‹ Abraham LincolnChapitre 22 sur 33 · Duvergier de Haurarme · texte numérisé non relu

Duvergier de Haurarme

mesures prises par le président, et bientôt toutes furent acceptées comme des armes de guerre indispensables au salut public.

Il est assez curieux de passer aujourd'hui en revue les charges dont on accablait Lincoln.

D'un côté on le trouvait trop conservateur, de l'autre trop radical. Les conservateurs l'accusaient de faire la guerre pour détruire l'esclavage ; les radicaux le dénonçaient comme ne faisant rien ou peu de chose pour la liberté. Un parti le traitait de tyran et d'usurpateur; l'autre se plaignait de la douceur du gouvernement pour les traîtres et tous ceux qui sympathisaient avec les rebelles. D'après ceux-ci il allait trop vite ; suivant ceux-là trop lentement. Beaucoup maudissaient ses tendances belliqueuses ; quelques-uns, au contraire, déploraient ses dispositions pacifiques. Pour certains, ses résolutions despotiques mettaient en péril la liberté américaine, d'autres voyaient le péril dans la faiblesse de l'autorité.

Toutes ces opinions finirent par se rallier à la politique de Lincoln qui, au jour où nous sommes arrivés, en 1864, avait su se conduire, à travers la tempête de passions qui faisait rage autour de lui , de façon à gagner les suffrages de tous.

A ce moment tous les journaux ne parlent du président qu'avec respect; les soldats l'aiment et l'honorent; dans le monde, il n'est personne, quelles que soient son opinion politique, ses vues sur l'origine, la conduite et la marche de la guerre, qui ne convienne très-franchement que Lincoln s'est montré à la hau-

teur de sa tâche, grâce surtout à son merveilleux bon sens et à son incontestable honnêteté.

Incorruptible au milieu de la corruption; persévérant quand tout le monde hésitait ; plein de franchise à côté d'hommes qui pour la plupart jouaient un double jeu, il avait, comme Washington, conquis la confiance entière du peuple; le succès était maintenant certain pour l'armée dont il était le chef, et à la tête de laquelle il avait placé des généraux dont il écoutait avec soin les avis et qui exécutaient scrupulement ses ordres : Grant, Sherman, Sheridan, qu'il nous faut aller retrouver sur les grands champs de bataille du Potomac et du Mississipi.

COMMENT UN GRAND PEUPLE CONDUIT UNE GRANDE GUERRE. — LES VOLONTAIRES FÉDÉRAUX. — THÉÂTRE DE LA GUERRE. — OPÉRATIONS MILITAIRES. — UN JOUR DE PRIÈRES ET d'aC- TIONS DE GRACES.

Pour sauver la République et abolir l'esclavage qui l'avait mise en péril, le Nord a employé sur terre 2,530,000 hommes, auxquels furent distribués 8,000 canons et 2 millions d'armes à feu; il eut sur pied à un moment donné 1,072,500 combattants à son service. A ces chiffres il faut ajouter la marine régulière des Etats-Unis. 126,535 marins ou soldats

de l'infanterie de marine servirent dans la flotte, sans compter les ouvriers et les autres employés dans les chantiers et les arsenaux. Au 5 décembre 1864, la marine de guerre des Etats-Unis comptait 559 steamers, dont 71 cuirassés, et 112 navires à voiles : total, 671.

Si Ton se rappelle combien était précaire, en 1861, la situation du gouvernement fédéral, on comprendra avec quel élan la nation dut répondre aux appels successifs adressés par le président aux différents Etats restés fidèles à l'Union.

Un des derniers historiens de la guerre civile en Amérique compare la rapidité avec laquelle les bataillons de volontaires furent recrutés, rassemblés et organisés dans le Nord, à ces légions de squelettes que la Bible nous montre, dans une plaine déserte et silencieuse où gisent épars et desséchés des ossements innombrables, se levant soudain et prenant figure et vie à la voix du prophète Ezéchiel.

