‹ Abraham LincolnChapitre 18 sur 33 · RESULTAT · texte numérisé non relu

RESULTAT

MM. Seward 184 voix

Lincoln. . . V 7 1 .... 181

Arrive le troisième tour. Chacun pointait avec anxiété les votes à mesure qu'ils se produisaient. Lincoln atteint 230 voix. A ce moment, M. Carter, de l'Ohio, se lève et annonce un changement dans le vote de la délégation de son État, ce qui donne quatre voix de plus à Lincoln. C'était la majorité absolue acquise.

Rien ne peut décrire l'enthousiasme qui accueillit et suivit cette bonne nouvelle. Le canon tonne, les fanfares éclatent, des courriers à cheval partent dans toutes les directions, et le télégraphe va porter le succès des abolitionnistes aux quatre coins de l'Union.

L'émotion est si grande que la Convention est obligée de suspendre ses travaux. Quand elle les reprend, d'autres États avaient changé leurs votes, et le résultat définitif du troisième tour de scrutin donne 354 voix à Abraham Lincoln. Enfin, sur la proposition de Ewarts, du New- York, on décide que Lincoln est, à l'unanimité, choisi comme candidat à la présidence des États-Unis, pour les élections prochaines du 1 novembre 1860.

Pendant que ceci se passait à Chicago, l'honnête Abe était à Springfield, dans les bureaux du journal de la localité. Vers cinq heures du soir, le directeur du télégraphe lui fait passer un billet ainsi conçu :

M. Lincoln, « Vous êtes nommé au troisième scrutin. »

Ses amis l'entourent, le félicitent, et lui, tout silencieux, met le billet dans sa poche et les quitte. « Où allez- vous donc4? lui dit-on.

— A la maison, répond-il. Il y a là une brave petite femme qui sera bien heureuse de cette nouvelle ; je veux la lui apprendre le premier. »

Le jour suivant arriva à Springfield le comité chargé de lui annoncer officiellement le choix de la Convention de Chicago.

Parmi les membres se trouvait un juge de Pensylvanie, un homme fort grand, et qui regardait Lincoln, homme encore plus grand que lui , avec un œil étrange où l'on pouvait lire à la fois l'admiration et l'envie. Cela n'avait pas échappé au futur président, qui, en serrant la main du juge, lui demanda :

« Quelle taille avez-vous?

— « Six pieds trois pouces. Et vous, monsieur Lincoln?

— « Six pieds quatre pouces.

— « Alors, dit le juge, la Pensylvanie doit s'incliner devant l'Illinois. Mon cher monsieur, il y a des années que je désire de tout mon cœur un président que je puisse regarder d'en bas, et je le trouve à la fin dans un pays où je croyais qu'il n'y avait que de petits géants. »

La nomination de Lincoln fut universellement approuvée par le parti républicain. Comme on reconnaissait en lui un homme de fermes principes, un ardent ami de la vérité, on se précipita dans la lutte avec une énergie et un enthousiasme qui étaient de sûrs garants de la victoire, en présence surtout d'adversaires hésitants et divisés.

Les Etats du Maine , du New-Hampshire, du Vermont, du Massachusetts, du Rhode-Island, du Connecticut, du New-York, de la Pensylvanie, de l'Ohio, de l'Indiana, de l'Illinois, du Michigan, de l'Iowa, du YVisconsin, du Minnesota et de la Californie donnèrent à Abraham Lincoln deux millions de voix.

LA SÉCESSION. — VOYAGE DE BPftINGHBLD A WASHINGTON. — COMPLOT DE BALTIMORE.

On sait quel fut le résultat de cette élection. Sans aucune provocation de la part du gouvernement fé-

déral, sans qu'aucun acte agressif ait été tenté contre les droits des états du sud, les chefs esclavagistes proclamèrent hautement le droit de sécession.

La Caroline méridionale se déclare la première.

Les milices de cet état s'emparent, à Gharleston, de la douane des Etats-Unis, de l'hôtel des postes, de l'arsenal, ainsi que des forts Pinckney et Moultries, qui défendent la rade. Il ne reste plus à l'Union que le fort Sumter, avec une garnison de quatre-vingts hommes, commandés par le major Anderson.

