L'HONNÊTE ABE
Lincoln ne fut jamais un élégant : mais il paraît qu'en ce temps-là il était des plus mal habillés, si mal
qu'il s'en apercevait lui-même. « Que voulez-vous? disait-il à ce sujet; moi, je préfère un bon livre à un beau vêtement. » Et en effet, pendant cet hiver, il ajouta quelques ouvrages à sa précieuse bibliothèque.
Au printemps de 1831 , Lincoln est engagé par un nommé Denton Offut , marchand meunier à New- Salem, pour un nouveau voyage à la Nouvelle-Orléans, moyennant 15 dollars ipar mois, prix extraordinaire pour le temps.
Son patron, n'ayant pas trouvé de bateau à acheter, charge Lincoln de lui en construire un. Le bateau terminé, Abraham se met en route et déploie dans le voyage des qualités telles que, pendant le retour même, il est engagé comme premier commis de la boutique et du moulin de son patron, sis au village de New- Salem.
Voilà donc le futur président de la république clerk de marchand, et bientôt le premier du pays. Il conquiert la confiance de tous et devient un arbitre sans appel.
« Abe l'a dit, » — plus rien à ajouter. Son opinion valait un jugement.
Il exerçait depuis trois mois cette nouvelle profession, lorsqu'un sieur Nelson Day, qui avait l'habitude de fréquenter la boutique, vint le voir, et le trouva un livre à la main .
« Toujours à lire, comme d'ordinaire! lui dit-il, et la grammaire encore !
— Oui ; je désirerais en connaître quelque chose. Je ne m'en suis pas occupé jusqu'à présent.
— Moi non plus ; mais je ne m'en porte pas plus mal. Comment pouvez-vous travailler ici, au milieu des acheteurs qui vous dérangent à chaque instant ?
— Franklin avait toujours un livre à la main; je fais somme lui, répondit Abe.
— Vous connaissez donc bien sa vie'?
— Certainement, depuis plusieurs années déjà; et, s'il n'avait pas fait précisément ce qui vous semble si extraordinaire, il eût toujours fabriqué des chandelles. »
Abraham ne quitta pas sa vieille grammaire sans la posséder sur le bout du doigt, et voilà comment, avec de la persévérance, sans autre maître que la volonté de savoir, il apprit à parler et à écrire correctement sa langue maternelle. Ajoutons que ce fut sans préjudice pour son patron, et que l'étude ne fit oublier à Lincoln ni ses devoirs de commis ni les intérêts de la boutique et du moulin de New-Salem.
GUERRE DU FAUCON-NOIR. — LINCOLN CAPITAINE, GEOMETRE, LÉGISLATEUR, AVOCAT.
Au printemps de 1832 éclata la guerre du Faucon- Noir (Black-Hawk), un des chefs indiens les plus redoutables. Le gouverneur de l'Illinois appela sous les
armes quatre régiments de volontaires. Des agences de recrutement furent ouvertes en différentes localités; mais, comme il n'y en avait point à Salem, Lincoln allait s'engager dans une ville voisine, lorsqu'on obtint l'autorisation de lever une compagnie entière dans le pays.
« Ce sera pour trente jours, disait-on.
— Trente mois, s'il le faut, » répondit Lincoln.
Et, par son ardeur patriotique, il enflamma et entraîna toute la jeunesse du pays, si bien qu'on le nomma capitaine.
La compagnie de New-Salem se rendit au camp de Beardstown, et de là marcha à la rencontre du Faucon-Noir.
Les trente jours expirés, on n'avait point encore vu l'ennemi. La compagnie fut dissoute à Ottawa, et, en vrais volontaires américains, la plupart des habitants de Salem rentrèrent chez eux, laissant la place à d'autres.
Appel est fait à une nouvelle levée ; Abraham s'engage comme simple soldat.
Trente jours encore se passent, et la guerre n'était pas finie. Le régiment avait fait son temps; il est renvoyé dans ses foyers comme le premier.
Lincoln s'engage une troisième fois et prend part à la bataille de Bad-Axe, qui termine la guerre par une éclatante victoire.
Il retourne alors à Salem, ayant perdu son cheval près de Janesville (Wisconsin), descend en canot la rivière des Rochers, jusqu'à Dixon, traverse à pied la
contrée jusqu'à Péoria, où il rencontre, sur la rivière de l'Illinois, un canal qui le mène à 40 milles de son domicile.
