PROCLAMATION
« Le Dieu Tout-Puissant a daigné prêter l'oreille aux supplications et aux prières d'un peuple affligé et donner, sur terre et sur mer, à l'armée et à la flotte des États-Unis d'assez fécondes et éclatantes victoires pour augmenter notre confiance dans le succès final, et nous permettre de ne pas espérer sans fondement que l'union de ces États sera maintenue et leur constitution préservée, que la paix et la prospérité ne tarderont pas à renaître. Mais, pour prix de ces victoires, de braves et loyaux citoyens ont immolé à la patrie leur vie, leurs membres, leur liberté, et le deuil s'est étendu sur presque toutes les familles du pays, à la suite de si terribles sacrifices. Dans ces victoires et dans ces deuils il est convenable et juste de reconnaître et de confesser la main toujours présente du Père Tout-Puissant.
« Qu'il soit donc aujourd'hui connu que j'ai réservé le jeudi, sixième jour du mois d'août prochain, pour être observé comme un jour d'actions de grâces nationales, de louanges et de prières; que j'invite le peuple des États-Unis à s'assembler à cette occasion dans les lieux accoutumés où se pratiquent les différents cultes religieux, afin que chacun y rende, dans la forme approuvée par sa conscience, l'hommage dû
à la divine majesté pour les secours merveilleux qu'elle a donnés à la nation américaine.
« Que ce jour soit consacré à invoquer l'Esprit- Saint, à lui demander d'apaiser la colère qui a produit et soutenu depuis trop longtemps la rébellion : qu'il change le cœur des rebelles, quïl inspire les conseils du gouvernement afin que ce dernier soit à la hauteur de sa pénible tâche, qu'il visite et console jusque dans la dernière cabane tous ceux qui souffrent de la guerre, dont l'esprit a été ébranlé, la santé détruite, la fortune ruinée, la famille décimée, — qu'il mette enfin la nation tout entière sur le chemin du repentir et de la soumission à la volonté divine, le seul qui puisse nous ramener à l'union et à la paix fraternelle.
« En foi de quoi, etc »
Washington, 15 juillet 1863.
Tout en remerciant la Providence de ce qu'elle avait fait pour la cause du Nord, Lincoln ne négligeait aucun des moyens que la science et la prudence humaines mettaient à sa disposition. Il croyait profondément en Dieu ; ses discours, ses messages, ses lettres finissaient toujours, comme on l'a vu, par une prière, car il était resté l'élève de la Bible et de Bunyan, à la présidence comme dans la hutte de l'Indiana. Toutefois cette piété n'était ni du quiétisme ni du fatalisme
et se résumait en un mot : « Pour faire le bien et remplir ton devoir, aide-toi, le ciel t'aidera. »
En somme, si les succès obtenus donnaient de légitimes espérances, il restait encore à porter le dernier coup, et c'est souvent le plus difficile. Le Nord était victorieux, mais il n'était pas le maître; pour le devenir entièrement, pour subjuguer le Sud et mettre fin à la sécession, il fallait plus d'une sanglante bataille el un ensemble d'opérations à la hauteur du génie des plus grands capitaines.
J'ai dit que nulle guerre n'avait été plus logique dans la conduite générale de ses multiples opérations : les campagnes qui vont achever l'œuvre nous en donneront la meilleure des preuves.
Au point où en sont les choses, après la chute de Vicksburg, le Nord n'a plus qu'à garder les positions conquises sur l'Atlantique, le golfe du Mexique et le Mississipi, dans les États du centre et ceux de l'ouest. Tout ce qui restera de troupes disponibles pourra être concentré sur Richmond.
Grant a été placé à la tête de l'armée du Potomac et, ne voulant pas risquer son armée sur le théâtre malheureux où Mac Clellan avait perdu la moitié de la sienne deux années auparavant, il arrive, par d'habiles manœuvres qu'il effectua sans être inquiété, à placer ses troupes dans le vaste camp retranché que
forme la Péninsule comprise entre la rivière James et l'Appomattox.
Là, sans inquiétude pour ses opérations et ses renforts, qui lui arrivent désormais tous les jours par la rivière James, le général Grant jouit d'une complète liberté de mouvements et n'a plus à craindre d'être tourné par l'ennemi. Il peut s'occuper uniquement du siège.
L'espace que défendent Lee et Beauregard, et dans lequel on peut dire que la confédération joue sa fortune, ne se compose pas de la seule ville de Richmond; elle comprend aussi Petersburg et un chemin de fer qui réunit les deux cités. L'ensemble des retranchements forme en réalité une énorme citadelle, dont le front, long de 40 kilomètres, offre de formidables ouvrages. Derrière ces fortifications, une voie ferrée peut, en quelques heures, transporter la garnison sur tous les points menacés.
