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CAMPAGNE ÉLECTORALE DE 1858. — A. LINCOLN ET STEPHEN DOUGLAS

Les premières rencontres de Lincoln et de Stephen Douglas n'avaient été que des escarmouches. En 1858, l'expiration du mandat de ce dernier, comme sénateur de l'Illinois au Congrès, mit de nouveau en présence ces deux puissants adversaires. Ce fut un véritable tournoi dont le peuple entier des États-Unis suivit avec autant de passion que les combattants euxmêmes les émouvantes péripéties. Lincoln y conquit devant le pays entier la réputation méritée non-seu'lement d'un habile polémiste, mais aussi d'un sage politique, inébranlable dans ses principes et courageux même contre ses amis, par lesquels il ne se laissa jamais entraîner hors des vois légales, comme il arrive dans ces luttes ardentes de la politique où trop souvent, pour le malheur de la liberté, la passion succède à la raison et compromet les meilleures causes.

C'était encore la question du Kansas qui agitait l'esprit public et divisait les partis.

Le 4 mars 1857 Buchanam avait pris possession de la présidence.

La Cour suprême venait de décider implicitement par un arrêt que le compromis du Missouri était un acte contraire à la Constitution. C'est l'arrêt mémorable rendu à la requête de l'esclave Dred Scott, à qui ses maîtres refusaient la liberté, quoiqu'il offrît de l'acheter. Dred avait appartenu en dernier lieu à un chirurgien qui l'amena successivement dans diverses localités où il n'y avait pas d'esclavage, d'après le compromis du Missouri , et l'esclave basait làdessus sa réclamation.

La Cour, après des débats qui duraient depuis des années, débouta Dred de sa demande par le seul motif que les nègres n'étaient pas des citoyens selon la loi fédérale; qu'ils étaient une propriété à la discrétion du propriétaire comme toute autre, et que le fait d'avoir résidé dans un territoire libre ne signifiait rien, le Congrès n'ayant pas plus le droit d'interdire quelque part l'introduction de l'esclavage qu'il n'avait celui de l'abolir là où il existait déjà.

A quelque temps de là, le Kansas demande à être admis comme Etat dans l'Union.

Malgré la décision de la Cour, les défenseurs de la liberté soutiennent la légalité du compromis, et refusent d'admettre que l'esclavage soit toléré par la constitution d'un nouvel Etat situé au-dessus du 36° 30' latitude.

De leur côté, les partisans de l'esclavage, dans le Sud, étaient décidés à ne permettre, sous aucun pré-

texte, que cette institution fût législativement prohibée dans aucun Etat ou Territoire.

Telles sont les conditions dans lesquelles fut présentée au Congrès (session de 1857-1858) une Constitution pour le Kansas, dont le projet avait été élaboré, en 1856, par une convention tenue à Lecompton.

Les articles de cette Constitution étaient artificieusement conçus, de façon à introduire forcément l'esclavage dans le nouvel Etat, en dépit de la répugnance et du vote même des habitants.

Les républicains l'attaquèrent violemment. Une portion même du parti démocratique recula devant la fraude essayée et Douglas se fit l'interprète de ses sentiments. Mais ici encore on le voit manquer de franchise, ou du moins rester indifférent entre le crime et la justice. Il joue le rôle de Pilate.

« Peu importe, disait-il, que les habitants votent pour ou contre l'esclavage, mais ils doivent avoir le droit de voter pour ou contre la Constitution ellemême. »

La Constitution préparée à Lecompton, fut votée par le Congrès, le 30 avril 1858, et proposée à la ratification du peuple du Kansas. On lui promit, s'il l'acceptait, de grandes concessions de terres. Les offres étaient séduisantes, mais la constitution n'en fut pas moins repoussée à une immense majorité.

Le Congrès se sépare, et Stephen A. Douglas retourne dans l'Illinois pour préparer sa réélection. Son attitude, dans l'affaire du bill Lecompton, le séparait du gouvernement; la cause républicaine en avait profité, et les partisans des compromis demandaient qu'on lui laissât son siège où il pourrait peut-être rendre encore quelques services, grâce à ces expédients et à ces équivoques dans lesquels il était passé maître.

