TROISIEME PARTIE
PRÉPARATIFS DE fil'ERRE. — FORCES ET RESSOURCES RESPEC- TIVES DES ÉTATS DU NORD ET DU SUD. — LE GÉNÉRAL LEE.
L'honnête Abe est devenu le premier citoyen de son pays; — le voilà installé à la Maison-Blanche, président de la République, commandant en chef des armées de terre et de mer des États-Unis, en face d'une guerre civile qui devait prendre des proportions gigantesques, durer plus de quatre années, coûter des milliards d'argent et plus d'un million d'hommes. Ce n'était donc pas sans raison qu'il avait dit à ses amis de Springfield, en les quittant, « que jamais devoir « plus lourd que le sien, depuis les jours de Washing- « ton, n'avait pesé sur les épaules d'aucun homme. » Il aurait pu également ajouter que jamais d'aussi fai-
bles moyens n'avaient été laissés à un chef d'État par son prédécesseur pour entreprendre une aussi grande tâche.
Sous l'administration de Buchanan les hommes du Sud avaient littéralement dévalisé le gouvernement de l'Union.
Un trésor vide; des arsenaux avec leurs dépôts, leurs chantiers et leur matériel, occupés ou détruits; les navires réunis à Norfolk incendiés et presque toute la flotte fédérale dispersée sur tous les points du globe; dans les bureaux des ministères, un personnel de traîtres; sous les drapeaux, à peine assez de soldats fidèles pour mettre la capitale à l'abri d'un coup de main : telles étaient les ressources du pouvoir exécutif au moment où Lincoln en prit les rênes. Et les plus dangereux ennemis n'étaient pas seulement les confédérés. Derrière soi, dans le Nord, restaient des milliers de partisans de la cause du Sud, dont les sympathies actives n'étaient un secret pour personne, et qui se tenaient prêts, au moment opportun, a donner la main aux rebelles.
Toutefois, si rien n'était préparé pour l'attaque et pour la défen?e, le Nord avait en hommes et en richesses des forces considérables qu'il ne s'agissait que de savoir employer.
D'après le recensement officiel de 1860, les états et territoires du Nord renfermaient une population de 22,877,000 âmes y compris quelques centaines de mille noirs. La population des états confédérés n'était que de 8, 733,000, desquels 3,664,000 étaient noirs, de
sorte qu'en déduisant ceux-ci de part et d'autre, il restait en chiffres ronds 5,000,000 de blancs pour soutenir la lutte contre 22,000,000.
Les ressources matérielles n'étaient pas moins inégales que le chiffre des habitants respectifs. La région qui formait les états confédérés est plutôt un pays de plantations produisant le coton, le tabac, le riz, qu'un pays d'agriculture proprement dite où l'on trouve le blé, la laine, les bestiaux, les chevaux et tout ce qui contribue à faire vivre de grandes armées.
Le Nord avait, au contraire, des richesses agricoles inépuisables, un commerce qui s'étendait sur tous les
marchéset une industrie merveilleusementdéveloppée.
Malgré la disproportion des forces, au début le Sud, parfaitement organisé de longue main, eut une incontestable supériorité. Le Nord, qui avait tout â créer, fut lent à user de ses moyens; il subit de sanglants revers, capables de décourager les plus intrépides.
Mais Lincoln avait dans le succès final de la cause de l'Union une foi profonde qu'il fit partager à la masse de la nation.
Le premier acte d'un nouveau président est de choisir son cabinet. Lincoln n'avait pas, comme beaucoup de ses prédécesseurs, pris d'engagements envers certains électeurs influents qui, dans la démocratie américaine, vendent leur concours aux candidats. Pendant le ballottage, à la Convention de Chicago, un de ses amis lui avait écrit par télégraphe : a Vous serez nommé, si vous promettez d'accorder t les places (i'attorney général et de directeur géné-
A. iOTJMJLT, 9
« rai des jiostes à messieurs X... et Z... » La réponse fut courte, mais claire : « Je n'accepte aucun marché « et je refuse absolument. »
Lincoln s'inspira de ceux-là mêmes qui l'avaient nommé; il s'adressa aux candidats désignés avec lui par les électeurs, et confia les principaux ministères à ses concurrents, les affaires étrangères à William H. Seward, de New- York, les finances à Salmon P. Chase, la guerre à Simon Gameron, de Pensylvanie, la justice (attorney générât) à Edward Bâtes, du Missouri. Les autres postes furent donnés aux hommes les plus distingués de l'Union : à Gédéon Welles, du Gonnecticut, la marine; à Galeb B. Smith, de l'Indiana, l'intérieur; enfin à Montgomery Blair, du Maryland, la direction générale des postes.
Avant d'aller chercher les rebelles sur leur territoire, le gouvernement devait assurer la sécurité à l'intérieur, s'armer contre les traîtres et pour cela toucher à une des libertés les plus chères aux Anglo- Saxons, la liberté individuelle.
Aux États-Unis, comme en Angleterre, toute personne arrêtée, sans que les faits motivant son arrestation soient des délits ou des crimes évidents contre le droit commun, a la faculté de demander à être conduite dans le délai de trois jours devant un magistrat Chargé d'examiner la criminalité des faits, et qui peut
mettre cette personne en liberté pure et simple ou sous caution, ou la maintenir en état d'arrestation.