Sa rentrée à Salem fut joyeusement fêtée par ses nombreux amis.
A dater de cette campagne, les vieillards l'appelèrent encore Abe; mais les fameux volontaires du premier mois ne le nommaient plus que le Capitaine, tout fiers d'avoir servi sous un tel chef.
On songea alors à l'envoyer à la législature de l'État, quoiqu'il n'habitât le pays que depuis neuf mois et ne fût connu qu'à New-Salem, tandis que les autres candidats, hommes du reste fort distingués, étaient en réputation dans tout le comté. Il échoua, mais de la façon la plus honorable ; car il eut à New- Salem 277 suffrages sur 284 votants.
« Bon augure pour la prochaine élection, lui dirent ses amis.
— C'est fort bien, répliquait Lincoln; mais à la condition que je trouve, en attendant, de l'ouvrage par ici. »
Car il avait quitté son magasin pour guerroyer contre le Faucon-Noir, et il n'était pas homme à rester un pied en l'air et le nez au vent, dans l'attente d'une candidature.
« Eh bien! que comptez- vous faire? demanda quel*
qu'un. Au fait , pourquoi n'étudieriez-vous pas le droit? Vous pourriez devenir avocat.
— Vous riez ! Moi, devenir homme de loi, avocat ! Mais je songe à me faire forgeron ; j'ai de bons bras dont je suis sûr, et je doute fort de mon éloquence. »
Pendant que Lincoln était à la recherche d'une profession, il rencontra John Calhoun *, le célèbre jagitateur du Sud, un des chefs les plus ardents du parti esclavagiste.
« Donnez-vous à l'arpentage ! dit Calhoun.
1. Né en 1782 dans la Caroline du Sud, mort en 1850, Calhoun fut député au Congrès en 1810, ministre de la guerre de 1817 à 4825, vice-président des États-Unis de 1825 à 1833, ministre d'Etat en 1844, et enfin sénateur.
En 1848, la découverte des riches mines d'or de la Californie produisit aux Etats-Unis une telle agitation, qu'en peu de temps des milliers d'individus étaient en route pour cet Eldorado, par terre ou par mer, et que leur nombre fut bientôt suffisant pour constituer un Etat. Ils tinrent une Convention à Monterey, et le 1er septembre 1849 adoptèrent une Constitution, renfermant une clause pour l'exclusion de l'esclavage.
Le Sud menaça de scission et de guerre civile si l'esclavage était exclu de la Californie, et les ultra-esclavagistes, conduits par Calhoun, celui que vient de rencontrer Lincoln, demandaient non-seulement le rejet de la Californie de l'Union, mais exigeaient encore, entre autres concessions, un amendement à la Constitution destiné à équilibrer le pouvoir politique des Etats libres et des Etats à esclaves. Ce but paraissait pouvoir être atteint par la nomination de deux présidents, l'un des Etats libres, l'autre des Etats à esclaves, qui devaient approuver tous les actes avant que ces derniers devinssent des lois.
(Bigelow, Les États-Unis d'Amérique en 1863.)
— Je n'y connais rien.
— Apprenez.
— Gomment ?
— Facilement, si vous en avez besoin pour vivre. » Et voilà Lincoln arpenteur. M. Calhoun lui prête
Flins et Gilson, deux livres où il apprend la géométrie pratique, continuant ainsi l'étude des mathématiques, qu'il avait laissée à la règle de trois.
L'arrivée des émigrants qui cherchaient des terres donnait une grande importance à la profession d'arpenteur, la première qu'avait exercée Washington. Lincoln y apporta des aptitudes spéciales, et il la remplissait avec succès depuis plus d'un an, lorsqu'un événement inattendu vint changer sa position.
Dans l'été de 1834 avaient lieu de nouvelles élections à la législature de l'Illinois, et Lincoln ne fut pas oublié.
Il commençait à être connu de tout le comté
Soldat, il s'était engagé le premier et n'avait quitté que le dernier le champ de bataille.
Arpenteur, il avait rendu de grands services aux colons.
