Augustin Cochin
— Ah ! il boit beaucoup de whisky; pouvez-vous me dire où il se le procure? j'aimerais assez à en envoyer un baril aux autres généraux.
Un jour, parlant de l'esclavage, il disait avec une ironie fine et grave : « J'ai entendu dans ma vie bien des arguments destinés à prouver que les nègres sont faits pour la servitude; mais s'ils consentent à se battre pour que leurs maîtres les retiennent dans l'esclavage, ce sera le meilleur des arguments. Celui qui se battra pour cela méritera certainement de rester esclave. Quant à moi, je crois que tout homme a le droit d'être libre; cependant je permettrais volontiers aux noirs qui aimeraient à être esclaves de le rester, j'irais même jusqu'à permettre aux blancs qui vantent et envient la condition des esclaves de le devenir. »
Cet homme d'un esprit si familier atteindra quelquefois à la plus haute éloquence, comme dans le discours qu'il prononça sur la tombe des soldats morts à Gettysburg. Quelle simplicité grandiose! Quel souffle austère et patriotique ! Comme on ressent l'émotion d'une âme humaine et chrétienne en face des horreursde la gnerre civile dans cette mâle et concise allocution :
« Il y a quatre-vingt-sept ans, nos pères ont enfanté sur ce continent une nation nouvelle, conçue dans la liberté et mise sous l'invocation du principe de l'égalité humaine. A présent nous sommes engagés dans une grande guerre civile pour éprouver si cette nation, si toute autre nation, ainsi conçue, ainsi consacrée, peut durer longtemps.
« Nous sommes réunis sur un grand champ de bataille de cette grande guerre. Nous sommes réunis pour en consacrer une part au dernier repos de ceux qui ont donné leur vie pour que la nation pût vivre. « Cela est juste, cela est bien; mais dans un sens plus élevé nous ne pouvons consacrer, nous ne pouvons sanctifier cette terre.
« Les braves gens, vivants ou morts, qui ont combattu ici l'ont consacrée bien au delà de notre pouvoir, bien au delà de notre louange ou de notre blâme.
« Le monde tiendra peu de compte et se souviendra peu de temps de ce que nous disons ici ; mais il ne pourra jamais oublier ce qu'ils y ont fait.
« C'est plutôt à nous, survivants, de nous consacrer à la grande tâche qu'ils nous ont laissée, afin que ces morts honorés nous inspirent un dévoûment nouveau pour la cause à laquelle ils ont donné la dernière, la pleine mesure de leur dévoûment, afin que nous prenions ici hautement cette résolution que les morts ne sont pas morts en vain, et que le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, ne périra pas sur la terre. »
On retrouve les mêmes sentiments dans quelques
paroles qu'improvisa Lincoln à l'inauguration d'une vente de charité organisée par les darnes de Washington, au profit de la commission chrétienne de secours ux malades et aux blessés de l'armée fédérale.
« Laclies et Gentlemen, je ne veux que vous dire un mot. Cette guerre extraordinaire dans laquelle nous sommes engagés pèse lourdement sans doute sur toutes les classes de la société, mais plus lourdement encore sur le soldat. N'est-il pas vrai que l'homme donnerait tout ce qu'il possède pour conserver sa vie? Or pendant que les autres citoyens ne contribuent que de leur bourse au succès de la guerre, les soldats jouent leur vie et la perdent pour le salut de la patrie. Aux soldats donc les plus hauts mérites !
« Cette guerre si extraordinaire a donné lieu à des élans eux-mêmes extraordinaires, comme on n'en avait pas encore vu dans les guerres précédentes, et, parmi ces manifestations, aucune n'est plus remarquable que ces foires organisées par les dames américaines au profit de nos soldats et de leurs familles.
« L'éloge est un genre d'éloquence qui m'est peu familier et je n'ai jamais étudié l'art de faire des compliments aux femmes, mais je dois avouer que tout ce que les orateurs et les poètes ont dit en leur honneur, depuis la création du monde, ne suffirait point certainement pour rendre hommage et justice à la conduite des dames américaines pendant cette triste guerre.