Le juge fédéral de Charleston, dévoué aux intérêts du sud, refuse de siéger, et les principaux meneurs du mouvement se réunissent à Milledgeville pour s'entendre sur la séparation et les mesures militaires qui devaient en assurer le succès.

Le Congrès allait s'ouvrir le 3 décembre et l'on comptait avec raison sur la neutralité du gouvernement.

« Elu par la coalition des démocrates, M. Buchanan n'osait rompre avec ses anciens alliés : il affectait de voir dans le choix de son successeur un acte agressif contre eux, il cherchait de vains moyens de conciliation, il n'admettait pas la possibilité de la sécession ; il la condamnait et cependant il ne se croyait pas le droit de la réprimer. Les partisans du Sud étaient en majorité dans son ministère et remplissaient la plupart des emplois fédéraux : ils en avaient profité pour favoriser de mille manières les desseins de leurs complices et entravaient toutes les mesures proposées par leurs collègues dévoués à l'Union. L'un d'entre eux,

II. Floyd, ministre de la guerre, avait vendu sur les marchés du Sud une partie des armes qui étaient la propriété de la nation et transporté presque tout le reste dans les arsenaux qui se trouvaient sur le sol des états prêts à s'insurger i. »

L'armée fédérale, malgré les réclamations du général Scott, avait été affaiblie et presque anéantie de propos délibéré.

Le secrétaire Toucey, un homme de la nouvelle Angleterre pourtant, avait envoyé toute la marine, à l'exception de quelques vaisseaux, dans des ports éloignés d'où ils ne pouvaient être ni promptement ni facilement rappelés.

Sur les côtes de l'Atlantique et du golfe du Mexique, de Norfolk à la Nouvelle-Orléans, les garnisons de tous les forts avaient été tellement réduites qu'ils se trouvaient à la merci d'un coup de main.

Le 20 décembre, la Convention de la Caroline du sud rendit une ordonnance de sécession déclarant que « l'union existant actuellement entre la Caroline du sud et les autres états, sous le nom d'Etats-Unis d'Amérique, est dès à présent dissoute. »

L'exposé des motifs imaginés par les rebelles pour justifier leur détermination mérite d'être ici rapporté.

« Nous affirmons, disait la Convention, que quatorze « états ont formellement refusé, depuis de longues « années, de remplir leurs obligations constitution-

1. Histoire de la Guerre civile en Amérique, par M. le comte de Paris.

« nelles, et nous en trouvons la preuve dans leurs « propres lois....

« Dans beaucoup de ces états, l'esclave fugitif est « déchargé de son travail, et dans aucun le gouver- « nement local ne s'est soumis aux stipulations près- « crites par la constitution....

« Ainsi l'union constitutionnelle a été formellement « brisée et méprisée. »

On ajoutait à tous ces griefs « l'élévation à la haute dignité de président des Etats-Unis d'un homme dont les opinions et les desseins sont hostiles à l'esclavage. »

Que faisait-il, cet homme juste, pendant que la rébellion s'organisait au grand jour, avec la complicité secrète du gouvernement auquel il allait succéder?

Il attendait à Springfield que son heure fût venue, surveillant en silence la trahison de ses adversaires et se défendant avec énergie contre les amitiés spontanées d'une foule de personnages qu'il n'avait jamais connus et qui encombraient maintenant sa modeste demeure.

« Je suis très-surpris, disait-il à sa femme; je reçois maintenant le sixième de la nation, qui voudrait vivre aux dépens des autres cinq sixièmes. Mais éloignez de moi tous ces solliciteurs; on ne saura qui je veux choisir pour mes fonctionnaires que le jour où je serai installé à la Maison Blanche. »

Ce jour arriva vite.

D'AbKAIlAM LINCOLN 109

Les États esclavagistes avaient suivi l'exemple de la Caroline du Sud.

Le 8 février 4874, l'assemblée de Montgomery votait la Constitution des États confédérés et choisissait pour président et vice-président de la Confédération du Sud, MM. Jefferson Davis et Alexandre A. Stephens.

