée de la baille Italie, et dont Charles- Albert aurait été le roi ; les autres voulaient, d'une manière absolue, républicaniser l'Italie entière. i'.cs> derniers, qui venaient de révolutionner Rome dans le sens de leurs projets, et qui y avaient proclamé la République, auraient désiré que la France intervint pour les soutenir. Charles-Albert, au contraire, repoussait toute intervenlion. — /<n/ia /'ora lUi .se, disail-il. « L'Italie se suffira à elle-même, ii Et l'Italie, abandonnée et affaiblie par ses divisions, fut vaincue. Le général Ramorino, accusé de trahison, bit traduit devant un conseil de guerre, '■ondauiné et fusillé. Quant à Charles-

LOUIS-NAPOLÉON

Alberl, dnns l'espoir de conjurer l'orage qui allait fondre sur sa pairie, il abdiipia la couronne eu faveur de son fils aîné, qui prit le lilre de Victor-Emmanuel 11.

La Frauce intervint, dans ces fâcheuses conjonctures, pour maintenir l'inlégrilé du territoire piémontais, et in(jdérer les exigences de l'Autriche, qui demandait une indenmité de guerre exorbitante.

Le second événement qui captivait alors l'attention publique, c'était le procès des accusés de l'attentat du 15 mai contre l'Assemblée nationale. C'est le 7 mars IS'iO ((ue la haute cour de justice, instituée par la Constitution, se réunit à Bourges pour juger cette grave affaire. Vingt prévenus furent traduits devant elle. Les principaux étaient : Auguste Blanqui, Flotte, Martin, dit Albert, ancien membre du gouvernement provisoire et représentant du peuple, Louis Blanc, Barbés, Sobrier, Huber, llaspail, le général Courtais, Caussidiere, Villain, président du club des droits de l'Iionime, etc.

Le procès ne se termina que le 2 avril, à minuit. Barbes et Albert, tous deux représentants du peuple, furent condamnés à la déportation ; Blanqui à dix ans de détention ; Sobrier à sept ans de la même peine ; Raspail à six ans; Flotte et f)uen(in à cinq ans. Le lendemain, à midi, la haute cour, jugeant sans jury, condanma les accusés contumaces Louis Blanc, Caussidiere, etc., à la déportation. Huit accusés, entre autres le général Courtais, furent acquittés. Plus tard, Huber, qui s'était constitué prisonnier le dernier jour du procès, fut condamné à la déportation.

A cette époque, la tournure que prirent les affaires de Rome attesta bientôt le peu de considération que le ministère conservait pour l'Assemblée nationale, qu'il regardait connue agonisante, et presque comme entièrement défunte; mais nous devons prendre les choses d'un peu plus haut.

Le paiie Pie IX, en arrivant au trône pontifical en 184(1 ( 1(j juin), avait annoncé les dispositions les plus libérales. Homme de progrès, pendant dix-huit mois il avait accompli ou préparé des réformes d'un heureux augure; et déjà il avait établi dans ses Etals un gouveinemcnt constitutionnel ou représentatif. Au moment de la Révolution de février, le comte Rossi, pair de France de la création de M. Guizol, son ami, se trouvait à Rome en qualité d'ambassadeur du gouvernement IVani.ais. Sa Sainteté, ayant apprécié les qualités de ce diplomate, qui avait été aussi professeur au collège de France, l'attacha à son service, et lui donna le portefeuille des affaires étrangères. Le comte se trouvait dans des circonstances difficiles. Le mouvement de Février avait eu son contre-coup à Rome, où les prétendus patriotes étaient devenus exigeants. Au lieu d'atlendre patiemment les améliorations certaines que leur promettaient les vertus de Pie IX, ils poussèrent le peu|)le dans la voie hasardeuse de l'insurrection. Le comte Rossi, qu'ils regardaient con)me un obstacle, fut assassiné en plein jour, à l'instant où il descendait de sa voiture pour entrer à la Chambre des députés. Bientôt après, le peuple se soulève et assiège le Quirinal; on impose au pape un ministère. Dès lors, ne se trouvant plus libre, le saint- père quitte son palais dans la imit du 24 novembre 1848, et se retire à Gaète, dans le royaume de ISaples. On pensait que son projet était de se rendre en France. Du moins le général Cavaignac semblait l'insimier à l'Assemblée nationale. Dans l'attente de son débarquement à Marseille, le gouvernement français avait même ordonné des préparatifs et envoyé des délégués pour le recevoir. Mais on reconnut

bientôt que tout cet empressement n'était qu'une tactique pour gagner le parti religieux à la veille de l'élection du 10 décembre. La manœuvre fut déjouée au bout de trois jours lorsqu'on apprit positivement le lieu de la retraite de Sa Sainteté.

Le départ de Pie IX ne produisit d'abord qu'une faible émotion dans la ville de Rome. La Chambie des députés se déclara en permanence, et prit des mesures pour que la tranquillité ne fût pas troublée. Mais, en peu de jours, le parti exalté, qui comptait parmi ses chefs l'avocat Mazzini, le général Garib ildi, le prince de Canine, fils de Lucien Bonaparte et neveu de l'empereur Napoléon, etc.; s'empara de tous les pouvoirs, et domina dans la ville. Les cardinaux et les autres personnes marquantes s'empressèrent de s'éloigner de Rome, sous prétexte des excès auxquels on prétendait que les démagogues poussaient la populace. Ces craintes heureusement ne furent point justifiées. Il se forma a Rome un gouvernement provisoire qui prononça la déchéance du pape comme souverain temporel. H pouvait rentrer à Rome, mais eu qualité d'évèque seulement. Une Assemblée constituante allait, au surplus, être lu'ochainement appelée à prononcer d'une manière déliniiive sur le sorldu pape et sur la forme du gouvernement romain.

Pendant ce temps-là, l'Europe catholique conlinuait de reconnaître le pouvoir pontifical. Les Autrichiens menaçaient les frontières d'un côté, Naples les menaçait de l'autre; le gouvernement provisoire de Rome était sans argent, et le pape protestait, de Uaète, contre les actes de sa Chambre des députés, et lançait des bulles d'excommunication contre les factieux. Alors une junte, composée de trois membres démocrates, prit les rênes du gouvernement. La Chambre des députés fut dissoute, et une Assemblée constituante fut convoquée. On songeait même à former une assemblée générale des peuples italiens, ([ui se serait prononcée sur la constitution de l'unité italienne. Mais ce dernier projet ne put aboutir.

Le 8 février 1849, la Constituante romaine se réunit à Rome et proclama la République, en déclarant Pie IX déchu de tous ses droits comme prince temporel. On lui garantissait l'indépendance nécessaire pour l'exercice de sa puissance spirituelle.

L'exemple donné par les Romains fut aussitôt suivi par les Toscans. Déjà leur grand-duc Léopold avait quitté Florence, et s'élait retiré à Lucques, disposé à sortir de ses Etats, parce qu'il élait mécontent de sa Chambre des députés, qui penchait vers l'unité italienne. Puis, sous prétexte que sa conscience aurait été engagée par les mesures qu'on lui demandait, il quitta secrètement la Toscane. A cette nouvelle, la Chambre des députés, se constituant en Assemblée nationale, proclama la République, et annonça l'intention de s'unir étroitement avec la République romaine.

En présence de ces événements, les Autrichiens firent un mouvement en avant et entrèrent à Ferrare. Mais une réaction s'opéra subitement en faveur de Léopold, qui revint de Gaète, où il s'était retiré, et rentra dans la plénitude de ses pouvoirs aux acclamations de son peuple.

