L'union fédérale sera maintenue
2. La constitution et les lois des Etats-Unis doivent être observées et obéies.
3. La rébellion sera domptée par la force des armes et sans compromis.
4. La liberté de la parole, la liberté de la presse, la liberté individuelle [habeas corpus) sont inviolables, excepté dans les districts où la loi martiale à été proclamée.
5. La rébellion a détruit l'esclavage et la constitution doit être modifiée par un amendement qui en prohibe le rétablissement et assure à tous les hommes l'égalité devant la loi.
Sur tous ces points, pas de différence notable au fond entre le programme des radicaux et celui des républicains modérés; mais il n'en était point de même des articles du manifeste relatifs à la recons-
titution des Etats séparés et au châtiment des rebelles. Ces articles étaient ainsi conçus :
11. L'œuvre de la reconstruction des Etats rebelles appartient au peuple par l'intermédiaire de ses représentants au congrès, et non au pouvoir exécutif.
12. La confiscation des biens des rebelles et le partage de ces biens entre les soldats et les possesseurs actuels est un acte de justice.
La politique de Lincoln était plus clémente, et le parti républicain partageait les sentiments de Lincoln.
La convention radicale avait choisi comme candidats : à la présidence, le général Fremont, à la viceprésidence, le général Cochrane. Tous deux acceptèrent dans son entier le manifeste de Cleveland, à l'exception toutefois, disons-le à leur honneur, de l'article 12 relatif à la confiscation : Fremont le répudia absolument et Cochrane s'en remit sur ce point à la sagesse du congrès, quand le temps serait venu de s'occuper des lois de reconstruction.
La politique intérieure du parti radical ne trouva dans le pays aucun écho, et ses deux candidats ne tardèrent pas à se retirer de l'arène électorale, dès qu'ils furent convaincus que la grande masse du peuple serait partagée entre les Républicains Unionistes et les Démocrates partisans de la paix.
Le mardi 7 juin, une nouvelle Convention nationale se réunit à Baltimore sous le nom de « Union national convention ; » tous les états qui ne sont pas ouvertement en rébellion y sont représentés.
Cette assemblée adhéra à la politique suivie par Abraham Lincoln et la résuma en termes précis et énergiques dans le manifeste qu'elle adressa au peuple loyal des Etats-Unis.
« Le premier devoir de tout citoyen américain, disaient les délégués de Baltimore, est de maintenir contre leurs ennemis l'intégrité de l'Union et l'autorité souveraine de la Constitution et des lois des Etats- Unis.
« Mettant de côté toutes les divergences de nos opinions politiques, nous nous engageons comme citoyens de l'Union, animés par un sentiment commun et marchant au même but, à faire tout ce qui sera en notre pouvoir pour aider le gouvernement à dompter par la force des armes la rébellion soulevée contre son autorité et à infliger aux rebelles le châtiment dû à leurs crimes.
« Nous approuvons la détermination qu'a prise le gouvernement des Etats-Unis de ne point compromettre avec les rebelles, de n'écouter aucune parole de paix avant leur reddition sans conditions et leur retour à l'obéissance à la Constitution et aux lois de l'Union ; nous demandons qu'il reste ferme dans ses résolutions, qu'il poursuive la guerre avec la plus grande énergie jusqu'à la suppression de la rébellion;
PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS li07
nous lui garantissons qu'il peut se fier entièrement au patriotisme de la nation, qu'elle est prête à tous les dévouements, à tous les sacrifices pour sauver le pays et ses libres institutions.
« L'esclavage a été la cause et constitue encore la force de la rébellion ; il doit toujours et partout être hostile aux principes d'un gouvernement républicain, à la justice sociale et au salut d'une nation : en conséquence nous demandons qu'il soit à jamais extirpé de notre sol et donnons une approbation sans réserve à la Proclamation d'émancipation par laquelle le gouvernement a porté un coup qui sera mortel à ce gigantesque fléau.
« Nous donnerons donc notre entier concours à tout amendement à la Constitution ayant pour objet de faire prohiber par le vote populaire l'existence de l'esclavage dans les limites de la juridiction des États- Unis.
