Longfellow
porter quelque soulagement. Il eut le bonheur de mettre la main sur un exemplaire du Voyage du Pèlerin *, chez un de ses amis, qui demeurait à près de vingt milles de distance ; pensant que ce livre pouvait être une précieuse distraction pour Abraham et servir à occuper ses heures de solitude, il l'emprunta et l'apporta à la maison.
« Abraham, dit un de ses biographes, s'assit pour lire le volume avec plus d'empressement que bien d'autres enfants n'eussent fait devant un bon dîner. »
C'était le premier livre qu'il voyait, après le Sylla-
i . Après la Bible, le livre le plus répandu en Angleterre et aux États-Unis est le Voyage du pèlerin, par le chaudronnier Bunyan, né en 1628. dans le village d'Elstow, à un mille de Bedfort, mort en 1688.
C'est un manuel de dévotion à l'usage des simples, en même temps qu'une épopée allégorique de la grâce. On entend un homme du peuple qui parle au peuple, et qui veut rendre sensible la terrible doctrine de la damnation et du salut. Selon Bunyan, nous sommes « les fils de la colère, » condamnés de naissance, criminels par nature, prédestinés justement à la destruction. Contre ce pécheur qui se repent, il nous montre les démons qui s'assemblent, obscurcissent sa vue, l'assiègent de fantômes, hurlent à côté de lui pour l'entraîner dans leurs précipices. La noire vallée où le pèlerin se plonge égale à peine par l'horreur de ses symboles l'angoisse des terreurs dont il est assailli.
Contre ses angoisses, ni ses prières, ni sa justice, ni toute la justice et toutes les prières de toutes les autres créatures ne pourrout le défendre. Seule la grâce justifie. Il faut que Dieu lui impute la pureté du Christ et le sauve par un choix gratuit. (Henry Taine, Hist. de la Litt. anglaise).
L'esprit du jeune Lincoln était déjà préparé par la lecture de la Bible, les enseignements de sa mère et les discours du pasteur Elkins. Le livre de Bunyau produisit sur son cerveau une impression ineffaçable, et dans les discours qu'il prononça aux occasions solennelles on retrouve le ton, les pensées, la forme de l'auteur de la Vie du pèlerin.
baire, Te Cathéchisme et la Bible. Il le dévora, pour ainsi dire, et, au moment où il en avait déjà relu la moitié, il reçut en cadeau un autre volume qui l'intéressa aussi profondément, les Fables d'Ésope, que lui offrit madame Brimer pour le distraire et le consoler.
Ésope devint le favori d'Abraham ; ses fables ne le quittaient plus et bientôt il les sut par cœur.
Pendant qu'il vivait avec ces deux livres, survin dans la contrée un nouveau voisin , Denis Hanks , jeune homme d'environ vingt ans, qui savait un peu écrire.
On lui demanda d'ouvrir école, ce qu'il promit
Le temps arriva donc pour Abraham de prendre ses premières leçons d'écriture, et il se mit à l'œuvre avec une ardeur enthousiaste. Lisant bien, il voulait, dès lors, écrire de même. Il ne doutait pas de l'accomplissement de ce dessein, et il avait la confiance que, s'il pouvait apprendre à former des lettres, il ferait des progrès rapides.
Hanks s'intéressa à l'entreprise presque autant qu'Abraham lui-même. Il était heureux de prêter aide à un élève qui montrait un désir et un goût si vifs pour s'instruire. Hanks, il est vrai, était un médiocre écrivain, mais il savait former les lettres et pouvait donner à un autre beaucoup de renseignements et de conseils.
Les deux nouveaux livres d'Abraham et ses leçons d'écriture l'absorbèrent à ce point qu'il négligea ses travaux manuels quotidiens. Son père observait avec quelle ferveur il se plongeait dans ces études et l'en-
courageait fort; mais il s'aperçut un jour que le garçon donnait trop à l'esprit, qu'il oubliait le pain de chaque jour.
« Viens, Abe ! Il ne faut pas négliger ton ouvrage, lui dit-il.
Si nous ne nous occupons pas suffisamment d'arracher ces mauvaises herbes, nous serons en retard pour les semailles.
— Laissez-moi terminer mon chapitre , répondit l'enfant.