Certes l'image est poétique; à distance, la création soudaine de ces grandes armées américaines peut sembler tenir du miracle; quand on a vu les choses de près, il en faut un peu rabattre. L'étranger qui assistait sur place au recrutement de l'armée américaine, avait sous les yeux un spectacle étrange où la grandeur du but disparaissait sous le ridicule des moyens. La mise en scène était grotesque, et der-

rière la coulisse il se passait souvent les trafics les moins avouables. C'est que, si le patriotisme était immense, il y avait encore en jeu d'autres sentiments, l'ambition, la vanité, la spéculation ; et l'esprit pratique et calculateur de l'Américain ne perdit rien de son ingéniosité au milieu des dangers de la nation .

L'armée américaine, aussi nationale par sa composition que par son esprit, et qui représentait dans une juste proportion les divers éléments de la population, n'eut aucune analogie avec nos armées européennes, ni même avec la petite armée permanente des Etats-Unis.

Le Congrès votait ou le président proclamait, en vertu de pouvoirs extraordinaires, une levée de 75,000, de 100,000, de 500,000 hommes. Cela fait, l'autorité fédérale n'intervenait pas dans le recrutement et n'avait qu'à recevoir les régiments réunis dans les divers Etats, selon la quote-part qui leur était assignée. Dans les Etats particuliers, le gouverneur faisait la répartition entre les différentes cités et laissait à l'initiative individuelle le soin de fournir le contingent demandé *.

1. « L'initiative individuelle cherchait parfois à s'affranchir du faible contrôle des autorités de l'État. Certains corps lurent offerts directement au président par ceux qui les avaient levés. Telle fut la brigade dite Excelstor composée de cinq régiments levés en quelques semaines à New-York par un ancien diplomate, M. Sickle. Le gouverneur de l'État insistait pour la faire entrer dans son contingent. M. Sickle, pour se soustraire à son autorité, fit l'appel de la brigade sur les glacis d'un fort soumis à la juridiction fédérale et partit aussitôt après pour Washington. I.a querelle dura longtemps, niais enfin des réclamations unanimes décidèrent Lincoln à

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M. le lieutenant-colonel Ferri Pisani, qui voyagent aux États-Unis en 4862, a tracé de la formation des corps de volontaires au début de la guerre un tableau vivant et d'une parfaite exactitude qu'on ne lira pas sans intérêt et qui me paraît indispensable pour bien se rendre compte de l'état de la société américaine sous la présidence d'Abraham Lincoln.

« A peine, dit M. Pisani, le congrès a-t-il décrété les premières levées, que des milliers de citoyens, sans autre mandat que leur confiance plus ou moins justifiée en eux-mêmes et en leur notoriété présumée, se sont partagé, à leur profit, bien entendu, l'immense travail du recrutement, de la formation des corps et des cadres, laissant le gouvernement assister, les bras croisés, à ce singulier spectacle d'une armée qui s'organise elle-même, et attendre tranquillement qu'on la lui remît toute faite entre les mains.

« L'un a fait appel à tous ceux qui voulaient de lui pour capitaine et a levé une compagnie; l'autre s'est intitulé colonel et a levé un régiment. Quelques-uns

incorporer ces troupes indépendantes dans les contingents particuliers des États où elles avaient été levées : ce n'était que justice, car si elles n'avaient pas été comprises dans la quote-part de chacun de ces États, leur concurrence aurait élevé la prime d'engagement, diminué le nombre d'hommes disponibles et hâté ainsi le moment où la conscription serait devenue nécessaire. Mais, lorsque cette question fut tranchée, la brigade Excelsïor avait déjà été réduite de moitié par le feu de l'ennemi et les fatigues de la guerre. » (Comte de Paris.)

ont annoncé, du premier coup, qu'ils formaient des brigades.

« L'esprit de concurrence illimitée, sans frein, qui est l'âme de toutes les entreprises aux États-Unis, a naturellement inspiré ces singulières opérations. Chaque entrepreneur militaire cherchait à ruiner son voisin, c'est-à-dire, à lui enlever ses engagés. Tel qui avait débuté par se poser en général recruteur, baissait successivement ses prétentions, faute de clients, jusqu'à se contenter du commandement d'un peloton. Tel autre, exalté par la faveur populaire, après avoir formé une compagnie, s'élevait jusqu'au régiment et du régiment à la brigade. L'effectif de chaque fraction constituée étant complet, on s'entendait en famille. Moitié par l'élection, moitié par l'influence du chef, les grades d'officiers étaient distribués ; puis l'organisation terminée, on offrait le tout au Congrès, qui acceptait en bloc officiers, sous-officiers et soldats, donnant une commission aux uns, ratifiant l'engagement des autres, se prêtant à toutes les conditions particulières exigées par chaque corps pour sa dénomination, son armement, son uniforme et quelquefois son service.