C'est ce qu'on nomme le privilège d'habeas corpus.
Ce privilège, la constitution des États-Unis le consacre formellement, en déclarant toutefois qu'il peut être suspendu lorsque la sûreté publique l'exige, en cas de rébellion ou d'insurrection.
Lincoln crut que les circonstances permettaient à son gouvernement d'employer les mesures extrêmes; tous les individus convaincus ou soupçonnés de trahison furent arrêtés, renfermés dans des forts nationaux par ordre du secrétaire d'État; l'on défendit aux agents militaires de reconnaître aucun rescrit d'ftabeas corpus ayant pour objet l'élargissement des prisonniers.
11 fallait pourvoir aux besoins du trésor, pour créer et équiper une armée et une flotte. On émit des bons et des obligations dont le placement se fit, à l'origine, à un taux convenable. Comme monnaie courante, on autorisa l'usage des timbres-poste et des timbres de commerce, en attendant les greenbacks, des assignats qui valent aujourd'hui de l'or.
Avec ces ressources le gouvernement acheta des armes à l'étranger, et fit des commandes aux manufactures particulières qui se mirent à travailler sans relâche.
Le ministre de la marine rappela les navires en mission, acheta et commissionna des bâtiments de
commerce qui furent équipés en navires de guerre, et le 19 avril 1861 le président proclamait le blocus de tous les ports des États séparés.
Tout cela ne suffisait point. Les Américains, ceux du Nord surtout, n'étaient point un peuple militaire, bien qu'on les eût vus montrer à l'occasion certaines qualités guerrières. L'armée régulière était insignifiante, ses meilleurs officiers appartenaient au sud, et 259 d'entre eux avaient passé dans les rangs des rebelles.
Dès que la prise du fort Sumter fut connue, la formation d'une armée chargée de défendre la constitution fut considérée comme une affaire nationale.
Le 15 avril, le lendemain du bombardement, Lincoln lança une proclamation dans laquelle il demandait aux gouverneurs des différents États de fournir, pour un service de trois mois , 75,000 hommes destinés à contribuer à la réoccupation des forts, arsenaux et autres propriétés fédérales capturées par les séparatistes.
Le 3 mai, après la prise de l'arsenal de Harper's Ferry, en Virginie, le Président fit un nouvel appel de 42,000 volontaires pour un service de trois années ou pour la durée de la guerre et augmenta de 22,714 hommes l'effectif de l'armée de terre, et de 18,000 matelots celui de la marine.
A la fin de l'année 1861, les États-Unis avaient enrôlé environ640,000 hommes, non compris les 75,000 de milice appelés en avril qui avaient été congé-
diés après leurs trois mois de service, et 20,000 hommes de l'armée régulière.
Mais ce n'était pas tout d'avoir levé de grandes armées, qui allait-on mettre à leur tête? Sans doute, de par la constitution, Lincoln se trouvait commandant en chef des forces de terre et de mer; mais, parce qu'il avait guerroyé pendant trois mois contre le Faucon-Noir, il ne se croyait pas pour cela un bien grand capitaine et confia la direction générale des opérations au général Scott, le vainqueur du Mexique. Celui-ci, trop âgé et trop infirme pour tenir la campagne en personne, comprit, devant la, gravité des événements, la nécessité de remettre en des mains fermes, habiles et sûres l'exécution de ses plans et fit offrir par le Président Lincoln le commandement effectif de l'armée fédérale à un des officiers supérieurs les plus distingués de la guerre du Mexique, son ami le colonel Robert Lee, de la Virginie, en ce moment campé chez les Indiens du Texas, et qu'on fit mander en toute hâte à Washington.
Arrêtons-nous un instant devant l'imposante figure du noble défenseur de Richmond, moins à cause du rôle militaire qu'il va jouer dans la guerre civile, que pour montrer en sa personne le représentant de ce qu'il y a eu de respectable dans la cause du Sud, c'est-à dire ce patriotisme d'État, qui avait été le premier obstacle à l'union et menaçait encore de la briser, contre lequel
il était juste de lutter, mais qu'il est impossible dt ne pas respecter quand il s'incarne dans certaines âmes véritablement grandes, sincères et désintéressées. Robert Lee était de celles-là.
Lincoln plaçait avant toute chose l'Union et la Constitution ; Lee était Virginien avant d'être citoyen des États-Unis.
On se rappelle l'humble origine du premier, son pauvre logis, son enfance, ses pénibles travaux. Robert Lee, lui, était un vrai gentilhomme.
Les Lee de Virginie descendaient d'une ancienne famille d'Angleterre dont les domaines patrimoniaux étaient situés dans l'Essex. En 1192, nous trouvons un Lionnel Lee, à la tête d'une compagnie de chevaliers, accompagnant Richard Cœur-de-Lion à la troisième croisade. Il se distingue tellement au siège de Saint-Jean-d'Acre qu'à son retour Richard le crée comte de Letchfield, et lui donne la propriété de Ditchley, nom que porta par la suite une des terres de Lee en Virginie.
On peut voir encore aujourd'hui à la tour de Londres l'armure que portait Lionnel en terre sainte,
(Si vous voulez un souvenir des exploits de Lincoln, il faut aller à Patent-Office, à Washington, où l'on conserve un modèle de bateau inventé et construit par l'honnête Abe, quand il était bûcheron et batelier.)