« Que Dieu les bénisse et nous protège ! »
Nous pourrions multiplier les citations, les anecdotes; ce qui précède est assez complet pour donner au lecteur une idée suffisante de la nature du génie de Lincoln, de son caractère, de ses sentiments, de ses pensées!
Ce qu'il faut surtout remarquer chez lui, c'est que ses actes étaient toujours absolumeut conformes à ses paroles. On se battait pour l'esclavage, mais les plus fougueux abolitionnistes méprisaient profondément les noirs, et dans le commerce de la vie ces pauvres gens étaient traités comme de véritables pestiférés par les plus éloquents défenseurs de l'émancipation. Les affranchis avaient leur place à part dans les wagons, les omnibus et les théâtres. Défense même leur était faite d'entrer dans les églises ou de reposer dans les cimetières, réservés exclusivement à l'usage de la race blanche. Dans l'Illinois, le pied d'un noir ne pouvait fouler le sol de l'Etat. Il s'exposait à être fouetté et reconduit à la frontière. Dans d'autres Etats, s'il épousait une blanche, on le rouait de coups.
Lincoln fut le premier qui ouvrit les salons de la Maison-Blanche à des noirs : c'est qu'il avait pour cette race déshéritée une véritable charité d'apôtre, mettant au service des petits comme des grands son cœur tout entier.
Un exemple entre cent. M. J..., correspondant d'un journal belge, arrive un jour chez le Président qui lui avait accordé une audience particulière du matin, et trouve l'honnête Abe occupé à compter un paquet de Greenbacks, des billets de un dollar.
Après les politesses d'usage, Lincoln dit au journaliste :
« Vous me voyez, monsieur, occupé à une besogne qui n'est pas dans mes habitudes; c'est qu'un Président a une masse de petits devoirs qui ne sont ordonnés ni par la constitution ni par le congrès, — comme ce que je fais en ce moment.
« Ces papiers appartiennent à un pauvre nègre, garçon de recette au trésor, qui est malade de la petite vérole. On l'a conduit à l'hôpital et il ne peut toucher son gage, parce qu'il ne sait pas signer son nom.
« J'ai eu beaucoup de peine à surmonter cette difficulté et à toucher pour lui; j'ai fini par réussir et je lui divise cela en paquets de trois que je mets sous enveloppe de ma main, suivant son désir. Il ne serait pas sûr d'avoir son compte, s'il ne savait pas que je l'ai fait moi-même... »
Voilà comment le Président se vengeait de l'attentat commis sur le batelier par les noirs de la Nouvelle- Orléans.
Le libérateur de la race asservie n'oubliait pas non plus la race conquise. Bien que les Peaux -Rouges eussent assassiné son grand-père, Lincoln n'avait pour eux que des sentiments pleins d'humanité.
Le lecteur se rappelle les récits de la cabane où Thomas racontait à ses enfants les luttes des premiers pionniers contre les anciens habitants du pays.
Abe demandait souvent :
« Père, pourquoi donc les Indiens haïssent-ils tant les hommes blancs? » Et Thomas ne savait guère que répondre, car il sentait dans sa conscience que la haine est la dernière arme des vaincus, et que ces pauvres gens défendaient à leur manière et suivant leurs moyens ce que l'homme a de plus sacré, le sol natal.
Peuple de chasseurs et non de pasteurs, ils avaient au début accueilli les blancs comme des amis. Mais quand l'agriculteur européen se mit à sillonner la terre du soc de sa charrue, la chasse se réfugia dans les forêts plus épaisses et moins entamées : pour se nourrir, l'Indien dut suivre la chasse, abandonner les lieux où il avait accoutumé de vivre, où reposaient les ossements de ses ancêtres.
Refoulés au sud-ouest à mesure que la colonisation s'avance, les indigènes sont tombés à un degré de misère qui en annonce l'extinction prochaine. En lutte perpétuelle avec les colons, et toujours les plus faibles, de temps en temps ils envoient demander justice et protection au Président des États-Unis.
