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ÉPILOGUE

Après la capitulation de Lee, le Sud avait encore une armée en campagne, l'armée de Johnston que poursuivait Sherman et qui ne devait se rendre que le 17 avril 1865.

Au dernier conseil de cabinet tenu sous la présidence de A. Lincoln, et auquel assistait le général Grant, le jour même de l'assassinat, le Président se tourna vers le général en chef, et lui demanda s'il avait des nouvelles de Sherman. Le général lui répondit qu'il n'en avait pas, mais qu'il attendait d'heure en heure des dépêches lui annonçant la reddition de Johnston.

« Eh bien ! dit le Président, vous aurez prochainement des nouvelles et elles seront importantes.

— Pourquoi pensez- vous cela? dit le général.

— Parce que j'ai rêvé la nuit dernière; et toujours, depuis le commencement de la guerre, j'ai invariablement rêvé la même chose toutes les fois qu'il y a eu un grand événement. »

Il rappela alors Bull's Run , Antietam , Gettys burg, etc., et dit qu'à la veille de chacun de ces épisodes de la guerre il avait eu le même rêve.

« Tenez, ajouta -t-il en se tournant vers le secrétaire de la marine, c'est votre partie, M. Welles. J'ai rêvé que je voyais un vaisseau qui cinglait avec une

extrême rapidité , et je suis sûr que cela présage quelque grand événement national. »

Étrange pressentiment ! Ce grand événement que lui annonçait son rêve, c'est l'attentat dont il allait être victime le soir même et que j'ai raconté dans l'introduction de cet ouvrage.

Voici comment fut annoncé l'assassinat de Lincoln par la première dépêche officielle envoyée de Washington à la légation des États-Unis, à Londres, par le ministre de la guerre, E. M. Stanton :

« Hier soir (14 avril), vers 10 h. 1/2 du soir, le président Lincoln a été assassiné dans sa loge du théâtre Ford, dans la Cité.

« Il était arrivé vers huit heures avec mistress Lincoln. Un monsieur et une dame se trouvaient avec eux dans la logé dont la porte n'était pas gardée. L'assassin ouvrit cette porte, s'approcha vivement du président et lui tira par derrière un coup de pistolet dans la tête. La balle frappa la partie postérieure du crâne et pénétra d'outre en outre. L'assassin sauta ensuite de la loge sur la scène en brandissant un coutelas ou un poignard, et s'écriant : — « Sic semper tyrannis! » puis s'échappa par les derrières du théâtre.

« Le président était tombé sur le sol privé de sentiment. 11 resta dans le même état jusqu'à 7 h. 20 du matin et rendit l'âme.

« Au moment même où ce meurtre s'accomplissait au théâtre, un second assassin se présentait au do-

micile de M. Seward, ministre des affaires étrangères, blessait grièvement son fils Frédéric Seward , qui voulait s'opposer à son passage, et frappait le ministre alité de deux coups de couteau à la gorge et de deux autres au visage. Après une courte lutte avec les domestiques et le major Seward, fils aîné du ministre, il parvenait également à s'échapper. »

Le lendemain du jour où cette dépêche parut dans les journaux anglais, M. Mason, agent de la Confédération du Sud, fit insérer dans le Times une lettre de protestation contre le passage où il est question d'un complot formé par le Sud contre le Nord. Il y repoussait toute complicité du Sud avec les assassins du président Lincoln, qu'il flétrit comme ils le méritent. Malheureusement cette protestation est noyée dans des injures et des violences de langage contre le Nord bien inopportunes en un pareil moment.

Ce crime odieux causa la plus vive émotion. Tous les gouvernements et toutes les assemblées législatives d'Europe exprimèrent leur douloureuse indignation et leur sympathie pour la victime. Le procèsverbal du corps législatif français porte entre autres témoignages :

«. Appelé à diriger les affaires dans un temps de « crise à jamais mémorable, M. Abraham Lincoln a s'était maintenu à la hauteur de sa difficile mission, c Après avoir montré son inébranlable fermeté dans

« la lutte, il semblait, par la sagesse de son langage « et de ses vues, devoir amener bientôt, entre les ence fants de la patrie américaine, une féconde et dua rable réconciliation. Ses derniers actes sont le couce ronnement de sa vie d'honnête homme et de grand « citoyen. »

Ce n'est qu'au bout de quelques jours que l'on connut le nom de l'assassin? Dans quel but avait-il accompli son exécrable forfait? Qu'était-il devenu? Quelques personnes, pendant la courte apparition du meurtrier brandissant son poignard dans la loge du président, se souvenaient d'avoir déjà vu cette figure sombre et énergique , mais c'est en vain qu'elles cherchaient à mettre un nom sur ce masque pourtant connu.