Mais les républicains sincères de l'Illinois pensaient d'une autre manière. Ils connaissaient leur sénateur. Ils savaient que, sur le point capital de leur programme : Opposition à l'extension de l'esclavage dans les territoires, Douglas n'était point avec eux, puisqu'il avait déclaré de la manière la plus positive que peu lui importait si les habitants du Kansas votaient pour ou contre l'esclavage. Pour eux, sa conduite dans l'affaire avait été plutôt dirigée par la crainte de perdre toute chance d'être réélu que par des considérations de justice et de légalité. Aussi, malgré l'avis d'hommes importants du pays et des autres États, ils résolurent de le combattre de toute leur énergie, et désignèrent par un vote de la convention « d'État tenue à Springfield, le 17 juin 1858, pour candidat au Sénat des États-Unis, l'honnête Abraham Lincoln.

1. Les conventions de parti (cmtcusses) sont les comités électoraux qui désignent aux électeurs les candidats aux fonctions publiques. On les appelle conventions d'Etat si l'élection a pour objet la magistrature locale ou celle de l'Etat; conventions nationales, s'il s'ogit de l'élection du Président.

Le discours de Lincoln devant cette convention dont il était membre fut le commencement de la campagne. Les sentences par lesquelles il débuta contiennent ces paroles célèbres, si souvent citées depuis, par ses ennemis comme par ses amis :

« Une maison divisée contre elle-même, disait-il, ne « saurait rester longtemps debout. Je crois que ce « gouvernement ne peut pas supporter la perma- « nence d'un régime moitié libre, moitié esclave. Je « ne compte pas que l'Union sera brisée, je ne compte « pas que la maison tombera, mais je compte qu'elle « cessera d'être divisée. L'une ou l'autre chose arri- « vera. »

Lincoln voyait l'avenir terrible que préparaient à son pays les propriétaires d'esclaves, et tous ses discours tendaient à dévoiler les manœuvres par lesquelles ils espéraient arriver à leur but. Que leur fallait-il, au point où en étaient les choses? Un second arrêt de la Cour suprême, déclarant que la Constitution comportait l'esclavage dans tous les États, comme la décision Dred Scott avait établi qu'elle le faisait dans les Territoires, et c'en était fait de la liberté dans le Nouveau-Monde.

Il devint évident, dès le début, que cette campagne électorale était le commencement d'un duel à mort entre les deux principes que personnifiaient les deux puissants orateurs.

Douglas, au physique comme au moral, était tout le contraire de Lincoln.

Au physique, un petit homme trapu, avec des yeux

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brillants, des joues roses, une activité incroyable et un grand talent.

« Voyez-le, disait Lincoln : tout le monde est pou! « lui. Quand on contemple des joues si colorées, des « yeux si vifs, on en voit sortir des places, des ambas- « sades, des faveurs ; au contraire, qu'est-ce que vous « voulez que l'on fasse avec un grand homme osseux, « triste, dégingandé comme moi ? Rien à espérer, ni « dîners, ni richesses, ni dignités. »

Douglas, c'était le champion de tous les citoyens du Nord qui sympathisaient avec l'esclavage, de ceux qui le défendaient ouvertement, et plus encore de ceux qui ne se souciaient guère de ses progrès et de ses développements. Ces derniers étaient les plus dangereux. Avec les premiers, on savait au moins à quoi s'en tenir ; ne dissimulant pas leurs desseins, il était plus facile de les combattre. Mais les autres abritaient leur coupable indifférence pour un crime social sous le drapeau de la liberté politique, et plus d'un citoyen, dans les réunions populaires , pouvait se laisser prendre à leurs raisonnements captieux.

Sous l'enveloppe grossière de Lincoln, au contraire, couvait une âme de feu pour la liberté et la justice. Fidèle aux principes des fondateurs de la République, il se rappelait que les promoteurs de la grande Révolution, en arborant le drapeau de l'indépendance, n'avaient fait que revendiquer le droit primordial et naturel qu'a l'homme de se gouverner lui-même.

Ils avaient déclaré qu'ils ne pouvaient être imposés sans leur consentement. Ce principe ne devait-il pas

s'appliquer aux hommes tenus dans une perpétuelle servitude ? En affirmant que la taxation était inséparable delà représentation, n'avait-on pas proclamé le droit plus grand et plus essentiel qu'a tout être innocent et raisonnable au contrôle et à l'usage de ses capacités et facultés et à la jouissance de son propre gain ?

Lincoln résumait en deux mots sa pensée : Si l'esclavage n'est pas un mal, rien n'est un mal.

Pour Douglas, qu'on maintienne l'esclavage dans ses anciennes limites, qu'on l'étende à tout le territoire, pourvu que l'Union fût sauvée, le reste importait peu à la prospérité de la République.