D'un autre côté, la défaite de Charles-Albert à Novare plaça ces pauvres Républiques dans une position fort embarrassante. Elles comptaient que la France républicaine interviendrait pour les soutenir; la France intervint, mais pour les renverser. Expliquons en peu de mois cette conduite.

LOUIS-NAPOLÉON

L'Assemblée nalionale franvaise avait déclaré, dans le préambule de sa f.onsliliiiion, que « la llépublique res|iect;iil les ualionalilés éiraiigèies, comme elle entendait faire respecter la sienne; qu'elle n'enlre[ireii^iit aucune guerre dans des vues de conquêtes, et qu'elle n'employait jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. I) Mais la France ne s'interdisait pas d'iiilervenir poui' faire rendre sa liberté d'action à un pcu|)lc opprimé par une poignée de factieux; la France catliolique ne s'était pas interdit de prêter secours au chef de la catholicité, et de garantir l'indépendanoc de ses Etats contre l'envahissement d'une puissance voisine. Or, ces deux cas se présentaient.

La République romaine, pruduit d'une ébullition déniagogi(|ue, d'une insurrection que rien ne justifiait, n'avait été reconnue ni par la France, ni par aucun autre Etat. Les ambassadeurs de toutes les piiissa<ices étaient, au contraire, à Gaëie, appres du pape, qu'on n'avait point cessé de reconnaître. D un autre colé,l'Autriche et Naples annoinaient l'inieniion d'envahir les Etats romains, si la France, qui négociait alors dans la vue de concilier tous les inlérèls, ne se décidait |ias à agir. S'abstenir, c'était livrer les Itoniains à la merci d'une coalition menaçante pour leur liberté, menaçante pour l'intégrité de leur territoire. Si l'intervention de la France avait pour résultat le retour de Pie IX, du moins elle ôlait aux Autrichiens tout prétexte d'entrer dans la llomagnc. Enfin, il était incontestable que la majorité de la nation appelait de tous ses vœux notre arrivée.

L'expédition de Civita-Vecchia fut donc résolue, et l'Assemblée nationale, avant de se séparer, vota les crédits nécessaires. L'armée des Alpes était sous les ordres du maréchal Bugeaud ; ini déiacberaent de 5,500 bonnnes forma d'abord l'armée expéditionnaire, dont le commandement fut confié au général Oudinot. Le but de cette expédition, dans le principe, était simplement d appuyer les négociations. Mais bientôt l'affaire devint tout à fait sérieuse. Do nouvelles troui>es augmentèrent les forces du général Oudinot, qui s'avança jusqu'aux portes de Rome. Les républicains, résolus à s'y défendre, avaient reçu dans la ville une fonle de réfugiés de tous les pays. Une première aciion s'engap:ea le 30 avril ; la résistance fut vive. Mais le général en chef, à qui le gouvernement avait donné l'ordre d'entrer à Rome, y pénétra enfin le 5 juillet, après deux mois de blocus, plusieurs jours d'assaut, et des pertes regrettables.

Des que les Français furent maîtres de Homo, ils entreprirent d'y rétablir l'ordre, en laissant toutefois aux habitants le soin de préparer eu.iiL-mèmes le retour de Pie IX. Les cardinaux reijrennenl bientôt l'autorité; et, comme ils annonce iit hautement les projets les plus libeilicides, Lonis-Napoléon adresse sponlanément des instructions à ce sujet au lieutenant-colonel Edgard Ney, l'un de ses officiers d'ordonnance, qu'il avait envoyé pour se conccrlcr avec le général Uoslolan, <|ui fonnnanilail .iliM'S notre année diiccupididii.

(I l,a llç|iul)lique française, disail le pi'ince, na pis envoyé une armée à Rome pour y éioulTer la liberté i;alienne; mais, au ronlraire, pour la régler en la préservant contre ses propres excès, ci pour lui donner une base solide en remettant sur le irôue pouiilical le prince qui, le premier, s'était placé hardiuiint à la tète de tontes les réi'orntes utiles,

« J'apprends avec peine que les iiitentious bienveillantes (lu samt-père, comme notre propre action, res-

tent stériles en présence de liassions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du pape la proscription et la tyrauLue. Dites de ma part au général RosluUin qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du dnipean tricolore ou commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention.

« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du pape : Amnistie génirale, sécularisation de l'administration, rode Napoléon et (/ouvernement Uhér al... »

Cette lettre, datée du 18 aoilt, produisit une immense sensation. Louis-Napoléon l'avait écrite avec son coeur, comme une note confidentielle, et non comme une pièce diplomatique. Les partis qui dominaient à l'Assemblée, et dont les idées étaient loin d'èire aussi libérales et les sentiments aussi généreux, lui firent un crime de cette franchise. Sa déinan lie, disail-on, tendait à limiter les prérogatives du saint-père, à s'immiscer dans ses pouvoirs tcniiiorels. Les ministres durent désavouer la lettre en alléguant qu'elle n'avait rien d'oflicicl. Les intentions du prince n'en furent pas moins comprises, et son influence modéra puissamment la réaction romaine, de uirine (pie l'intervention française avait sauvé Rome tout à la fois de l'anarchie et du despotisme auli'icliicn.

Pendant (pie ces événements s'étaient accomplis en Italie, rAsscmbléc constiluanie de France, (pie décimait le choléra, (pii régnait alors à Paris, était parvenue au ternie de ses travaux, non sans avoir prolesté contre la direction qui avait été donnée à l'expédition de Rome. Elle avait aussi signalé ses derniers moments par un vote inattendu et trop précipité pour êire autre chose qu'une réclame électorale, un appel tardif à la popularité. Elle iiilroduisit dans un chapitre du budget un amendement portant suppression de l'impôt des boissous à partir du 1" janvier 1850. Un autre genre de conlribiilion, ipi'clle n'indiipiait pas, devait pourvoir aux cent millions (pie cet impôt produisait... 11 est bien eiileudu ipie ce vole -.era annulé par l'Assemblée suivante.

Cil A Pif RE 11.

Ouverture iln l'Assemblée li^^siishUive. — Le parti de l'ordre.

— Tiiriiiille à l'Assemblée. — Ucm.inienii'nt dii cabinet. —

— M. Diipiii nîné.— Mess;i;.;e du Président (te la Républirpic.

— InlerprIliUions sur les allhires de Rome. lournée du

13 juin 1849, — Conduilc do l'Assemblée. — Voyages du prince Président. — Ses tribuns. - Scs discours. — L'As- .sembléc se proroge. — Sa rentrée. — Nouveau message.

— Changement de niinisléiv. — Procès de Versailles. — M. Baroche. — Mesure d'inilnl^'once du Président de la République. — Elections de 18ôû. — Les anarchistes. — Attaque contre le sullVase universel. — La loi du ^i mai. — Le crédit supplémentaire. —-Travaux de l'Assemblée léi;isliilive. — Nonvr

"^ est le lundi -28 mai I8i!»

(|ii(' l'Assciiiblée légi^lalive, ( (iiii|i(i~(ie (le sepl cent cin- (pianlenieiulu'es, ouvrit ses séances. Une foule iinuiciise enconilirail les abords de sou pal, lis. On élail curieux )ir (l'siioiiveauv rcpréhcnlaiil-, les uns ih'jà connus de nom, mais la plupart

ciilièrcmciit incoiiiius Uans la carrière Dailemenlairc.