Le crime avait été longuement prémédité; car toutes les précautions avaient été prises pour que. rien n'en pût entraver l'exécution. L'assassin avait pénétré dans la salle avant la représentation et disposé les meubles de la loge de manière à n'être gêné dans aucun de ses mouvements. Une porte communiquant avec les couloirs extérieurs avait été condamnée, et un trou, percé à la vrille dans cette porte, permettait de voir du dehors ce qui se passait à l'intérieur. Quand les personnages du drame se trouvèrent placés comme le voulait le meurtrier, il pénétra dans la loge, et les choses se passèrent exactement comme il les avait d'avance arrangées. Le général Grant, en ne

venant pas au théâtre, fit seul manquer la partie du programme qui le concernait.

Profitant de la stupeur générale, le meurtrier avait pu traverser la scène, sans que personne songeât à l'arrêter, descendre un escalier conduisant à une porte de derrière donnant sur la rue et s'élancer sur un cheval que lui tenait tout prêt un complice.

Toute la police fut mise immédiatement sur pied. Le général Anges, commandant militaire de Washington, offrit une récompense de 10,000 dollars pour l'arrestation de l'assassin. Cet exemple fut imité par toutes les grandes villes du Nord, et pourtant pendant plusieurs jours on ne put rien découvrir.

L'arrestation de l'assassin fut des plus dramatiques.

Booth ne démentit point , dans cette circonstance suprême , l'indomptable énergie de son caractère, laquelle, mise au service d'une meilleure cause, eût pu faire de lui un grand homme.

Poursuivi dans les marais de Mary's County, dans l'Illinois, il avait pu, avec son complice Harrold, gagner la ferme de Garrett, près de Port-Royal, et se barricader dans une grange. Les soldats du colonel Baker cernèrent la grange, menaçant d'y mettre le feu si les fugitifs refusaient de se rendre. Booth s'était fracturé la jambe en sautant de la loge du président sur la scène, et ses fatigues et ses courses des jours derniers avaient aggravé sa blessure et la rendaient très-douloureuse. Il déclara cependant qu'il ne se rendrait point et qu'on ne l'aurait pas vivant. Le

colonel Baker lit mettre le feu à la grange. On entendit alors un colloque s'établir entre les fugitifs : menacé d'être brûlé vif, Harrold voulait se rendre. Booth le traita de lâche et cria lui-même aux soldats de recevoir son complice qui se rendait. Harrold sortit et fut immédiatement garrotté.

Cependant les flammes avaient envahi toute la grange. Booth, resté seul, rassembla toutes ses forces, et un revolver dans chaque main, se jeta tête baissée sur la clôture qui fermait l'entrée du bâtiment . Une des planches céda, et il allait passer par cette étroite ouverture, lorsque le sergent Corbett, craignant pour sa vie et celle de ses camarades, lui déchargea à bout portant un coup de pistolet dans la tête. Il vécut encore deux heures, et eut une agonie terrible, car il demandait en grâce qu'on lui tirât un coup de revolver dans le cœur, pour l'achever ; — puis on chargea son cadavre sur une charrette, derrière laquelle marchait Harrold attaché par le cou. La famille de Booth réclama en vain son corps, et l'on ignore ce qu'il est devenu. Bien des légendes circulent encore à ce sujet à Washington et à New- York. Il est probable qu'il fut jeté à la mer.

On fit au président Lincoln de magnifiques funérailles, et les journaux du temps sont pleins des récits de cette solennité.

Elles eurent lieu a Washington, le 19 avril, par une tiède et claire journée de printemps. Le corps fut d'abord exposé à la Maison-Blanche, où plusieurs discours turent prononcés, puis il fut dirigé de là sur le Gapitole dans un corbillard traîné par six chevaux blancs. La plate-forme, sur laquelle reposait le cercueil, était couverte de roses blanches et de cyprès. Les trois fils du défunt marchaient derrière.

A la queue du cortège, et par décision de M. Stanton, ministre de la guerre, on voyait deux cent cinquante nègres, tous vêtus de noir. Ils furent d'abord peu remarqués, mais arrivés à la cinquième avenue, où se trouvent les hôtels les plus riches et les plus aristocratiques de la ville, on leur fit une ovation ; des dames applaudissaient aux fenêtres, quelques-unes même leur jetèrent des fleurs. Ces braves gens en étaient bien étonnés. Deux ans auparavant, dans ces mêmes quartiers, on les eût injuriés, frappés et même impunément pendus 1

La dépouille mortelle de M. Lincoln fut ensuite placée sur un magnifique catafalque élevé dans la rotonde du Gapitole, et resta exposée deux jours. Le 22, à 6 heures du matin, elle partit de Washington pour être transportée à Springfield, sa dernière demeure, et traversa successivement Baltimore, Philadelphie, New-York, Albany, Cleveland, Golumbus, Indianopolis et Chicago. Des expositions eurent lieu dans toutes ces villes, à New-York entre autres, où le corps stationna deux jours dans la salle du gouvernement

de City-Hall. Durant tout le parcours, les populations affluaient sur le passage du funèbre convoi et venaient saluer une dernière fois, avec toutes les marques de la douleur et du respect, l'honnête Abraham Lincoln.