J'eus l'occasion de rencontrer à Washington les grands chefs d'une tribu indienne autrefois puissante, venus tout exprès de leurs cantonnements lointains pour faire entendre à Lincoln leurs plaintes et leurs prières. Avant l'audience qui leur avait été accordée ils nous racontaient leur misère, et j'en étais d'autant plus touché qu'ils regrettaient le temps où la France régnait aux rives du Saint-Laurent et du Mississipi.
Introduits par un interprète devant le Président qui
leur serra affectueusement la main, les Peaux-Rouges restèrent d'abord comme émerveillés à la vue des tentures et du mobilier du salon, pourtant fort modeste, où ils étaient reçus.
Après quelques instants de silence le plus âgé raconta qu'ils étaient venus vers leur Grand-Père pour apprendre de lui à devenir riches.
« Comme vous, disaient-ils, nous sommes les en- « fants du Grand-Esprit, et nous avons traversé d'im- « menses espaces avant de pouvoir arriver jusqu'ici, a D'abord nous voyagions lentement ; à chaque étape « nous espérions vous rencontrer; mais le peuple « nous répondait : Vous avez encore un long chemin. « Enfin nous vous avons trouvé et nous sommes conte tents. Nous voyons par tout ce qui nous entoure « que vous êtes riche. Nous aussi, nous l'avons été « jadis, au temps où le Grand-Esprit nous aimait. Le « sol sur lequel nous marchons appartenait autrefois « à nos pères. (Ici l'orateur frappa du pied le parquet, et il y avait plus que des regrets dans son regard : on y lisait le désespoir de l'impuissance.) « Aujourd'hui « nous sommes pauvres, nous sommes tout à fait pau- « vres. Nous n'avons plus rien pour garantir nos « épaules du froid. Chassés de la terre natale, affa- « mes, nous sommes venus à vous pour vous deman- « der de nous secourir. Le Grand-Esprit nous parlera « par la bouche de notre Grand-Père; il nous conseilce lera. Tachez que nous ne restions pas plus longce temps pauvres, et que nous devenions riches comme « les blancs. »
Toutes les fois que revenait le mot pauvre dans ce discours empreint de regrets si amers, il avait le don d'exciter le rire de quelques gentlemen de l'assistance, gens riches ou enrichis sans doute, mais assurément sans cœur.
L'honnête Abe s'en était aperçu, et, avant de répondre aux malheureux qui imploraient son secours et sa protection, il rappela avec beaucoup d'à propos, à IV dresse des rieurs, ce que disait Washington au sujet des Indiens :
« Nous sommes plus éclairés et plus puissants « qu'eux, il est de notre honneur de les traiter avec « bonté et générosité. »
Puis, s'adressant aux grands chefs, il promit de veiller sur leur tribu, de la protéger, de la défendre contre les agressions injustes. « Mais, ajouta-t-il, « pour sortir de la pauvreté, il faut, au lieu de dece mander exclusivement à la chasse vos moyens d'exis- « tence , vous mettre à cultiver la terre , devenir « bateliers, charpentiers, meuniers, maçons, tràvail- « leurs en un mot, comme j'ai fait moi-même, moi « que vous appelez aujourd'hui votre Grand-Père et « qu'a protégé le Grand-Esprit. »
L'interprète traduisit aux Peaux-Rouges les paroles du Président. Les comprirent-ils bien? Je l'ignore. Tout ce que je puis dire, c'est que je les vis le soir même quitter Washington pour retourner dans leur tribu après avoir reçu de Lincoln, sur ses fonds particuliers, l'argent nécessaire à leur voyage.
Lincoln pourtant était loin d'être riche. Presque
toujours occupé des affaires publiques, il n'avait point rencontré la fortune dans son cabinet d'avocat, et son modeste traitement de président (25,000 dollars, c'est à-dire un peu plus de 125,000 francs) se trouvait singulièrement réduit, le papier-monnaie ayant subi, pendant toute la durée de la guerre, une dépréciation de plus de moitié. Le Congrès offrit à Lincoln de le payer en or; mais il refusa.