Le 14 du même mois, l'honnête Lincoln quitte Springfield pour se rendre au poste d'honneur que lui avaient confié ses concitoyens, après avoir adressé aux habitants de sa patrie adoptive ces touchantes paroles d'adieu :

« Mes amis, personne, s'il n'est dans ma situation, ne peut se rendre compte de la tristesse que j'éprouve en me séparant de vous. A ce peuple je dois tout ce que je suis. Ici j'ai vécu plus d'un quart de siècle; ici sont nés mes enfants; ici l'un d'eux est enterré. Je ne sais dans combien de temps ni si jamais je vous reverrai.

<c Un devoir pèse sur moi, le plus lourd peut-être qui ait pesé sur un homme depuis les jours de Washington. Il n'aurait jamais réussi sans l'aide de la Providence en qui toujours il se confia. Je sens que je ne puis réussir à mon tour sans la même assistance divine qui le soutenait; et dans le même Tout-Puissant je place mon espérance.

« Vous, mes amis, priez-le de m'aider. Sans lui, pas

de succès; avec lui, le triomphe est certain. Encore une fois, je vous envoie les adieux d'un cœur qui vous est attaché par les liens de la plus profonde affection. »

Il part, accompagné des vœux et des prières de tous. A chaque station , la foule attend son passage comme celui d'un libérateur, acclamant « Lincoln et la Constitution! »

Ce fut une véritable ovation que ce voyage de Springfield à Washington. Dans chaque grand centre de population il est arrêté, fêté, complimenté. Il répond à toutes les députations, et chacun des discours, petit ou grand, qu'il prononce, est un vrai modèle d'àpropos, suivant les lieux, les personnes ou les circonstances.

A New-York, le maire de la cité lui dit toutes les espérances que le peuple loyal des États-Unis avait mises en lui pour le maintien de la Constitution violée parles rebelles.

« Rien, répondit Lincoln, ne saurait me faire consentir à la destruction de cette Union à laquelle notre grande cité maritime de New-York, comme le pays tout entier, doit sa merveilleuse prospérité, tant que l'Union sera consacrée au but pour lequel elle a été établie. Dans ma pensée, le navire est fait pour la cargaison; tant qu'il peut être sauvé avec elle il ne doit jamais être abandonné , à moins que la dernière chance de salut ne soit de jeter par-dessus bord le fret et les passagers. Aussi longtemps donc que la prospérité et la liberté du peuple trouveront un sûr

D'ABHAUAM LINCOLN 111

abri dans l'Union, mon dessein bien arrêté est de la défendre et de consacrer toutes mes forces à maintenir la Constitution qui l'a fondée. »

Continuant son voyage, il arrive à Trenton l, dans l'État de New-Jersey ; les citoyens qui l'entourent le voient, avant de leur répondre, tirer de sa poche cet exemplaire meurtri de la Vie de Washington, qu'il avait acheté de son professeur par trois journées de travail. Il ne leur dit que ces simples paroles :

« Messieurs, je ne puis passer dans votre État sans me rappeler les grands combats qui s'y sont livrés. J'ai appris à aimer mon pays dans ce petit livre, et, quand je lisais les récits des luttes de nos pères, je sentais bien que ces gens-là se battaient pour autre chose que le triomphe de l'esclavage. »

A Philadelphie, on vient l'avertir que des conspirateurs se préparaient à empêcher son installation, en tentant contre lui, à son passage à Baltimore, un coup de main qui, dans leurs prévisions, pouvait aller jusqu'à l'assassinat.

Sur les conseils du général Scott et du sénateur Seward, il se décide à ne se rendre qu'à une des invitations qu'il avait acceptées, celle qui avait pour objet d'arborer un drapeau sur le monument dans lequel avait été signée la déclaration d'indépendance, en 1776.

On l'introduit dans la salle où s'était accompli cet

1. Capitale de New-Jersey. En 1776, Washington en chassa la cavalerie des Hessois du comte Donap et fit mille prisonniers. Ce succès et celui de Princeton sauvèrent Philadelphie.

acte mémorable; on lui demande de lever, au moyen d'une corde, le drapeau cmi était au-dessus de l'édifice.

« Mes amis, répond-il, vous me priez de lever le « drapeau sur cet édifice où a été prononcée la décla- « ration d'indépendance. C'est bien une image de ce « que je suis. Ce n'est pas moi qui ai fait ce drapeau, « ce n'est pas moi qui ai fait la machine pour le tenir, c< ce n'est même pas moi qui ai fait la corde pour le « tirer ; je ne suis qu'un instrument , je ne fais que « prêter mon bras : c'est la nation qui fait le reste.