Monument de Lincoln.

tntro0uct[0n de l'esclavage dans les colonie? anglaises de l'Amérique du nord.

L'esclavage , comme tous les crimes sociaux et individuels, avait été conçu et pour ainsi dire nourri dans les ténèbres , et malheureusement ce ne fut que lorsqu'il eut atteint sa maturité, pris toute sa force, que les États-Unis comprirent enfin quels germes de mort la Constitution portait dans son sein !

Gomment l'esclavage s'était-il introduit dans l'Amérique du Nord ?

C'est en 1620 qu'un navire hollandais débarqua les premiers nègres sur les côtes de la Virginie ; peu de temps après la culture du coton commença; dès lors, pendant plus d'un siècle, le débarquement s'effectua d'une façon presque régulière, périodique, sans ren-

contrer d'opposition nulle part ' . Mais dès l'année 1775 on vit se produire une opposition énergique contre l'esclavage. Dans la Pensylvanie, à New-York, des sociétés abolitionnistes se formèrent, l'esclavage disparut de plusieurs États du Nord, mais se maintint vers le Sud où. l'on alléguait en sa faveur la nécessité de la culture du coton. Les fondateurs de la république américaine échouèrent dans les efforts qu'il firent pour l'exclure de la confédération.

Dans l'acte originel de la déclaration d'indépendance, Jefferson reprochait durement à George III le patronage dont celui-ci avait favorisé la traite : « Le « roi, disait Jefferson, a déclaré une guerre cruelle « à la nature humaine, il a violé les droits sacrés de « te vie et de la liberté dans la personne d'un peuple 'i lointain qui ne l'a jamais offensé. Ces hommes in- « nocents, il les a réduits à la captivité, il les a trans- « portés dans un autre hémisphère pour y être « esclaves et pour périr misérablement dans la tra-

1 La chose semblait la plus naturelle du monde, et les souverains de l'Europe occidentale furent les premiers à autoriser l'exercice de la traite et même à prendre un intérêt dans cette lucrative entreprise.

Sir John Hawkins fut le premier Anglais qui commanda ouvertement un négrier, et l'on accusa la reine Elisabeth d'avoir participé eux bénéfices de l'affaire.

Au temps des Stuarts, quatre compagnies anglaises furent également constituées en vue de la traite et les rois Charles II et Jacques II firent partie de i~\ dernière.

Enfin le traité d'Asiento, en 17'iiJ, créa une compagnie pour l'exploitation des nègres africains et les actions étaient ainsi partagées :

1/4 à Philippe d'Espagne ;

1/4 à la reine Anne d'Angleterre;

1/2 réservée au public.

Le nombre des esclaves importés dans les colonies anglaises qui devinrent les États-Unis en 1776, est évalué à 300,000 jusqu'à cette dernière date.

« versée ! Cette conduite de pirates , l'opprobre des « puissances infidèles, est la conduite du roi chrétien « de la Grande-Bretagne. Décidé à tenir ouvert un « marché où l'on vend, où l'on achète des hommes, « il a prostitué son veto en annulant toutes les déci- « sions de nos assemblées qui avaient pour objet « de prohiber ou de restreindre cet exécrable com- <( merce. Et pour que cet assemblage d'horreurs soit « complet, il excite les populations d'esclaves à se « lever en armes au milieu de nous, afin d'acheter la « liberté dont il les a privés par le meurtre de ceux « auxquels il les a imposés, leur vendant ainsi au prix « de l'assassinat cette liberté dont il les a dépouillés « par un crime. »

Ce paragraphe de Jefferson dans ses mémoires, fut retranché pour plaire à la Géorgie et à la Caroline du Sud. « Quant à mes collègues du Nord , « ajoute -t-il, ils furent aussi blessés de ma censure ; « car, encore bien qu'ils n'eussent pas beaucoup « d'esclaves, ils en étaient grands marchands pour « les autres ! »

LesÉtats du Sudfirent donc du maintien de l'esclavage la condition sine qua, non de leur entrée dans l'Union ; il fallut y souscrire, sous peine de renoncer à établir cette Union pour laquelle on avait versé tant de sang.

LES MILICES ET L ARMKE PERNfANENTE AUX ÉTATS-UNIS.

