‹ Abraham LincolnChapitre 20 sur 33 · Old Abe's Jokes · texte numérisé non relu

Old Abe's Jokes

Pendant que Sherman préparait l'expédition qui devait aboutir à la prise de Port-Royal, sur l'Océan Atlantique, il y avait grande curiosité pour apprendre de quel côté on devait d'abord se diriger. Les reporters américains et étrangers, les curieux, les traîtres même circonvenaient la Maison-Blanche pour recueillir des nouvelles. Un personnage assez considérable qui se trouvait à une soirée de la Présidence importunait Lincoln d'une manière indiscrète afin de connaître quelque chose de la marche projetée.

— « Voulez-vous me promettre de garder le secret ? dit le président d'un air grave.

— « Sur mon honneur, je vous le jure, répondit l'importun.

— « Eh bien, je vais vous le dire. »

Le président prend un air mystérieux, s'avance près de son interlocuteur, le laisse un moment anxieux et la bouche ouverte dans l'attente de la fameuse révélation, et lui souffle bruyamment à l'oreille, de façon à être entendu de toute l'assemblée : — « L'expédition est partie pour l'Océan Atlantique. »

Une autre fois on lui dit :

« Voilà bien des défaites ; elle est bien dure, cette guerre ! on entend encore le canon qui tonne de tel

côté. — Tant mieux! s'écria-t-il. — Quoi! il y a déjà tant de sang versé et vous dites tant mieux ! en apprenant que le canon se fait entendre. — Oh! dit-il, je me rappelle qu'il y avait dans mon voisinage, à Springfield, une brave femme qui avait beaucoup d'enfants ; ils étaient toujours dans la rue et elle ne savait ce qu'ils faisaient, et quand elle en entendait un qui criait, elle disait : Ah! au moins, je suis sûre qu'il y en a encore un en vie. »

Parmi les visiteurs qui abordaient si facilement la Maison-Blanche, les donneurs de conseils ne manquaient pas. Quelques gentlemen de l'ouest blâmaient un jour très-amèrement les actes et les négligences de l'administration. Après avoir écouté avec une patience qu'on pourrait appeler de la résignation, Lincoln dit à ses hôtes :

— « Gentlemen, supposons que vous ayez converti en un lingot d'or toutes vos propriétés et confié ce trésor à Blondin pour le porter des rives du Canada à celles des Etats-Unis sur une corde tendue au-dessus du Niagara, vous amuseriez- vous à secouer les poteaux qui soutiennent le câble et à crier : «c Blondin! « tenez-vous un peu plus droit. Blondin ! arrêtez-vous « un instant; allez plus vite; penchez-vous à droite; « penchez-vous à gauche. » Non, n'est-ce pas? vous retiendriez vos mains, votre langue , votre haleine, jusqu'à ce que Blondin soit arrivé au but, sain et sauf.

Eh bien! le gouvernement porte un lourd fardeau; il a en mains des trésors qui n'ont pas été comptés. Ses agents font du mieux qu'ils peuvent , ne les harcelez pas. Restez silencieux et nous ferons une heureuse traversée. »

Cette spirituelle comparaison fut toute la réponse de Lincoln à des doléances qui duraient depuis plus d'une heure, et les donneurs de conseils s'en allèrent charmés et convaincus.

Voici maintenant un fermier de la Virginie qui se plaint au Président de ce que les soldats de l'Union, en traversant la ferme, ne s'étaient point contentés de prendre le foin, qu'ils avaient encore mis les chevaux en réquisition.

— « Eh quoi ! mon cher monsieur, répliqua doucement Lincoln, comment voulez-vous que je pense à dépareilles choses? S'occuper de ces affaires-là ! vingt présidents ne suffiraient pas... »

L'homme insiste : — « Donnez-moi, dit-il, seulemeut un mot de votre main pour le colonel.

— « Ah ! ah ! repartit Lincoln, en décroisant d'abord ses grandes jambes pour les recroiser ensuite d'un autre côté, vous me rappelez l'histoire de Jack Chase de l'Illinois. C'était le plus habile homme de la contrée pour conduire un radeau à travers les rapides et entrer droit dans le chenal. Un jour on lança sur le

fleuve un bateau à vapeur; Jack (il est mort maintenant, le pauvre garçon!) en fut nommé capitaine.

Au premier voyage le bateau se trouva en grand danger, et, dans le moment où toute la vigilance du capitaine était nécessaire au salut de l'équipage et des passagers, un enfant se mit à crier :

«Capitaine! Capitaine! arrêtez, j'ai laissé tomber ma pomme dans la rivière. »

Le fermier, qui était un homme d'esprit, se mit à rire, serra la main que lui tendait Lincoln et fit intérieurement le sacrifice de ses chevaux.

Quelques officieux trop pressés venaient souvent lui dire : ce Allez donc plus vite, émancipez tout de suite les esclaves, provoquez les étrangers. »

« Vous voulez que j'émancipe les esclaves, leur répondait-il, mais je suis avant tout chargé de sauver l'Union; j'aime mieux sacrifier une jambe et sauver le corps, et quant aux esclaves, j'y viendrai. Lorsque j'étais dans la forêt , je savais bien qu'il y avait des torrents, mais je ne me suis jamais demandé comment je les traverserais avant d'être arrivé au bord. »

D'autres pensaient que malgré tout le sang verié od pouvait encore s'entendre et arriver à un compromis. Une députation de Baltimore vint dans cet esprit demander à Lincoln de traiter avec les séparatistes; il leur répondit aussi par une histoire.

▲. JOLAULT. 11

162 ABKAHAM LINCOLN

« J'ai connu, dit-il, dans ma jeunesse, un charpentier qui se vantait de faire des ponts sur tous les torrents. Un jour, pour se moquer de lui, on lui fit cette question : — « Est-ce que vous feriez bien un pont entre la terre et l'enfer? — Certainement, réponditil, je bâtirais très-bien un pont entre la terre et l'enfer, seulement je crois que.de l'autre côté il n'y a pas de point d'appui. »

« Vous me demandez, mes chers concitoyens, de jeter un pont entre les États-Unis et les États-Confédérés, je le voudrais bien, mais je ne vois pas qu'il y ait de point d'appui du côté de nos adversaires. »

Comme on insistait, en racontant que Charles Ier avait traité avec son parlement, il répondit à celui qui avait rappelé cet exemple historique U

« Je n'entends rien à l'histoire, c'est l'affaire de M. Seward, mon secrétaire d'État; cependant je crois bien me rappeler que Charles Ier y a perdu la tète. »

On ne manquait pas non plus de l'entretenir de la conduite des généraux et quelqu'un vint même lui conseiller de destituer le général Grant, le premier qui, avec Sherman, avait ramené la victoire sous les drapeaux du nord.

— Pourquoi le destituer? demanda le président.

— C'est parce qu'il boit beaucoup de whisky.

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