Sous Elisabeth, sir Henry Lee était chevalier de la
Jarretière et le titre de comte était encore dans la famille en 1674.
Un Richard Lee vint en Virginie sous le règne de Charles Ier, comme secrétaire de la colonie , et ses descendants jouèrent un grand rôle dans la guerre de l'indépendance. L'un d'eux, le général Henri Lee, contemporain et ami de Washington, rendit les plus grands services dans les opérations qui aboutirent à la reddition de l'armée de lord Cornwallis. Devenu gouverneur de l'armée de Virginie et membre du congrès, il prononça l'oraison funèbre de Washington.
C'est à Stratford , comté de Westmoreland , que naquit Robert Lee, troisième fils du précédent, le 19 janvier 1807, dans une habitation qui ne ressemblait guère à la cabane de Thomas Lincoln.
La maison de Stratford n'était point faite du bois de la forêt. « Les briques dont elle était construite, « les boiseries et l'ameublement, tout venait d'An- « gleterre. La distribution des pièces, le style des « boiseries et des moulures, l'aspect des salles et des « corridors, tout nous reportait au temps des permet ques poudrées et des bas de soie.
a Trois générations de gentilshommes avaient passé « par là, et l'enfant avait grandi entouré de portraits, « de parchemins, de souvenirs qui lui retraçaient l'o- « rigine déjà ancienne et la haute position des siens.
« L'enfant voyait, dans une des chambres du ma- « noir, son père malade et grisonnant, naguère l'ami « de Washington et de Greene, écrivant le récit des « batailles, dans lesquelles il avait tiré l'épée. »
Robert Lee 4 ne fat point obligé comme Lincoln de faucher pendant trois jours les prés d'un maître d'école pour pouvoir à son aise lire la vie de Washington : c'est peut-être la raison qui fit que le gentilhomme comprit moins bien que l'enfant du peuple où était le devoir d'un loyal citoyen, le jour où la guerre civile éclata.
Tous deux pourtant invoquent dans leurs lettres et leurs discours le souvenir du père de la patrie, ou pour mieux dire il semble qu'ils évoquent sa grande âme et lui demandent des inspirations et des conseils.
Voici ce qu'écrivait Lee, de Fort-Mason (Texas), le 23 janvier 1861.
« J'ai reçu la Vie de Washington par Everett. « Combien ce grand esprit souffrirait de voir ainsi ce « naufrage de ce qu'il avait fondé avec tant de peine ! « Je me refuse cependant à croire, tant qu'il reste « un rayon d'espoir, que tous les fruits de cette belle « existence doivent périr, et que ses sages conseils et « l'exemple de ses vertus doivent être sitôt oubliés « par ses concitoyens. Autant que j'en puis juger par « les journaux, nous sommes en pleine anarchie et à « la veille d'une guerre civile. Puisse Dieu éloigner de ce nous ces deux fléaux! Il faudra bien des années « peur que les hommes soient assez chrétiens pour
1. Arrivé au grade de lieutenant au corps du génie, après être sorti de l'école militaire de West-Point en 1829, Robert Lee épousa, en 1832, Mary fille de George Washington Parke Custis, petit-fils de la femme de Washington et fils adoptif de ce dernier.
«. se passer de lois sévères et d'appels à la force. Je « vois que quatre Etats se sont retirés de l'Union ; « quatre autres apparemment vont suivre leur exem- « pie. Si les Etats frontières sont entraînés à leur tour, « moitié du pays sera rangée contre l'autre moitié. Il « me faut être patient et attendre la fin, car je ne puis « rien ni pour hâter ni pour retarder les événements.»
Cette fin qu'il attendait, c'était le parti que prendrait dans le conflit la Virginie, qui fut la dernière à quitter l'Union. Cette séparation accomplie, Robert Lee crut que son devoir était d'associer sa destinée à celle de son pays natal et il refusa les offres de Lincoln et du général Scott.
« Mon mari a versé des larmes de sang sur cette « malheureuse guerre, écrit Mme Lee à une amie : « mais, comme homme et comme Virginien, il doit « partager les destinées de son Etat, qui s'est prononcé « solennellement pour son indépendance. »
Qu'on remarque bien les termes de cette lettre : ce n'était pas l'esclavage, mais l'indépendance de son Etat que Lee se croyait obligé de défendre. Il ne partageait aucunement les théories politiques de Jefferson Davis et de Alexandre Stephens, qui voulaient faire de la servitude humaine la pierre angulaire de la république nouvelle. Ses idées sur ce sujet sont nettement exprimées dans une lettre écrite en 1856 :
« Bien peu de personnes, disait-il. dans ce siècle
« éclairé, se refuseront à reconnaître, je pense, que « l'esclavage ne soit un mal moral et politique dans « n'importe quel pays. Inutile de s'étendre sur tout « ce qu'il a de mauvais. A mes yeux la race blanche « en souffre encore plus que la race noire »
Il pensait toutefois qu'il était défendu par les lois de toucher à cette institution et qu'il fallait attendre du temps le remède à un mal si profond.
a Tout en nous rendant compte, ajoutait-il, que « l'abolition éventuelle et finale de l'esclavage est en « bonne voie, et tout en donnant à cette bonne œuvre « le secours de nos prières et de tous les moyens « honnêtes et justifiables en notre pouvoir, il nous en « faut laisser le développement et le résultat entre « les mains de Celui qui voit la fin de toute chose, qui « préfère agir par des influences lentes, pour qui « deux mille ans ne sont qu'un seul jour. »
Les véritables motifs qui ont décidé la conduite du colonel Lee se retrouvent encore dans la lettre suivante adressée à sa sœur aînée, dont le mari avait des opinions très-prononcées en faveur du Nord.