« Je me suis souvent demandé, en relisant notre « Constitution, qu'est-ce qui lui avait valu cette faveur « d'être à la fois la plus jeune et la plus ancienne des « constitutions qui soient au monde. Et je me suis « répondu : c'est que, dans cette Constitution, ses « immortels auteurs ont écrit le principe admirable « de la liberté pour tous, et qu'en le faisant, ils ont « prophétisé non-seulement l'avenir de leur pays , « mais l'avenir du monde entier. Ils ont annoncé « qu'un jour viendra où le poids qui pèse sur les « épaules de tout homme venant en ce monde sera « allégé, et c'est parce qu'ils ont mis ce principe « dans leur Constitution que cette Constitution a duré. « Pour moi, je ne sais pas ce qu'elle deviendra dans « l'avenir; mais, avant de me faire renoncer à ses « principes, on m'assassinera sur place. »

Cette cérémonie terminée, Lincoln partit pour Harrisburg, où la législature de Pensylvanie le reçut officiellement. A six heures du soir, il montait secrè-

tement dans une voiture qui le conduisit à l'embarca dère où l'attendait un train spécial, et retourna a Philadelphie. Dès que le train se mit en route, les fils télégraphiques furent coupés, afin que le départ du président, quand il serait connu, ne pût être divul gué au loin. A Philadelphie, le président et le marshall Lamon, de Washington, son seul compagnon, montèrent dans un wagon-salon du train pour Washington, et ils arrivèrent dans la capitale fédérale le lendemain 23 février, à six heures du matin.

Une foule immense, dit M. Bigelow, auquel nous empruntons ces détails très- précis, s'était portée à la station de Baltimore, et sa conduite, lorsque passa le train dans lequel, croyait-on, se trouvait le président, ne laissa aucun doute sur les mauvaises intentions du peuple. Les précautions prises par M. Lincoln se trouvaient suffisamment justifiées. Cette preuve manifeste des projets désespérés formés par les ennemis de la nouvelle administration rendit nécessaire la présence, dans la capitale, d'une certaine force militaire pour prévenir les troubles, lors de l'installation du nouveau président.

A. JOUALT.T.

INAUGURATION DU 4 MARS 1861. — CONSTITUTION DES ÉTATS CONFÉDÉRÉS. — PHILOSOPHIE DE i/ESCLAVAGE.

L'inauguration d'Abraham Lincoln à Washington, le 4 mars 1861, eut lieu sans manifestations hostiles de la part des agents du sud, fort nombreux pourtant dans la capitale.

La cérémonie, très-simple en elle-même, empruntait toute sa solennité à la gravité des circonstances.

On a vu par le portrait que nous avons tracé du nouveau président, et par l'histoire de sa jeunesse et de sa vie politique, qu'il ne possédait aucun de ces avantages que donnent la richesse, l'extérieur, les manières, l'expérience de ce qu'on nomme le monde, et le lecteur comprendra sans peine que Yhonnête Abe ait été embarrassé, confus, presque honteux, quand, aux acclamations d'une foule enthousiaste et frémissante, il se présenta sur l'estrade, accompagné de M. Buchanan, son prédécesseur, et de son compétiteur Stephen Douglas, pour prêter le serment constitutionnel et s'adresser à l'assemblée du peuple.

« Il s'avance lentement et d'un air inquiet, raconte M. Auguste Polo; il a retiré son chapeau qui lui semble un pesant fardeau; il le fait machinalement

passer d'une main dans l'autre; puis, ne sachant comment en disposer, il le place bravement par terre. Mais, poussé par les juges et les sénateurs qui encombrent la plate-forme, il est contraint d'avancer de plusieurs pas, et, conséquemment, de reprendre le malheureux chapeau, dont M. Douglas, son ancien antagoniste, qui a suivi d'un sourire malicieux ce petit manège, finit charitablement par le débarrasser. » Cependant, l'agitation se calme sur la place du Capitole. Le sénateur Baker, s'adressant au public, prend la parole en ces termes :

« Permettez-moi de vous présenter Abraham Lin- « coin, président élu des Etats-Unis. »

De nouvelles et plus bruyantes acclamations se font entendre, auxquelles Lincoln répond en saluant à plusieurs reprises; puis, quand le silence est rétabli, avant de prêter serment entre les mains du juge Taney, il lit d'une voix ferme et claire, le discours d'usage où il expose, dans les termes les plus conciliants, mais avec beaucoup de fermeté, ses vues sur la situation du pays et les principes qui le dirigeront dans son administration.