« Nous approuvons la politique sage et désintéressée d'Abraham Lincoln, nous applaudissons à sa fidélité inébranlable à la Constitution, à son patriotisme, à son amour des vraies libertés américaines, — reconnaissant que dans les conjonctures d'une difficulté sans pareille où il s'est trouvé placé, il a rempli tous les devoirs de sa charge et mis hors d'atteinte sa responsabilité présidentielle.
« Nous approuvons et nous endossons (we approve a.nd endorse), comme exigés par les circonstances et
comme essentiels à la sauvegarde de nos institutions, les actes du Président et les mesures qu'il a prises pour défendre la nation contre ses ennemis déclarés et secrets, — spécialement la proclamation d'émancipation des nègres appartenant à des rebelles et l'emploi comme soldats de l'Union des hommes affranchis de l'esclavage. Notre confiance en Lincoln est entière et nous espérons qu'il usera de tous ses pouvoirs et emploiera tous les moyens nécessaires pour mener à bonne fin son œuvre et sauver la patrie. »
Le manifeste de Baltimore recommandait encore l'union de tous les esprits, l'intégrité et l'économie dans l'administration de la fortune publique, la protection pour les immigrants, l'humanité pour les prisonniers de guerre, la reconnaissance pour les soldats tombés au service du pays, le respect des engagements contractés sous la foi de la nation, etc., etc..
Au sujet des affaires du Mexique la Convention républicaine unioniste est tout aussi énergique au fond que la convention radicale, mais elle s'exprime en termes plus diplomatiques. Celle-ci disait que le peuple américain ne voulait plus tolérer (tolerate) l'entreprise étrangère commencée par la France sur le continent américain au mépris de la doctrine de Monroë. Les républicains empruntent au cabinet de Lincoln son langage.
« Nous approuvons, dit le manifeste, la position prise par le gouvernement qui déclare que le peuple des États-Unis ne saurait jamais regarder avec indifférence les attentats d'une puissance européenne ayant
pour but de renverser par lu force ou supprimer par la fraude les institutions républicaines d'un des peuples de l'Amérique du Nord. Nous voyons avec une extrême jalousie, comme une menace pour la paix et l'indépendance de notre pays , les efforts faits par cette puissance pour implanter de nouveau , à la porte des Etats-Unis, un gouvernement monarchique sans autre appui que la force d'une armée étrangère. »
Telles étaient les principales résolutions contenues dans le manifeste de Baltimore ; elles n'étaient, on le voit, qu'une approbation presque sans réserve donnée à la politique de Lincoln : la convention le désigna donc à l'unanimité comme candidat à la présidence, .avec Andrew Johnson pour vice-président. Quelques voix s'étaient égarées au premier tour de scrutin sur le général Grant.
Les deux conventions de Cleveland et de Baltimore, les républicains modérés et les radicaux, ne parlaient pas de compromis ,• le Nord tout entier voulait que le Sud se rendît d'abord à discrétion, se croyant certain d'un triomphe complet à courte échéance.
On avait cette conviction que Grant et Sherman, ayant déjà remporté une série de succès non interrompus et peu coûteux, la rébellion ne tarderait pas à succomber sous leurs coups, que Richmond et Atlanta pris, leur chute entraînerait celle de la Confédération. Aussi aucun doute, aucune appréhension ne
troublaient la sécurité des auteurs du manifeste que nous avons résumé plus haut. Leur langage était celui d'un maître qui vient de soumettre des sujets insurgés, qui récompense les serviteurs fidèles et traduit les coupables devant son tribunal. Tel fut l'esprit dans lequel se réunit, agit et se sépara la Convention de Baltimore : tous ses membres étaient assurés que l'année 1864 verrait et la réélection de Lincoln et la chute de la Confédération du Sud.
Mais voici que des événements imprévus, du jour au lendemain, changent complètement la face des affaires.
Grant échoue dans ses attaques contre Cold Harbor et Petersburg, Sheridan manque un mouvement tournant qu'il opérait contre Lee, le Maryland est de nouveau menacé, et Sherman arrêté par des obstacles inattendus dans sa marche sur Atlanta. Ces revers ébranlent la confiance du Nord.
