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DEUXIEME PARTIE

Le général Grant.

LINCOLN AU CONGRÈS DE 1847. — GUERRE DU MEXIQUE. — DIS- TRICT DE COLOMBIE. — DROIT DE PÉTITION, ETC., ETC.

La jeunesse d'Abraham Lincoln , c'est l'histoire même de tout le peuple des États-Unis, marchant, dans le silence et l'obscurité, à la conquête pacifique du Nouveau-Monde par le travail et la liberté.

Pionnier du grand Ouest pendant la première partie de sa vie, nous l'avons vu exercer tous les métiers, même les plus humbles, que lui font rencontrer sur son chemin les hasards et les nécessités de l'existence. Qu'on ne s'étonne pas pour cela de son éclatante fortune.

De l'autre côté de l'Atlantique on ne demande pas à un homme ce qu'il fait, mais s'il fait quelque chose,

et s'il fait bien ce qu'il entreprend. L'ouvrier qui porte devant son établi un cœur droit et des mœurs probes, peut traiter d'égal à égal avec l'homme de toute condition, et chacun est classé, dans la société, d'après les services qu'il y rend et les profits que son travail ajoute à la fortune commune. On ne méprise que l'oisiveté.

Or, dans un pays où la civilisation cherche à s'implanter par les arts de la paix, où les hommes ont devant eux des solitudes sauvages à déboiser et à défricher, quand il faut tout créer, la maison, la ferme, ]r moulin , la hache du bûcheron et la charrue du laboureur sont des armes plus utiles et plus nobles que le fusil du soldat ou l'épée du capitaine. Ces armes-là, Lincoln les avait courageusement maniées. L'avocat était un ancien pionnier, et, quand il parut sur l'arène politique, le peuple ne tarda pas à voir en lui comme une incarnation vivante de la dignité et des droits du travail manuel.

• Lincoln fit partie pendant six ans (1834-4840) de la législature l de l'Illinois, comme membre de la Gham-

1. L:s pouvoirs publics aux Etats-Unis sont partagés entre les gouvernements des Etats (Législatures) et le gouvernement fédéral (Congrès), les premiers se réservant les affaires intérieures et tout ce qui touche aux intérêts des citoyens, le second ayant la haute main sur toutes les relations avec l'étranger, et entre les États eux-mêmes.

La législature de l'Illinois se compose d'un sénat de vingt"

bre des représentants; de cette époque datent ses premiers rapports avec Stephen A. Douglas, dont il devait être plus tard l'implacable adversaire.

Il rentre ensuite dans la vie privée et se dévoue tout entier à la pratique de sa profession, où il déploie une habileté remarquable et conquiert une grande réputation d'homme de loi intègre, laborieux et conciliant. Nous le voyons pourtant, dans la campagne présidentielle de 1844, battre tout l'État de l'Illinois, oubliant ses intérêts pour la défense de son parti.

C'est sur le terrain de l'annexion du Texas qu'avait lieu la lutte.

Le Sud la demandait, afin de faire entrer dans l'Union un nouvel état à esclaves. La convention démocratique tenue à Baltimore, le 27 mai 1844, portait à la présidence James K. Polk, ancien gouverneur du Tenessee.

Le parti whig, au nom du travail libre, repoussait cette annexion et avait choisi pour président, dans une convention tenue également à Baltimore le 1er mai, Henri Clay, du New- Jersey.

Le lecteur n'a pas oublié que la Vie de ce grand homme d'Etat avait été un des premiers livres d'Abraham. Son admiration pour Glay n'avait fait que gran-

cinq membres, nommés pour quatre ans, et d'une assemblée de quatre-vingt-dix représentants. La moitié des sénateurs et tous les représentants sont soumis tous les deux ans à une nouvelle élection. Il est alloué aux membres de la législature comme indemnité deux dollars par jour pendant les quarante premiers jours de la session et 1 dollar les jours suivants .

dir avec le temps, et Lincoln trouvait, dans cette circonstance, une excellente occasion de la manifester. Mais ses efforts et ceux de ses amis ne furent point couronnés de succès.