« A côté de l'armée permanente il y a, aux États-Unis, comme en France, mais avec des proportions renversées, la garde nationale, appelée milice. Les mi-

lices sont organisées par régiments, chaque régiment étant composé d'un seul bataillon et commandé par un colonel, un lieutenant-colonel et un major, selon la tradition anglaise. Comme en France, tous les citoyens, en principe, font partie de la garde nationale; mais, de même que chez nous, le nombre des miliciens effectifs, c'est-à-dire armés, équipés et pourvus d'un rudiment d'instruction militaire, se réduit, par le fait, aux gens de bonne volonté. Ces milices, en ce qui concerne leur organisation, leur armement et leur service (en temps ordinaire, service gratuit, bien entendu) ne dépendent pas du gouvernement fédéral, mais uniquement des gouverneurs particuliers des États. Elles ont d'ailleurs tous leurs officiers nommés à l'élection.

« Quand le gouvernement fédéral a besoin, pour un service de guerre , de mobiliser un corps de milice, il adresse une réquisition à l'un ou à plusieurs des États. Chaque État mobilise alors un certain nombre de régiments, qui, passant pour un temps sous les ordres du président , reçoivent du gouvernement fédéral une solde et des prestations en nature calculées, par parenthèse, sur un pied fort élevé. Il est à remarquer, toutefois, que si le nombre des régiments mobilisés par un État le comporte, le gouverneur de cet Etat (chef élu du pouvoir exécutif) investit un citoyen quelconque du grade de général, et lui donne le commandement du contingent de son Etat. Comme ce citoyen, aussitôt que les milices retournent dans leurs foyers, rentre lui-même dans la vie privée, ne gardant de ses fonctions qu'un titre honorifique, on comprend d'où proviennent ces nombreux généraux que l'on rencontre aux Etats-Unis dans toutes les carrières ou professions civiles, parmi les médecins, les avocats, les négociants et même les pasteurs.

a Aussitôt que l'armée du sud qui, en 1861, n'était

elle-même qu'un ramassis de bandes armées, opéra sur Washington cette pointe qui faillit chasser du Capitole le président et le congres, le gouvernement fédéral fit appel aux milices de l'Etat restées fidèles. Ainsi fut formée la première armée qui se rassembla sur les bords du Potomac et qui sauva le Nord d'un immense danger, armée toute différente par le principe de son organisation, comme par son personnel, de l'armée qui y est réunie maintenant (1862) et qui a remplacé la première.

« En effet, les milices des Etats, avant de quitter leurs foyers pour marcher au secours de Washington, avaient signé des engagements collectifs, assignant, suivant les Etats et même suivant les villes, des termes de un, deux ou trois mois, à la durée de la mobilisation. Il en est résulté que les licenciements successifs et réguliers ont commencé, pour ainsi dire, le lendemain même de l'ouverture des hostilités, et que dès la fin de juillet, il n'y avait plus sous les drapeaux un seul régiment de milice. Heureusement que, sans se faire illusion sur la persistance de l'ardeur belliqueuse dans les rangs de la garde nationale, le gouvernement fédéral avait, dès le début de la guerre, pensé à créer une force militaire, dans des conditions de durée proportionnées aux éventualités qu'on prévoyait.

« Les divers systèmes mis en pratique et les dispositions partielles et locales prises dans ce but, avec plus ou moins de succès, furent fondues et généralisées dans le fameux acte du congrès du mois de juin qui décréta un emprunt de 1,500 millions de francs et une levée de 500,000 volontaires. Par cet acte, le président de la République fut autorisé à lever et à entretenir sous les drapeaux une armée de 500,000 soldats recrutés par voie d'engagement libre contracté pour une durée de trois ans. Quant aux officiers subalternes, supérieurs et généraux, il

fut admis, en principe, qu'ils seraient tous au choix du président de la République, et pris parmi l'universalité des citoyens, sans autre condition que celle d'un examen préalable. Vous voyez par là, en allant au fond des choses, que ce que les Etats-Unis se sont trouvés dans l'obligation de faire, ou du moins de tenter, c'a été de former une armée de même force que l'armée française et d'une composition analogue, et d'en improviser tous les éléments personnels et matériels aussi bien que les éléments moraux, dans l'espace de quelques semaines. Afin de se rendre compte de la grandeur d'un pareil effort et d'en préjuger les résultats, il faut se rappeler que, pour un enfantement semblable, nous avons mis quelque chose comme 70 ans ; notre organisation militaire actuelle, objet d'envie et d'admiration pour l'Europe, étant, à tout prendre, le produit d'une tradition non interrompue, de dépenses immenses, d'habitudes invétérées dans les mœurs, les lois et l'administration, enfin d'une série d'expériences qui remontent au moins jusqu'à la Révolution française. »

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