Les opinions du plus grand nombre n étaient, toutefois.

LOUIS-NAPOIÉON.

un mystère pour personne. Quoique tous, à la veille des éleclions, ils cussenl publié les professions de foi les plus déniocraliijues, on sav;iil qu'ils apparleiiiiient, en général, aux anciens partis monarchiques. Ne voulant pas afficher ouvertement leurs véritables sym|Tatbies, ils s'enveloppaient dans une dénomination commune : te parti de Vonhe; ce qui devait indii|ncr d'abord que ceux qui ne pensaient pas comme eux étaient des gens de désordre. Et pourtant, dès la seconde séance, la ni.tjorité; entraînée par la gauche, ou cédant aux exigences de la situation, acclama, contrairement à ses eonviciions, la nouvelle forme de gouvernement, en poussant le cri de Vive la République: avec une chaleur qui aurait pu sembler de l'enthousiasme.

Le lendemain, la droite, honteuse d'un acte que les journaux de son parti lui reprochaient comme une lâcheté, crut s'en venger en accablant la gauche de menaces, d'injures, de récriminations. La séance fut si orageuse, que jamais, dans ses plus mauvais jours, la Constituante n'avait offert pareil spectacle. Le président fut obligé de se couvrir, et le maréchal Bugeaud ne réussit à calmer la teuqiète qu'en lançant du haut de la tribune cette sentence pleine do sagesse ; Les majorités sont tenues ii plus de modération que les minorités.

En observant les éléments qui compos.iient cette Assemblée tumultueuse, le prince Président, agii-sant comme toujours dans un esprit de conciliation, jugea convenable de modifier son ministère; c'était encore le cabinet Barrot du 20 décembre, sauf les modifications que nous avons déjà indiquées. Cette fois, M Léon Faucher, qui s'était montré un peu cassant à la fin de la Consiituanie, fut remplacé à l'inlérieur par M. Dufanre, ancien ministre du général Cavaignac, honnête homme, démocrate modéré, orateur biihilc; MM. Lanjuinais, centie droit, et de TocqueviUe, centre gauche, succédèrent à .M. Buffet, à l'agriculture et au commerce, et à M. Drouin de Lhuys, aux affaires étrangères.

Après la vérification des pouvoirs et la constitution du bureau, où nous retrouvons, assis au fauteuil de la présidence, M. Dupin aîné, le président ordinaire de la Cliandire des députés sous la monarchie, le Président de la Bépublique envoie un message dans lequel il expose l'état général des affaires du pays.

Ce message, où la situation de la France était fidèlement exposée, ne dissimulait aucun des engagements pris. Louis-Napoléon y déclarait avec nue égale franchise ce qu'il avait fait, ce qu'il aurait voulu faire et ce qu'il se promettait de faire ; ce manifeste, clair, net, précis, qui aimonçait des intentions conformes aux vues de l'Assemblée, parut concilier au prince Président une sorte de majorité.

Celle majorité se déclara hautement en donnant un vote approbatifau gouvernement pour sa conduite dans -les affaires de Rome. Provoqué par les interpellations de la gauche, où siégeaient les républicains radicaux ou rouges, comme on les appelait, qui parlaient de mettre le Président de la République et ses ministres en accusation, pour avoir attaqué la République romaine, ce vole eut pour effet de soulever les colères des représentants montagnards. C'étaient, comme on le sait sans doute, ceux qui occupaient les bancs élevés de l'extrême gauche. Ils firent même la folie de recourir à l'insurrection. Mais les Parisiens ne réponilirent point à leur appel. A Pexceplion de quelques apprentis et d'une poignée de malheureux ouvriers, qui, pour la plupart, n'avaient pas d'armes, chacun resta chez soi; ou, si des gardes nationaux sortirent, ce fut pour se ranger sous

les drapeaux de l'ordre; deux ou trois barricades furent aussitôt renversées qu'élevées; les chefs du mouvement, Ledru-Rollin, Considérant, etc., qui s'étaient réunis an Conservatoire des Arts-et-Méiiers pour y organiser un gouvernement insurrectionnel, furent bientôt réduits à s'échapper par une fenêtre. Us passèrent en Angleterre, pendant que leurs complices ou les pauvres diables qu'ils avaient égarés restèrent exposés à la vindicte des lois.

Telle fut la déplorable journée du 13 juin 1849, où le général Chaagarnier, qui avait dans ses mains tous les pouvoirs militaires, gagna, ii peu de frais, une épée d'honneur que les partis monarchiques s'empressèrent de lui offrir.

L'Assemblée, profitant de l'occasion pour suivre les tendances de sa nature, s'établit en permanence, mit Paris en état de siège, donna toutes les autorisations demandées pour arrêter ei poursuivre ceux de ses membres qui pouvaient être inculpés dans l'écbauffourée du 13 juin, suspendit le droit de réunion, interdit le colportage des journaux, rapporta plusieurs décrets du gouvernement provisoire, et commença à restreindre, autant qu'elle le put, la liberté, sous prétexte d'obvier à ses abus. Le gouvernement, de son côté, avait pris, comme il devait le faire, les mesures les plus énergiques. Sa vigilance et sa fermeté comprimèrent le désordre partout où il menaçait d'éclater.

Le Président de la République, afin de ranimer la confiance dans les départements, fit, dès le commencement de juillet, des visites dans différentes villes. A Chartres, il va inaugurer le chemin de 1er; à Amiens, ville essentiellement légitimiste, il recueille les hommages les plus sympathiques de la population ; à Ham, il va proclamer, dans un toast, l'aveu honorable de deux erreurs de sa jeunesse; à Tours, à Naines, à Sanniur, à Angers, où l'appelle l'inauguration d'un clieniin de fer, il prononce de ces mots heureux qui sont des gages de paix cl de prospérité. « Sous tous les régimes, dit-il, il y aura, je le sais, des oppresseurs et des opprimés. Mais, («lit que je serai président de la République, il n'y aura pas départi opprimé. »

A Sanmur, il trouve l'occasion d'exalter cet esprit militaire qui, dans, les temps de crise, dit-il, est la sauvegarde de la patrie.

A Tours, il repousse l'idée d'un coup d'Etat : « — Nous ne sommes pas dans des conditions qui néccssiienl de si héroïques remèdes. ii

A Elbeuf, il répond à un ouvrier : « — Vous ne vous trompez pas en pensant que ma sollicitude est acquise à la classe ouvrière; mes efforts auront toujours pour objet d'améliorer sa poiition. «

Rouen, le Havre, Epernay,Sens, reçoivent également sa visite ; partout il éveille de vives synipathies en appropriant ses paroles aux diverses localités avec ce tact exquis et cette variété do foriuesqui sont l'apanage des hommes supérieurs.

Ces voyages, qui se continuent en août et septembre, justifient auprès des populations que Louis-Napoléon visite, l'enthousiasme qui a présidé à son éleciion. Ses qualités aiiTiables, sagénérosiié, la pureté de ses inten-, lions, en éclatant aux yeux de la foule, doublent les espérances que son nom avait fait naître cl lui concilient tous les cœurs. D'autres occasions lui ouvrent d'auires tribunes où il aime à se poser comme chef de l'Etat et d'où il parle à la France un langage net, concis et toujours rassurant. Tel est son discours au banquet donné par les exposants de l'industrie nationale ; ce banquet

LOUIS-NÀPOLEON.

le met en rapport avec les principaux représentants de l'industrie française, l'uis, il se rapproche des artistes en se chargeant lui-même de leur distribuer les récompenses qu'ils ont méritées à l'exposition de cette année. Une autre fois il se mêle à la magistrature en présidant la cérémonie d'institution qui consacre de nouveau le principe d'inamovibilité des juges, principe que le gouvernement provisoire avait cru pouvoir méconnaître.