Ce sont là les retranchements que Grant, solidement retranché lui-même, cherche à percer sur un point ou sur un autre, afin d'isoler Richmond de ses communications avec le Sud et d'en faire une simple enclave des États libres, destinée à tomber tôt ou tard, et par la force même des choses, au pouvoir des fédéraux.
Malgré toute la ténacité de Grant et les forces nouvelles mises à sa disposition, le gouvernement de Lincoln comprit toutefois que la capitale des confédérés ne tomberait peut-être jamais si on l'attaquait
seulement par la Virginie ou en venant par mer; qu'il fallait pénétrer au cœur des États rebelles et couper toutes leurs communications.
Pendant donc que Grant prenait le commandement de l'armée du Potomac, Sherman partait du Tennessee, dont la conquête avait été achevée par la bataille de Chattanooga (27, 28 et 29 novembre 1863). Avec 100,000 hommes et 250 pièces de canon, il se dirigeait vers les montagnes, après avoir réuni à Nashville une grande quantité d'approvisionnements; puis, grâce à des marches habiles, faisait tomber les redoutables positions du défilé d'Allatoona, repoussant sans cesse les confédérés, tournant les obstacles qu'il ne pouvait renverser, et débouchant enfin de l'autre côté des Alleghanys pour aller mettre le siège devant la forte place d'Atlanta, où l'ennemi s'était retranché.
Le moment était décisif. Non-seulement le Nord avait vaincu, mais il avait su profiter de ses victoires. De la marche de Sherman à travers la Géorgie dépendait le sort définitif de la guerre : Lincoln voyait le succès certain. Que lui fallait-il ? du temps, quelques mois. Mais son mandat allait expirer; le 2 novembre, le scrutin devait décider si le peuple loyal des Etats-Unis serait en majorité pour laisser aux mains de l'honnête Abe les- destinées de la République américaine.
ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 1864. — LES TROIS CONVENTIONS. — LINCOLN OU MAC CLELLAN.
Le vote populaire1 aux Etats-Unis est non-seulement la base sur laquelle repose tout l'édifice politique, mais encore l'arbitre suprême, le juge en dernier ressort de tous les conflits, comme il est la sauvegarde de tous les intérêts et l'instrument de tous les progrès. Le mécanisme gouvernemental étant excessivement compliqué en raison de l'espèce de ouble existence politique qu'a tout Américain, citoyen de son Etat et citoyen de l'Union, il en résulte que l'on fait à la volonté du peuple un appel incessant, et qu'il ne se passe presque pas de jour où, sur un point quelconque du territoire, il n'y ait des électeurs appelés à nommer soit un juge, soit un membre de la législature locale, soit un représentant au Congrès. Toutes ces élections partielles, même pour le moindre emploi, sont essentiellement politiques. A chaque scrutin les partis livrent bataille au gouvernement, s'ils sont mécontents de sa conduite; et de
1. L'expression suffrage universel serait improprement employée en l'état de la législation électorale aux Etats-Unis, à l'époque dont nous parlons.
chaque scrutin sort ou un avertissement, ou un blâme, ou une approbation pour le parti qui se trouve au pouvoir. C'est ainsi que l'on comprend aux Etats-Unis la pratique du gouvernement républicain.
Pendant la guerre de sécession, sous la première présidence de Lincoln, les élections partielles furent l'image exacte des craintes ou des espérances qu'inspirait la conduite du cabinet de Washington,
En 1862, année d'incertitude et de revers, si l'opposition démocratique triomphe, c'est que les gens réfléchis et sans passion, entraînés par les épouvantables défaites desf armées du Nord, en étaient venus à douter que le gouvernement fût assez habile et assez puissant pour réduire la rébellion. Après les succès de Vicksburg, Gettysburg, Port-Hudson , la réouverture du Mississipi, la conquête du Tennessee et d'une grande partie de l'Arkansas, — en 1863, l'administration, au contraire, l'emporte dans toutes les élections : les juges, les maires, les représentants, les sénateurs élus appartiennent à l'opinion républicaine modérée.
La nomination du général Grant au commandement en chef de toutes les forces nationales fortifia la confiance du peuple dans le gouvernement de Lincoln. Sans doute il en est encore qui ne désirent pas la chute de la rébellion, mais ceux qui dans les heures les plus anxieuses n'ont jamais désespéré du succès, voient, au printemps de 1864, se rallier à eux la majorité des citoyens du Nord, qui commence à croire fermement que le général Grant aura vite raison de ce qui restait encore debout de la confédération.