Les deux adversaires se rencontrèrent pour la première fois à Chicago, en juillet. Rien n'avait été convenu sur la manière dont on engagerait le combat ; mais, Douglas ayant tenu un meeting le 9 juillet, il était inévitable que M. Lincoln lui répondrait le 10. Une emaine plus tard tous deux parlèrent le même jour, à Springfield, mais devant des auditoires différents; cela ne suffisait pas à Lincoln, et il adressa à Douglas une lettre dans laquelle il le provoquait à une série de débats contradictoires pendant la durée de la campagne.

Le cartel fut accepté, mais Douglas y mit pour condition de parler le premier dans les quatre premières séances, et le dernier dans les trois autres

Les sept débats contradictoires furent fixés comme suit, dans les principaux centres de population de l'IUinois :

A Ottawa 21 août.

A Freeport 27 —

A Jonesboro 15 septembre.

A Charleston 18 —

A Galsbourg 7 octobre.

A Quincy .13 —

A Alton 15

On peut dire que non-seulement tout l'Illinois, mais le peuple entier des États-Unis assistait à cette grande lutte oratoire, mouvement avant-coureur d'un combat plus terrible. La presse portait les discours des deux champions aux plus lointaines extrémités de l'Union ; on les lisait avec avidité, on les commentait, on les jugeait. Les deux partis comptaient les coups.

A Ottawa, Lincoln dédaigne de répondre aux accusations puériles par lesquelles avait débuté son adversaire. (Il ne releva que plus tard ce qui avait trait à sa conduite pendant la guerre du Mexique.)

Il veut placer d'abord le débat sur son véritable terrain, faire avouer aux hommes du Sud leurs desseins. Rapprochant les faits les plus récents : la guerre du Mexique, le manifeste d'Ostende », l'arrêt Dred Scott,

1. MM. Buchanan, Mason et Soulé, ministres des Etats- Unis en Angleterre, en France et en Espagne, se réunirent en 1864, à Ostende et discutèrent sérieusement l'acquisition de Cuba à l'Espagne, qui n'avait jamais manifesté l'intention de vendre sa colonie, et, si cela était nécessaire, la conquête par la force. La circulaire émanant de cette prétendue conférence disait en propres termes : « Il est parfaitement clair « pour tout homme qui réfléchit, que par sa position géogra-

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le rappel du compromis du Missouri, il démasque cette vaste conspiration qui ne tendait à rien moins qu'à légaliser l'esclavage dans toute l'Union, au Nord comme au Sud, dans les nouveaux comme dans les anciens États.

Puis, prenant à parti son adversaire, il lui disait :

« Vous parlez comme moi de liberté, et il semble « étrange que nous nous combattions en arborant les « mêmes devises. C'est que nous n'entendons pas ce « mot de la même façon.

« Moi, je crois que la déclaration d'indépendance a « eu pour conséquence logique l'affranchissement des « nègres.

« Douglas, en prétendant le contraire, nous fait re- « culer en-deçà de cette ère de justice.

a Quand il permet à un État nouveau d'établir l'es- « clavage, il éteint le sens moral, il arrache l'amour « de la liberté du cœur des citoyens qui tolèrent une « institution si contraire aux droits de l'humanité.

« Son indifférence est d'autant plus coupable, d'au- « tant plus dangereuse, qu'elle prend le masque de la <( liberté pour autoriser la servitude. »

« phique Cuba nous appartient naturellement Si l'Espa-

« gne, sourde à la voix de son propre intérêt et poussée par « un orgueil aveugle et un faux sentiment d'honneur, refuse a de vendre l'île de Cuba aux Etats-Unis, alors, par toutes les a lois divines et humaines, nous avons le droit de l'arracher à « l'Espagne, si nous en avons le pouvoir. »

Dans le nord, cette tentative pour obtenir Cuba parut suscitée, comme le rappel du compromis du Missouri, surtout dans le but d'étendre et de fortifier l'influence esclavagiste aux Etats Unis.

Il termine sa harangue éloquente, dont nous regrettons de ne donner qu'une esquisse effacée, par une de ces histoires qui lui étaient familières et enlevaient la conviction des auditeurs les plus rebelles.

« Quand un loup veut attaquer un troupeau, il dit a au troupeau, pour peu qu'il soit un peu adroit : Je « viens vous délivrer du berger, je suis un libérateur; « et quand le berger revient et qu'il veut obtenir du « troupeau une soumission complète, à son tour il lui « dit : « Je viens vous délivrer du loup, c'est moi qui « suis le libérateur.