— Je vois que tu ne fais rien, et je crains que tu ne deviennes paresseux. Toujours étudier et ne jamais travailler est pire que beaucoup de travail sans étude.
— Une minute, et j'y vais. »
Pauvre Abraham l il n'avait point l'habitude de parler ainsi, et c'était quelque peu nouveau pour son père. D'ordinaire, il était prompt à obéir, même à quitter ses jeux; mais l'absorbant intérêt de ses livres et de ses écritures fut la cause de cette hésitation.
« Que ce soit une minute courte ! répondit Thomas presque irrité. Nous devrions maintenant doubler notre tâche de chaque journée.
— Oui, dans une minute.
— Maintenant ! maintenant, dis-je ! » exclama le père avec un ton d'autorité.
Abraham ferma son livre à contre-cœur et obéit. Ce ne fut pas avec un visage aimable qu'il se rendit aux champs, et cependant il travailla avec ardeur.
o Les braves garçons, dit le bonhomme, obéissent
toujours à leurs parents, qui n'ont pas besoin de les mener comme on pousse du bétail.
— J'avais seulement besoin de lire une minute de plus, répondit Abraham.
— Et moi, j'avais besoin de toi, et je sais ce qui te vaut le mieux. Que tu lises et que tu écrives, bien! Mais je veux que tu travailles, quand la besogne l'exige. »
OU LINCOLN RENCONTRE UN PROFESSEUR DE MATHEMATIQUES ET DE NOUVEAUX LIVRES POUR SA BIBLIOTHÈQUE. — ■ VOYAGE A LA NOUVELLE-ORLÉANS.
A quelque temps de là, Thomas Lincoln vint à se remarier. Il épousa en secondes noces une demoiselle Sally Johnston, d'Elisabethtown (Kentucky). Abraham accueillit très-cordialement sa belle-mère ; il lui sembla qu'elle comblerait le vide laissé par la sainte femme qu'il avait tant pleurée, et son attente ne fut point déçue.
Nous avons vu comment le petit pionnier avait appris à lire et à écrire. Pour compléter cette instruction, la Providence envoie dans le voisinage un savant comme on n'en avait pa9 encore vu, M. Andrew
Crawford, qui pouvait enseigner non-seulement la lecture et l'écriture, mais encore Y arithmétique jusqu'à la règle de trois. Ses capacités une fois connues, M. Lincoln pressa ce troisième savant d'ouvrir une école, et promit d'y envoyer son fils.
Voilà donc de nouveau Abraham écolier et faisant de rapides progrès.
Rien de plus intéressant, de plus instructif, que l'histoire de sa bibliothèque : le hasard, les circonstances, lui apportent les meilleurs livres qu'il fallait pour former ce grand caractère, dont la nation américaine aura besoin pour son salut à l'heure de la guerre civile.
La belle-mère trouve à se procurer de seconde main la Vie d'Henry Clay : Abraham, au début de sa vie politique, suivra le parti de cet illustre homme d'État, qu'il prit pour maître et pour modèle.
La façon dont le futur président devint propriétaire de la Vie de Washington mérite d'être racontée. Il possédait la vie des grands hommes de Plutarque et celle de Franklin ; mais le livre qui racontait l'histoire du père de la patrie, du fondateur de la République, appartenait à son professeur, M. Crawford, qui le lui avait prêté.
Abraham avait fait de ce livre une sorte de bréviaire qu'il mettait dans sa poche le jour, à son chevet la nuit, et dont il ne pouvait se séparer.
Mais voilà qu'un orage imprévu fond sur la cabane, pénètre par les fissures du toit et mouille complètement le volume.
« Gomment le rendre à M. Grawford en pareil état'? » se demandait Abe, les larmes aux yeux.
Il le fit sécher tant bien que mal, et un matin le rapporta, tout penaud, à son maître en lui demandant du temps pour en payer le prix quand il aurait du travail.
« Vois-tu cette pièce de terre? lui répondit M. Crawford ; si tu veux me la faucher, le livre est à toi. »
Le marché fut vite conclu, et dès le lendemain, à l'aube, par une belle matinée d'automne aussi joyeuse que son cœur, il était à la besogne.
Trois jours suffirent pour la moisson, et l'heureux moissonneur emporta son livre, plus fier de sa conquête ou'Alexandre de ses victoires.