Le lecteur n'a pas oublié que les Etats du sud, pour justifier l'acte de sécession, invoquaient, entre autres griefs, l'élévation à la Présidence d'un homme « dont les desseins étaient hostiles à l'esclavage. j>

Lincoln proteste énergiquement contre les desseins qu'on lui suppose :

« Loin de moi, dit-il, l'idée de m'immiscer, directement ou indirectement, dans l'institution de l'esclavage dans les Etats où elle est en vigueur. Je pense n'avoir pas ce droit, et je n'ai pas l'intention d'en agir ainsi. Ceux qui m'ont choisi et élu savaient parfaitement que j'avais maintes fois fait une semblable déclaration, et que jamais je ne m'étais rétracté.

« Mais ce que je veux, c'est le maintien de la Constitution.

« Aucun Etat, de son propre mouvement, n'a le droit de se retirer légalement de l'Union.

« Toutes les résolutions ou ordonnances qui concourent à cette fin sont légalement nulles, et tous actes de violence, commis par un ou plusieurs Etats contre l'autorité des Etats-Unis, constituent, suivant la loi, l'insurrection ou la révolution.

« Je pense donc, qu'en ce qui concerne la Constitution et les lois, l'Union n'est pas dissoute; et, dans la limite de mes pouvoirs, je veillerai, comme la Constitution me l'ordonne expressément, à ce que les lois de l'Union soient fidèlement exécutées dans tous les Etats. »

Il termina par un éloquent appel à la conscience et au patriotisme de ses concitoyens égarés :

« Vous qui êtes mécontents, c'est dans vos mains et non dans les miennes que se trouve à cette heure le sort de la guerre civile. Le gouvernement ne vous attaquera pas.

« Vous pouvez éviter un conflit en n'étant pas vousmême les agresseurs. Vous n'avez point un serment

enregistré dans le ciel (oath registred in heaven)de détruire le Gouvernement; moi, j'ai solennellement juré de le maintenir, de le protéger et de le défendre. « Je n'ai point envie de fermer la porte à la conciliation. Nous ne sommes pas des ennemis, mais des amis. Nous ne devons pas être ennemis. Que la passion ne nous pousse pas jusqu'à briser les liens de notre ancienne amitié. »

Après cette adresse au peuple, Lincoln prêta, entre les mains du juge Taney, le serment constitutionnel :

Je jure solennellement de remplir avec fidélité LES FONCTIONS DE PRÉSIDENT DES ETATS- UnIS, ET DE FAIRE TOUT CE QUI DÉPENDRA DE MOI POUR MAINTENIR, PROTÉGER ET DÉFENDRE LA CONS- TITUTION des Etats-Unis.

Le soir même Abraham Lincoln prenait possession de la Maison-Blanche.

Pendant ce temps, son prédécesseur quittait Washington à destination de Wheatland, sa propriété patrimoniale, n'ayant plus à rendre compte que devant l'histoire de la fidélité avec laquelle il avait tenu le serment qu'il avait, lui aussi, prêté à la Constitution, quatre années auparavant.

Les Etats du sud n'admettaient pas le principe posé par Lincoln, qu'aucun Etat n'a le droit, de son

■propre mouvement, de se retirer légalement de V Union.

Pour le parti séparatiste, l'union fédérale avait fait son temps. Les intérêts des Etats méridionaux demandaient un gouvernement distinct et indépendant, et ceux qui le voulaient étaient libres de se retirer de la Confédération, car l'union n'avait été qu'un contrat entre les Etats et non pas, comme l'envisageaient les hommes du nord, un gouvernement placé au-dessus des Etats et leur étant par conséquent supérieur.