Arlington, Virginie, 20 avril 1861.
« Aujourd'hui nous nous trouvons en pleine guerre, « et il n'y a plus de remède. Bien que je ne voie pas « la nécessité de cet état de choses, et bien que j'eusse
<( encore patienté et plaidé jusqu'à la fin pour obtenir « justice, que les griefs soient fondés ou non, il fallait « me décider à prendre les armes contre l'État ou me « ranger de son côté. Or, malgré, tout mon dévoue- « ment pour l'Union et mes sentiments de loyauté « comme citoyen américain, je n'ai pu me résoudre à « lever la main contre mes proches, contre mes en- « fants, contre le lieu de ma naissance »
C'était chez Lee non-seulement une question de sentiment, mais un véritable point de droit. Dans sa conviction, chaque État en se retirant de l'Union entraînait avec lui tous les citoyens de cet État, l'État étant responsable et non les individus. D'où cette conséquence que l'acte de sécession, ainsi que toutes les autres ordonnances de l'État qui avaient amené les hostilités entre ce dernier et le gouvernement central, autorisaient les citoyens à porter les armes contre les États-Unis.
Lee envoya sa démission de colonel de l'armée fédérale ; elle fut acceptée le 20 avril. Quelques jours après, le gouvernement de Richmond le plaçait à la tête de toutes les troupes virginiennes.
« En mai 1861, le général Lee avait cinquante-quatre ans. Toutes ses facultés étaient arrivées à leur complet développement. De taille élancée, il avait encore à cette époque le maintien un peu raide qui lui venait de son éducation militaire; mais peu à peu son aspect changea et fit place à un air grave et réfléchi, résultat des lourdes responsabilités du commandement en chef.
Les rudes épreuves de là guerre civile n'avaient pas encore blanchi ses cheveux. Sa moustache était noire; le reste de sa barbe était rasé de près. Ses beaux yeux d'un bleu clair, pleins de douceur et de bonté, brillaient sous ses sourcils noirs. On ne pouvait rencontrer ce regard sans l'aimer. D'une tempérance presque absolue, il buvait rarement autre chose que de l'eau et était d'une indifférence complète pour ce qu'il mangeait. Jamais aucun excès n'avait affaibli sa robuste vigueur. Grave, silencieux, se renfermant en lui-même, il donnait à qui le voyait pour la première fois l'idée d'un homme doué de peu de sensibilité. Sa sincérité, sa franchise dans toute circonstance, son cœur grand et généreux, plein d'honnêteté et d'une admirable simplicité, ne purent être connus que pendant la guerre1. »
Le plébéien Lincoln allait donc avoir pour adversaire le plus noble desgentilhommes, adversaire digne de lui, car Robert Lee fut le représentant le plus capable et le plus vertueux de l'aristocratie américaine.
i. Edouard Lee Childe, Vie et campagnes de Robert Lee. — Librairie Hachette et O, 1873.
LA POLITIQUE ET LA GUERRE. — LE GENERAL MAC-CLELLAN. — ÉMANCIPATION DES NÈGRES APPARTENANT A DES REBELLES.
La vie d'Abraham Lincoln, depuis son élévation à la présidence, se mêle d'une façon si intime à l'histoire générale des Etats-Unis, que, pour bien la faire connaître, l'auteur devrait presque raconter tout entière cette gigantesque guerre civile qui se termina par la soumission du Sud et l'abolition de l'esclavage. Mais ce sujet est trop vaste pour le cadre qu'il s'est tracé, et n'entre pas dans son principal dessein qui est surtout de montrer l'honnête homme dans le grand citoyen. Aussi ne trouvera-t-on , dans cette dernière partie du livre, que ce qu'il est nécessaire de savoir des faits politiques et militaires pour mieux apprécier la conduite et le caractère du petit pionnier arrivé à la première magistrature de son pays, après avoir passé par tous les degrés de la hiérarchie sociale.
Politiquement, la lutte se divise en deux périodes distinctes.
Dans la première, le président, fidèle aux engage-
ments que contient son adresse du 4 mars, ne demande à la force des armes que le moyen de faire rentrer dans l'Union les Etats qui en sont sortis, et repousse toute idée d'immixtion dans l'institution de l'esclavage.
Mais, après deux années de luttes sanglantes, quand toute espérance de retour des Etats du sud à l'Union fut définitivement perdue, le gouvernement considéra comme une nécessité, comme une mesure de guerre indispensable au salut public, de confisquer tous les esclaves qui appartiendraient à des individus encore en état de rébellion le 1er janvier 1863.