Par ce que nous avons rapporté plus haut on a pu voir combien de temps prenaient à Lincoln les audiences particulières et les réceptions publiques.
Ces dernières offraient à l'Européen un spectacle des plus curieux.
Régulièrement, tous les mois, la Maison-Blanche a ce qu'on pourrait appeler ses petits levers, où tous les gens présents à Washington, habitants du pays ou étrangers, à la condition d'avoir une mise à peu près décente, peuvent, sans crainte d'être arrêtés par les huissiers de l'antichambre, venir défiler devant le Président, lui présenter une pétition, lui adresser quelques paroles, et comme on dit, pomper sa main. L'expression peint bien le geste habituel aux Américains dans ce genre de politesse.
Aux jours de grand lever, comme à la fête de Washington par exemple, la Maison-Blanche est littéralement prise d'assaut.
J'ai assisté à une de ces mêlées le 4 mars 1865, le jour de la seconde inauguration, accompagné par
le président du sénat, M. Foster, qui m'avait gracieusement offert de me servir de guide dans cette circonstance. Avec un pareil introducteur j'aurais pu peut-être passer par une porte réservée. Mais il aima mieux me faire prendre le chemin de tout le monde, et nous restâmes deux heures à faire queue dans le jardin de la Maison-Blanche, au milieu d'une foule immense qu'avait peine à contenir une double haie de soldats. Je passai à mon tour devant le Président qui échangea à mon sujet avec M. Foster quelques mots de présentation, que je n'ai point retenus tant j'étais étourdi par le bruit d'une musique criarde ; puis le flux des visiteurs nous poussa, et nous allâmes nous perdre dans la foule qui nous avait précédés.
Non-seulement Lincoln se prêtait de bonne grâce à ces pénibles exigences, mais il y trouvait plaisir et profit.
« Je veux rester, disait-il, le représentant du peu- « pie, et ne pas devenir un personnage officiel, qui « ne sait rien que d'officiel. En me mettant en con- « tact avec tous, je respire le même air que ce peuple « qui m'entoure ; il m'est plus facile de me souvenir « que j'en suis sorti et que, dans deux ou trois an- « nées, je dois y rentrer : J'appelle cela mon bain « d'opinion publique. »
Pourquoi faut-il dire ici qu'on abusa quelquefois odieusement de la facilité avec laquelle Lincoln se laissait aborder? Certains journalistes surtout jouèrent un assez triste rôle et ne recherchaient l'honneur d'être présentés au Président de la République que pour avoir le prétexte de faire rire à ses dépens dans
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leurs correspondances. On remplirait un volume avec les anecdotes et les récits forgés par les reporters étrangers et américaius qui furent reçus à la Maison-Blanche. Si le plus grand nombre a su rendre à Lincoln et aux siens l'hommage que méritaient leurs vertus, il est regretlable de constater que d'autres se sont plu à accabler le Président d'épigrammes de mauvais goût, et n'ont même pas craint d'aller jusqu'à calomnier sa famille.
Mais ne rappelons pas ces souvenirs effacés. Le temps a fait justice des chroniques inspirées autrefois par la haine politique et « le nom d'Abraham « Lincoln n'a plus besoin d'être défendu contre le « ridicule, encore moins contre la calomnie1. »
Le président se trouvait placé, au sein même des États restés fidèles à l'union, entre deux factions violentes (les démocrates et les républicains radicaux) qui sur chaque question réclamaient des solutions différentes.
Toutes les mesures qu'il prit devaient au début diviser le nord et troubler le pays. On disait cela des bons du Trésor, de la suppression de YHabeas corpus, delà proclamation d'émancipation, de l'emploi des nègres comme soldats dans l'armée.
Il n'en fut rien. Les faits justifièrent la sagesse des