Cependant, le choléra qui se maintenait dans la capitale, décimait l'Assemblée législative connue il avait décimé la Constituante. Le maréchal Bugeaud, entre autres, meurt victime du fléau. Les honorables représentants effrayés prorogent leurs séances du H août au I" octobre.

A sa rentrée, l'Assemblée approuve, à une majorité de 500 voix, la marche du gouvernement dans les affaires d'Italie ; c'était toujours les provocations de la gauche qui motivaient ces voles d'approbation. Plus ce côté de l'Assemblée se montrait agressif et menaçant, plus les autres partis sentaient le besoin de se fortifier par l'union.

La session s'annonçait donc sous des auspices favorables; lors(iuc le 51 octobre (1859), un message du prince Président insinua qu'il existait des tiraillements au sein du ministère, et proclama un changement de politique dont un nouveau cabinet allait être l'expression.

(I Pour raffermir la liépublique menacée de tant de côtés par l'anarchie, dit l'auteur du message, pour ramener l'ordre plus eflicaccmciit ((u'il ne l'a été jusqu'à cejour, pour maintenir à l'extérieurlenonide la Fiance à la hauteur de sa renommée, il faut des hommes (pii, animés d'un senliment patrioti(ine, comprennent la | nécessité d'une direction unique et ferme et d'une politique nettement foiinuléc, ([ui ne compromelteut le pouvoir par aucune irrésolution, qui soient aussi préoccupés de ma propre responsabilité que de la leur, et de l'action que de la parole...

« Tout un système a triomphé au 10 décembre, car le nom de Napoléon est à lui seul tout un progrannne : il veut dire, à lintérieur, ordre, autorité, religion, bienêtre du i>euple; à l'extérieur, dignité nationale. C'est celtepolilique, inaugurée par mon élection, que je veux faire triompher avec l'appui de l'Assemblée et celui du peuple... ))

Ce manifeste, par lequel le prince Président annonçait la volonté d'être le directeur suprême de sa politiciue, puisqu'il en avait la responsabilité, fut entendu avec une grande froideur. Les chefs des anciens partis parlementaires (pii se croyaient toujours indispensables, virent avec dépit s'évanouir leurs illusions. Cette foison les laissait de côté.

Voici quelle fut la composition du ministère :

f/iy[. Ferdinand- Barrot, à l'inlérieur; Achille Fould,

aux finances; Rotiher, à la juslice; de l'<mi(u, àl'ins- Iruction publique et aux cultes; leyénéral d'IIuutpoul, à la guerre; ZJumas, à l'agricidture et au commerce; Romain- Des fossés, à la marine; Bineau, aux travaux publics; le général Lahitte, aux affaires étrangères.

Ce ministère fut accueilli avec une sorte de répugnance, et, si on le toléra, il fut aisé de reniartpier que c'était parce que les divers partis de l'Assemblée voulaient encore mémtger le Président de la République, attendu qu'ils le regardaient tous comme un instrument.

En novembre 1850, eut lieu le procès de Versailles : la haute cour de justice frappa de la peine de la dépor-

tation ou de l'exil les principaux chefs de la dernière conjuration, celle du 15 juin. Dans ce procès, M. Baroche, qui portait la parole pour le ministère public, se signala au chef du pouvoir par son zèle et sa fermeté. Trente représentants de l'Assemblée législative furent condamnés. C'étaient généralement des membres de la gauche, connus pour l'exaltation de leurs idées, lisse posèrenten victimes de la réaction, et refusèrent toute espèce de défense.

Pour tempérer, sans doute, ce que ces condamnations avaient de rigoureux, le prince Président, toujours indulgent quand il peut se livrer aux instincts de sa nature, rend à la liberté et à leurs familles treize cent-quarante et un insurgés de juin 1848.

Cette mesure d'indulgence est fortement blâmée par les vieux partis; ils répugnent aux moyens de conciliation; ils voudraient voir le Président s'engager dans un système de compression à outrance contre les démocrates ; ils demandent une politique impitoyable, parce qu'ils savent qu'autant l'indulgence augmente la popularité du chef de l'Etat, autant la sévérité le désaffectionne.

Des élections se préparent. Il s'agit principalement de remplacer les trente députés que la haute cour de Versailles a frappés. Les noms de quehpics républicains ardents sortent de l'urne. C'en est assez pour faire rugir leurs adversaires, comme s'il n'était pas juste et utile que toutes les opinions fussent plus ou moins représentées dans les assemblées publi(pies. On les appc lait des anarchistes. Certes, s'il y avait de l'anarchie ([uelque part, c'était bien dans l'Assemblée, dont la majorité n'avait qu'un but : rendre la marche du gouvernement impossible, afin de ruiner, par le discrédit, les institutions républicaines et de démolir le Président de la République au profit d'une restauration royaliste.

Dans la circonstance actuelle le l'ait qui s'était produit valait-il tant de clamems ? Depuis l'ouverture de l'Assem. bléc législative soixante-douze représenlants avaient dû être rcnqilacés; sur ce ifcmbre quarante-six appartenaient à la gauche et vingt-six à la droite. Les réélections avaient donné vingt-cinq membres seulement à la gauche et quarante-sept à la droite. Ce résultat démontrait assez que la France avait moins de confiance dans les novateurs (pie dans les partisans des anciens principes de conservation. Il n'y avait donc pas de raison pour s'en prendre à la loi électorale ; et pourtant c'est cette loi ou plutôt c'est le suffrage universel que les monarchistes vont attaquer.

Une nouvelle élection faite à Paris, qui envoie à l'Assemblée l'écrivain Eugène Sue, de préférence à un petit conmierçant honorable sans doute, mais fort incoimu du peuple et que le soi-disant parti de l'ordre patronait, donne lieu à la levée de boucliers. Le ministère, où M. Baroche avait rcnqilacé M. Ferdinand Barrot, croit devoir faire une concession ;nix colrres de la majorité et propose la loi du 51 mai, destinée à restreindre le suffrage universel, en exigeant des électeurs un domicile de trois années. — « Cette loi, s'écrie M. de Lamartine, est un coup d'Etat par inlerprélatioii. — C'est une violation de la (Jonslitulion, ajoute le général Cavaignac. — ("est une mulilation du suffrage universel, continue M. Victor Hugo. — Personne, répond sournoisement M. Thiers, ne songe à attaquer le suffrage universel, à éloigner le peuple de l'urne éleclorale ; c'est la vile >nultitude que la loi veut écarter ; ce sont les mauvaises blouses, ces ouvriers nomades toujours dociles au mot d'ordre qu'ils vont preiuln' au cabaret. »

LOUIS-NiU'OLÉON.

„irtfiP!i].^iilfBa%

Lcsni.-iins s'ctreignireni, cl le prince dit : Messieurs, allons prendre un peu de repos, et que Dieu sauve la Franco! — pack 151.