« Pour vous donner une idée de ce système qui, ajoute l'auteur, s'est improvisé spontanément, sans entente préalable et sur tous les points du territoire à la fois, je ne puis mieux faire que de le comparer à celui que l'on pratiquait naguère en France pour les emprunts nationaux avant la grande et belle innovation de l'appel direct fait par l'État à l'épargne de

chaque citoyen. Un emprunt étant autorisé par les chambres, le gouvernement en faisait connaître les conditions à un certain nombre de grands banquiers, qui fortifiaient le crédit de l'État de leur propre crédit, entraînaient les souscripteurs, plaçaient leurs titres, et apportaient au ministre des finances prêt à le recevoir de leurs mains le montant de l'emprunt couvert en totalité !

« Aux États-Unis, le crédit militaire et moral d'un certain nombre de particuliers s'est interposé entre l'État et la masse de la population, et a été le levier qui a fait surgir, presque tout à coup, une armée médiocre si on veut, mais enfin une armée nombreuse, qui avec le temps peut devenir excellente.

« Naturellement un pareil mouvement, pénétrant jusque dans les profondeurs de la société américaine où tant de choses sont à rebours de ce qui se voit dans la vieille Europe, a dû se traduire par les excentricités les plus singulières.

«l Nous avons en ce moment, à New-York, le spectacle extraordinaire de l'opération du recrutement en plein exercice. Le grand Barnum est le modèle et le maître de tous les citoyens qui aspirent à venger l'honneur du drapeau fédéral, sous le titre et avec les appointements de capitaine, de colonel et de général. Le génie de la réclame, mis au service de la patrie, s'élève à des hauteurs incommensurables.

« La brigade dite Excelsior, une des premières formées, et qui est véritablement fort belle, a eu tout d'abord son centre de recrutement établi dans une

magnifique maison couverte d'affiches et de drapeaux. Un peuple immense se pressait devant le gigantesque balcon chargé d'emblèmes- guerriers, du milieu desquels un orchestre militaire versait sur la foule des torrents d'harmonie. Puis par intervalle, un discours patriotique venait mettre le comble à l'enthousiasme excité par la musique et par la vue des drapeaux et des trophées. Alors un mouvement se propageait dans la foule, et sous la main étendue de l'orateur, geste traditionnel accompagné d'une formule analogue à la formule fameuse : Suivez le monde ! des flots de peuple envahissaient les salles et couvraient de signatures les registres de recrutement. En général, chaque corps en formation à New-York a un bureau de recrutement dans Broadway, et, en outre, une tente où l'on reçoit les engagements, sur la place de l'Hôtelde-Ville. Ces tentes forment un petit camp, au milieu duquel circule une foule curieuse et grave; car tout se fait gravement aux États-Unis, comme cela se fait en riant en France.

« Il est certain que si le spectacle d'un camp pareil était exposé sur la place de la Bastille, la gaîté et l'i- . ronie de nos ouvriers des faubourgs auraient pour s'exercer d'inépuisables sujets. Ce qu'il y a de plaisant, c'est le contraste entre le sérieux imperturbable des recruteurs et des recrutés, et le style et la forme et les dessins des réclames, réclames qu'on n'aurait qu'à transporter dans un de nos petits théâtres pour soulever l'hilarité générale. Ces affiches représentent pour la plupart un soldat de l'Union exterminant des

ennemis. Au-dessous vient un appel patriotique, adroitement mêlé à l'énumération des titres particuliers que le chef de corps et son régiment croient avoir àla confiance publique. Par exemple: Attention! jeunes gens quivoulez venger la patrie! Où trouverez-vous un régiment qui l'emporte sur celui des chasseurs de Lincoln ou des zouaves de New-York? Tous les officiers y soniver ses dans l'art de laguerre; le colonel sera un gradé de W 'est-Point, etc. Souvent le citoyen qui lève le régiment ne prend que la position de lieutenant-colonel, laissant l'emploi de colonel inoccupé, afin d'attirer le public par l'espoir de le voir rempli par un gradé de West-Point, c'est-à-dire par un officier de l'armée permanente, élève de l'école militaire ; promesse séduisante dont l'effet sur les masses prouve qu'elles sont animées, au fond, d'un vrai bon sens et d'un certain instinct militaire.