C'est le 23 septembre 1862 que Lincoln annonça cette résolution par une proclamation célèbre qui portait pour titre :
Acte pour étouffer V insurrection, pour punir la trahison et la. rébellion, pour saisir et confisquer les biens des rebelles et pour d'autres fins.
Le 2 décembre suivant, dans son message annuel, il recommandait au Congrès les amendements suivants à la Constitution :
« Art. 1er. Chacun des Etats où l'esclavage existe actuellement, qui abolira cette institution à un moment quelconque avant le 1er janvier 1900 de Notre- Seigneur, recevra une compensation en titres de rentes des Etats-Unis
« Art. 2. Tout esclave qui aura pratiquement joui de sa liberté à un moment quelconque avant la fin de
la rébellion, demeurera libre ; mais tous les maîtres de ces esclaves qui n'auront pas été déloyaux seront indemnisés
« Art. 3. Le Congrès pourra allouer des crédits et prendre d'autres dispositions pour coloniser les personnes de couleur libres, avec leur consentement, sur un des points quelconques situés hors des Etats- Unis. »
Enfin , le 1er janvier 1863, les Etats rebelles n'étant point rentrés dans l'Union, la mesure annoncée le 23 septembre précédent était déclarée exécutoire par l'acte suivant :
Proclamation du président des États-Unis d'A mérique.
Washington, jeudi 1" janvier 1863.
« Attendu que le 22e jour de septembre de l'an de Notre-Seigneur 1862, une proclamation publiée par le président des Etats-Unis stipulait entre autres dispositions :
a Que le 1er janvier de l'an de Notre-Seigneur 1863, les personnes possédées comme esclaves, dans tout Etat ou toute portion d'Etat dont la population se trouvera en rébellion contre les Etats-Unis, seront à partir de ce moment et pour toujours libres :
« Que le pouvoir exécutif des Etats-Unis, y compris les autorités de terre et de mer, devra recon-
naître et protéger la liberté de ces personnes, et ne mettre obstacle en aucune manière aux efforts qu'elles pourraient faire pour obtenir leur liberté effective;
« Que ledit premier janvier, le pouvoir exécutif désignera, par une proclamation, les États ou portions d'État dans lesquels la population sera en rébellion contre les États-Unis ;
« Que le fait qu'un État ou sa population sera, ce jour-là, représenté de bonne foi au Congrès des États-Unis, par des membres choisis à des élections auxquelles aura participé la majorité des électeurs légalement désignés, sera, à défaut de preuves suffisantes établissant le contraire, considéré comme un témoignage concluant que cet État ou sa population n'est pas en rébellion contre les États-Unis ;
« Moi, Abraham Lincoln, président des États-Unis, en vertu des pouvoirs dont je suis investi comme commandant en chef des armées de terre et de mer des États-Unis, en ce temps de rébellion armée contre l'autorité et le gouvernement des États-Unis, et comme mesure de guerre convenable et nécessaire pour la répression de ladite rébellion, aujourd'hui, premier jour de janvier de l'an de Notre -Seigneur 1863; conformément à ce que je me suis proposé de faire après le délai de cent jours pleinement écoulé depuis la date de l'ordre ci-dessus mentionné, je proclame publiquement et je désigne comme États ou portions d'État dont les populations respectives sont aujourd'hui en rébellion contre les États-Unis :
« L'Arkansas, le Texas, la Louisiane, — à l'exccp-
tion des paroisses de Saint- Bernard, Plaquemines, Jefferson, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Charles, Saint- Jacques, Ascension, Assomption, Terre-Bonne, Lafourche, Sainte-Marie, Saint-Martin et Orléans, y compris la ville de la Nouvelle-Orléans ;
« Le Mississipi, l'Alabama, la Floride, la Géorgie, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord, la Virginie, — à l'exception des quarante huit comtés compris sous la dénomination collective de Virginie-Occidentale, ainsi que les comtés de Berkeley, Accomac, Northampton, Élisabeth-City, York, Princesse-Anne et Norfolk, avec les villes de Norfolk et de Portsmouth.
« Les portions d'État exceptées resteront, pour le présent, comme si cette proclamation n'avait pas été publiée.
« Et, en vertu des pouvoirs et dans le but ci-dessus indiqués, j'ordonne et je déclare que toutes personnes retenues comme esclaves dans les États ou portions d'État désignés sont libres à partir de ce jour, et que le gouvernement exécutif des États-Unis, comprenant les autorités militaires et navales, reconnaisse et maintienne la liberté desdites personnes.
« J'enjoins aux personnes ainsi déclarées libres de s'abstenir de toute violence, excepté dans le cas de légitime défense, et je leur recommande de travailler loyalement, autant qu'elles le pourront, moyennant des salaires raisonnables.
« Je déclare, de plus, et je fais connaître que ces personnes, si elles se trouvent dans les conditions
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convenables, seront acceptées dans le service de l'armée des États-Unis, pour former les garnisons des forts, pour garder les positions, les postes et autres places, ainsi que pour servir à bord des navires de guerre de toutes sortes.
a En agissant ainsi, je crois sincèrement accomplir un acte de justice, rester dans les prescriptions de la Constitution, obéir aux nécessités militaires, et j'invoque le jugement réfléchi de l'humanité et la grâce du Tout-Puissant.
« En foi de quoi, je signe la présente de ma main, et j'y fais apposer le'sceau des États-Unis.