Dans les affaires, personne ne montrait plus de loyauté et d'intelligence, et ses vertus privées avaient fait l'admiration de tous ceux qui avaient fréquenté l'Honnête Abe.
Les élections eurent lieu par une belle journée d'août. Les votants étaient nombreux; et Lincoln, selon les prévisions de ses amis, fut nommé à une forte majorité. Ceux-ci, le soir, vinrent le féliciter. Il était d'usage de traiter ses partisans en pareille occurrence; mais Lincoln s'obstina à leur refuser du rhum et du whisky, et ne leur offrit que du thé et du café. Ils le raillèrent fort à ce propos, mais ne l'en estimèrent que davantage.
C'est pendant qu'il siégeait à la législature que Lincoln se résolut à étudier le droit.
Il se lia avec John T. Stuart, éminent jurisconsulte, l'un des hommes les plus distingués de l'Etat, qui, en judicieux observateur, pressentit le talent et l'avenir de son jeune collègue. Il lui conseilla d'étudier les lois, l'encouragea et lui ouvrit sa bibliothèque. Abraham réfléchit aux conseils de M. Stuart, dont il subit l'ascendant, et, peu de temps après la fin de la première session, il travailla pour devenir avocat.
De New-Salem, où il avait son bureau de géomètre, à Springfield, où se trouvait la bibliothèque de M. Stuart, on comptait 22 milles. Lincoln faisait à pied fréquemment ce voyage. Après une journée d'arpentage, il se mettait encore en route le soir pour aller chercher les livres nécessaires à ses études de droit. En six mois, il avait appris presque par cœur les Commentaires de Blackstone i, et il ne tarda point à être
1. Blackstone était un avocat de Londres qui ouvrit à Oxford, en 1753, un cours de droit civil et politique. Ses leçons, publiées sous le titre de Commentaires sur les lois d'Angle-
reçu avocat, honneur du reste assez facile en ce temps-là, et peut-être encore aujourd'hui.
On sait peu de chose sur sa carrière d'avocat, sinon qu'il ne voulait point se charger d'une cause à laquelle il ne croyait pas de droits, scrupuleux à ce point qu'on le vit un jour abandonner son client au moment de le défendre, parce que] l'avocat adverse venait de lui prouver avant l'audience qu'il avait très- certainement tort.
Comme orateur, il était plein d'entrain et d'une bonne humeur que rien ne pouvait altérer. Sa parole respirait la franchise et l'honnêteté, et l'esprit y abondait. Dans ses plaidoiries on trouvait de quoi penser et de quoi rire.
Il était bien à la barre le disciple de cet Ésope dont les fables avaient tant charmé son enfance ; il aimait à frapper l'esprit de ses auditeurs par des anecdotes et des apologues qui lui réussissaient mieux que les longs et pompeux discours familiers aux avocats américains.
terre, aussi estimées en Amérique qu'en Angleterre, ont devant les tribunaux de ces pays la même autorité que notre Pothier en France avant le Code civil.
Un jour, il avait pour adversaire un de ces hommes parlant sans cesse du respect qu'on doit aux principes, aux lois de la société, ne voulant pas en démordre et disant toujours, avec leurs lunettes sur le nez,leurs cheveux hérissés, une grosse voix tonnante, que leurs adversaires ne connaissent pas les principes, violent les principes, et qu'eux seuls, enfin, sont les organes et les conservateurs des principes. Lincoln, au lieu de se laisser déferrer par cette vigou-* reuse argumentation de son adversaire en lunettes, lui dit :
« Mon cher collègue, vous m'avez rappelé tout à l'heure une histoire qui s'est passée dans mon enfance. J'avais un voisin qui, sortant de sa maison, prit un fusil et dit à son fils : Vois-tu là-bas un écureuil? Il y a un écureuil sur cet arbre. — Non, je n'en vois pas. — Le père tire un coup de fusil, il y a toujours un écureuil sur l'arbre; un second coup, il y a toujours un écureuil; un troisième coup, l'écureuil est toujours là. Enfin il dit à son fils : Reprends ce fusil, il est évident qu'il ne vaut rien. — Mais non, mon père, ce n'est pas la faute du fusil, c'est tout simplement un poil de vos sourcils que vous voyez à travers vos lunettes, et que vous prenez pour un écureuil qui n'existe que dans votre imagination '. »