Le résultat de Félection donna 170 votes à Polk et 105 à Henri Clay, et, le 1er mars 1845, le Texas était annexé aux Etats-Unis en qualité d'Etat à esclaves.

En 1847 Lincoln prend place au Congrès, comme membre de la Chambre des représentants, envoyé par l'Etat de Llllinois. Il était le seul whig de la députation, qui comptait sept membres.

De graves questions se débattaient en ce moment. La guerre du Mexique soulevait d'immenses difficultés, et l'inévitable esclavage se présentait au Congrès sous toutes les formes et à propos de toutes les questions : droit de pétition ; administration du district de Colombie ; gouvernement des territoires, elc...

Dès le début, Lincoln se distingue par la netteté et la franchise de ses opinions ; on devine immédiatement qu'il ne sera jamais l'homme des compromis basés sur l'équivoque, qu'il veut avant tout la justice et réprouve, comme contraires au droit des gens, les récentes entreprises sur le Mexique.

Il allait, en cela, contre l'esprit national et les espérances caressées par tous les partis 1 .

1. Pour l'intelligence de toute la partie politique de ce livre il est indispensable de voir à l'Appendice 1a signification des mots démocrate et républicain, parti démocratique et parti républicain, dans la langue des États-Unis.

On disait, on enseignait alors que ce qu'étaient dans l'antiquité la Grèce à la Perse, Rome à Carthage, les Etats-Unis le sont aux races espagnoles de l'Amérique du Nord. Il ne s'agissait pas seulement du Mexique; mais tout le continent, jusqu'à l'isthme de Panama, était voué, dans l'esprit populaire, à une incorporation graduelle dans la grande République.

Et ce rêve ambitieux n'était pas confiné dans les chaudes régions du Sud et l'imagination des politiques méridionaux : ceux-ci semblaient autorisés encore à croire, en raison des nécessités prétendues de l'institution de l'esclavage, que, ne pouvant s'étendre vers l'Ouest, ni vivre en paix par d'autres moyens avec les Etats libres grandissants, il leur était nécessaire d'annexer Cuba et les vastes régions misérables et mal cultivées, mais belles et fertiles, qui s'étendent entre les frontières du Texas et les deux Océans pour finir à Panama.

On trouvait ce sentiment partagé par un grand nombre d'hommes du Nord , froids et modérés, qui déploraient une telle nécessité, tout en la proclamant, et considéraient comme la destinée manifeste de la race anglo-saxone de dominer le continent entier et d'absorber la race espagnole, tenue pour aussi incapable que les Indiens de développer les ressources du pays et d'établir un gouvernement ferme et libre.

Le Congrès, sous l'administration de Polk (1845- 1849), patronnait toutes ces idées, épiant l'occasion de chercher querelle au Mexique : l'annexion du Texas vint en fournir une qu'on ne laissa point échapper.

Le général Zachary Taylor, avec une petite armée, occupait la région située entre le Nueces et le Rio- Grande, que les Etats-Unis prétendaient appartenir au Texas, tandis que les Mexicains affirmaient que le Texas ne s'était jamais étendu au-delà du Nueces. Une légère collision s'élève, en avril 1846, entre les troupes du général Taylor et celles du général mexicain Arista, et voici la guerre allumée.

Le président adresse immédiatement au Sénat un message déclarant que « la guerre existait par suite del' acte du gouvernement de Mexico. »

Une voix éloquente s'élève contre tant de précipitation à faire sortir la guerre d'un acte qui pouvait n'être que la suite d'un malentendu. — Lincoln demande qu'une enquête précède au moins la prise d'armes et que, s'il y a eu injure, réparation soit demandée par les voies diplomatiques, avant de recourir à la force. Non-seulement il ne fut point écouté, mais encore, dans les dernières années de sa vie, ses ennemis, en quête de griefs contre lui , l'accusèrent d'avoir manqué de patriotisme quand il s'agissait d'une affaire aussi nationale. Dans un discours prononcé à Ottawa (4858), Stephen A. Douglas affirma très-nettement que « Lincoln s'était distingué au congrès par « son opposition à la guerre du Mexique, se rangeant « du côté des ennemis de la patrie, et qu'en retour-

« nant dans son pays, il avait été poursuivi tout le « long de la route par l'indignation publique. »

C'était pendant la campagne électorale où nous verrons Lincoln disputer à Douglas un siège de sénateur au Congrès.