Aussi les élections de cette époque furent-elles à peine disputées par l'opposition ; le parti républicain l'emporta dans presque tous les collèges.
C'est dans ces circonstances qu'arrivait l'époque des élections pour la présidence, et disons de suite que le sentiment populaire se prononçait énergiquement pour renommer Lincoln. On songea pourtant au début à lui opposer un adversaire pris dans le sein même du parti républicain.
Une première Convention nationale, réunie à Cleveland le 31 mai 1864, avait fait appel à tous les radicaux du pays, — « To the Radical men of the nation. » Environ 350 personnes étaient présentes; mais un très-petit nombre se trouvait muni de pouvoirs réguliers.
Les motifs de leur opposition à la réélection de Lincoln étaient de différente nature.
D'abord les républicains radicaux n'admettaient pas en principe qu'un président pût être réélu deux fois de suite. Quatre ans de pouvoir leur paraissaient une période suffisante, et ils demandaient qu'un amendement à la constitution conçu dans ce sens fût voté par le congrès et soumis à la sanction du peuple.
Quant à la politique de Lincoln, les radicaux trouvaient qu'à l'extérieur il avait manqué d'énergie devant les entreprises de la France au Mexique ; qu'à
l'intérieur il n'avait point pris de mesures assez énergiques pour dompter le Sud et serait trop clément après la victoire.
Nos lecteurs n'ont pas oublié ce que nous avons dit dans un des précédents chapitres des vues de la politique américaine sur le Mexique et l'Amérique centrale. La guerre civile avait permis au gouvernement de Napoléon III de porter un coup qui pouvait devenir mortel à la doctrine de Monroë. Le 10 avril, l'archiduc Maximilien recevait à Miramar une députation qui venait lui offrir la couronne du Mexique ; il l'acceptait, débarquait à la Vera-Cruz et lançait le 29 sa proclamation au peuple mexicain : c'était un véritable défi jeté au peuple des Etats-Unis. Le cabinet de Lincoln crut néanmoins devoir user de patience dans l'intérêt de la cause qu'il soutenait, pour ne pas, en donnant à Juarez l'appui des fédéraux, fournir aux troupes françaises l'occasion de prêter main-forte aux confédérés.
Le peuple , qui ressent toujours très-vivement les injures faites à son pays, ne pouvait se résigner à la prudence : l'opinion des masses était sur ce point d'une vivacité extrême, et elles manifestaient leurs sentiments contre la France dans les termes les plus blessants pour notre amour-propre national.
«Une se passe guère, dit M. Duvergier dé Hauranne, de semaine qu'on ne lise dans les journaux le récit, — vrai ou mensonger, peu leur importe, — de quelque défaite humiliante ou de quelque lâcheté des Français : c'est la pâture que réclame le patriotisme du
lecteur américain. Ouvrez le Times ouïe Herald de New-York, la Tribune de Chicago, YEnquirer de Philadelphie, ou bien quelque obscure gazette de province ; il est rare qu'à la première page, après la nouvelle obligée d'une victoire, remplacée, quand cette victoire manque, par l'annonce pompeuse de quelques détails réchauffés des dernières batailles, vous ne lisiez en grosses lettres : « Mexique. — Désastre des impériaux. — Triomphe du général républicain un tel. — Fuite de Johany-Crapeau (c'est ici notre surnom natioiial, imaginé sans doute pour être mis en regard de John Bull, comme la grenouille qui voudrait imiter le bœuf). » Les escarmouches insignifiantes sont annoncées comme de grands faits d'armes. Dût la lecture du texte contredire absolument le titre qui vous attire, l'effet est produit, et les grosses lettres moulées de la première page auront toujours raison des petits caractères illisibles égarés au bas de la quatrième. Dernièrement le Chicago-Times mettait en vedette : « La déroute des Français continue, » quand au contraire il racontait qu'une bande de guérillas mexicains avait été fort maltraitée par une patrouille de cavalerie française l ! »
On voit par ce récit très-fidèle que rien ne portait plus ombrage au peuple américain que l'entreprise de la France contre le Mexique. Aussi le manifeste 2
1. Duvergier de Hauranne. Souvenirs de voyage, 17 septembre 1864.
2. Platform, c'est le nom qu'on donne au programme politique d'un parti.
(ou la plate-forme, comme on dit aux États-Unis) de la convention de Cleveland était-il certain de trouver un écho retentissant dans tous les cœurs en déclarant que la politique nationale connue sous le nom de doctrine de Monroë avait été reconnue par toutes les puissances, et que l'établissement d'un gouvernement anti-républicain sur le continent américain ne pouvait être toléré par le gouvernement des États-Unis.
Sur la politique intérieure voici quelles étaient les résolutions du parti radical :