En conséquence, le congrès des délégués de la Caroline du sud, de la Géorgie, de la Floride, de l'Alabama, du Mississipi et de la Louisiane, réuni le 4 février 1861, à Montgomery, avait adopté, le 11 mars, une nouvelle constitution définitive et permanente qui mettait dorénavant à l'abri de toute discussion, de toute atteinte, l'institution de l'esclavage.

L'ancienne constitution était à peu près muette sur ce point. Il était dit seulement : « que les personnes tenues à servir ou à travailler qui tenteraient de s'échapper seraient rendues à leurs maîtres. »

La nouvelle s'exprime en termes nets et clairs. Voici ce qu'on y lit :

« Les citoyens de chaque État auront le droit de transit et de séjour dans tout État de la Confédération avec leurs esclaves; et jamais il ne sera porté atteinte au droit de propriété sur lesdits esclaves.

a Les esclaves ou les individus contraints au service ou au travail dans tout État ou Territoire de la Con-

fédération, d'après les lois locales en vigueur, qui se seront enfuis ou auront été conduits dans un autre État, ne pourront, en conséquence des lois et règlements existant dans ledit État, être déchargés de leur service ou travail, mais seront rendus sur la réclamation des propriétaires desdits esclaves ou de ceux l qui sont dus lesdits service et travail.

« Les États confédérés peuvent acquérir de nouveaux territoires. Dans ces territoires, l'institution de l'esclavage africain, telle qu'elle existe actuellement dans les États confédérés, sera reconnue et protégée par le Congrès et par le Gouvernement territorial ; et les habitants des divers États confédérés et Territoires auront le droit de conduire, dans les territoires acquis, les esclaves qu'ils possèdent légalement dans un des États ou Territoires de la Confédération. »

Ainsi sont tranchées toutes les questions que l'esclavage avait soulevées depuis 1820, et l'on ne se contente pas de légitimer l'institution, on la glorifie.

A l'époque où le Missouri demandait à être admis dans l'Union, les députés du Sud représentaient l'esclavage comme une condition malheureuse, mais indispensable de l'existence du nouvel État.

a Son climat, disaient-ils, n'admet que certaines cultures, dont les noirs seuls peuvent supporter la fatigue, et Ils ne s'y soumettraient pas dans l'état de liberté.

« L'esclavage existe dans le Missouri, il ne s'agit pas de le créer, mais de le maintenir. La situation de ce pays est la même que la nôtre ; vous ne pouvez attaquer ses droits sans méconnaître ceux de tous les États du Sud, sur un point que la constitution ne vous permet pas de mettre en question. Vous avez admis le Kentucky et le Tenessee avec la clause de l'esclavage, pourquoi traiteriez-vous différemment le Missouri? En vain direz- vous que celui-ci est un État nouveau et non point, comme le Kentucky et le Tenessee, un démembrement des États primitifs qui étaient en possession de l'esclavage. Cette circonstance ne change rien aux nécessités des lieux, et il s'agit ici également, non de créer un droit nouveau, mais d'admettre un fait existant. Le Missouri d'ailleurs faisait partie de la Louisiane, que vous avez admise avec l'esclavage.

« Craignez, si vous prohibez l'esclavage là où vous le trouverez établi, de produire un effet moral dangereux dans les anciens États où il existe, et que la Constitution a voulu couvrir de son égide ; ne trompez pas sa prévoyante sagesse; songez que nous avons deux millions d'esclaves qui, s'ils se sentaient soutenus par vous, peuvent se porter d'un moment à l'autre aux plus cruelles extrémités; souvenez-vous des désastres de Saint-Domingue et ne vous exposez pas aux mêmes horreurs.

« Est-ce notre faute si nos ancêtres nous ont légué cette plaie, et que pouvons-nous faire de plus que de traiter nos esclaves avec humanité et douceur, de

D'ABHAHAM LINCOLN 121

manière à rapprocher autant que possible leur sort de celui des cultivateurs libres. L'esclavage, après tout, a existé dans les républiques les plus florissantes de l'antiquité. Il existe encore dans les colonies de toutes les puissances de l'Europe. Pourquoi serait-il interdit davantage chez nous?