A peine celte loi est-elle volée que le ministre des finances demande nn crédit supplémentaire ilc -2,400,000 fr. pour les dépenses extraordinaires du Président de la République. On sait que la cassette du chef de l'Etat est une source où viennent puiser toutes les infortunes. Rien de plus juste, par conséquent, que de lui allouer un fonds qui lui permette d'exercer largement la bienfaisance que son rang lui impose. Louis-Napoléon, dont la générosité Je cœur est si connue, devait espérer dans la circonstance un vote d'acclamation. Mais les monarchistes voudraient lui refuser les moyens d'accroître sa popidarité. — « C'est un commencement de liste civile, disent les uns; — C'est le prix de la loi inconstitutionnelle qu'il vient de nous accorder, ajoutent les auires. n La gauche se montre, en quelque sorte, moins malveil-

lanle que la droite : — « Si vous voulez doimer, dit M. Mathieu (de la Drôme), ne marchandez pas: si vous voulez refuser, n'humiliez pas; la dignité du pouvoir y perdrait et vous n'y gagneriez rien. » La loi passa, mais à une niajorilé de quarante-six voix seulement. Un comprend dès lors que les instincts hostiles comprimés dans le sein de l'Assemblée par la prudence et la modération du Président ne tarderont pas à éclater.

L'Assemblée, au reste, était jugée très-sévèrement par le peuple, on la regardait comme un assemblage de chouans et de jésuites, et l'on supputait avec malice; la besogne que chaque député faisaitpour ses 2;i francs par jour. On l'accusait d'impuissance, quoiqu'elle se montrât fort active à légiférer, car du 28 mai 18i9 au mois de juin 1850, c'est-à-dire dans l'espace d'une an-

née, elle avait eonvciti en lois trois ceiit-dix-sept projets ou propositions sans eonipler les luis i|u'elle avait disculées et rejelées. Celles (pii l'avaleiil piiiicipalenient occupée élaieiil les lois contre la presse, les lois sur l'expédition de Rome, la loi contre les clubs, celle de l'instruction publicpie, la loi orgaiiiquedelélat de siège, le budget de 1850, les lois relatives aux affaires de la Plata, celle de la déportation, les lois sur les insliiuteurs coniniun;iux, sur l'avancement dans les fonciious publirpies, sur la réforme électorale, sur le cauiionnenient et le timbre des journaux. Les lois de compression, comme on le voit, n'oni pas manipié; elle a pourtant voté aussila loi Granmionl contre les mauvais traitements infligés aux animaux, cl, avant de se proroger, elle volera, en partie, le budget de IHSI.

Enlin, l'Assemblée se proroge du H août au \i novembre, après avoir iioninié une commission de surveillance composée de vingl-cin(| liommes, qui, si l'on en excepte doux on trois, sont noioiremeiil bostiles à l'Elysée. Celaient des légitimistes on des orléanistes déclarés.

CIIAIMÏIIR III.

La revue île Salory. ~ Voyages de 1851). — Banquet de l'nôtcl de Ville. — Lu comiiiiaiiiaii do pcrm.iiiGncc. — Quoition de la révision, — Ilum(uot du prfcideiit de l'AsBoinblôc. — Le général Channarnii'r. — Ministère du 10 jnnvier — Il e(t renversé. — Lo l'ubin'H df^s .ilHiIrea. — Le ci'c'illt rcl'usé. — Cabinet de la I'évi^inll. — l)i.^Ollurs de IJijon. •— L'obéissance passive. — La révision cl li loi du 31 mai. — La lévision esl repoussée. — Louis-Napoléon désimit- il conserver lo pouvoir?— Minislcrode l'abingalion ou du 20 ncloltro.— Proposition des ([ueslGin's, — La loi du 51 m.n net rn;iinlcnue, — M. de Maupas. — Situation do rAssendiléc. — Lnci';;ie du ministre de la guerre. — Discours du l'iésident de la Uépublique aux exposants do Londres. — l'.leclions du 31) novembre. — Le coup d'Blnt. — Uésumé chronologique dos

ans le courant du 18'i0, comme en 18ii), Louis-Napoléon avait saisi une foule d'occasions de s'approcber du peuple et d'exposer bâillement SCS vues d'amélinralion et de progrès. Ncnis ne |):irlons pas des revues mililaires (pii le nu'tlaiejii sans cesse en contact avec dont il était l'idole, et (pii, dans leur enjoigniicnt (picbiucfois aux cris de Vive .Napoli'on! vive le l'ré.-idenl! le cri fort peu constiuilionnel de Viir l'Empereur! C'est ce (pii arriva nolamnienl pendant la revue célèbre de Salory près Versailles, à la suile de bnpielle il (il donner des rafraicbissemenis aux soldats, et on lui rcprocba celle généreuse allcnlion comme un crime. Il entreprit une série de voyages en Picardie, en Alsace, en Cbampagne, en Normandie, en Bourgogne, à Lyon mém(\ cl dans tnules ces contrées, où les niopics socialistes s'élaieni fort répandues, les syinpaibies qu'éveillèrent la vue et les paroles du neveu de l'Empereur, alors l'élu du peuple, raniencrenl complètement les esprits à des senliments d'ordre Cl de confiiince que rien n'y put plus aliérer.

Le juin- anniversaire du 10 décembre, il assiste à un baïupiel à rilùle! de Ville, et laisse tomber des liautenrs

les S<dd;lh Ibonsiasm

de ce palais du peuple de Paris, connue il appelle cet édilice, nu discours ipi'il émaille des mois les plus rassurants cl des plus brillantes promesses : « — Le calme est revenu dans les esprits; les dangers ont disparu; on com|iie sur l'avenir, parce qu'on sait que si des modiliialioMS doivent avoir lien, elles s'aecoinpliront sans troiddes... .Mettons tous nos efforts à embellir celle graiide cilé, à améliorer le sort de ses habitants.... Ouvrons des rues nouvelles, assainissons les quartiers populeux qui man(|uent d'air et de jour... »

Ces voeux, en ce qui concerne Paris, avaient déjà commencé à se réaliser : une loi, proposée par les ministres de Louis-Napoléon, avait prescrit le déblayeinenl complet de la place du Carrousel et la coniiimalion de la rue de Rivoli; une OUlre loi, toute dans l'inlérêt des classes (jauvres, avait ordoinié l'assainissement des logements insalubres.

Pendant que le prince Président se popularisait ainsi dans le peuple et dans l'armée, la conmiission de permanence ne restait pas inaclive, du moins en apparence. Elle se réunissait fréipicmmcnl, niais gardait un profond silence sur ses travaux. Elle inlriguait sourdement, voilà le fait, et laissait à la presse hostile le soin de counnenter, de médire, de calomnier, d'agiter les espriis. en présenlnni ini coup d'Elal comme lonjours suspendu sur l'Assemblée et sur la France.

L'Assemblée ayant repris ses séances lo 11 novembre, M. Itaroche, l'un des minisires, lui donna lecture dn message annuel du président de la République, contenant l'exposé général des affaires. Après avoir fait le tableau conqilcl de la situation, l'auguste anleiu' de ce rapport dit un mot de la question qui occup;iii le plus les ( sprils. « — Les conseils généraux ont en grand nombre émis le vu:u de la révision de la Consiiluiion. Ce voeu ne s'adresse qu'au pouvoir législatif. (Juant à moi, élu du pcn|)|e, ne relovant que de lui, je me conl'ornierai toujours à ses volontés légalement exprimées.