« Puis vient le détail des avantages assurés par la République à l'engagé : 60 francs par mois, des vivres en abondance, de bons uniformes et un lot de terrain à l'expiration du temps de service.

« Les parties capitales de la réclame sont presque toujours signalées à l'attention du public par une main, un doigt étendu, comme on en figure sur les poteaux des routes. J'ai vu de pauvres Irlandais affamés dévorer des yeux des affiches gigantesques, fascinés qu'ils étaient par des mains diaboliques, au bout desquelles se trouvait l'énumération complète des comestibles dont se compose la ration, pain , vin , viande, légumes, bière, etc. Il faut croire qu'il y a eu

quelques exemples d'une concurrence déloyale se glissant au milieu de ces opérations mi-parties industrielles et militaires, car, après l'annonce laudative du contrat, on lit souvent un nota bene mettant le public en garde contre les prospectus fallacieux de certains entrepreneurs sans conscience, qui promettent aux citoyens sans défense des avantages que n'a pas assurés le Congrès.

«Pour les régiments déjà formés, mais qui ont besoin d'un complément, il est de rigueur, d'après l'affiche, qu'il ne manque que 25 hommes. Pressez-vous ! il ne reste plus que 25 engagements à livrer au public! Comme dans la vente des paletots à la criée, c'est toujours le dernier paletot du magasin que le crieur tourne et retourne aux yeux de la foule. Enfin, il y a des demandes d'engagement en bloc d'une compagnie tout entière, par exemple : On demande une compagnie d'hommes d'un bon moral, commandée par un capitaine versé dans l'art militaire; s'adresser telle rue, tel numéro. Dans toutes ces annonces publiques, il n'est pas question des officiers. Leur élection se fait loin des regards et du contact de la foule. Les traitements, surtout ceux des bas grades, sont considérables. Je crois qu'un capitaine n'a pas moins de 10 à 12 000 francs par an, et que les appointements d'un colonel s'élèvent après de 25 000 francs. »

J'ai cru qu'il était intéressant de montrer au lecteur comment s'étaient formées ces grandes armées, dont la victoire a été sur le continent du nouveau monde le triomphe de la justice et de la liberté. La place et la compétence me manquent pour parler de cette formidable guerre au point de vue purement militaire. Je n'accepte pas toutefois le jugement qu'en porte un historien que j'ai déjà cité dans ce chapitre, M. le comte de Paris.

« Le récit détaillé de ces campagnes, dit cet écrivain, offre une suite de petits événements que rien ne semble rattacher entre eux, et qui paraît longue et monotone. Cette guerre, par bien des côtés, rappelle celles du Moyen-Age, où de petites armées avancent et reculent sans cesse l'une devant l'autre, se perdent souvent de vue, pour se rencontrer en un jour de bataille, et se dispersent le lendemain, faute de moyens de subsistance, guerre faite non-seulement par l'armée, mais par de vrais amateurs qui conservent toute leur indépendance individuelle ; guerre à laquelle toute la population, divisée par des pouvoirs hostiles, prend une part active, et qui, par conséquent, offre un champ plus large que toute autre guerre aux violences, aux pillages et aux crimes. »

C'est là, il me semble, une vue de la lutte prise de trop près. Si en effet, au premier abord, la grandeur du territoire, le chaos des dates, des chiffres, des noms d'hommes et de lieux, les marches et les contremarches des armées qui se disputent l'espace compris entre Richmond et Washington, font croire que tout

est confusion dans cet immense conflit, il . n'en est rien en réalité. Tout au contraire, les événements de cette guerre offrent dans leur succession un caractère de logique et de simplicité, qui se retrouve en bien petit nombre dans d'autres guerres, et qui serait vraiment merveilleux, si la lutte n'avait été au fond qu'un choc entre deux principes.

Essayons donc de résumer en quelques pages quatre années de batailles et de montrer comme en un tableau synoptique les grandes lignes de cette gigantesque lutte.

Et d'abord deux mots sur le théâtre de la guerre.