« Laissez là cette question brûlante, dont la discussion est pleine de dangers; ne nous donnez pas à penser qu'un jour pourrait venir où l'opinion qui nous est contraire, abusant de sa majorité dans le Congrès, prononcerait l'abolition de l'esclavage dans toute l'étendue des États-Unis, car ce jour-là serait le dernier de la Confédération. »

Ainsi l'on invoquait les nécessités agricoles, le fait accompli, le danger social. On faisait appel à la miséricorde, et, dans l'intérêt de l'Union, cet appel était entendu.

L'esclavage était considéré comme un mal nécessaire dont les planteurs du Sud n'osaient pas même prononcer le nom, et qu'ils appelaient leur institution particulière.

En 1860, le Sud ayant compris que le Nord se fatiguait de la « question nègre » et sentant quelle était la faiblesse de sa position sur le terrain de la tolérance, a cessé de faire appel à la miséricorde des ennemis de l'esclavage.

« Exaspéré, dit M. Edward Lee Childe1, de ce que

1. Le général Lee, — Sa vie et ses campagnes, — par Edward Lee Childe. Paris, Librairie Hachette et C'e.

le Nord, autrefois son allié (puisqu'il s'était uni à lui en connaissance de cause), lui jetait aujourd'hui à la face une honte dont la responsabilité remontait plus haut dans le passé, le Sud devient accusateur. »

Ce n'est plus comme un fait acquis que les rebelles défendent l'esclavage, ils le justifient comme une institution raisonnable, bienfaisante et diviyie, une institution d'ordre naturel, meilleure pour l'esclave que la liberté, un système qui ne dépend même pas de la couleur des hommes soumis à l'esclavage et qui convient aussi bien à la race blanche qu'à la race noire.

Le travail servile est représenté comme la condition normale de toute société bien organisée. Il y a une philosophie de l'esclavage professé ex cathedra . « L'esclavage n'est point un mal, disent les nouveaux docteurs; c'est la condition qui convient le mieux à la masse de l'humanité. Le noir est nécessairement le premier esclave , parce qu'il est le plus stupide, le moins précieux, le plus facile à capturer; mais le travailleur blanc qui n'a rien à donner au monde dans lequel il est né que le travail grossier de ses bras robustes, est de fait, un esclave sur tous les points du globe, et s'il Vêtait de droit, il serait plus heureux qu'il ne peut jamais espérer le devenir avec le système qui prévaut en Europe et dans les États libres de l'Union. »

Cette philosophie devint bientôt un dogme politique et, dans un discours prononcé à Savannah, M. Stephens expliqua ainsi les principes sur lesquels était fondé le nouveau Gouvernement.

« La Constitution des États confédérés a apaisé pour jamais tous les ferments de discorde inhérents à nos institutions, et qui tenaient à l'esclavage africain tel qu'il existe actuellement parmi nous, à l'état particulier du nègre dans notre forme de civilisation. Ce fut la cause immédiate de la dernière rupture et de la présente révolution. Jefferson, dans sa sagesse, avait prévu que ce serait la pierre d'achoppement contre laquelle trébucherait la vieille Union... Il avait la conviction, et les chefs politiques du temps de la formation de l'ancienne constitution la partageaient, que la réduction à l'esclavage de l'Africain était une violation flagrante des lois naturelles ; que cet acte était une faute, en principe et aux points de vue social, moral et politique. Notre nouveau Gouvernement a pour but des idées diamétralement opposées ; ses fondements sont établis, sa pierre angulaire repose sur cette grande vérité que le nègre n'est pas l'égal du blanc, et que l'esclavage, sujétion à une race supérieure, est la condition normale et naturelle du nègre. Notre Gouvernement est le premier dans l'histoire du monde, qui ait pris pour principe fondamental ce fait incontestablement vrai physiquement, philosophiquement et moralement. »

Deux principes sociaux se trouvaient en présence ; nue guerre à mort devait s'ensuivre.

Elle commença le 12 avril 1861.

Le général confédéré Beauregard ouvrit le feu contre le fort Sumter où flottait le drapeau de l'Union. Après un bombardement de vingt-quatre heures, le major Anderson capitula avec tous les honneurs de la guerre et s'embarqua, en destination de New- York, avec toute la garnison.

La rupture était définitive et le sort des batailles allait décider des destinées de la liberté dans le Nouveau-Monde.

Page 1