‹ Abraham LincolnChapitre 11 sur 33 · Auguste Cochin · texte numérisé non relu

Auguste Cochin

Une des premières plaidoiries de Lincoln est restée célèbre. Elle se rattache aux souvenirs de sa jeunesse : il défendait un accusé innocent, et rencontrait l'occasion de payer une dette de reconnaissance à la veuve d'un de ses premiers bienfaiteurs.

Dans un camp meeting du comté de Menard, une rixe avait eu lieu, et un homme avait été tué. Les soupçons se portent sur un nommé Joé, qu'on arrête malgré ses protestations. C'était cet ancien élève d'Abraham, le fils de M. Armstrong, dont il avait habité la maison, après avoir quitté sa famille.

Les propos allaient leur train ordinaire sur les fâcheux antécédents de l'accusé; on rappelait les moindres incidents de son enfance : pas un de ses actes les plus insignifiants qui ne fût l'indice certain d'une perversité précoce expliquant l'horrible crime dont on l'accusait. Tout en plaignant la pauvre mère, on réclamait justice, et la surexcitation fut portée à un tel point que, si Joé n'avait pas été protégé par les murs de sa prison, il eût été pendu par la foule après un simulacre de j ugement. Il eût subi la loi de Lynch 1 .

1. Loi de Lynch, Lynch-law, justice sommaire que le peuple exerce, aux Etats-Unis d'Amérique, contre les individus qui jouissent de l'impunité par l'insuffisance des lois ; il les pend ou leur inflige un certain nombre de coups de fouet. Oa dérive ce nom d'un certain John Lynch, colon de la Caroline au XVIIe siècle, que ses concitoyens investirent d'un

Le jeune homme valait pourtant mieux que sa réputation, et le passage de Lincoln dans sa maison lui avait profité.

M. Armstrong était mort deux ou trois ans après le départ de ce dernier ; Joé s'étant mis à la tête de la ferme, et sa mère n'avait eu qu'à se louer de son affection et de son travail.

La malheureuse femme, désespérée, cherchait en vain ce qu'elle pouvait faire pour sauver son enfant, retenue chez elle par ses devoirs de ménage et fort éloignée de la prison, lorsqu'elle reçut la lettre suivante :

« Springfleld, III. sept. 18...

« Chère madame Armstrong, je viens d'apprendre votre profonde affliction et l'arrestation de votre fils pour un meurtre. Je puis hardiment croire qu'il ne peut être coupable du crime dont on l'accuse. Gela ne me paraît point possible. Je suis impatient qu'il ait à tout prix un jugement équitable ; et ma reconnaissance pour vos persévérantes bontés envers moi quand j'étais dans la détresse, me pousse à vous offrir gratuitement mes humbles services en sa faveur. Ce me sera une occasion de m'acquitter, dans une faible mesure, des bienfaits que j'ai reçus de vous et de votre regrettable mari, lorsque votre toit me donna

pouvoir discrétionnaire afin de juger et de réprimer immédiatement les désordres inséparables d'une colonie naissante; cette mesure aurait été adoptée parles autres Etats de l'Amérique du Nord pour des circonstances semblables.

(Littré, Dict. de la Langue française.)

une gracieuse hospitalité, sans argent ni récompense.

« Votre affectionné,

Cette lettre simple et touchante éclaira d'une lueur d'espérance le cœur désolé de madame Armstrong.

Lincoln se mit en campagne, acquit la conviction de l'innocence de Joé et se chargea de le défendre.

Le jour du jugement arriva. La foule était nombreuse et hostile. Des témoins reprochaient à Armstrong les vices de son caractère, d'autres racontaient ce qu'ils avaient vu dans la nuit du meurtre ; les témoignages étaient unanimes et accablants. Chacun, sans exception, assignait la même heure précise à la fatale rixe, et ajoutait que le crime avait été commis à la clarté de la lune.

— « Écrivez, greffier, disait chaque fois l'avocat : c'est au clair de la lune. »

Lorsque les témoins eurent déposé, s'accordant tous sur cette circonstance, Lincoln tira de sa poche un petit almanach et prouva que, cette nuit-là, il n'y avait pas eu de lune. Alors la vérité éclata, et Joé fut acquitté. Cette cause fit beaucoup d'honneur à Lincoln, dont elle commença la réputation.

Un des futurs adversaires de Lincoln, homme du Sud, M. Stephens, eut aussi dans d'autres circonstances, également devant la justice, l'occasion de payer

04 LA JEUNESSE d'aBRAHAM LINCOLN

une dette de reconnaissance contractée pendant sa jeunesse. Voici comment il l'a raconté lui-même dans la péroraison d'un discours qu'il prononçait en faveur de l'asile des orphelins et des écoles libres d'Alexandrie :

« Par une froide nuit de janvier, un petit garçon, n'ayant ni logis ni toit pour abriter sa tète, sans père ni mère, sans guide pour protéger son existence, s'en vint frapper à la porte d'un riche planteur, qui l'accueillit, lui donna à souper et à coucher, et le lendemain le congédia avec sa bénédiction. Cette humanité réconforta l'enfant et lui inspira un nouveau courage pour lutter contre les obstacles de la vie. Des années s'écoulèrent ; la Providence l'aidant, il était devenu avocat. Son ancien hôte mourut ; les vautours qui font d'ordinaire leur proie des biens d'un homme, complotèrent de dépouiller la veuve de sa succession. Elle courut au plus proche avocat pour lui confier sa cause, et il se trouva que cet avocat était l'orphelin que feu son mari avait, quelques années auparavant, bien accueilli et régalé. Le stimulant d'une vive et fidèle reconnaissance vint s'ajouter aux devoirs de sa profession. Il se chargea de la cause avec une volonté contre laquelle devaient se briser les résistances, et gagna son procès : la fortune de la veuve fut mise en sûreté pour toujours ; et, — ajouta M. Stephens avec une force d'émotion qui électrisa l'auditoire, — cet orphelin, c'était moi! »

C'est en 1837 qu'Abraham Lincoln commença l'exercice de sa profession d'avocat.

Vingt-trois ans plus tard, les citoyens du Nouveau- Monde plaçaient, à la tête du gouvernement de l'Union, le petit pionnier, le fendeur de bois, comme on l'appelait, dont je viens de raconter la jeunesse.

A. JOUAlXîi

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