En même temps une proclamation apocryphe est lancée dans tous les États. Le Président Lincoln y confessait de prétendues fautes commises par le général Grant et Ordonnait une nouvelle levée d'hommes, « afin de reconstituer l'armée du Potomac décimée par « les dernières défaites et maintenant exposée d'un « jour à l'autre à une destruction complète. »
Ces nouvelles avaient déjà porté un coup terrible au crédit des États-Unis et produit une baisse effroyable sur les fonds publics , lorsqu'on apprit par surcroît la retraite du ministre des finances, l'honorable
Salmon P. Chase, à la science et au dévouement duquel les États loyaux avaient dû le succès de toutes les mesures financières grâce auxquelles le trésor était parvenu à couvrir les dépenses d'une guerre aussi formidable.
La confiance semblait donc perdue, la crainte succédait à l'espérance, et l'on parlait déjà d'entrer en pourparlers avec les rebelles, d'accepter, d'offrir même la paix.,
Deux tentatives furent faites durant cette sombre période pour arriver à un arrangement entre les belligérants.
Des Confédérés qui se trouvaient au Canada écrivirent à M. Horace Greeley, le 5 juillet 1864, que MM. Clément C. Clay de l'Alabama , James P. Holcombe, de la Virginie, et Geo. N. Sanders se rendraient à Washington, dans l'intérêt de la paix commune, si on leur accordait un sauf-conduit. Comme on lui avait affirmé confidentiellement que ces personnes étaient munies des pleins pouvoirs du gouvernement de Richmond, M. Greeley n'hésita pas à transmettre la proposition au président Lincoln. Il lui conseillait d'accueillir les ouvertures des Confédérés et lui indiquait même certaines conditions auxquelles la paix pourrait être faite. Voici les bases sur lesquelles il proposait de traiter :
« L'Union restaurée et déclarée perpétuelle ; — l'esclavage à tout jamais aboli dans son sein ; — amnistie complète pour tous les citoyens ayant pris part à la rébellion ; — indemnité pour les propriétaires des esclaves affranchis ; — répartition des représentants et des taxes directes dans les anciens Etats à esclaves, d'après leur population totale, y compris les hommes de couleur ; — convocation d'une Convention nationale chargée de ratifier les précédentes conditions et de proposer tel amendement à la Constitution qui semblerait utile. »
Lincoln répondit à son honorable correspondant qu'il pouvait aller lui-même au Canada se mettre en rapport avec les commissaires en question , mais il ne lui donnait pour toutes instructions que la note cidessous :
Hôtel du Pouvoir exécutif (Executive Mansiori).
Washington, 18 Juillet 1864.
A qui de droit :
« Toutes propositions qui embrassent le rétablissement de la paix, l'intégrité complète de l'Union et l'abandon de l'esclavage, et viennent d'une autorité reconnue par les armées actuellement en guerre contre les États-Unis, seront reçues et prises en considération par le Pouvoir exécutif des États Unis ; elles rencontreront, des conditions libérales sur les ques-
tions essentielles et sur les circonstances secondaires; le porteur ou les porteurs de pareilles propositions peuvent venir en toute sécurité. »
Signé : Abraham Lincoln.
Ce qui précède se trouvait au bas de la lettre que le Président écrivait à M. Greeley à la suite de sa communication , lettre qui lui fut portée par le secrétaire particulier de Lincoln, le major Hay. Une pareille réponse pouvait à juste titre être considérée comme une véritable fin de non recevoir; MM. Clay et Holcombe en tirèrent tout le parti possible, dans un manifeste auquel on donna beaucoup de publicité, pour exciter l'ardeur du Sud et lui attirer les sympathies des citoyens qui dans le Nord attendaient impatiemment le jour où l'on pourrait signer une paix honorable. On reprochait au gouvernement de ne pas avoir mieux accueillli les ouvertures des Confédérés du Canada et de vouloir, à tout prix, continuer une guerre ruineuse, dont le succès final était redevenu aussi incertain qu'au premier jour.
Fort heureusement d'autres négociations avaient eu lieu vers le même temps du côté de Richmond, qui ne tardèrent pas à lever tous les doutes sur les véritables dispositions du Sud.
Le révérend James F. Jaques, de l'Illinois, et M. J. R. Gilmore, de New-York, s'étaient rendus, au su de Lincoln, mais sans sa permission, dans la capi-
taie des confédérés pour y porter des paroles de paix; ils avaient obtenu du Président Davis une audience où celui-ci leur posa nettement son ultimatum.