« ... Si, dans celle session, vous volez la révision, une Consliluanlc viendra refaire nos lois fondaincnlales cl régler lu sort du pouvoir exéeulif. Si vous ne la volez jias, le |)euple, en 1852, manifeslera s(deiiiiellemenl l'expression de sa volonté nonvel'c. Mjis, (pielles ijiie puissent ôlrc les bolulions de l'avenir, enlendonsnous, aliii que ce ne soil jamais la passion, la surprise on la violence, qui décident dn sort d'une grande nation. »

Cependant le prince Président conlinnait de saisir loiiles les occasions de témoigner de son désir de la paix et de ses seniimenis de concilialion. Le 18 décembre, il accepte un banquet que lui offre le président de l'Assemblée à l'occasion de l'^inniversaire de son éleclion. Dans celle cireoiist.nice, il exprime le regret de voir l'Assemblée, tpii s'élait unie à lui dans la icmpèle, s'en éloigner lors(|iie le calme esl rébibli. « Le repos dont jouit la France, dit-il, a donc aussi son danger; les périls réunissent, la sécuriié divise. Le bien ne peiil-il se produire sans porter en soi un germe de dissidnlion '.' Rien ne serait plus digue des pouvoirs publics que de donner l'exemple du contraire. « El il boit à la concorde des pouvoirs publics ! à l'Assemblée nationale! à son honorable président!

A celle époipie, le général Cbangarnier, qui avait été investi, comme nous l'avons vu, d'un double commandement militaire, était devenu, en réalité, un troisième pouvoir dans l'Etal. Cédant aux cajoleries des légitimislos, dont il partageait d'ailleurs les opinions, il se liosail, non comme le bras du Président, mais comme

LOUIS-NÂPOLÉÛN.

son surveillant. Celle siluaiion équivoque ne pouvait p;is durer. La m.njorilé, qui s'apen.oil que la posilion de son général est menacée, s'en [irend aux ininisU'cs. Devant l'aililude de l'Assemblée, le cabinet se retire.

Le 10 janvier, les noms des nouveaux ministres paraissent au Moniteur; re sont MM. Dronin de Lliuys, Regnault de Saiul-Jean-d'Angely, Ducos, Magne, Donjean. MM. de Parieu, Fould et Barociie sont conservés. Suit un décret qui destitue le général Changarnier. A celle nouvelle, tous les chefs de parlis s'émeuvent; l'agilaiion de l'Assemblée est à son comble. Elle nomme une espèce de commission de salut public, qui lui fait un rapport sur la siluaiion, el propose de déclarer que le nouveau ministère n'a pas la confiance de l'Assemblée. La droite momirebique s'unissant à la gaucbe républicaine, eetle déclaration est volée, les minislres se retirent aussitôt, et le clief du pouvoir exécutif clioisit un aulrc cabinet, qu'il appelle cabinet d'affaires, et qui est ainsi composé : Mi)l. lirenicr aux affaires étrangères, Charles Giraud à l'iiistruction publi(|ue, Magne aux travaux publics, Randon à la guerre, Royer à la justice, Schneider à l'agricullure el au commerce, Vaillant à la marine, Va'isse à l'intérieur.

Ces nominaiions furent accueillies avec froideur, et lorsque, quelques jours après, les ministres osèrent demander un crédit de 4,^00,000 pour les dépenses exiraordinaires du Président de la République, la coidilion des exlrémités s'élant reformée, le crédit fut repoussé. Ce résultat, bien que prévu, fut désapprouvé par les bommes sages. Le peuple, toulefois, ne s'en émeut point; il attend patiemment son beure. Seulement les esprits s'échauffaient, et de sourdes menaces fafsaient redouter de loin aux honmies modérés et honnêtes la terrible échéance de l8o2.

Ce qui préoccupait le plus l'atlenlion publique, c'était la question de réviser la Consiiluiion. L'article qui interdisait la réélection innnédiale du Président de la République devait surtout être' modifié. Des milliers de péiiiions étaient envoyées chaque jour à l'AssemblLC pour demander celte révision, et spécialement la conlimiaiion des pouvoirs du prince Louis-Napoléon. Le moment de procéder légalement à celte opération allait arriver. I.e minislère ne paraissant pas assez fort, assez sûr d'une majorité pour affronter les débats de cette question imporlanle, le Président, à la date du 10 avril, aimonça un nouveau cabinei, dont voici la coniposilion : MM. Baroche, affaires étrangères; Rouher, justice; Fould, finances; Léon Faucher, intérieur: Buffet, agricullure, commerce; Chassetoup-Lauhat, marine; dcCrouseilhes, instruction, culles; Randon, guerre; Magne, travaux publics.

On avait lieu d'espérer que ce cabinet rallierait une bonne majorité. En effet, l'Assemblée parut l'aecueillir avec faveur, mais les déelamalions de la tribune cl la polémique violente des jom'uaux tendaient toujours à déconsidérer le pouvoir et à dissoudre l'aiilorilé du Président de la Républicpie. Heureusement, Louis-Napoléon avail aussi ses tribunes, du haut desquelles il savait parler aux populations le langage de Ki raison et de la vérité. A celle époque de sa carrière présidentielle, louies ses paroles élaienl recueillies, commentées, épluchées, pour ainsi dire, avec une aliention souvent malveillante. Ces disjjositions hostiles ne le dé' lournaienl point de sa ligne de franchise.

A Dijon, par escmple, le l''- juin 1851, à l'occasion de l'inauguration du chemin de fer, il. prononce un discours dans lequel il se plaint ouverlemeul de l'Assem-

blée législative : — « Si mon gouvernemeni, dit-il, n'a pas pu réaliser toutes les amélioralions qu'il avait en vue, il faut s'en prendre aux manœuvres des factions qui paralysent la bontie volonté des Assemblées comme celle des gouvernenicnls les plus dévoues au bien public... »

C'eslla version officielle, car le prince avait dit : — « La faute en est à l'assemblée nationale, en qui j'ai toujours trouvé aide et bon vouloir pour les lois de compression, mais dont le concours m'a constamment manqué pour celles d'amélioration et de progrès. » Il n'élait guère possible de (bigeller plus vigoureusement celte Assemblée anarchique et impuissante, qui était si loin, en ce momenl, de représeiuer l'opinion réelle du pays.

A Beauvais, le 6 juillet, où l'appelle l'inauguration de la statue de Jeanne Hachette, le prince Président laisse tomber ces paroles comme une prédiction de bon augure. — « Il est encoufageanl de penser (pie, dans les dangers extrêmes, la l'rovidencc réserve souvent k u."* SEUL d'être l'instrumciU du salut de tous. »

Les partis qui divisaient l'Assemblée nationale voyaient toujours avec dépit l'accroissement de popularité que le Présidenidc la République rapportait de ses voyages. Le discours de Dijon, celle fois, causa une émotion et uuméconteiUemenl bien plus marqués. Les ministres se retranchent derrière le lexie du Moniteur, maison n'en persiste pas moins à regarder cel incident comme un premier pas vers le coup d'Elat, dont on parlait sans cesse. Celte grande mesure ne pouvant s'accomplir sans l'appui de l'armée, on discutait la quesiion de savoir jusiin'à quel point devait aller l'obéissance passive prescrite par la Constitution. M. Cbarras, qui siégeait à gauche, soutenait, avec legénéral Foy, que, si l'obéissance du soldat doit èlre entière en fiice de l'ennemi étranger, elle ne doit plus être que conditionnelle lorsqu'on lui demande de tourner ses armes contre ses conciioyens. Celle théorie, qui serait si favorable au désordre, qui iiepcrnietlrailjamaisla répression de l'émeulc, M. le général Randon, minisire de la guerre la repousse avec énergie : — « Quand il s'agit d'obéissance à ses chefs, s'écrie-t-il, le soldat n'a autre chose à faire que de suivre aveuglément la direction qui lui est donnée. »