Les États-Unis forment une immense vallée, celle du Mississipi, encadrée par deux vastes terrasses, l'une qui regarde l'Océan Pacifique (Montagnes Rocheuses), l'autre qui incline vers l'Océan Atlantique (Monts Alleghanys). C'est surtout dans la vallée du Mississipi et sur la terrasse qui regarde l'Europe que la vie se concentre; là sera le théâtre de la guerre qui se divise en trois zones.

La première, située au nord de l'Ohio, que la guerre n'envahit pas, fournit ses enfants à l'armée et fabrique, trafique, spécule pour subvenir aux besoins des combattants.

La seconde s'étend sur la rive droite du Mississipi et comprend les pays le plus récemment conquis ou colonisés. C'est la guerre de partisans qui s'y fait,

guerre irrégulière , sanguinaire , presque sauvage , mais sans influence sur l'ensemble des opérations militaires.

Le véritable champ de bataille a pour limites au nord l'Ohio et le Potomac, à l'ouest le Mississipi, depuis Cairo jusqu'à la Nouvelle-Orléans, au sud le golfe du Mexique, et à l'est l'Océan Atlantique depuis la pointe de la Floride jusqu'à la baie de la Chesapeake : un cinquième environ des Etats-Unis.

Les États fédéraux occupaient la partie supérieure de cette immense terrasse qui, depuis la chaîne des Alleghanys, va en Rabaissant du côté de la mer et en s'élargissant du côté du sud. Ils tenaient aussi le bassin supérieur du Mississipi et de ses plus grands affluents, le Missouri sur la rive droite, l'Ohio, le Tennessee sur la rive gauche.

Les États confédérés occupaient l'embouchure du Mississipi, et une grande partie du cours du fleuve (Texas, Louisiane, et Arkansas sur la rive droite ; Mississipi et Tennessee sur l'autre). Ils fermaient toute communication avec la mer aux riches pays de l'ouest. Ils possédaient de larges plaines qui s'épanouissent au sud-est de la chaîne des Alleghanys (Alabama, Géorgie, Floride, les deux Carolines, une partie de la Virginie) et avaient une longue étendue de côtes, mais de côtes plates, moins favorables aux ports et à la navigation que les côtes profondément déchirées du nord.

Entre le nord et le sud se trouvait le groupe des États du centre qu'on appelait États frontières (Border-

States) : la Virginie, le Tennessee, le Kentucky, le Missouri, le Maryland et le Delaware.

Ces États n'employaient pas d'esclaves, mais ils en élevaient et en vendaient. Leur situation géographique faisait d'eux le lien des États extrêmes.

Ce sont ces pays que le Nord et le Sud se disputent, et qui sont le champ de bataille des esclavagistes et des abolitionnistes, des confédérés et des fédéraux.

Les canons du fort Sumter avaient donné le signal de l'ouverture des hostilités, et au début le gouvernement fédéral, entraîné par les impatiences de la nation, après avoir mis Washington à l'abri d'un coup de main, crut que ses volontaires, par une marche hardie et une attaque soudaine, allaient pouvoir sans peine s'emparer de Richmond. Beaucoup ne voyaient dans cette entreprise qu'une promenade militaire. Ils comptaient sans les larges rivières qu'ils avaient à traverser, le Rappahanock, le Rapidan, l'York, le Chikahominy. D'ailleurs, ils n'allèrent pas si loin. Près de Manassas, au ruisseau du Bull Run, (torrent du Taureau), ils attaquèrent, sous les ordres de Mac Dovel, le camp du général Beauregard solidement retranché et furent complètement battus. A la suite de cette défaite Richmond se trouvait à l'abri de toute attaque, et Washington sérieusement menacé.

Ce désastre ne fit que stimuler le patriotisme du Nord et le rendre plus clairvoyant.

Le gouvernement fédérai comprit alors qu'avant d'entrer sérieusement en campagne, il devait organiser ses troupes et mettre à leur tète, non plus des officiers improvisés, mais de véritables hommes de guerre formés dans la carrière des armes ; que, pour obtenir le succès dans une grande lutte, de nombreux soldats ne suffisent pas, qu'il faut les instruire, les discipliner, les aguerrir.

Les deux armées rivales restent donc en présence pendant neuf mois, sans sortir des positions respectives que leur avait faites la bataille du Bull Run.