A dix-huit ans, Abe est un grand et fort garçon, laborieux et relativement instruit, très-estimè déjà dans la contrée, dont il est devenu le secrétaire. Nous le voyons alors choisi par un riche meunier, M. Peters, pour accompagner son fils John, qui devait conduire à la Nouvelle-Orléans une importante cargaison de farines et autres marchandises destinées à approvisionner les plantations.
C'est Lincoln batelier, gagnant 10 dollars par mois.
Les deux jeunes gens descendirent gaiement le grand fleuve du Mississipi. Us avaient à faire un trajet de 1,800 milles.
Le paysage variait à tout moment. Ils rencontraient souvent d'autres bateaux conduits par une bande joyeuse avec laquelle ils échangeaient les hourrahs traditionnels. De temps à autre ils étaient arrêtés par les habitants des plantations riveraines. « D'où venezvous? Où allez- vous? Quelles sont vos denrées? » Les réponses suivaient les questions, et, après quelques heures de repos, les jeunes gens reprenaient leur course.
La nuit, ils amarraient à un des grands arbres du bord et dormaient sur le pont, enveloppés d'une simple couverture.
Parfois de lourds orages s'abattaient sur eux ; la pluie tombait à torrents, le vent faisait rage, et il fallait défendre la frêle embarcation contre les assauts de la tempête.
Enfin nos deux jeunes voyageurs arrivent sains et saufs, eux et la cargaison, près du lieu de leur destination, au nord de la Nouvelle-Orléans. Ils préviennent leurs clients qu'ils débarqueront le lendemain, et vont se coucher de bonne heure sur leur bateau, pour être frais et dispos à la première heure du matin.
Abraham n'était pas endormi qu'il entend, dans des joncs situés à peu de distance de la crique où ils stationnaient, parler à voix basse, comme si l'on tramait un mauvais coup.
« Qui va là? cria par deux fois Abraham d'une voix forte, en saisissant une barre de bois.
— Ce sont des nègres ; il n'y a rien à craindre, » murmura le fils du meunier, à demi- éveillé.
Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu'un de ces nègres (ils étaient sept), d'un bond prodigieux, sauta sur le» bateau, d'où Abraham le précipita dans l'eau d'un coup de sa barre. Les autres se ruent alors sur nos deux jeunes gens; mais ils avaient compté sans la force et le courage de leurs adversaires. Ils furent bâtonnés et poursuivis jusque dans les bois.
Ces malheureux ne se doutaient guère qu'ils venaient d'attaquer le futur libérateur de leur race!
La cargaison fut livrée en bon état aux planteurs de la Nouvelle- Orléans, et Abraham rapporta dans l'Indiana une réputation de batelier prudent, habile et courageux.
NOUVELLE EMIGRATION. — LA FAMILLE LINCOLN S ETABLIT DANS L'iLLINOIS.
Le grand- père d'Abraham, né dans la Virginie, était venu dans le Kentucky. On connaît sa triste fin. Thomas Lincoln avait quitté le Kentucky, terre d'esclaves, pour le pays libre d'Indiana ; il devait encore aller en avant. Go ahead ! Les récits les plus séduisants commençaient à circuler dans les anciens Etats sur la fertilité des campagnes de l'Illinois J. Thomas
1. L'Illinois est arrosé par le Mississipi, l'Illinois, l'Ohio, le Wabasch et le Kaskaskia. On y voit des plaines boisées et
fit prendre des renseignements par un parent de Mary Hanks, et, au mois de mars 1830, les Lincoln et deux autres familles qui leur étaient alliées s'associèrent pour le départ.
« Abraham, avait vingt et un ans, dit M. Scripps, homme de l'Ouest lui-même, qui a connu toutes ces circonstances; il était l'unique fils de M. Lincoln, alors avancé en âge, et ne voulut pas abandonner son vieux père au moment où celui-ci allait être assailli par les peines, les privations et la fatigue d'un établissement dans un pays nouveau. »
A cette époque, lorsque des colons changeaient de résidence, ils emportaient avec eux tous leurs objets transportables : effets de ménage, ustensiles de cuisine, y compris les provisions pour le voyage, outils de ferme, chevaux et bétail. Les vieillards montaient sur des chariots traînés par des bœufs; aidés des femmes, les jeunes garçons conduisaient les bêtes de somme, tandis que les hommes faits éclairaient la marche du convoi et veillaient à sa sécurité. Ainsi équipé pour un voyage qui durait des semaines, souvent des mois, l'émigrant partait, dédaignant la fati-
marécageuses, mais très-fertiles en grains, plantes oléagineuses, tabac, etc. Sa population qui n'était que de 300,000 âmes en 1818, est aujourd'hui de 2,538,420 habitants. Les Français établis sur les rives du Kaskaskia furent les premiers colons de l'Illinois, en 1693.