« Fait en la ville de Washington, le premier jour de janvier de l'an de Notre-Seigneur mil huit cent soixante-trois, et le quatre-vingt septième de l'indépendance des États-Unis d'Amérique.
Par le Président,
William H. Seward.
La politique de Lincoln touchant l'émancipation mérite une attention particulière, parce qu'elle fut tout à la fois très-loyale et extrêmement habile. Il déteste l'esclavage, mais veut rester sur le terrain de la tolérance et de la Constitution. Seulement, avec la perspicacité et la sagesse d'un véritable homme d'État,
il comprend tout de suite que l'esclavage ayant été la cause de la rébellion , la rébellion sera le tombeau de l'esclavage, et il veut que le suicide de cette institution soit consommé par les propriétaires d'esclaves euxmêmes. En effet, si les États rebelles étaient rentrés dans l'Union entre le 23 septembre 4862 et le 1er janvier 4863, l'esclavage n'était point aboli.
Une lettre que Lincoln écrivit en 4864, mettra bien en lumière la politique de son gouvernement.
A M. A. G. Hodges, de Francfort (Kentucky).
Washington, 4 avril 1863.
« Vous me demandez, mon cher Monsieur, ce que j'ai dit l'autre jour en votre présence au gouverneur Bramlette et au sénateur Dixon. Le voici à peu près.
« Je suis naturellement anti-esclavagiste. Pour moi, si l'esclavage n'est point injuste rien n'est injuste, et je ne me rappelle pas un moment de ma vie où je n'aie point vu, pensé, senti de cette façon. Cependant je n'ai jamais imaginé que la Providence m'eût conféré le droit illimité d'agir officiellement d'après mes sentiments et mon jugement. Le serment que j'ai prêté me commandait d'employer les meilleurs moyens pour conserver, protéger et défendre la Constitution des États-Unis. Je ne pouvais prendre la fonction sans prêter le serment, et il n'entrait pas dans mes principes de violer, étant au Pouvoir, le
serment qui me l'avait mis en main. J'ai compris également que, dans la pratique de mon administration civile, il m'était défendu d'écouter mes sentiments particuliers sur la question de l'esclavage considérée au point de vue moral. J'ai déclaré cela maintes fois et en maintes circonstances, et j'affirme que jusqu'à ce jour aucun de mes actes n'a été dicté par mon jugement et mes sentiments sur cette institution.
« Je compris cependant que mon serment de conserver la Constitution, au mieux de mon pouvoir, m'imposait également l'obligation de préserver, par tous les moyens indispensables, le gouvernement de la nation dont cette Constitution était la loi organique.
« Était-il possible, pour conserver la Constitution, de laisser périr la nation ?
« C'est la loi générale qu'il faille, tant qu'on le peut, protéger aussi bien les membres que le corps. Seulement quelquefois on coupe un des membres pour sauver le corps; mais jamais le sage ne songera à donner sa vie pour sauver un de ses membres.
« Je pense donc que des mesures qui autrement seraient inconstitutionnelles, peuvent devenir légitimes quand elles sont indispensables au salut de la nation. Juste ou injuste, j'accepte ce principe et je le professe. Je ne puis admettre que j'aurais, au mieux de mon pouvoir, véritablement tenté de sauver la Constitution, si, pour l'esclavage ou quelque autre intérêt secondaire, je laissais sombrer tout ensemble le gouvernement, le pays et la Constitution.
«< Lorsqu'au commencement de la guerre le général Frémont essaya une émancipation militaire, je lui défendis d'en agir ainsi , parce qne je ne pensais pas que ce fût alors une nécessité indispensable.
t Quand, un peu plus tard , le secrétaire de la guerre, M. Gameron, suggéra ridée d'armer les nègres, je combattis également cette idée comme inopportune.
« Quand, vers le même temps, le général Hunter essaya aussi une émancipation militaire, je m'y opposai de nouveau, parce que la nécessité n'était point encore impérieuse.
« Au contraire, en mars, mai et Juillet 1862, je fis de chaleureux et réitérés appels aux États frontières (Border-States) restés fidèles pour les engager à accepter l'émancipation de leurs nègres avec indemnité, parce que je commençais à penser qu'il allait falloir armer les noirs pour le succès de la guerre. Ces Étals déclinèrent ma proposition et alors je me vis dans cette alternative ou d'abandonner l'Union, et avec elle la Constitution , ou de m'emparer d'une main ferme de l'élément de couleur. En le faisant j'espérais plus gagner que perdre , et cependant je n'avais pas une entière confiance dans ce moyen.
« Une année d'expérience est venue me rassurer. Nous n'avons rien perdu dans l'estime de la nation, de l'armée, de l'étranger, et nous avons gagné 130,000 soldats, marins et travailleurs. Voilà des faits palpables et sur lesquels, comme faits, il n'y a pas à épiloguer. Nous avons les hommes et nous n'aurions pas pu les avoir sans prendre la mesure. Que celui
qui veut le maintien de l'Union et blâme l'armement des noirs fasse cette expérience, qu'il écrive sur une ligne : Il faut dompter la rébellion par la force des armes, et sur la suivante : Il faut enlever à la cause de l'Union 130,000 nègres armés et les replacer là où ils seraient s'ils n'avaient point été émancipés, — et je le mets au défi de tenir tête à cette vérité, que sans la mesure prise par le gouvernement la cause de l'Union se trouvait compromise.