« Le libérateur, ajoute Lincoln, ce ne peut être à la « fois le loup et le berger, il est probable que ce n'est « ni l'un ni l'autre, que la liberté appartient au trou- « peau et qu'il n'a pas besoin que personne la lui « rende. »

Nous ne pouvons suivre Lincoln dans les différentes étapes de sa généreuse campagne. C'était toujours le même sujet, les mêmes arguments de part et d'autre. Disons seulement, pour donner aux lecteurs une idée de la dévorante activité d'une élection aux États-Unis, que Lincoln, en dehors des sept rencontres avec Douglas, prononça plus de cinquante discours dans différentes petites villes.

L'effervescence était extrême ; le pays tout entier avait les yeux tournés vers l'IUinois, et les vœux ardents des amis de la liberté accompagnaient partout Lincoln. Cependant l'honnête Abe n'avait pas à combattre que l'opposition de ses adversaires politiques.

L'action de Douglas sur le sort de la conslitution

Lecompton, la haine violente que lui portaient depuis cette époque les chefs de l'aristocratie du Sud, sans compter les influences locales, engageaient beaucoup de républicains à le renvoyer au Sénat. Ils pensaient que c'était la récompense due aux efforts heureux qu'il avait faits, grâce auxquels on n'avait point imposé par surprise au peuple du Kansas une constitution esclavagiste. On y voyait aussi un encouragement pour les démocrates moins avancés qui voudraient imiter son exemple.

Ces considérations prévalurent et Douglas l'emporta. Le vote populaire lui donna bien cinq mille voix de moins qu'à Lincoln, mais Douglas avait la majorité dans la Législature; elle le renvoya au Sénat.-

Malgré cette apparente défaite, la lutte avait été féconde en résultats, car le parti anti-esclavagiste était enfin fondé; il avait un chef.

Entre la fin de la campagne sénatoriale de 1858 et l'ouverture de la campagne présidentielle de 1860, Lincoln visite plusieurs États de l'Union. Nous le voyons parcourir l'Ohio, le Kansas et l'État de New- York, parlant dans les écoles et dans les clubs, poursuivant partout ses anciens adversaires avec la même logique, le même esprit, la même éloquence.

Chose étonnante, qu'il ait fallu déployer tant de talent, montrer tant de vertus et en fin de compte verser des flots de sang pour démontrer, au dix-neu-

vième siècle, à un peuple républicain, qu'an vrai partisan de la liberté doit aimer la liberté pour tout le monde, même pour des hommes d'une autre couleur !

L'élection présidentielle devait avoir lieu le 2 novembre.

Le parti républicain formula ainsi son programme [platform) :

« Les principes promulgués dans la déclaration d'indépendance et compris dans la constitution fédérale, sont essentiels à la sauvegarde des institutions républicaines.

— «La constitution, l'union et les droits des Etats doivent être et seront maintenus.

— « Le maintien inviolable des droits des Etats, particulièrement du droit qu'a chaque Etat d'ordonner et de contrôler ses propres institutions, exclusivement selon ses propres inspirations, est essentiel à l'équilibre des pouvoirs sur lesquels sont fondées la perfection et la durée de l'organisation politique du pays.

— « Le nouveau dogme suivant lequel la constitu-

tion, par sa propre force établit l'esclavage dans un ou dans la totalité des Etats-Unis, est une hérésie politique dangereuse.

— « Le congrès, les législatures locales, les individus, n'ont le pouvoir de donner à l'esclavage une existence légale dans aucun des territoires des Etats- Unis. »

La convention nationale républicaine de 1860 se réunit à Chicago, le 26 mai, dans un immense édifice appelé le Wigwan, que le parti avait fait édifier pour la circonstance. On comptait 465 délégués et six candidats, tous plus connus que Lincoln, notamment MM. Chase, Bakes, Seward. Mais la lutte ne devait être sérieuse qu'entre Lincoln et Seward.

Si l'on avait voté le premier jour, ce dernier l'emportait. On renvoya la séance au lendemain et de nouvelles combinaisons se produisirent. M. Seward avait trop d'attaches politiques avec les hommes de compromis : il fallait un homme nouveau, indépendant, qui ne transigeât plus.

La majorité absolue était de 233 sur 465 votants. Le premier scrutin donna le résultat suivant :

MM. Seward. . 473 voix

Lincoln 402

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Au second tour on eut un indice du résultat définitif, quand le président de la délégation du Vermont, laquelle s'était divisée au premier tour, annonça, à

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l'appel de son nom, que le Vermont donnait ses dix votes au jeune géant de l'Ouest, Abraham Lincoln.

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