Voici ce qu'il répondit à cette accusation :

« J'étais un ancien whig, et, quand le parti démocra- « tique essaya de me faire voter que la guerre avait « été justement commencée par le président Polk, « je m'y refusai énergiquement. Toutefois, quand on « a demandé de l'argent ou des terres pour payer les « soldats, j'ai toujours voté comme Douglas. Vous « pouvez trouver cela inconséquent, si bon vous sem- « ble. Voilà la vérité : et Douglas a le droit d'en tirer « toutes les conséquences qu'il pourra. Mais lorsque, « sous une forme générale, il colporte cette idée que <t j'ai refusé les subsides nécessaires aux soldats qui « combattaient dans la guerre du Mexique, ou que j'ai « tenté d'entraver leur action, le moins que je puisse « répondre est qu'il se trompe grossièrement et du « tout au tout, comme il pourra s'en convaincre en « lisant les procès-verbaux du Congrès. »

Lincoln, dans cette question, avait vu que la force du gouvernement devant le peuple, au commencement de la guerre, tenait à ce qu'on ne perdait pas une occasion de répéter que le Mexique avait versé le sang américain sur le sol des États-Unis. Lui croyait le iait erroné, et il avait mis en demeure le président de donner à la chambre des éclaircissements sur ce point, ce que ce dernier ne fit pas.

Le cabinet esquiva les explications, et les dispositions conquérantes du peuple américain, que nous avons rapportées plus haut, donnent à penser que la majorité préférait ne pas savoir la vérité.

Le Congrès était souvent saisi de pétitions relatives à l'esclavage, mais le même sort était réservé aux moindres résolutions et propositions touchant ce sujet trop brûlant. On les déposait sur le bureau, et l'on ne s'en occupait plus autrement.

Dès son arrivée au Congrès, Lincoln prit en main la cause des pétitionnaires.

M. Gott avait, par une proposition fortement motivée, invité le comité administrateur du district de Colombie à présenter un bill abolissant le commerce des esclaves sur le territoire du Congrès '. Lincoln propose un amendement tendant à l'abolition de l'esclavage lui-même.

Ce bill portait en substance :

— « Défense d'introduire aucun esclave dans le district, excepté pour les fonctionnaires du gouvernement, auxquels on laissait la faculté d'amener les nègres nécessaires à leur maison pendant la durée de leur service.

— « Tous les noirs résidant actuellement dans le

1. Le congrès a une juridiction exclusive sur le district de Colombie, où est située la ville de Washington.

district, et tous ceux qui y naîtraient dans la suite, étaient déclarés libres, et ne pourraient être retenus en esclavage, même en dehors du district.

— « Indemnité accordée aux propriétaires sur le trésor public. »

Ce bill d'émancipation devait être soumis à l'acceptation du peuple.

Un autre bill fut encore introduit, pendant la même session, pour prohiber dans le district la vente et le louage des esclaves.

Lincoln défendit en vain toutes ces propositions au nom de la justice et de l'humanité. Le moment n'était point encore venu, le crime de l'esclavage n'avait pas pesé assez lourdement sur les amis de la liberté, qui le toléraient aveuglément dans la crainte de voir périr l'Union. Il fallait que le Sud eût montré plus d'audace, que les desseins nourris dans l'ombre se fussent produits au grand jour. Au début, les planteurs avaient, dans l'intérêt de leurs riches cultures de coton, demandé grâce pour une institution nécessaire, disaient-ils, à la fortune publique ; ils vont bientôt ériger l'esclavage en doctrine, prétendre qu'il est la condition normale et régulière du nègre, et entreprendre une croisade générale pour faire de la servitude humaine, comme dans l'antiquité, la pierre angulaire de la République américaine. Le Nord alors ouvrira les yeux, un grand parti républicain se fondera dont Lincoln sera le chef, et, avec la liberté, la justice prendra enfin possession du Nouveau-Monde.