Cependant la France, balloliée par les factions ipii s'agitaient dans son sein, demandait à grands cris la révision de la Constitution. Arriva enfin le jour de se prononcer sur cette grave question ; mais les partis dans la Cliambre étaient résolus à la refuser : pour la droilc royaliste, la révision eût été un achemincraenl À la réélection immédiate de Louis-Napoléon ; ce qu'elle n'entendait pas, elle qui appelait de tousses vœux l'anarchie, dans l'espérance d'en voir sortir la restaur.itioii (pi'elle rêvait. La gauche, démocratique ou socialiste, n'avait pas rinleniion de s'opposer aux vœux du peuple. Le travail d'une nouvelle Constituante pouvait dailleiirs modifier la Constitution dans le sens des principes ipi'elle soutenait; mais elle demandait que, préalablement, la loi du 31 mai 1830, qui restrcignail le suffrage universel en frappant d'incapacité électorale pins d'un tiers des citoyens , fût rapportée. Louis-Napoléon, à qui, en définitive, cette élimination enlevait plus d'amis que d'adversaires, désirait l'abrogation de la malheureuse loi, (pi'un de ses plus chauds partisans avail le premier appelée lamachine laplus infernale pour allumer sur tous les points de la France la guerre civile. Mais la majorité, injustement obstinée, ayant refusé celle satisfaciiou à la gauche, celle-ci s'unit à l'extrême droite

us

LOUIS-NAPOLÉON

pour repousser la révision. La Consiilutiou exigeait que la proposition fût appuyée par les trois quaris des votants. Or, sept cent viugi-qualre représentants prirent partàce vole solennel. La majorité conslitutionnelleélait donc de 543; mais il n'y eut pour la révision que 440 voix ; ainsi la proposition ne lut pas adoptée.

Après celle décision, l'Asseniblée, perdue dan» l'opinion publique, se traîna encore jusqu'au 10 août, jour qu'elle avaii fixé pour sa prorogation ; puis elle se sépara dans une inipalience de repos que le pays partageait bien avec elle.

Louis-Napoléon, nous ne songeons pas aie nier, désirait conserver le pouvoir. Plusieurs raisons très-plausiblesexpliquaient et, suivant nous, justifiaient son ambition. Le nombre, jnsqu'alois inusité, de cinq millions et demi de suffrages, qu'il avait obtenus lors de son élection, lui offrait la mesure delà confiance que le peuple avait mise en son nom et en sa personne. Or, ilélait certain que celle conliance, loin de s'être affaiblie, avait dû se fortifier. Ses efforts pour calmer les passions, concilier les partis, maintenir l'ordre public, rendre la prospérité aux affaires, élever la France au rang qu'elle doit occuper, lui donnait la conviclion de n'avoir point démérilé du pays. 11 désirait donc «pie le pays fût consulté à son égard, et surtout que lepciqilc tout entier pût se prononcer librement sans que rien enlravàt l'expression de sa volonté souveraine.

Un autre motif, non moins puissant, enirelenait le prince dans celte grande et salutaire pensée. Lu regardant autour de lui, il ne voyait réellement, et loule vanité à part, que lui seul de possible pour l'élcclion de 1852. Les partis monarchiques, et nolammeul les légitimistes, songeaient bien au général Chaugaruier, en se berçant dans l'espoir de trouver en lui un nouveau Monk , un instrument pour la reslauralion d'Henri V. C'était dans cette vue qu'ils le caressaient. On convenait bien loutefois que le cher généial n'obtiendrait pas la majorité légale, la moitié plus un des suffrages exprimés et au moins deux millions de suffrages ; mais on coniplait, si Louis-Napoléon était exclu, qu'aucun nom ne réunirait ces deux conditions, et dans ce cas l'éleciion devant être faite par l'Assemblée nationale, la majorité se serait nalurellement prononcée pour son candidat : ainsi le Président serait sorti d'une intrigue pai'lcinenlaire, au lieu d'être le produit direct et inconliMé de l'éleciion populaire. Représentant d'une minorité odieuse aux masses, quelle force eût-il re(;ue de son origine pour dominer la terrible opiiosition qui se serait dressée contre lui? Il n'aurait pu trouver de salut que dans la dictature. Or, la dictature, qu'on peut excuser quehpiefois quand elle est incontestablement une mesure de salut public, ne serait plus qu'une révoltante lyranine, si elle n'avait pour but que de soulenir, au mépris des scnliments de la majorité du peuple, le pouvoir détesté d'un ambitieux vulgaire. Une guerre civile abominable et indélinimcnt prolongée serait imntanquablement née d'une telle situation.

Louis-Napoléon comprenait trop bien ces diflicnllés pour n'être pas décidé à consulter la nation à tout prix, il résolut, eu conséquence, de |)rovoquer lui-même l'abrogation de la loi du 31 mai cl le rétablissement du suffr.ige universel. Son ministère, dans lequel se trouvaient des membres, entre autres MM. Baroclie et Léon rauclier, qui avaient présenté ou soutenu celle loi fatale, n'ayant pas voulu suivre le prince Président dans sa nouvelle lenlalivc de conciliation, un autre cabinet le remplaça le 26 octobre. Ce cabinet était composé de

MM. Tiirgot, de Casablanca, Blondel, le général de Sainl-Arnauld, Giraud, de Thorigny, Uaviel, llippolyle Forioul, Lacrosse.

M. Blondel, noimné à son insu, n'acceptera pas, et son refus donnera lieu à un remaniement par suite duquel M. de Casablanca recevra le 23 novembre le portefeuille des finances.

L'Assemblée avait repris ses travaux le 4 novembre. Ce même jour le nouveau ministère lin présenta le message animel du Président de la République. Dans ce niainfeste, Louis-Napoléon insistait surtout sur la nécessité de rétablir le suffrage universel , et un projet de loi est présenté dans ce sens. Les trois questeurs, MM. Baze, le FI6, et de Panai, déposent, de leur côté, mie proposition tendant à investir eu quelque sorte le président de l'Assemblée du commandement de l'armée de Paris, en la mettant à son entière disposition.

C'était une véritable déclaration de guerre. Louis- Napoléon, pressentit, dès lors, qu'il allait être bientôt forcé de prendre un parti décisif. Dans la prévision des événements, de nouvelles forces militaires furent appelées à Paris, et le Président de la République, en haranguant, le 9 novembre, les officiers de ces régiments, ne dissimula pas qu'au besoin il compterait sur leur dévouement.

L'Assemblée, qui avait nonnné une commission entièrement hostile an projet d'abrogation de la loi du 31 mai, entend le rapport également opposé de M. Daru, et enlin, après une discussion véritablement solennelle, une in:'.jorité de 6 voix, 235 contre 517, vote le maintien de la loi du 31 mai. C'est de l'avcugleinenl, mais les partis montrent-ils jamais antre chose? C'est aussi pour eux (pie le psalmisle a dit : Aures hahent, et non audient; oeulos hahent, etnonx'idehinit.

Ce résultat ne laissait plus de donle sur les pl.ms ultérieurs de la faction monarchique. La conspiration était flagrante; elle songeait à renverser le Président, à en finir avec la République en s'cniparant de la dictaliire Louis-Napoléon dut se mettre en garde contre ces projets. 11 commença par appeler;» la préfecture do police de Paris le préfet de la Haute-Garonne, M. de Maupas.