« J'ajoute un mot qui n'a point été prononcé dans la conversation. Le récit qui précède n'a point été dicté par le désir d'être complimenté sur ma sagacité. Je n'ai point la prétention d'avoir gouverné les événements, je confesse au contraire bien haut que j'ai été dirigé par eux.
« Aujourd'hui, après trois années de luttes, la situation n'est plus ce que les partis ou les hommes avaient projeté et attendu : Dieu seul revendique ses droits. Le but vers lequel il nous mène semble manifeste. S'il entre dans sa volonté de chasser de la terre une grande injustice ; s'il veut que nous, hommes du nord, comme vous, hommes du sud, nous payions chèrement notre complicité dans le mal, l'histoire impartiale n'y verra qu'une cause de plus pour reconnaître et bénir la justice et la bonté du Tout-Puissant. »
A dater de l'émancipation des nègres les affaires prennent une face toute nouvelle. On a pu voir par la
lettre qui précède que les généraux de l'armée du nord voulaient mêler la politique à la guerre. Fremont, Hunter, Cameron étaient des abolitionnistes purs, des républicains radicaux. A la tête de l'armée du Potomac se trouvait Mac Clellan, grand organisateur, habile tacticien, que ses admirateurs nommaient le jeune Napoléon, mais qui avait le très-grand tort, aux yeux du gouvernement, de se mettre au-dessus de la discipline et de se faire chef de parti au 'lieu de rester général .
Le président Lincoln et le général Mac Clellan s'étaient à l'origine parfaitement entendus, quoique de caractères différents; quoique le second, dévoué au parti démocratique, eût combattu l'élection du premier. Souvent le soir, à l'improviste , seul et à pied, Lincoln arrivait dans la petite maison qui servait de quartier-général à l'armée du Potomac, s'intéressant à tous les détails de l'administration militaire, aux plans d'opération, à la discipline des soldats et à leur bien-être. Il aidait et encourageait le jeune officier de tout son pouvoir et faisait grand cas de son opinion sur la conduite de la guerre.
Enivré de quelques succès militaires, poussé par de dangereux amis , Mac Clellan ne tarda pas à prendre envers le cabinet de Washington une attitude qui le fit soupçonner de trop de complaisance pour le Sud.
Il écrivait, en 1862, au président pour lui tracer une ligne de conduite, lui recommander de ne pas inter venir entre le maître et l'esclave. « En adoptant, lui disait-il, surtout en ce qui regarde l'esclavage, le pro-
gramme des radicaux, nous verrons rapidement se dissoudre toutes nos aimées. »
Les amis du jeune Nupoléon disaient tout bas qu'une grande victoire de l'armée du Potomac permettrait à son chef de jouer le rôle de médiateur, d'imposer la paix aussi bien au gouvernement de Washington qu'à celui de Richmond.
La conduite de Mac Clellan était bien faite pour justifier de pareilles suppositions, car non-seulement il considérait comme non avenus les ordres qui lui arrivaient de Washington, mais il blâmait publiquement la politique du cabinet.
Par un long ordre du jour daté du 7 octobre *, le chef de l'armée du Potomac, qui tenait tous ses pouvoirs du président,' se permit de commenter la proclamation présidentielle d'affranchissement du 23 septembre de manière à faire croire que les troupes étaient mécontentes d'un acte qui satisfaisait au contraire la masse de l'armée, composée en grande partie d'abolitionnistes; il ne craignit même pas de blâmer indirectement le président, tout en affectant de recommander à ses soldats la soumission à l'autorité civile. « Lors- « que des erreurs politiques sont commises, disait-il « dans son ordre du jour, le remède doit en être cherce ché seulement dans l'acte souverain du peuple parce lant par la voix du scrutin. »
Le gouvernement fédéral, plus fort et plus résolu depuis la proclamation de Lincoln, décida que l'armée
désormais serait uniquement employée à son œuvre de guerre et que les chefs, même les plus illustres, n'interviendraient plus dans les affaires de la République. C'est la seconde partie de la lutte qui commence, la plus glorieuse, la plus féconde, avec Grant, Sherman et Sheridan, dignes adversaires de Lee, deBeauregard et de Johnston.
Le 5 novembre Mac Clellan, après sa proclamation intempestive, était renvoyé dans ses foyers.
Nous laisserons le jeune Napoléon, devenu simple citoyen, travailler au renversement du président, pendant que ses successeurs luttent d'énergie et de talent pour le triomphe de l'Union, et nous irons voir ce que faisait l'honnête Lincoln à la Maison-Blanche.
La Maison-Blanche est une habitation très-simple, très-modeste, qui sert d'hôtel aux présidents des Etats- Unis : véritable maison de verre où tout le monde entre et est admis, l'ambassadeur et le négociant, le
sénateur et l'ouvrier, les étrangers comme les nationaux. Aussi la vie du souverain temporaire qui réside là est-elle percée à jour.
Lincoln fut encore plus en proie que ses prédécesseurs à la curiosité publique ; son humble origine et la gravité de sa mission suffisent pour l'expliquer. On connut donc bien vite les habitudes du nouveau président qui, du reste, n'avait rien à cacher.