Devenu la possession des Anglais en 1763, il fut cédé aux États-Unis en 1783, incorporé dans le territoire de l'indiana, érigé lui-même en territoire organisé en 1809, et admis comme État dans l'Union en 1818.
L'Illinois tire son nom d'une tribu indienne qui habitait la contrée ; il a pour capitale Springfield,
gue procnaine, les chemins mauvais, les rivières sans ponts, le souci des orages, le sommeil sur la dure ou dans un chariot, la maladie, les accidents et fréquemment la mort en route. Il préférait arrêter sa pensée sur la nouveauté et l'excitation du voyage, sur les ressources vantées d'un pays inconnu et sur les avantages probables d'un nouvel établissement.
La caravane conduite par Thomas Lincoln avait, pour transporter les biens des trois familles, deux attelages, l'un de deux bœufs, l'autre de quatre. Abraham conduisait le dernier.
Le temps favorisa presque constamment nos voyageurs, malgré la boue qui encombrait les chemins. Pendant des milles, Abraham s'enfonçait dans un pied de fange ; souvent même le jeune et courageux pionnier avait de l'eau jusqu'aux genoux, et ses genoux étaient à une belle hauteur ! Au bout de cent cinquante milles, la caravane se trouva en face de la rivière Kaskaskia, où les terres basses étaient inondées. Que faire en pareille occurrence'? Abraham donna son avis, et l'action suivit de près. Dans l'eau jusqu'à la ceinture, il guida son attelage, poussant ses bœufs et égayant ses compagnons par des paroles encourageantes. Son habituelle énergie et sa force de caractère l'aidèrent à surmonter toutes les difficultés.
Le voyage du comté de Spencer (Indiana) à Decatur (Illinois) dura quinze jours. Le lieu choisi pour s'y fixer était situé au nord, auprès de la rivière Sangamon, à environ dix milles à l'est de Decatur, position excellente entre les bois et les prairies.
A. JOUAULT. 4
La maison ne tarda pas à être construite, et Abe prit sa bonne part du travail.
Dix acres de prairies furent réservés et entourés de ces fameux piquets dont on a tant parlé dans la campagne présidentielle qui précéda l'élection de Lincoln.
« L'existence de ces piquets, dit M. Scripps, fut a signalée à l'attention publique pendant une session « que tenait à Décatur la convention républicaine « de l'Illinois. On en prit deux pour y attacher des « bannières portant des inscriptions de circonstance, « et ils furent présentés à l'assemblée au milieu d'un « enthousiasme indescriptible. Après cela on en dece manda dans tous les États de l'Union où le travail « était en honneur. Ils furent portés en procession, « comme des reliques , et acclamés par un peuple « entier comme un symbole du triomphe des droits « et de la dignité du travail libre.
« J'ai vu une canne qu'avait envoyée à Lincoln un « de ses vieux amis de l'Indiana, canne faite d'un « des piquets qu'il avait taillés dans sa jeunesse. 3>
adiuham quitte sa famille et devient commis d'un meunier.
Au printemps suivant Lincoln quitte les siens, après les avoir établis , pour aller chercher fortune ailleurs.
Nous le rencontrons d'abord dans le comté de Menard, près Pétersburg, travaillant à l'ouvrage qu'il trouve. Il passe l'hiver chez un nommé Amstrong, homme pauvre et avancé en âge. L'hospitalité qu'on lui avait offerte gratuitement, il la payait en leçons qu'il donnait le jour au fils de la maison, un fort mauvais sujet dont il sera bientôt question. Il consacrait en partie la nuit à compléter son instruction par la lecture de quelques livres qu'il avait découverts dans la maison.
La jeunesse du pays ne tarda pas à le remarquer. C'est à cette époque que l'estime publique ajouta au diminutif de son nom l'épithète d'honnête, et qu'on l'appela :