«Je désire autant que vous la paix, leur dit-il; je « déplore comme vous le faites tant d'effusion de sang ; « mais j'ai ce sentiment que pas une goutte du sang qui « a coulé dans cette guerre n'est resté sur mes mains : « — je puis regarder Dieu en face et dire cela. J'ai fait « tout ce qui dépendait de moi pour empêcher cette « lutte. Je la voyais bien arriver, et pendant douze ans « j'ai travaillé nuit et jour pour la prévenir; mais je « n'ai pas réussi. Le Nord était sourd et aveugle; il ne « voulait pas nous laisser nous gouverner nous-mêmes, « et la guerre est venue : maintenant nous irons jusce qu'au bout, jusqu'à ce que le dernier homme de noce tre génération soit tombé, puis après, nos enfants a prendront encore le fusil et combattront notre comcc.bat, à moins que vous ne reconnaissiez notre droit « au self-government. Nous ne nous battons pas « pour l'esclavage. Nous nous battons pour ïlndécc pendance et c'est elle ou l'extermination que nous ce voulons. »
Quand ses hôtes prirent congé de lui, M. Davis les salua de ces dernières paroles :
« Dites à M. Lincoln de ma part que je recevrai avec « plaisir, en tout temps, toute proposition de paix ba- « sée sur la reconnaissance de notre indépendance. Il « serait tout à fait inutile de venir à moi avec d'autres ce propositions. »
On ne pouvait pas être plus explicite; il était donc
bien entendu que la confédération voulait faire reconnaître son indépendance et que les rebelles préféraient la ruine complète au retour à l'Union. La connaissance de ces dispositions valait plus qu'une victoire pour la cause du Nord. En effet, l'opposition dans les États loyaux avait cru jusqu'à ce jour que le Sud combattait moins l'Union que l'abolition de l'esclavage et que l'arrivée au pouvoir du parti démocratique suffirait pour apaiser ses craintes et le ramener à la Constitution. Après les déclarations de Jeff. Davis il n'y avait plus de doutes possibles, et cependant le parti démocratique n'en fit pas moins tous ses efforts pour renverser Abraham Lincoln et le remplacer par le général Mac Clellan.
C'est seulement le 29 août que la Convention nationale démocratique se réunit à Chicago, sous la présidence d'Horatio Seymour, gouverneur du New-York.
Ce dernier, qui semble avoir nourri secrètement l'espérance d'arriver à la Présidence, fit, à l'ouverture de l'assemblée, un discours très-énergique contre la continuation de la guerre, sous une forme néanmoins polie et modérée . Mais quelles violentes harangues aux balcons des hôtels avoisinant la salle des délégués! Vingt orateurs se disputaient la foule qui applaudissait à outrance toutes les accusations ou les injures qu'on portait contre Abraham Lincoln. De place en place on
voyait un citoyen tenant à la main un transparent sur les faces duquel on lisait des devises et des sentences conçues dans le goût suivant :
Lincoln a ruiné le pays en quatre ans, — nous voulons nos droits, — nous demandons notre liberté, — qu'on nous rende l'Habeas corpus.
L'Union, la Constitution et Little Mac!
Old Abe est un cheval, Mac Clellan un cavalier.
Plus de springfield-jokes aujourd'hui ! Plus de les drogues, vieux charlatan.'
Les discours valaient les sentences.
Approchons d'une des estrades en plein vent où, entre deux morceaux d'une criarde musique , parle un des orateurs les plus populaires du New-Jersey, le révérend G. Chauncey Burn. Toutes les sympathies de l'orateur sont pour les rebelles. Écoutez-le :
« Nous n'avons pas le droit, dit-il, de brûler leurs « récoltes, de voler leurs pianos, leurs cuillères, leurs « joyaux . M. Lincoln a volé des milliers de nègres ; vo- « 1er ' un nègre, c'est la même chose que voler 10,000 « cuillères ! On a dit que si le Sud voulait mettre bas « les armes, les portes de l'Union lui seraient ouvertes ; « le Sud ne peut pas honorablement mettre bas les « armes, parce qu'il combat pour son honneur. Deux « millions d'hommes ont été employés au massacre « du Sud et les vides de l'armée de Lincoln ne peuvent « plus être remplis ni par les engagements volontaires, « ni par la conscription. Pour moi si je faisais une