Mac Glellan organise les forces fédérales assemblées sur ce point, et qui portent le nom d'armée du Potomac. Il exerce ses troupes, les soumet à une discipline sévère, puis prenant Richmond pour objectif, il marche sur York-Town, que les confédérés évacuent après l'y avoir retenu un long mois. Il les joint et les bat à Williamsburg (5 mai 1862); mais un combat de sept jours sur les rives du Chikahominy lui ferme le chemin de Richmond (23-30 juin), l'oblige à transporter ses troupes sur le James River, et, deux mois après (30 août) , une seconde bataille du Bull Run, perdue par le général Pope contre le général Lee, remit les choses à peu près dans l'état où elles étaient dix-huit mois auparavant.

Les confédérés semblent alors vouloir prendre une offensive résolue ; le général Lee entre dans le Maryland et menace à la fois Washington, Baltimore et les villes industrielles de la Pensylvanie méridionale. Le président Lincoln, loin de se laisser abattre, ordonne la

levée de nouvelles armées, et la sanglante bataille d'Antietam, gagnée par Mac Glellan, dégage le Maryland et sauve la capitale.

Après cette victoire le gouvernement voulut presser la guerre du côté de Richmond : Mac Glellan restait dans l'inaction.

Le président le destitua et remit le commandement de l'armée du Potomac à Burnside, lui ordonnant d'aller chercher l'ennemi qu'il trouva sur le Rappahanock.

La journée de Frederiksburg , vivement disputée (13 décembre 1862), fut une éclatante défaite pour les fédéraux, qui perdirent encore une fois le fruit de tous leurs efforts précédents.

Ainsi, pendant l'année 1862, l'armée du Potomac avait été plus souvent battue que victorieuse, et rien n'eût pu faire espérer une fin heurensede cette grande lutte, si les opérations militaires avaient été circonscrites dans les champs de bataille de la Virginie.

En 1863, après l'émancipation des nègres, le cabinet de Washington a des vues plus fixes sur la guerre et son issue. On s'aperçoit que, pour triompher du Sud, il faut l'étreindre par un vaste blocus, réserver la prise de Richmond pour le coup décisif et ne demander aux armées du Potomac que de défendre la ligne qui couvre Washington contre l'attaque des confédérés.

Le succès final dépendra d'autres opérations.

La Virginie occidentale, le Kentucky, le Tennessee, c'est-à-dire les États frontières, tombent sous la main des fédéraux, grâce aux victoires des généraux Halleck, Fremont, Grant, etc.

Par sa marine, le Nord enveloppe les côtes de l'Atlantique et du golfe de Mexique; il bloque tous les ports du Sud, fait d'heureuses expéditions au cap Hatteras, et à Port-Royal, occupe Beaufort afin de rendre le blocus plus effectif et d'empêcher, en échange des exportations de coton, l'introduction des secours étrangers.

Mais la clef de la situation était sur le Mississipi.

Les troupes fédérales avaient pris pour base de leurs opérations Cairo (Illinois) , au confluent de l'Ohio et du Mississipi; et, d'après les ordres du ministère, on équipait sur ce point une flotte formidable de canonnières.

Les confédérés étaient maîtres de tout le cours du fleuve jusqu'à quelques kilomètres de cette même place en aval.

Les opérations combinées de Grant, de Butler, de Banks et du commodore Farragut amènent la chute successive de Memphis, de la Nouvelle-Orléans, de Vicksburg. Cette dernière place succombe le 4 juillet 1863, Port-Hudson se rend le 8 : les Unionistes sont maîtres de tout le cours du Mississipi depuis sa source jusqu'à ses embouchures, et la confédération se trouve par le fait coupée en deux parties incapables dès lors de se rendre l'une à l'autre aucun service efficace.

Cette brillante campagne, dont le succès revient pour la plus grande part au général Grant, consacra la réputation du futur successeur de Lincoln.

Les opinions avaient été jusque-là très-partagées sur le mérite militaire de Grant.

Nous avons vu les uns le représenter comme un ivrogne; d'autres, parce qu'il était silencieux, lui reprochaient d'être toujours à moitié endormi par l'usage immodéré du tabac ; Mme Lincoln disait de lui : « C'est un boucher et un fou ; » — et Lincoln répondait à tous avec son fin sourire :

« Oui, mais il triomphe *'. »

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