LE PASSÉ DES ÉTATS-UNIS. — LA CONSTITUTION ET L'ESCLAVAGE, — COMPROMIS DU MISSOURI ET COMMENT IL FUT RESPECTÉ.

Pour bien comprendre, le rôle de Lincoln dans la crise que va traverser la société américaine, il est indispensable de revenir, en quelques mots, sur l'histoire de l'esclavage aux États-Unis.

Les colonisateurs du nouveau monde se trouvaient placés sur la plus magnifique des régions de la terre où l'humanité puisse accomplir ses destinées. Après la guerre de l'indépendance, la sagesse et le patriotisme de leurs grands hommes d'État, Washington, Francklin, Jefferson, leur avaient donné une constitution modèle, sans pareille dans le monde, et qui, à peine née, devait avoir la singulière fortune d'exciter l'envie de nos civilisations vieilles de trois mille ans.

Dès le début, un immense courant d'émigration s'établit du vieux continent vers le nouveau, et vient accroître avec une rapidité prodigieuse la population des États-Unis. En 1789 cette population n'est que de 3 millions d'hommes; en 1874 elle atteint le chiffre de 42 millions : voilà pour la prospérité intérieure.

Au dehors, les affaires de la Confédération ne vont

pas moins bien. Toutes les puissances étrangères acceptent la doctrine de Monroë qui leur interdit la colonisation dans l'Amérique septentrionale. La France cède la Louisiane; l'Espagne, la Floride; l'Angleterre, l'Orégon; la Russie, ses possessions voisines du détroit de Berhing.

Et pourtant il est une ombre sur ce tableau. Comment se fait-il que, de 1785 à 1864, l'histoire da la liberté dans l'Amérique du Nord ne parle que de l'esclavage? Comment un pays dont les institutions politiques et religieuses ont fait l'admiration du vieux monde a-t-il vécu, pendant plus d'un demi-siècle, sur les bases sociales de l'inégalité humaine ? C'est là un problème étrange, bien capable de dérouter les plus fervents amis de la liberté, si l'on s'arrête aux apparences. Mais qu'on étudie cette histoire sérieusement, profondément, comme elle le mérite, et l'on se convaincra de plus en plus que presque tous les maux qui ont affligé l'Union américaine ne dérivent pas des excès de la liberté, mais des attentats commis contre elle.

En 1788, la Convention de Philadelphie, chargée de préparer la Constitution, aurait voulu détruire l'esclavage. Washington, Jefferson, Madison, Franklin, Jay, Hamilton et beaucoup d'autres hommes éminents le regardaient comme un grand mal, incompatible avec les principes énoncés dans la déclaration d'indépendance et avec l'esprit du christianisme.

Us avaient la majorité dans l'Assemblée, mais la Caroline du Sud et la Géorgie répétaient :

« Pas d'esclavage , pas d'union ! » Telle était l'alternative .

La Caroline du Nord était passive ; la Virginie et les États voisins du Nord étaient préparés à l'abolition. L'avidité de l'extrême Sud l'emporta.

Les partisans de la liberté se contentèrent de la faculté laissée au Congrès d'interdire la traite au bout de vingt ans, par l'article suivant :

« L'immigration ou importation de toutes personnes, que l'un quelconque des États maintenant existants jugera convenable d'admettre, ne sera pas interdite avant l'an 1808 K »

Puis, persuadés que cette institution disparaîtrait peu à peu, repoussée par les progrès de la civilisation et de la liberté , ils laissèrent s'introduire dans la Constitution des privilèges qui ne font point partie de l'œuvre, qui étaient la négation même de son principe, et qui devaient, comme un corps étranger dans un organisme parfait, arrêter à chaque instant et déranger la société jusqu'au jour où l'esclavage en serait violemment expulsé.

Il fut donc reconnu que l'homme de couleur était susceptible de devenir la propriété d' autrui, comme un meuble ou un animal domestique qu'on peut revendiquer partout où on le trouve. C'est le paragraphe 3 de la section II de l'article IV, ainsi conçu :

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