Le rôle que ce personnage va bienlAt jouer nous oblige à dire un mol de son caractère et de ses anlécédents.

Issu d'une famille ancienne, riche et honorable de Bar-sur-Aube, petite ville de l'ancienne Champagne, M. de Maupas, né à la fin de 1818, était âgé de Irenletrois ans lorsqu'il fut appelé à la |U'éfccturc de police. Il pouvait dire comme le (^id :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, La valeur n'attend pas le nombre des années.

Après avoir f;iil de fortes études de droit que son intelligence nalurelle et son aptitude au travail avaient rendues éminemment fructueuses, M. de Maupas, sous la royauté de Juillel, avait été attaché de bonne heure au ministère de l'inlérieur. Sa caiiacité le fil bientôt remarcpier, et, en 1846, Louis-Philippe le iionnua souspréfet d'Uzès (Gard); puis, en 1847, sous-préfet dr Beainie (Côte-d'Or). 11 occupait ce dernier poste lorsque la Révolution de fc-vrier éclata. Destitué par la République de 1848, il rentra aux affaires après l'élection du 10 décembre. Louis-Napoléon, dont il ^'était déclaré l'aduiiralenr et le partisan dévoué, lui donna dès les premiers jours de 1849 la sous-prérecliire de Bonlogiie-siir-Mer, d'où il passa à la préfecture de Moulins (Allier), et peu de

LOUIS-NAPOLÉON

temps après à celle de Toulouse. Il adminislrail donc le dép:irleinenl de la llimle-Garonne, où il se signalait par son zèle à coinballre les idées anarcliiqucs, lorsqu'il fut appelé, par la confiance du chef de l'Eial, à prendre 'en main l'administration de la police de la capitale. Dans les circonstances oui on se trouvait, ces fonctions étaient fort importantes. M. de Maupas, dont la tète blonde et le regard doux sembkraient annoncer une âme calme et froide, cache sous cette pliysionomie séduisante, sous les formes les (ilus polies, une volonté ferme, une activité incroyable.

Un fait fera juger tout à la fois de son activité et de sa facilité dans le travail. Lors de son ariivée à la préfecture de police, il apprend que le budget de son adminislralion doit se disculcr, au bout de deux jours, dans une séance du conseil municipal de la Seine, el qu'il sera tenu d'aller en justifier les détails. On comprend combien sont nécessairement nombreux les articles d'une administration qui embrasse non-seulement la surveillance ostensible delà capitale et de la banlieue, mais encore la police secrète, toutes les prisons, etc. Le conseil municipal lui fait proposer d'ajourner la discussion : « — C'est inutile, répond le nouveau préfet, je serai prêt. >< La veille de la séance, il s'enferme avec le chef du cabinet, passe la nuit à étudier le budget en question, et le lendemain il va eu discuter les chiffres el en soutenir les diverses parties avec l'intelligence et l'aplomb qu'aurait pu déployer un fonctionnaire habitué, par dix années de pratique, à traiter ces matières.

L'installation à Paris de ce personnage distingué fut regardée généralement comme le prélude d'un acte d'énergie. On supposait de l'anibition à l'ancien préfet de la Haute-Garonne, et on le savait déterminé à soutenir une politique de force, et à seconder toutes les mesures que le Président de la République croirait devoir pren. drc pour le salut de la patrie.

L'Assemblée était tombée au dernier degré de la déconsidération, j'allais presque dire du mépris. Sans appui dans l'opinion publique, elle continuait ses petites intrigues, en feignant de ne pas voir (pi'elle se couvrait de ridicule. Le 17 novembre elle fait une reculade en rejetant, sous prétexte de surabondance, la fameuse proposition des questeurs, dite la proposition Baze, dont nous avons parlé ci-dessus; et aussitôt elle tire de ses cartons et entreprend de discuter le projet de loi sur la responsabilité du Président de la République, en y introduisant des articles qui attestent les intentions les plus malveillantes.

Le ministre de la guerre, le brave général Leroy de Saint-Arnaud, répond à ces misérables menées en faisant arracher dans les casernes les vieilles consignes de la Constituante, concernant les réquisitions directes du président de l'Assemblée nationale, et il vient intrépidement déclarer à la tribune qu'il a donné lui-même l'ordre de celte lacération, afin que jamais un douie, une hésitation, ne puis-ent arrêter un soldat daus l'accomplissement de ses devoirs militaires. De furieuses vociférations s'élèvent de toutes parts; on demande la mise en accusation immédiate du ministre; on menace de l'arrêter sur-le-ch;imi). Mais l'Assemblée recule encore, et l'audacieux général descend tranquillement de la triLiunc au milieu du tumulle, et se rend aux Tuileries, d'où il fait parvenir à tous les généraux la défense la plus expresse d'obéir à toute réquisition qui émanerait de l'As scmbléak

Le prince Président, de sou côté, protesta, à sa ma

nière, contre les intrigues des partis. C'était le 2o novembre, à l'occasion des récompenses décernées aux fabricants français de l'exposition de Londres. Après avoir exprimé sa satisfaction de ce que l'industrie française avait produit des merveilles même au milieu des agitations révolutionnaires : « — En présence de ces résultais inespérés, ajouia-t-il, comme elle pourrait être grande, la République française, s'il lui était permis de vaquer à ses véritables affaires et de réformer ses instituiions, au lien d'être sans cesse troublée, d'un côté, parlestdc'cs démagogiques, et, de l'autre, par les hallucinntions monarehiques!.. »

On était donc dans l'attente d'un événement prochain et décisif. Pour frapper le coup, Louis-Napoléon n'attendait plus que l'achèvement des préparatifs. Depuis une dizaine de jours, il s'en occupait sérieusement avec M. de iilorny, l'un des membres de l' Assemblée, M. de Maiipas. préfet de police, et M. de Saint-Arnaud, ministre de la guerre. Tout se faisait dans le plus profond secret. Toutes les mesures à prendre avaient été concertées. Le général Magnan, dont nous avons admiré la fidélité à ses devoirs en 1840, et qui, depuis que la Révolution de février l'avait délié de son serment, s'était dévoué avec l'ardeur d'un vieux soldat de l'Empire, non moins aux principes de l'ordre qu'à la fortune du neveu de l'Empereur, venait d'êlre appelé au commandement général des troupes de Paris et de la première division militaire.

Cette nomination avait donné lieu de convoquer les électeurs de la Seine pour le remplacement du général sur les bancs de l'Assemblée. Le dimanche 30, l'élection se fit d'après les listes du suffrage restreint. Les partisans du suffrage universel s'abstinrent; mais la coalition des partis monarchiques n'en produisit pas moins une majorité suffisante à leur candidat. L'Elysée, comme les républicains, s'intéressait vivement à cetle élection; c'était la première fois que la loi du 31 mai fonctionnait; il eût été curieux de la voir échouer à sou début. Malheureusement, le résultat du scrutin ne donna pas entièrement cette satisfaction aux amis du sulfrage universel. Près de 50,000 voix orléanistes ou légitiniisies se réunirent sur la têie du candidat monarchique; il fut élu, mais il n'eut pas l'avantage de par;iitre à l'Assemblée qui l'avait patroné.

Le mardi, 2 décembre, ;i sept heures du matin, lorsque la clarté du jour permit aux habitants de Paris de distinguer les affiches qui s'étalaient sur les murailles, leur attention fut subitement attirée par la vue des proclamations suivantes :

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