Il se levait à cinq heures du matin en été, à six heures en hiver, et consacrait deux ou trois heures à dépouiller sa volumineuse correspondance particulière et à parcourir les journaux. A neuf heures il déjeûnait et se rendait ensuite au bureau de la guerre, pour connaître les nouvelles apportées par le télégraphe et causer de la situation militaire avec le général Halleck. De retour à la Maison-Blanche, il appelait son secrétaire auquel il dictait les réponses à faire à certaines lettres, retenant les autres pour y répondre lui-même.
Le mardi et le vendredi étaient les jours de conseil des ministres. Tout le reste de la semaine, les portes étaient ouvertes depuis midi à tous les visiteurs, pour la plupart des curieux ou des solliciteurs. Neuf sur dix appartenaient à cette dernière catégorie.
Lincoln écoutait avec une bienveillance infatigable. Les soucis, les angoisses qui se peignaient sur sa physionomie ne l'empêchaient pas d'être tout entier à son interlocuteur, et de temps à autre une anecdote lui revenait, un éclair de bonne humeur jaillissait de ses yeux, accompagné d'un éclat de rire sonore. Sa ma-
nière d'exprimer ses pensées était si naturelle, si franche qu'on ne se souvenait point d'avoir entendu rien de plus cordial et de plus affectueux de la part d'un ami. Il ne faisait point montre de ses connaissances juridiques et s'abandonnait rarement aux propositions purement spéculatives; ses idées se présentaient sous une forme toujours pratique, illustrées par des images enjouées et des allusions plaisantes qui venaient avec tant d'à-propos qu'on n'aurait pas compris qu'il pût s'exprimer autrement.
Vers quatre heures, le président cessait de recevoir et allait souvent faire une promenade en voiture avec sa femme et ses enfants. D'autres fois il montait à cheval, exercice qu'il aimait beaucoup.
Le dîner avait lieu à six heures, et il était rare que Lincoln n'eût pas à sa table quelques amis personnels, d'anciens camarades du vieux Kentucky, avec lesquels il oubliait les pesants soucis de sa charge. L'Européen reçu dans ces soirées intimes était assez surpris qu'on le rendît témoin de la parfaite égalité qui régnait dans le salon du Président. Quelques-uns de ses hôtes l'appelaient monsieur le Président, mais le plus grand nombre disait monsieur. Lincoln parlait peu et semblait mieux aimer écouter les autres que les entretenir; mais quand il parlait, ses remarques étaient toujours pleines de sens et de finesse. A le voir, vous n'auriez pas reconnu de suite ce qu'un Anglais nomme un gentleman, mais vous n'auriez point osé affirmer qu'il n'en fût pas un, parce qu'on trouvait en lui cette absence de prétention et ce désir d'être courtois et affa-
ble envers chacun, qui sont l'essence sinon l'enveloppe des gens bien nés.
Tout en payant largement ses devoirs au monde, l'excellent homme savait trouver des heures de liberté et dérouter la curiosité. On le croyait à Washington et il était à l'armée du Potomac, chez Mac Glellan ou chez Grant. Il partait seul, la nuit, pour aller prendre des nouvelles sur place , si les dépêches ne l'avaient point satisfait ; puis après, il s'asseyait sous la tente, entre quelques officiers, au coin du feu, écoutant les récits des anciens soldats du Mexique, ou répétant aux plus jeunes, avec sa bonhomie habituelle, une de ses anecdotes favorites.
Ses amis les plus intimes ne lui connaissaient pas de défaut. Fumer, boire, jouer, jurer, étaient choses inconnues pour Lincoln qui, loin de s'en vanter, en était presque honteux. Un jour en effet, dans une soirée où tout le monde fumait excepté lui, quelqu'un fit la remarque tout haut que le Président n'avait pas de vices. — « Voilà un compliment douteux que vous me faites, observa ce dernier. Je me souviens qu'un jour, dans un théâtre en plein vent, un homme assis à côté de moi m'offrit un cigare. Je refusai en ajoutant que je n'avais pas de vices* Mon homme ne dit rien, fuma quelque temps encore , et, quand il eut fini , grogna, sans me regarder, ces paroles que j'entends
encore : — J'ai éprouvé que ceux qui n'ont pas de ;ices ont diablement peu de vertus. »
Lincoln était un homme d'esprit que ses adversaires ont essayé de représenter comme un bouffon illettré. On a fait un volume intitulé les Calembredaines du vieil Abe V Est-il besoin de dire que le livre n'est qu'un long mensonge, un pamphlet électoral ? Il est certain qu'à la présidence comme au barreau Abraham se souvenait toujours de son Esope et se servait avec un grand bonheur de la fable et de l'apologue, pour confondre les indiscrets et se débarrasser des fâcheux.
Voici quelques anecdotes authentiques qui feront bien connaître le côté humoristique du caractère de l'homme.
Un gentleman vient lui demander une passe pour Piichmond. « Très-bien, répond Lincoln. Je serais très-heureux de vous obliger si mes passes étaient respectées, mais le fait est, monsieur, que j'ai depuis deux ans délivré deux cent cinquante mille passes à mes soldats pour entrer dans la capitale des confédérés et que pas un n'a réussi. »